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LE TOMBEAU DE JACQUES DE BRÉZÉ

La tradition attribue h Jean Cousin le tombeau de Jacques de Brézé, grand sénéchal de Normandie, mort en 1494. Il est dans la cathédrale de Rouen, où il fut érigé par son fils Louis de Brézé. Voici la description qu'en donne Alex. Lenoir, t. VIII, p. 101 :

«Ce monument, tout en marbre, orné de colonnes et de neuf figures de grandeur naturelle, se compose de deux ordres d'architecture posés, l'un sur l'autre, dans le goût du temps, et comme celui de Jules II par Michel-Ange. Jean Cousin, dans ses ouvrages, a suivi la manière de ce grand maître. La première figure que l'on voit est celle du malheureux veneur victime de son amour, que Jean Cousin a sculpté nu, la tête renversée, et couché sur un sarcophage de marbre noir (1). Dans le premier entre-colonnement, près de la tête du jeune homme, Charlotte est également sculptée à genoux et en prière ; elle a le regard fixé sur le corps de son amant. En face de Charlotte est une femme debout, tenant dans ses bras Louis de Brézé, son fils, qui était encore à la mamelle lorsque sa mère fut poignardée. Il y a tout lieu de croire que cette femme, dont l'attitude est tranquille et l'expression calme, est la nourrice de l'enfant; son vêtement semblerait l'indiquer. La seconde partie du monument se compose de quatre vertus servant de cariatides et d'un grand arc dans lequel est sculptée de ronde-bosse et de grandeur naturelle la figure équestre de Jacques de Brézé, armé de pied en cap, fuyant et abandonnant ses terres, ne pouvant remplir les conditions de l'arrêt rendu contre lui, en réparation de son assassinat : ce qui est exprimé par le champ de blé qui fait le fond du tableau et à travers lequel on le fait passer.

« Dans le milieu du couronnement de ce beau mausolée, et c'est ici où l'esprit allégorique du temps et le génie de Jean Cousin se font remarquer, on voit une espèce de niche, ornée de deux colonnes de marbre noir, contenant la Justice ailée et assise sur

(1) Jacques de Br ézé avait épousé Charlotte, fille naturellede Charles VII et d'Agnès Sorel. L'ayant surprise en adultère avec Pierre La Vergne, son veneur, Jacques de Brézé poignarda les deux coupables. Louis XI le fit mettre en jugement, et il fut condamné à cent mille écus d'amende. Le sénéchal, ne pouvant la payer, dut s'enfuir, et ne rentra en France que sous Charles VIII.

un trône formé par des branches d'épines La déesse est appuyée d'une main sur le glaive de la loi qu'elle a renversé en signe de pacification ; de l'autre main elle s'appuie sur son trône d'épines, et le serpent de la prudence fait le tour de son bras Ce

monument, d'un style sévère et d'une exécution qui n'est pas agréable, peut néanmoins se classer au nombre des belles productions du seizième siècle. »

Si dans ces derniers temps on a attribué ce monument plutôt à Jean Goujon qu'à Jean Cousin, cette opinion n'est point fondée sur des preuves assez positives pour contre-balancer la tradition.

Millin, dans ses Antiquités nationales, t. IV, et Lenoir, dans sa Description du Musée des Monuments français, n° 93, citent comme étant de Jean Cousin les cariatides ou génies qui soutenaient la chaire aux Grands- Augustins.

On lui attribue aussi les statuettes, au nombre de sept, qui ornent le fronton de la chapelle du château de Fleurigny (Yonne) et quelques arabesques qui décorent ce château.

Millin cite aussi les statues, en pierre peinte, de Philippe de Commines et d'Hélène de Chambre, dame de Commines, provenant du tombeau aux Grands- Augustins, t. III, p. 41; mais elles sont antérieures à Jean Cousin de plus d'un siècle. C'est à tort que le Catalogue du Musée de Cluny, sous le n° 103, sur la foi de Lenoir , attribue à Jean Cousin un groupe de marbre, très-mutilé, de Vénus et l'Amour, et le dit trèsremarquable. Si je mentionne ces allégations que rien n'autorise, c'est afin d'appeler l'attention des artistes et par acquit de conscience.

