‹ Étude sur Jean CousinChapitre 61 sur 72 · AMOURS DE CTJP1DON ET DE PSYCHÉ · texte numérisé non relu

AMOURS DE CTJP1DON ET DE PSYCHÉ

[Addition à la page 101.)

On sait que Raphaël avait peint au palais Ghigi (dit la Farnèsine) douze scènes de la fable d'Apulée (Y Amour de Cupidon et de Psyché), et qu'il composa d'autres dessins sur le même sujet, ce qui nous est attesté par les trente-deux belles planches que je crois gravées par Marc-Antoine Raimondi ou Marc de Ravenne, et dont quelques-unes portent la marque d'Augustin Vénitien (1).

C'est par erreur que Passavant attribue la gravure de ces planches au maître au Dé. Je ne crois pas qu'il y ait eu de rapport entre Augustin Vénitien et ce maître, tandis qu'au contraire, les rapports de Marc-Antoine avec Augustin Vénitien et avec Marc de Ravenne, ses élèves, sont tellement intimes que Y œuvre de Marc -Antoine se compose en partie de planches appartenant à ses deux émules, peut-être ses associés. C'est ce qui explique comment dans le principe, aux trente-deux planches

(1) Les peintures de la Farnésine ont été gravées sur cuivre en entier par Nicolas Dorigny, qui travailla longtemps â Rome, et publiées sous ce titre : Psychés et Amoris Nuptix ac Fabula a Raphaële Sanctio Urbïnate Romx in Farnesianis horlis transi yberim ad veterum xmulationem ac laudem colorum lumiritbus expressa, a Nicolao Dorigny ad similitudinem delineata et incisa et a Joanne Petro Bellorio notis illustrata. Typis ac sumplibus Dominici de Rubeis, Jo. Jacobi filii ac heredis, Romx ad Templum sanctx Marix de Pace cum privilegio Summi Pontijicis œdita anno 1693, die XV[ Augusti. Gr. in-fol. de douze pl. Les sujets de ces peintures diffèrent complètement de ceux des dessins de Raphaël pour la fable de Psyché. Les neuf premières planches représentent des plafonds avec des guirlandes de fleurs au milieu desquelles on voit de petits Amours et la figure de Cupido tantôt isolée, tantôt avec Jupiter, Mercure, etc. Deux planches seules nous offrent de grandes scènes de la vie du dieu de l'amour : pl. 10, Conseil des dieux (pareille à la pl. 30 de Marc-Antoine) ; pl. il, les Noces de Psyché. La planche 12 n'a été ajoutée que comme corollaire : elle représente Galatée avec les Néréides et les Tritons. Les planches de Dorigny se sont conservées jusqu'au premier quart de notre siècle où, d'après Ch. Leblanc {Manuel de V amateur d'estampes)^ pape Léon XII les ht détruire, on ignore pour quel motif.

de l'édition avant la lettre que possède notre Bibliothèque de France (1) on ne voit aucune marque de graveur, tandis qu'à la seconde édition que possède la même Bibliothèque, la marque d'Augustin apparaît sur la pianche 4 seulement, et que plus tard, à un tirage postérieur, la marque d'Augustin Vénitien a été ajoutée aux planches 7 et 13.

Quant à ce que Passavant a pris pour la marque du Dé (un petit carré), c'est tout simplement une petite place carrée réservée par les graveurs (Marc-Antoine ou Marc de Ravenne ou Augustin Vénitien) dans le coin de chacune d'elles pour y insérer d'une manière bien visible les- chiffres 1 à 32 qui numérotent les planches et forment la série complète de l'œuvre. Cette place carrée n'a nullement la forme d'un Dé, et ne peut être confondue avec les marques |Ëj du maître au Dé.

La Bibliothèque de France possède trois éditions ou tirages de cette série de gravures ; la première est avant toute lettre, et sans aucune marque de graveur. Cet exemplaire, d'une admirable conservation, est peut-être unique. Au bas de chaque planche est réservée sur le cuivre la place nécessaire pour y pouvoir inscrire quatre lignes de texte. Il offre de plus cette particularité qui le rend d'autant plus précieux : il contient une planche de plus que dans les deux autres éditions que possède notre Bibliothèque de France, qui n'en ont que trente-deux.

