‹ Étude sur Jean CousinChapitre 16 sur 72 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

tombeau de l'amiral chabot.

Ce magnifique monument, érigé dans l'église des Célestins de Paris, a placé Jean Cousin au même rang que Germain Pilon et Jean Goujon, et ce chef-d'œuvre de l'art français suffit à lui seul pour attester le mérite transcendant de Jean Cousin comme sculpteur. Si récemment quelque doute s'est élevé pour le lui contester, un document communiqué par M. de

(1) Almanach de la commune de Sens pour Vannée sextile septième de

la République française. A Sens , Tarbé , imprimeur-libraire , rue de la Convention!

la Vernade à M. Lobet, qui s'est occupé particulièrement de recherches sur Jean Cousin et sur ses œuvres, est venu confirmer l'opinion générale.

Dans l'histoire manuscrite de la ville de Sens , écrite vers 1572, par Taveau, qui était compatriote et même contemporain de Jean Cousin (1); on lit :

« Jean Cousin, peintre fort gentil et excellent d'esprit, a monstre par les belles peintures qu'il a délaissées à la postérité la subtilité de sa main, et a fait cognoistre que la France se peut vanter qu'elle ne le cède en rien aux gentils esprits qui ont été ès autres pays. Il a faict de beaux tableaux de peinture très-ingénieuse et artiste, qui sont admirés par tous les ouvriers experts en cet art pour la perfection de l'ouvrage auquel rien ne deffault.

« Oultre ce, il estoit entendu à la sculpture de marbre, comme letesmoigne assez le monument de feu admirai Chabot en la chapelle d'Orléans, au monastère des Célestins de Paris, qu'il a faicte et dressée, et monstre l'ouvrage l'excellence de l'ouvrier. »

Lorsque d'une part on a le dire de Félibien, qui a fait une étude spéciale de Jean Cousin, et qui écrivait à Paris au milieu de la tradition locale, et que d'un autre côté on a le témoignage de son contemporain et concitoyen senonois Taveau qui écrivait à Sens, l'identité de ces preuves provenant de deux sources aussi anciennes, aussi respectables, aussi diverses, doit faire évanouir, ce me semble, toute controverse à ce sujet.

Cependant on lit dans la description faite par Sauvai, t. 1, p. 461, des monuments que contenait la chapelle d'Orléans dans l'église des Célestins :

«Tombeau de Chabot, accompagné d'ornements de bon goût. Perlan l'attribue à maître Ponce ; Sarrazin n'est pas de cet avis. Tous avouent que le goût en est fort et superbe. »

(1) Taveau était avocat célébré et procureur au bailliage de Sens en 1391

L'attribution de ce chef-d'œuvre à maître Ponce, faite par Perlan et contredite par Sarrazin, ne me paraît d'aucun poids contre l'opinion générale, ayant à sa tête Félibien et Taveau et tant d'autres. D'ailleurs, comme l'observe très-bien M. Lobet : « Sauvai mourut en laissant inachevé son ouvrage, qui parut longtemps après, en 1727, avec une foule d'additions assez médiocres faites par Rousseau, l'éditeur. Si donc cette citation qu'on vient de lire est de ce Rousseau, et ce point est à éclaircir, elle est peu digne d'attention. »

M. de Montaiglon croit reconnaître une différence de style entre la statue de l'amiral Chabot et les bas-reliefs qui la supportent. La statue lui semble «d'un goût antérieur et contemporain de François Ier; or, dit-il, Cousin l'a-t-il faite sous François Ier ? la grosse question est là. » Selon lui, elle dut être exécutée lors delà nomination de V amiral en 1525, plutôt que lors de sa mort en 1543, ce qui s'accorderait mieux avec le style de l'époque.

Je ne saurais admettre cette opinion. La pose de la statue indique qu'elle était destinée à un monument funéraire. Si Jean Cousin l'eût exécutée à l'époque de la nomination de l 'amiral, il ne l'aurait pas représenté couché, mais debout. La statue est donc postérieure à la mort de l'amiral, par conséquent entre les années 1543 à 1545 et peut-être même plus tard. L'ornementation des sculptures qui l'accompagnent peut donc se rattacher à cette époque des derniers temps de l'école de Fontainebleau que leur assigne M. de Montaiglon. Cousin d'ailleurs était né un peu avant François Ier.

