‹ Étude sur Jean CousinChapitre 14 sur 72 · MINIATURES · texte numérisé non relu

MINIATURES

Rigoliot, dans son Histoire des arts du dessin (tome II, p* 503), place le peintre Jean Cousin parmi les bons miniaturistes de son temps.

« Le style du dessin propre à Jean Cousin, dit-il, et le livre qu'il a publié pour en répandre les principes, lui ont fait attribuer comme étant son ouvrage, ou au moins comme faites sous sa direction, les miniatures d'un magnifique livre de prières composé pour le roi Henri II et portant écrit au milieu du livre: HenricoII christianissimo Francorum régi felicissimo (Bibl. royale, ancien fonds latin, nM429).

« Les grandes et assez nombreuses peintures de ce manuscrit

indiquent dans leur composition une certaine imitation de Michel- Ange; les proportions sont allongées à la manière du Primatice; les visages sont peints avec légèreté et d'une façon fort agréable; le tout est fait avec beaucoup de délicatesse et de fini. Une partie de ces peintures sont en camaïeu, c'est-à-dire d'une seule couleur. »

J'ai examiné ce beau manuscrit au Musée des souverains, où il est conservé maintenant, et c'est avec raison qu'il est attribué à Jean Cousin. M. le comte Clément de Ris partage aussi cette opinion. Je retrouve surtout dans les peintures en camaïeu le grand style, le savoir du dessin, et jusqu'aux pyramides qui, dans les fonds architecturaux, caractérisent les compositions de Jean Cousin. Les peintures, au nombre de dix-sept, ont conservé toute leur fraîcheur primitive.

Sur la première page sont peintes les armoiries de France surmontées de la couronne entourée du collier de saint Michel.

Sur la seconde, dans un cartouche, les mots : Henrico II christicmissimo Francorum régi felicissimo; le fond est un semis des chiffres H avec deux D et deux C.

La troisième concerne saint Jean représenté par son aigle.

Le texte est accompagné de quatorze peintures, les unes en camaïeu, les autres eu couleur.

La première. Camaïeu bleu représentant Jonas.

La deuxième. Peinture. Élisée disant à la veuve de l'un des prophètes de remplir des vases d'huile.

La troisième. Peinture. Josué sur le territoire de Jéficho ôte ses souliers à la demande d'un homme armé.

La quatrième. Camaïeu en or. Le serpent d'airain.

La cinquième* Camaïeu rouge. Le Seigneur apparaît à Abraham dans la vallée de Mambré.

La sixième. Peinture. La vision de saint Pierre.

La septième. Camaïeu blanc sur bleu. Moïse frappe le rocher et eii fait jaillir l'eau.

La huitième* Camaïeu rouge sur fond rose. Les trois jeunes hommes dans la fournaise*

La neuvième. Camaïeu rouge sur fond rose. Élie et Elisée. Elisée est emporté dans les eieux sur un char.

La dixième. Peinture. Samson emporte les portes de la ville de Gaza.

La onzième. Peinture. Elie endormi sous un genévrier et apparition de l'ange qui lui ordonne de se lever.

La douzième. Peinture. Job sur son fumier, et sa femme.

La treizième. Camaïeu en grisaille. Daniel dans la fosse aux lions.

La quatorzième. Peinture. Le roi Henri II, dans l'église de Saint-Maclou, touchant les écrouelles.

Ce manuscrit mérite d'être étudié avec soin. Pluson l'examinera, plus on se persuadera que Jean Cousin en est l'auteur, surtout des peintures en camaïeu , particulièrement celles de Daniel dans la fosse aux lions, Moïse et le serpent d'airain, Abraham dans la vallée de Mambré, Jonas et la baleine. Cet emploi même des grisailles en camaïeu a quelque rapport aux tons de verreries en grisaille exécutées par Jean Cousin, soit à Anet, soit ailleurs. Enfin ce manuscrit, qui a un caractère tout particulier d'énergie et de naïveté, et dont le dessin dans l'ornementation des fonds offre des similitudes frappantes avec ce qui se rencontre dans toutes les compositions de Jean Cousin, doit nous aider à découvrir d'autres œuvres jusqu'ici ignorées ou méconnues.