(1) Je crois qu'on devrait désigner ainsi notre grande Bibliothèque publique de la rue Richelieu , qui de mon vivant a successivement porté les noms de Royale, Nationale, Impériale, Royale, Impériale, Royale, Nationale, Impériale, et qui maintenant est redevenue Nationale. Neuf changements de noms depuis 1790 ! De toutes ces épithètes employées pour désigner nos grands établissements publics, la plus logique serait, certes, celle de national, ces établissements appartenant à l&nation, et non pas à Yempire, ni à la royauté, ni même à la république; mais ce mot, appliqué à d'autres établissements, est trop générique et n'a pas l'avantage de préciser l'importance et le caractère de la Bibliothèque de la rue Richelieu. Comme elle est commune à toute la France, et aussi la plus considérable, même du monde entier , c'est le nom de Bibliothèque de France qui lui conviendrait le mieux. C'est ainsi que celle de Londres, étant la première de la Grande-Bretagne, est désignée sous le titre de British Muséum, et que le Collège de France, fondé par François Ier, a été appelé par lui Collège de France*

Cette belle planche (qui représente Vénus montrant à Psyché (qui tient des toisons dans son tablier) l'entrée des enfers, situés sur une montagne à droite, où elle doit porter un vase et le remplir de l'eau du Styx (1), n'est pas moins remarquable que les autres par le style et l'exécution ; elle ne figure pas aux verreries en grisaille du château d'Écouen, dont M. Alex. Lenoir nous a donné une reproduction gravée au trait dans son Traité de la Peinture sur verre,

A la seconde édition de la Bibliothèque de France, un octave en vers italiens est gravé au bas de chacune des trentedeux planches, sur deux colonnes. C'est dans cette édition que la planche n°4 porte le monogramme d'Augustin Vénitien.

Dans une troisième édition, qui ne se trouve pas à la Bibliothèque de France, et qui est citée par Passavant (2) d'après Bartsch, t. XIV, p. 190, deux autres planches, nos 7 et 13, portant le monogramme d'Augustin Vénitien , sont gravées en plus petite dimension, ainsi que je l'ai constaté sur l'exemplaire que je possède.

Les éditions postérieures, dont l'une se trouve à la Bibliothèque de France, portent inscrit sur toutes les planches le nom de Ant. Salamanca.

L'ensemble des vitraux d'Écouen, représentant les amours de Psyché et de Cupidon, forme en tout quarante -quatre planches où figurent, outre les trente-deux compositions originales plus ou moins modifiées, trois autres ajoutées. La dimension des vitraux , exécutés conformément à la disposition des fenêtres, est différente de celle des dessins que la tradition

(1 ) Passavant, Raphaël d'Urbïn. Paris, Renouard, 1860, 2 vol. in-8; t. II, p. 582.

(2) Dans l'exemplaire avant la lettre, cette planche ne porte aucun numéro et se trouve placée après le n° 23. Par un heureux hasard , je possède deux exemplaires de cette planche dans ma collection d'estampes, toutes deux également avant /a lettre.

a toujours attribués à Raphaël , qui sont en largeur, tandis que les grisailles sont en hauteur, ce qui a exigé que certaines compositions formassent deux vitraux. Les planches gravées par Marc-Antoine ou Augustin Vénitien ont 230 millim. de largeur et 200 millim. de hauteur; j'ignore la mesure exacte des vitraux (1).

Les trois compositions toutes nouvelles sont : 1° Père et mère de Psyché (pl. 6, Lenoir); 2° Psyché admirant l'intérieur du palais (pl. 10, idem)] 3° Psyché au bain (pl. 11 , idem). Parmi les autres grisailles il en est trois qui, bien que reproduisant plus ou moins les sujets traités par Raphaël, en diffèrent complètement pour la composition et doivent être considérées comme entièrement originales. Ce sont : 1° Psyché sortant du bain (pl. 12 Lenoir et pl. 7 Marc-Antoine); — 2° Psyché à table (pl. 13 Lenoir et pl. 8 Marc-Antoine) ; — 3° Psyché à la porte des enfers (pl. 38 Lenoir et pl. 26 Marc-Antoine).

De qui sont ces six planches? Selon A. Lenoir, ces changements et nouvelles compositions, dont il réduit le nombre à cinq, « autorisent à croire que Raphaël a composé sur ce suce jet, soit des dessins doubles, soit quelques dessins partice culièrement destinés au connétable de Montmorency , » conjecture qui n'est fondée sur rien de positif. Le style en est même différent (2).

Au bas des vitraux est un huitain composé par Jean Maugin, dit le Petit Angevin, donnant la traduction en vers français des trente-deux octaves italiens.