Dans les Annales archéologiques, t. I, p. 145, il est dit qu'après la mort de Diane, ses deux filles, les duchesses d'Aumale et de Bouillon, chargèrent Jean Cousin de sculpter le tombeau de leur mère. Alexandre Lenoir, qui, par ordre du ministre de l'intérieur, fit l'acquisition des débris de ce monument, à Anet et dans les environs, nous apprend qu'il était dans

un état d'abandon tel que les animaux les plus vils paissaient dedans (1).

« J'ai réuni, dit-il, pour sa restauration, entièrement faite sur mes dessins , les morceaux les plus intéressants des artistes que Diane avait le plus affectionnés. N'ayant pu me procurer le prie- Dieu qui était posé devant la statue, j'y ai substitué d'un côté un chien, symbole de la fidélité et l'un des attributs de Diane... Le sarcophage est posé sur un piédestal, accompagné de quatre nymphes sculptées en bois par Germain Pilon... Louise de Brézé fit sculpter la statue de sa mère par Boudin , sculpteur très-peu connu, et la fit placer dans une chapelle située près du château d'Anet. Elle est connue sous le nom de chapelle de Diane. »

Est-ce à Jean Cousin , ainsi qu'il est dit dans les Annales archéologiques, ou à Germain Pilon et Boudin (2) qu'on doit attribuer ce monument? Ce tombeau était dans le parc du château deNeuilly en 1848. Il en existe un moulage à Versailles.

Enfin, Alexandre Lenoir, ayant découvert d'autres fragments exécutés en albâtre par Jean Cousin, les avait groupés pour en "composer un monument en l'honneur des artistes du seizième siècle, que l'on voit figurer sous le n° 253, et dessiné pl. 117 de son Musée. Il est à craindre qu'une partie de ces fragments ne soit perdue.

Sur le Compte des bâtiments royaux à la date de 1533, on trouve cette mention : « Marbres à Jean Cousin ; pour vente d'une pierre de marbre, 35 livres. »

Sur les Comptes de la cathédrale de Sens (1530) transcrits par M. Quantin, il est alloué à Jean Cousin une somme de cent dix sous tournois pour raccoustrer une statue de la Vierge (3).

(1) En 1825 j'ai vu battre le blé avec des tléaux dans la charmante chapelle du château d'Anet, ce qui endommageait beaucoup son pavé en mosaïque, dont les compartiments par leur ingénieux agencement forment le dessin le plus gracieux dont l'élégance est admirée de tous les artistes.

(2) Musée des Monuments français, t. IV, p. 77 et suivantes.

(3) Archives de l'Yonne, G. 1148. — Les mêmes archives mentionnent à l'année 1550 une somme de quatre livres douze sous tournois à maistre Jean Cousin

La tradition locale, perpétuée d'âge en âge dans la localité où se trouve le château de Chambord, veut que Jean Cousin ait travaillé, avec ses élèves ou apprentis, aux innombrables sculptures qui décorent l'extérieur de ce château :

« Les ornements sont prodigués avec une telle profusion, dit J.-T. Merle, dans son ouvrage intitulé Chambord (Paris, Urbain Caneîj 1832, in-18, page 28); les pilastres, les colonnes, les basreliefs, les frises y sont si richement sculptés, qu'on a peine à concevoir, après avoir attentivement admiré le travail, admiré la délicatesse et la prodigieuse variété des formes, que douze ans aient pu suffire pour exécuter tant de chefs-d'œuvre de dessin et de sculpture. Nous ne craindrions pas de dire qu'une seule niche, une seule cheminée, un seul couronnement de croisée, a dû coûter une année de soins au ciseau de l'artiste le plus exercé; et comment l'imaginer cependant, quand on réfléchit qu'il serait impossible d'évaluer le nombre de ces ornements? On ne peut expliquer ce phénomène qu'en se rappelant la facilité d'exécution des Jean Goujon, des Germain Pillon, des Jean Cousin et des Pierre Bontemps, à qui ces travaux furent confiés, ou en supposant que ces artistes habiles avaient des procédés particuliers dont le secret n'est pas arrivé jusqu'à nous. »

Merle , secrétaire de la commission de souscription du domaine de Chambord , avait eu sous les yeux ce qui restait alors des archives du château, ce qui peut donner plus de confiance à ce concours attribué à Jean Cousin.

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