PORTRAITS
Les descendants de Jean Cousin possèdent cinq tableaux représentant chacun le portrait de l'un des membres de la famille. Religieusement conservés par elle, ils y sont transmis de père en fils. Ces portraits, que j'ai été examiner à Tours, sont certainement de Jean Cousin, et donnent, surtout celui de Jean Bouvyer, curé de Soucy et beau-frère de Jean Cousin, et celui de Savinienne de Bornes, le type de sa peinture à l'huile , sobre , un peu sèche de contour et presque monochrome, comme dans son Jugement dernier, mais énergique et exacte. La couleur en est terne, et on voit qu'ils ont souffert de l'action du temps.
Ces portraits, tous de même dimension, 50 centimètres de hauteur, et peints sur bois, sont conservés dans leurs anciens cadres en bois simple ; derrière chacun d'eux est inscrit, par Cosme Bouvyer, né en 1652, les noms et qualités du personnage peint par Jean Cousin (1).
Ces cinq portraits représentent :
(i) Le très-petit portrait de Marguerite de la Hache, femme de Bouvyer II et morte en 15G4, peint en miniature sur vélin, ne me paraît pas être de Jean Cousin.
1° Jean Bouvyer, curé de Soucy et chanoine de la cathédrale de Sens, frère de la troisième femme de Jean Cousin, Marie Bouvyer.
2° Marie Cousin, fille de Jean Cousin et de Christine-Nicole Rousseau. La peinture a beaucoup souffert, probablement lorsqu'on aura voulu dévernir ce portrait, le plus intéressant de tous.
3° Etienne Bouvyer II, gendre et neveu de Jean Cousin, fils d'Étienne Bouvyer I. Il tient à la main une petite branche ayant trois longues feuilles.
4° Jean Bouvyer III, fils du précédent et petit-fils de Jean Cousin. Dans le haut du portrait, au-dessus de ses armoiries, on lit la date de 1582; aux angles est une ornementation qui ne se trouve pas aux autres portraits. La peinture a moins d'énergie que celle du portrait de Jean Bouvyer, ce qui peut s'expliquer par 1 âge avancé de Jean Cousin à l'époque où il l'aurait exécutée. Le ton monochrome et le style sont les mêmes qu'aux autres portraits.
5° Savinienne de Bornes, femme de Jean Bouvyer III. L'exécution de ce portrait est aussi parfaite que celle de Jean Bouvyer, curé de Soucy.
Tous ces portraits, « fermes, naïfs et vrais comme ceux de Glouet )), dit M. Lobet dans la chronique de la Gazette des Beaux-Arts (décembre 18G6), « révèlent les qualités de l'ancien art français. Ils nous montrent Jean Cousin correct et scrupuleusement copiste de la nature, ennemi de toute convention et fort éloigné de ce sentiment noble et élevé, mais devenu banal, qui caractérise l'art ultramontain. »
Déjà en 1699, De Piles, dans son Abrégé de la vie des peintres, en avait connaissance. Il nous dit : « On voit dans la ville de Sens quelques tableaux de sa façon et plusieurs portraits. » Cent ans plus tard, Tarbé les mentionne ainsi dans YAlmanach de Sens (1799, p. 193), où, après avoir cité le passage de Félibien, il dit :
« On voit dans la ville de Sens plusieurs tableaux de ce grand « peintre et quantité de portraits... » et il ajoute : « Nous en con- « naissons trois qui sont chez la citoyenne Bouvyer(l) : le Portrait « de Jean Cousin exécuté par lui-même ; celui du chanoine Jehan « Bouvyer, et enfin celui de Marie Cousin, sa fille unique. »
Il est probable qu'au moment où Tarbé donnait ce renseignement, les portraits de famille n'étaient pas tous réunis et que les trois seulement qui se trouvaient alors chez la citoyenne Bouvyer étaient : 1° celui du chanoine, beau-frère de Jean Cousin; 2° celui de la fille de Jean Cousin, Marie; 3° celui de son mari, Etienne Bouvyer; c'est donc probablement ce portrait d'Etienne Bouvyer, neveu et gendre de Jean Cousin , que Tarbé aura supposé être celui de Jean Cousin.
Avant d'aller à Tours, où maintenant demeure M. Octave Bouvyer, pour y examiner ces portraits, je lui écrivis à Agen, et voici ce qu'il me répondit dans sa lettre de mai 1869 :
« Ce que je puis affirmer, c'est que ces portraits ont été remis à mon grand-père par son grand-père, qui avait pu connaître le fils de Jehan Bouvyer, petit-fils de Jean Cousin, et que si, à cette époque, ces portraits avaient été apocryphes, mes aïeux n'auraient pas établi l'usage religieux qui fait qu'ils passent d'aîné en aîné, comme dépôt de famille. Ces portraits sont peints sur bois. Leur encadrement est une simple baguette de bois brut qui semble indiquer leur antiquité. Ils n'ont, du reste, rien d'attrayant pour qui n'est point connaisseur. »
(1) Je tiens ce renseignement de M. Bouvyer. La citoyenne dont parle Tarbé était la femme de Charles-Octave Bouvyer, receveur général des termes à Sens, qui s'était constitué otage de Louis XVI et de sa famille en 1791, lors de leur retour de Varennes, etc.
Son testament, daté du 12 décembre 1833, porte : « Je lègue à mon tils tous les portraits de famille peints sur bois ou au pastel, celui de Jean Cousin gravé (c'est l'estampe d Édelinck) et la vue de la maison de Soucy (*) qui nous a appartenu et qui a été bâtie par lui, et les deux portraits de saint Pierre et de saint Paul, aussi de Jean Cousin, et à cadre octogone ; tous objets transmis depuis plusieurs générations à l'aîné de la famille. »
(*) Cette maison , de peu d'apparence , flanquée de deux tourelles, appartient à M. Camille de Bonnaire. On en possède une reproduction lithographiée.
Dans l'œuvre d'Édelinck on voit un portrait qui, sous le rapport de la gravure, est un des moins remarquables de ce célèbre graveur. Ce portrait, dans les exemplaires du premier état, ne porte aucun nom ; c'est au second état qu'on lit au bas sur une console le nom de Jean Cousin et à gauche Edelinck sculp. Dans les exemplaires du troisième état on a ajouté Brevet exc. Il est présumablequelenom de Jean Cousin aura été ajouté par l'éditeur pour donner plus d'intérêt au portrait, dont l'authenticité ne lui était pas démontrée. Pour moi, je ne doute point que la figure placée au bas du tableau du Jugement «fermer, peint par Jean Cousin pour les Minimes deVincennes, est le portrait du peintre d après le vif, comme on disait alors, et, en effet, cette représentation d'un personnage entièrement étranger à la scène ne saurait être celle du donateur, puisque le costume est d'un laïqus; il est donc tout naturel d'y voirie portrait du peintre; et c'est aussi l'opinion de D'Argenville; Tarbé dit aussi : « Jean Cousin s'est peint lui-même dans un coin du tableau (1). » Ce portrait, dont j'ai fait exécuter la gravure sur bois placée en tête de cet écrit, rend fidèlement ce que la peinture dans la demi-teinte laisse d'un peu vague.