Voici ce que dit A. Lenoir au sujet de ces grisailles (3) :

a Les vitraux d'Écouen, qui représentent l'histoire de Psyché, exécutés en 1543 (lisez 1541 et 1542) en grisaille, sont au nombre

(1) Leur reproduction gravée au trait dans le Traité de la Peinture sur verre , est d'une petite dimension; elles n'ont que 1 14 millim. de haut, sur 74 de largeur.

(2) Alex. Lenoir, Traité historique delà Peinture sur verre, p. 101.

(3) Idem, p. 32.

de trente; j'en ai exposé vingt-deux dans les galeries (du musée des Petits-Augustins). Les compositions en sont agréables, savantes, et portent un grand style dans le dessin ; l'exécution n'en a pas été extrêmement soignée ; les couleurs, à la cuisson, se sont trop étendues, ce qui donne de la rondeur au dessin et le dénué de ses finesses.

«Ces morceaux ont aussi souffert des mutilations et des dégradations. Voici un fait : un vitrier d'Écouen, voulant les nettoyer, les frotta avec du grès en poudre; il enleva par ce moyen toutes les demi-teintes, et laissa de grandes parties de verre à nu. Cette peinture, seulement fixée sur le verre et non y incorporée, n'a pu résistera ce genre de frottement. »

En nous donnant cette représentation gravée au trait des vitraux d'Écouen, au nombre de quarante-quatre, Lenoir dit nous l'offrir « comme une traduction fidèle des vitraux qui « ornaient la belle galerie du château d'Écouen, et qui furent « exécutés en 1541 et 1542, suivant les marques dont ils « sont chargés, d'après les dessins de l'immortel Raphaël, « par le célèbre chimiste Palissy » (p. 99).

M. Louis 4udiat, dans sa consciencieuse Étude sur la vie et les travaux de Bernard de Palissy (Paris, Didier, 1868), n'attribue point au célèbre potier l'exécution des vitraux en grisaille de l'Amour de Gupidon et de Psyché, et fait observer « qu'à ces dates de 1541 et 1542, Palissy n'était qu'un ou- « vrier verrier inconnu , et tâtonnait encore pour trouver l'é- « mail ». Je ne vois nulle part aucune trace de cette assertion de Lenoir que Palissy aurait dit lui-même dans ses Mémoires « avoir peint des vitres sur les dessins de Raphaël, pour le château d'Écouen » .

Passavant en attribue le dessin au Rosso , sur l'autorité de Sauvai, et l'exécution aussi à Bernard Palissy. Je n'ai pu découvrir ce passage dans Sauvai , mais, comme le Rosso est mort en 1541 , il est peu probable que les vitraux datés de 1541 et 4542 puissent lui être attribués.

Dans un long article sur les trente-deux compositions de

Y Amour et Psyché, Passavant dit encore que Vasari en attribue les dessins originaux , non pas à Raphaël, mais à Michel Gocxie, qui travailla longtemps à Rome.

On ne saurait donc d'après aucun document sérieux contredire l'opinion traditionnelle qui attribue à Jean Cousin les vitraux des Amours de Psyché et de Cupidon , ce qui est pour moi confirmé par certains signes caractéristiques qu'on y remarque. Les vitraux qui décoraient la chapelle et les fenêtres du château d'Anet sont exécutés en grisaille , et Philibert de Lorme, l'architecte du château d'Anet, nous dit que les vitres qu'il y a fait faire sont les premières qui ont été vues en France pour l'émail blanc. Ceux des Amours de Psyché et de Cupidon portent, il est vrai, la date de 1544 et 1542, elles sont donc antérieures de huit à dix années aux grisailles du château d'Anet. Si les vitraux du château d'Écouen représentant la fable d'Apulée sont peints en émail blanc, il y aurait donc contradiction dans ce que nous dit Philibert de Lorme, mais je crois que bien qu'en grisaille ils diffèrent cependant de ceux d'Anet, et ont été probablement exécutés, comme ceux qui sont à Sens, avec des oxydes brunâtres, et non en. émail blanc. Les vitreries de l'église du village d'Écouen, si resplendissantes par la richesse, l'intensité des tons et la variété des couleurs, et dont l'exécution doit être attribuée en grande partie à Bernard Palissy, protégé du connétable de Montmorency, offrent un contraste complet avec les vitraux des Amours de Psyché.