La bibliothèque publique de Rouen possède un très-précieux manuscrit contenant dix grandes miniatures ou peintures représentant la cérémonie de l'Entrée de Henri II à Rouen, le 1er octobre 1550 (1). Elles sont très-remarquables et ne sont pas indignes de Jean Cousin. Ce qui pourrait

(1) Cette Entrée de Henri II, roi de France, à Rouen, au mois d'octobre 1550 (en vers), fut publiée, d'après le manuscrit, en 18G9, à Rouen, par la Société des bibliophiles normands, à la libr. Le Brument (impr. de Boissel), in-4 oblong. Elle est ornée de dix planches gravées à l'eau-forte par Louis deMerval, et accompagnée de notes bibliographiques et historiques par S. de Merval. Elle diffère de celle qui fut publiée en 1551 par Robert et Jehan, dits du Gord.

même faire supposer qu'elles seraient de lui , c'est que , dans l'édition de cette Entrée, donnée par les libraires éditeurs privilégiés, Robert le Hoy, Robert et Jehan, dits du Gord, et imprimée par Jean Le Prest en 1551, la préface annonce que, pour célébrer dignement cette joyeuse et triomphante entrée dans sa bonne ville de Rouen, les échevins, « avec grande ins- « tance et prières, y mandèrent de loingtains pays souverains « et excellentz maistres en leur art consommez, quoiqu'il y en « eust grand nombre de suffîsantz et très expertz en cette ville. »

Or, Jean Cousin fut très-probablement du nombre, puisqu'il orna de ses gravures sur bois l'édition imprimée à Rouen en 1551, où sont représentées avec quelques variantes les principales scènes de cette même cérémonie; quelques-unes sont même presque identiques.

Quoique le style des peintures du manuscrit ne soit pas aussi grandiose que celui des gravures sur bois du volume imprimé et que les costumes y paraissent plus conformes à une représentation fidèle delà cérémonie, on peut croire cependant que dans les gravures de l'édition de Robert et Jehan du Gord , qui ne parut qu'un an après la cérémonie, Jean Cousin aura voulu poétiser cette Entrée. Le style seul du dessin dans ces gravures sur bois y fait reconnaître sa main, et nous avons d'ailleurs l'attestation de Papillon, qui s'exprime ainsi :

«J'ai vu depuis quelques belles figures de Jean Cousin, excellemment gravées en bois, et sans doute de sa main, dans un livre in-4° de forme presque carrée, où il y a nombre de planches de toute la grandeur des pages pour la description de la magnifique entrée du roi Henri II et de Catherine deMédicis, sa femme, dans la ville de Rouen; ce sont la plupart des groupes de figures marchant quatre à quatre de front et de la hauteur du doigt.

« Ce livre assez rare a été vendu par le Hoy, libraire à Rouen. »

C'est dans cette remarquable Entrée que se trouve la planche représentant les Brésiliens sauvages qu'on avait fait venir de leur pays natal pour figurer sous les yeux du roi et de

la reine et de leur cour les jeux des Brésiliens qu'ils exécutent tout nus. Malheureusement la gravure est très-grossoyée, mais il suffit de comparer la première planche où l'on voit le Dauphin à cheval avec celle de la page 19 de l'Entrée de Henri II à Paris, imprimée chez Jacques Roffet en 1549, pour y reconnaître dans l'une comme dans l'autre l'œuvre de Jean Cousin. Les grandes planches représentant les illustres capitaines de Normandie , feuille Du; le char de la Renommée , feuille suivante; le groupe des trompettes, feuille F; et celui de la seconde bande portant des vases; celui de la tierce bande portant des couronnes et autres, sont remarquables par la fierté de son dessin , qu'on retrouve dans le Songe de Poliphile, page 60 et ailleurs.

Dans la Bibliothèque de l'Arsenal est un manuscrit des Heures de Claude Ier, duc de Guise, grand in-8. A la fin de ce manuscrit, d'une exécution très-ordinaire, qui porte les armes de Claude de Lorraine, né en 1527, mort en 1550, est ajouté un petit cahier de neuf feuilles, contenant une grande miniature et troispetiles. En dedans de la couverture de ce manuscrit, on lit cette note écrite au commencement de ce siècle.

« Ce cahier ajouté à la fin doit avoir été exécuté à la fin du xvie siècle par quelque excellent artiste de cette époque. Je ne crois pas cependant, vu le caractère de l'architecture, que ce maître ait été Italien. Le dessin se rapproche beaucoup de celui de J. Cousin, qui lui-même imitait le Primatice. »

Ces peintures sont très-belles et très-finement exécutées , mais n'offrent, ni pour l'architecture, ni pour le style, rien qui rappelle le grand caractère de J. Cousin. On les dirait de la même main que d'autres que je possède, particulièrement celles d'un charmant petit livre d'Heures (1), qui a dû être exécuté à la belle époque de Henri II, et peut-être un peu

(1) Il a appartenu à Anne d'Autriche, et sa belle reliure, exécutée par Le Gascon, porte les ai mes de cette reine.

plus récemment, attendu que l'art en devenant italien a perdu la naïveté qui distingue les miniatures des époques antérieures. On ignore le nom de l'habile artiste qui en est l'auteur.