Je ferai d'ailleurs remarquer combien le style de ce tombeau a d'analogie avec le dessin du monument funèbre composé par Jean Cousin, en l'honneur de Henri II, et reproduit par la gravure dans l'ouvrage imprimé par Michel Vascosan en 1560, sous ce titre : Eenrici II Galliarum régis Elogium, cum ejus verissime expressa effigie, Petro Pascalio auctore, In-fol., Paris, 1560.

Dans notre musée du Louvre la statue couchée est posée sur un socle en pierre et sans aucun des bas-reliefs dont parle M. de Montaiglon, qui sont placés séparément ; plusieurs ont disparu. Il est fâcheux que ce monument ne soit pas représenté dans son ensemble tel qu'on le voyait au musée des Petits-Augustins où il avait été transporté, par les soins de M. Lenoir. On peut juger de l'ensemble par le dessin qu'en ont donné Millin et Piganiol (1). Voici la description faite par M. Miel :

« L'amiral, vêtu de son armure, est à demi couché, le bras droit appuyé sur son casque, une jambe étendue, l'autre légèrement repliée, à peu près dans l'attitude que les artistes ont donnée aux divinités des eaux. La stature annonce la force physique, l'expression décèle l'énergie morale. Cette ronde-bosse se recommande par un jet simple et un caractère ferme; par la beauté des mains où perce toutefois un peu d'affectation florentine; par la souplesse de la tunique, qui contraste avec l'inflexibilité de l'armure : mais cette inflexibilité n'est pas telle que l'on ne sente sous le fer une chair animée. Au-dessous était un bas-relief 'représentant la Fortune renversée, figure d'un sentiment profond, d'un développement admirable, et qui serait une excellente allégorie si le christianisme admettait cet emblème; il est impossible de mieux rendre l'accablement de la douleur, ou plutôt la prostration du désespoir, et d'attacher plus éloquemment l'idée d'un malheur public à la perte d'un héros. Force et simplicité, telles sont les qualités prédominantes de Jean Cousin; elles caractérisent le génie ; elles sont communes au fondateur de l'école et à son illustre restaurateur David, »

Millin, qui dans les Monuments français, t. I, p. 57, a reproduit le tombeau de l'amiral Chabot, dit au sujet des or- ' nements accessoires :

(1) Description de Paris, t. IV , p. 204. — Alex. Lenoir , Monuments fiançais, t. VIII, p. 39. Il a donné dans une grande dimension le dessin de cette statue dans son Recueil de gravures pour servir à l'histoire des arts en France prouvée par les monuments. In- fol., Paris, 1811, chez l'auteur et chez Panckoucke. — Magasin pittoresque, 1833, p. 344.

« Ce tombeau est de Jean Cousin... l'un des premiers artistes français qui se soient fait quelque réputation. D'autres l'attribuent à Paul Ponce ; mais la première opinion est la plus suivie et la plus probable.

« Quelques auteurs ont prétendu que ces ornements étaient gothiques et barbares. Il me semble qu'en blâmant leur surabondance, ils auraient dû, en même temps, admirer leur richesse, leur accord et leur parfait ensemble. »

Loin d'être gothiques et barbares, ils me semblent dignes de Cousin, qui peut-être en aura confié l'exécution à quelquesuns de ses élèves.

Au sujet de cette admirable statue exécutée en albâtre de Lagny et des ornements qui l'accompagnent , voici ce que dit Dom Brice dans sa description du couvent des Gélestins (1) :

« Tout proche (du tombeau de René d'Orléans, duc de Longueville), est celui de. Philippe Chabot, amiral de France, mort le 1er juin 1543, dont l'ouvrage est de Jean Cousin, le même qui a peint le Jugement universel que les Minimes conservent soigneusement dans leur sacristie. Le travail de ce tombeau fait juger que Cousin n'excellait pas moins en sculpture qu'en peinture, parce que toutes les pièces qui composent ce monument sont assez correctement dessinées. Cependant il y paraît trop d'ornements, ce qui fait une espèce de confusion qui ne plaît pas à présent, laquelle cependant était fort en usage chez les ouvriers des derniers siècles. »

Les principales parties qui accompagnaient la statue de l'amiral sont placées dans la salle des chefs-d'œuvre de l'art français. On y voit :

N° 104, la statue de la Fortune; elle est renversée, regardant le ciel; à ses pieds est une roue brisée.