On peut supposer que ce même connétable, voulant faire représenter en vitraux la fable de l'Amour et Psyché, se sera adressé à Jean Cousin , qui , connaissant les admirables gravures de Marc- Antoine d'après Raphaël, n'aura cru pouvoir mieux faire que de suivre un pareil modèle, en y apportant les modifications exigées par la disposition différente des cadres dans lesquels il devait se renfermer. Sans s'astreindre à une copie servile, il se permit quelques changements plus ou moins considérables, tels que l'addition des paysages et des monuments d'archi-

tecture où on reconnaît son type. On remarque surtout à la pl. 47 (Lenoir) un temple avec un joli bas-relief sur un côte.

Dans ces modifications et additions, se retrouvent souvent les signes caractéristiques des œuvres de Jean Cousin; ainsi à la pl. 7 (Lenoir), au fond du -paysage, on voit une pyramide et un édifice demi-circulaire très-semblables à ceux du grand et beau vitrail de Jean Cousin représentant le Combat des Amalécites, qu'il a exécuté également en grisaille pour la chapelle d'Anet. A la pl. 37 sont des ruines de monuments , le feuillage en pendentif et deux pyramides; à la pl. 40, un paysage même goût et plusieurs pyramides. A la pl. 38, dont la composition diffère , pour la disposition des personnages, de celle de Raphaël, on est frappé de voir au sommet de l'édifice qui représente le royaume de Proserpine et de son funèbre époux, de petits diables et des génies malfaisants. Cette addition dans un sujet mythologique d'une idée chrétienne est curieuse et ne se trouve pas dans les compositions de Y Amour et Psyché de Raphaël; elle nous rappelle que Jean Cousin avait plusieurs fois traité les épisodes de la vie infernale dans son Jugement dernier, dans Gérard d Euphrate, et dans une des miniatures de mon manuscrit du grand écuyer Claude Gouffier de Boisy (voy. p. 57).

Je crois donc que Jean Cousin, s'inspirant du génie de Raphaël, a complété, au moyen des trois sujets (pl. 7, 8 et 28), les lacunes des fenêtres du château. On y reconnaît (de même que dans ceux du Songe de Poliphile) un heureux mélange de l'influence française et de l'influence italienne.

Les trente -deux huitains en vers français du Petit Angevin , Jean Maugin , qui figurent au bas de ces vitraux , se retrouvent au bas des trente-deux gravures sur bois qui ornent le charmant petit volume des Amours de Psyché et de Cupido, publié à Paris par Jeanne de Marnef en 1546, quatre ans seulement après l'exécution des vitraux , datés de 1541 et 1542. Il est donc probable que Jean Cousin,

auquel on attribue le dessin et peut-être la gravure de ces petits chefs-d'œuvre de la gravure sur bois , aura reproduit , avec quelques modifications exigées par la très-petite dimension du cadre (54 millim. de largeur sur 31 de hauteur), les trente-deux planches des Amours de Psyché gravées d'après Raphaël par Marc-Antoine. Dans cette édition de Jeanne de Marnef, en outre des huitains de Maugin imprimés au bas des gravures sur bois, sont placés en regard les octaves italiens qui se trouvent aux planches de Marc-Antoine et dont les vers de Maugin ne sont que la traduction (1).

Ce petit chef-d'œuvre de la gravure sur bois contient donc : 1° la reproduction des compositions de Raphaël modifiées selon la dimension exigée par la petitesse du cadre; 2° les vers italiens des gravures de Marc-Antoine; 3° les huitains de Jean Maugin en vers français inscrits en 1541 sur les verreries d'Écouen.

Enfin, si l'on se rappelle que c'est vers 1540 que peuvent remonter les rapports entre Denys Janot, mari de Jeanne de Marnef , et Jean Cousin (voy. p. 148-155), et aussi ceux que Maugin, dit le Petit Angevin, Jean de Marnef et Ét. Grouleau continuèrent avec Jean Cousin , toutes ces coïncidences ouvrent un nouveau jour aux conjectures et s'appuient sur des probabilités qui me semblent presque des certitudes.

Ces représentations de la fable de l'Amour et Psyché où Jean Cousin apparaîtrait comme peintre , comme verrier , comme dessinateur, et même peut-être comme graveur sur bois , ne sont pas sans intérêt.

L'importance, et aussi la nouveauté du sujet, m'ont engagé à présenter , sous forme de tableau synoptique , la concordance de ces planches gravées par Marc-Antoine avec leurs différentes reproductions sur verre, sur bois et sur cuivre.

(1) Ces mêmes vers accompagnent aussi les copies faites sur cuivre par Léonard Gaultier des 32 planches de Marc-Antoine.

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