Il serait très-important de pouvoir comparer le précieux manuscrit que possède le Musée des souverains avec le livre d'Heures, exécuté par Jean Cousin pour François Ier, et que l'on dit se trouver à Liverpool, chez M. Tobin (1).

Je possède une miniature ayant 22 centim. de haut sur 15 centim. de large, appartenant probablement à quelque admirable manuscrit de Jean de Guise, cardinal de Lorraine, mort en 1550. Sur un des côtés est son blason, sur l'autre sa devise dans un beau paysage dont l'architecture dénote Jean Cousin, ce que confirme l'exécution de ce chef-d'œuvre.

J'achevais à peine d'écrire ces lignes lorsque, par un singulier hasard, j'eus la bonne fortune d'acquérir plusieurs manuscrits et livres rares, parmi lesquels le plus précieux de tous pour moi contient huit peintures incontestablement de Jean Cousin, exécutées soit par lui, soit d'après ses dessins.

Le livre qui les contient est un magnifique bréviaire ou livre d'heures , peint par Jean Cousin pour le grand écuijer de France Claude Gouffier, seigneur de Boisi, comte de Carvartz et de Maulevriery chevalier de l'ordre. La date de son exécution résulte de l'indication môme insérée dans l'ornementation du frontispice, où Claude Gouffier porte le titre de chevalier de Boisi, qu'il avait en 1544, et qu'il changea en celui de ■marquis de Boisi en 1564(2). Ce bréviaire, de format in-folio, sur vélin, est orné de huit miniatures ou plutôt de tableaux. 11 en contenait un plus grand nombre. Elles se sont conservées dans leur fraîcheur primitive. Si toutes n'ont pas été peintes de sa main, il en est dont la perfection est telle

(1) Cette indication provient d'un manuscrit en la possession de M. Hesme, à Villeneuve-sur-Yonne.

(2) P.Anselme, Histoire de la maison royale de France et des grands officiers de la couronne, t. V1H, p. 505.

qu'on ne saurait les attribuer qu'à lui-même ; et dans toutes, la grandeur du style annonce le dessin de Jean Cousin.

Ces peintures ou tableaux ont 38 centimètres de haut sur 20 de large, y compris les encadrements, dont le grand style ajoute un nouveau prix aux sujets qu'ils entourent. La hauteur de ces tableaux pris en dedans de l'encadrement est de 20 centimètres, et la largeur de 12 à 13 centimètres. Dans cette ornementation, qui est du plus beau style de Henri II, on voit figurer des cariatides, des personnages, des mascarons, et au milieu des fleurs et des fruits brillent les armes de Gouffîer et ses deux épées fleurdelisées de grand écuyer, avec sa devise : Hic terminus hœret. C'est dans son célèbre château de Oïron que ce protecteur et ami des beaux-arts avait amassé tant d'objets précieux si recherchés aujourd'hui des amateurs : faïences et émaux, tableaux, livres et sculptures, dispersés dans les plus riches collections où elles se font remarquer et par leur mérite et par les hauts prix auxquels on se les dispute dans les ventes (1).

En voici la description :

1° Le Frontispice. C'est un des plus beaux spécimens de l'art de l'époque de Henri II. Les deux cariatides supportant le fronton sont des plus remarquables, et le goût de l'ensemble est exquis. Le contraste des couleurs donne aux armoiries un grand éclat.

2° La Visitation. Sainte Anne , accompagnée de deux jeunes filles, s'approche de la Vierge, derrière laquelle est un ange qui se retourne pour parler à une jeune fille. C'est un beau tableau, dont la composition est neuve et hardie. Dans le paysage, l'effet est pittoresque, et les détails architecturaux sont aussi caractéristiques que si Jean Cousin eût signé l'œuvre

(1 } Voyez l'Art de terre chez les Poitevins, par B. Filion, p. 80 ; on y trouve des détails très - intéressants sur les célèbres faïences d'Oïron. A la page 107 et 118, l'auteur dit que les gravures du Songe de Poliphile ont eu une influence plus considérable qu'on ne se l'imagine sur le goût français.

de son nom, mais l'exécution est dans certaines parties d'une main moins habile ; je soupçonne même que le bras de l'ange et la main de la Vierge plus particulièrement auront souffert d'une maladroite retouche.