N° 105, un Génie funèbre, debout, à demi drapé, tenant une torche renversée.

fi) Description de la ville de Paris, tome II, p. 285.

N° 106, un Génie funèbre faisant face au précédent.

Ces objets, dit le livret du Louvre, proviennent du tombeau de l'amiral Chabot par Jean Cousin et se reliaient à une sorte de cartouche qui formait un riche encadrement à la statue de l'amiral.

Ces trois statuettes, exécutées en albâtre, sont d'un beau style, simple d'élégance et bien dignes du talent de Jean Cousin.

Trois autres objets sont indiqués au livret comme attribués à Jean Cousin, ce sont :

N° 107, le Tombeau de François de la Rochefoucauld, mort en 1517, et d'Anne de Polignac, femme de son fils.

Alex. Lenoir, Monuments français, t. IV, p. 184, l'attribue à Jean Cousin. «Le comte y est, dit-il, en bas-relief dans « l'attitude d'un homme endormi, et Anne de Polignac, sa « bru, qui lui fit ériger ce monument, est représentée près « de lui dans une attitude douloureuse. » Puis il ajoute en note : « Les débris de ce beau monument , détruit par la « vente du domaine qui le renfermait, furent vendus, et je « me suis procuré ce bas-relief qui restait, d'un marbrier qui « l'avait acquis avec les autres débris de marbre. »

« Ce bas-relief, dit M. Miel, qui offre deux figures endora mies, images de la mort, portait le n° 10 sur le catalogue « de la Galerie d'Angoulême, avec cette indication : Deux « époux; ou N. de Chabot et sa femme (1). Il est aujour- « d'hui au Musée de la Renaissance dans une des embrasures « de fenêtre. Clarac l'attribue aussi à Jean Cousin.»

N° 108, François Ier, demi-buste en bronze.

N° 109, Charles-Quint, buste.

Ces deux derniers numéros ne figurent plus au livret comme étant de Jean Cousin; celui de François Ier, dit

(I) Clarac en donne la représentation dans son Musée de sculpture, 370, pl. 234. Lanion a reproduit aussi ce bas-relief.

M. Charles Blanc, semble plutôt une caricature que le portrait de ce roi. Voici son opinion (1) :

« Arrêtons-nous devant ce buste. Un masque prodigieusement élargi, des pommettes saillantes, une lèvre de satyre, un front aplati et fuyant, une tête écrasée qui se développe autour des oreilles... Est-ce bien là la ressemblance de celui qu'on appelle le roi chevalier? Ah! c'est que la tête de François Ier n'est pas ombragée ici par une élégante toque à plumes, comme dans les petites figures de Janet, comme dans le superbe portrait du Titien, et si ces maîtres l'ont ainsi coiffé nous en savons maintenant le motif. Quant au fameux profil du Titien, il est à cette heure clairement expliqué dans ce qu'il a d'insolite, par le développement excessif du masque vu de face, développement que le peintre a senti le besoin de dissimuler. Comment supposer d'ailleurs que Jean Cousin ait sculpté la tête de François Ier moins noble qu'elle n'était, lui qui dessinait si juste, qui sentait si bien et si dignement? D'ailleurs, il suffit de se rappeler la statue de François 1er représenté priant sur son tombeau, à Saint-Denis, et qui est de la main de Pierre Bontemps, pour être assuré de la ressemblance parfaite du bronze de Jean Cousin. »

Mais on sait que François Ier, en vieillissant, était changé de telle sorte que sa belle figure avait perdu toute noblesse, ainsi qu'on en peut juger parles portraits exécutés vers 1544.

Quant à celui de Charles-Quint, il fut donné par le comte de Saint-Amour, neveu du cardinal de Granvelle, à Louis XIV, qui en fit don ainsi que d'un torse de Jupiter à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés (2). Aussi les nos 108 et 109 ne figurèrent pas longtemps sur le Catalogue du Musée.

Al. Lenoir (3) cite deux bustes en bronze de François Ier comme étant de Jean Cousin ; l'un d'eux le représente en habit de guerre.

(1) Jean Cousin, dans Y Histoire des Peintres.

(2) Voir la monographie du palais Granvelle par M. Castan, conservateur des archives de Besançon.

(3) Catal. des monum., f. n° 145. — Almanach de la commune de Sens pour Vannée sextile VIIe de la République françoise. A Sens, Tarbé, p. 104.

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