L'encadrement est du plus beau style; les armes de Gouffîer sont au bas entre deux anges gracieusement dessinés.

3° Adoration des mages. C'est peut-être le tableau le plus important et dont l'exécution ne laisse rien à désirer. Rien de plus naïf que la pose de l'enfant tenu dans les bras de la Vierge. Chaque personnage est dans la situation qui convient à cette scène, et l'on remarque surtout la tête et la pose d'un Africain. Le paysage qu'on aperçoit dans le fond du portique produit un bel effet : à travers la voûte brille l'étoile qui guide les mages.

4° La Circoncision. Le groupe des personnages, au nombre de huit, est heureusement disposé, et l'enfant Jésus est charmant de pose et d'expression. C'est une belle composition où tout rappelle Jean Cousin : le paysage et l'architecture offrent aussi leur aspect caractéristique. Quelques parties de la couleur ont souffert, heureusement on n'y a rien retouché.

5° Le Couronnement de la, Vierge. Cette composition , dans sa simplicité, est d'un grand effet. La Vierge, portée sur des nuages, s'élève au-dessus du globe terrestre et est couronnée par le Père et le Fils assis sur l'arc-en-ciel; au-dessus planela colombe, lançant des rayons d'or sur un fond jaune et, pourpre, sur lequel le groupe se détache harmonieusement.

6° Le Christ délivrant les âmes de l'enfer. Cette scène, par son effet grandiose et terrible, rappelle le Jugement dernier. Un palais en feu, où les murs et arcades se détachent en noir sur l'incendie, forme un contraste de rouge et de noir très-bien approprié à ce sujet. La pose du Christ délivrant une femme à travers les portes brisées de l'enfer est d'un grand effet et digne du plus beau style de Jean Cousin. L'apparition au milieu du palais en feu de Satan peint en vert est dramatique.

7° Résurrection de Lazare. Belle composition et qui porte tous les signes caractéristiques de Jean Cousin. Lazare, sortant d'un tombeau surmonté de la pyramide historiée, est retiré par un saint. Ce groupe est très-bien dessiné. Jésus-Christ, sur le premier plan, est d'une taille au-dessus du vulgaire (1), ce qui a été sans doute avec intention et d'accord avec d'anciennes traditions. Les personnages derrière le Christ, dont deux femmes, sont d'une expression touchante. Dans le fond, un fragment d'amphithéâtre circulaire et des pyramides décorent ce paysage.

8° La Trinité. La disposition heureuse de ce groupe offre quelque rapport avec celui du couronnement de la Vierge. Je n'ai jamais rencontré de représentation aussi satisfaisante et aussi originale pour figurer la Trinité. Assis sur des nuages, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont de même grandeur, de même âge, et sont vêtus de même : de leur main droite, qu'ils tiennent élevée, ils donnent la bénédiction, et de la gauche qu'ils dirigent chaucun vers un triangle lumineux placé sur leurs genoux, ils indiquent du doigt le mot de Dieu en hébreu, en grec, en latin. La réunion de ces trois doigts figure donc un triangle, et il en est de même du pied de chacun, dont le groupe forme un autre triangle. Au-dessous d'eux est figuré l'univers céleste, où l'on distingue les groupes d'étoiles: Pégase, le Scorpion, les Poissons, l'Hydre, etc.

A l'époque romane, le sujet de la Trinité représentant les trois personnes fut entièrement figuré sous la forme humaine. Mabillon (2) dit qu'Abailard avait fait sculpter les trois personnes de la Trinité sous la forme humaine et de dimension égale dans un oratoire du Paraclet; le Père était au milieu, le Fils à droite, l'Esprit à gauche.

(1) Dans les manuscrits, la ligure du Christ dépasse fréquemment la taille du vulgaire. Il en est de même pour la figure de la Religion dans le précieux manuscrit des Petites Heures d'Anne de Bretagne que je possède. i

(?) Annales des Bénédictins, vol. VI, p. 8ô, n° 14.

On lit derrière cette feuille ce quatrain :

0 ineffable Trinité,

Nous te croyons en trois personnes

Coéternelles et consones,

Et t'adorons en Unité.

La découverte de ces peintures, qu'on ne saurait attribuer qu'à Jean Cousin , ajoute une nouvelle preuve à l'authenticité des miniatures du livre d'heures de Henri II du Musée des Souverains qui offrent les mêmes signes caractéristiques. On doit donc espérer que Ton parviendra à retrouver, soit en France, soit dans les pays étrangers, d'autres œuvres de Jean Cousin, et nous espérons que chacun voudra bien nous aider dans cette recherche.

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