Étude sur "Jean Rivard" [microforme]
Jean Rivard est surtout un roman social. Et il vaut donc, d’abord et avant tout, par la thèse qui y est développe, par l'intérêt général qu’il comports, par les scènes de vie coloniale qu’il raconte, par le très large tableau rustique qu’il déroule sous les yeux du lecteur,
C’est l'impression d'ensemble que l’on en reçoit qui fait sa première valeur éducative, et qui lui assurerait pour longtemps, s'il était plus connu, une bienfaisante influence sur l'esprit de nos populations agricoles. Mais les effets d’ensemble sont déterminés eux-mêmes par l’agencement plus où moins artistique des parties; et un tableau ne peut valoir si, par exemple, dans le jeu plus ou moins savant des ombres et des lumières n'aparaissent en bonne posture et en un relief satisfaisant les personnages: c’est pourquoi il peut être intéressant de suivre à travers les pages de Jean Rivard, d'étudier sur la toile où l’auteur les a peints, les héros de notre “ roman du colon.”
Et c’est d’abord Jean Rivard lui-même qui s'offre le premier à nos regards puisque c’est lui que l’on aperçoit toujours au premier plan, et dont le geste se dessine plus néttement et se déploie sans cesse sur le fond un peu sombre de la forêt de Bristol,
Jean Rivard, c’est, au surplus, le personnage en qui l’auteur a mis toutes ses complaisances, c’est celui qui porte dans sa vie active les rêves les plus chers, mais irréalisés, de Gérin-Lajoie. Celui-ci a très amoureusement façonné ce colon; il l'a fait aussi grand que pourraient être tous nos colons; il a soigneusement posé sur son front quelques reflets de cet idéal d’agriculteur qui hanta toujours son imagination.
Gérin-Lajoie a même voulu donner à Jean Rivard des noms familiers, des noms qui pourraient lui rappeler le foyer paternel, créer en lui l'illusion consolante que ce héros lui était un frère. II s’appelle Jean en souvenir du premier Gérin dit Lajoie dont fassent mention nos archives canadiennes: soldat vaillant, venu de Grenobie en 1750 pour gnerroyer contre les Anglais, et qui, après la canitulation, se fixa À Yamachiche, où il fonda 1a dynastie rurale si estimée, et «i percévérante, des Gérin-Lajoic. T1 s’annelle Rivard, parce que la grand’mère
h£2 SOCIETÉ HOYALE DU CANADA
de l'auteur avait nom Ursule Rivard dit Laglanderie, et qu’elle anima beaucoup son petit-fils, le netit Aatoine qu'elle aurait tant désiré voir un jour “chanter la meske et faire le prône." El naît à Grandpré vers 1824, appelé sans doute à la vie par Gérin-Lajoie lui-même qui naissait
cette année-là à Yamachiche, vicille paroisse riveraine, décou ‘e dans le fief de Grandpré sur les bords du lac Saint-Pierre, On nous assure ! même que la maison où naquit Jean Rivard, et “le hangar, le fournil, la grange, et les autres bâtiments de la forme nenvellement blanehis à la chaux 2 sont les mêmes que la maison et les bâtiments où s'écoula l'enfance de Gérin-Lajoie.
Que si le père de Jean Rivard s'appelle Jean-Baptiste, au lieu que celui de notre auteur portait le nom d'Antoine qu'il légua à son fils niné, c'est que sans doute Gérin-Lajoie, que son patriotisme faisait dévot au patron des Canadiens français, a voulu marquer comment son personnage, né de Jean-Baptiste Pivard, apportait de son berceau même le culte traditionnel et toutes les vertus de sa race,
C’est dans le canton de Bristol, au cœur des Bois-Francs, que Jean Rivard s'en ira abattre la forêt, et qu’il fondera la paroisse si active de Rivardville. Serait-il téméraire d'affirmer que Rivardville, c’est ce Drummondville si prospère que Gérin-Lajoie visitaic en 1862, où il recevait l'hospitalité de cet abbé Jeun-Octave Prince, qui fut l’un de ses plus chers compagnons d'étude, et qu'il a fait revivre dans son roman sous le nom de l'abbé Octave Doucet, premier missionnaire et curé de Rivardville? Nous savons par une lettre très enthousiaste que Gérin- Lajoie écrivit au retour de ce voyage, qu’il fut ravi par toutes les promesses d'avenir qu'offrait ce pays de colonisation, et qu’il aurait voulu voir deux de ses frères s'y établir. Ces deux frères, Gérin-Lajoie les a donnés à Jean Rivard, ct tous deux sont allés, dans l'imagination de l'auteur, faire fortuns à Rivardvule.s
‘ Voilà donc biea des raisu :s de confondre Antoine Gérin-Lajoie et Jean Rivard, et de penser que l’un a voulu s'identifier avec l’autre, ou mettre dans la destinée de l’autre le meilleur de sa jeunesse et de ses espérances, Gérin-Lajoie se retrouve encore, et se prolonge en Gustave Charmenil, le jeune étudiant qui promène à tra Montréal la no-
stalgie de son âme toujours désabusée, “t sans doute Gustave Charmenil représente plr: exactement que Jean Rivard le personnage de l’auteur,
1 Nous devons ces renseignement: précieux, et bien d’autres, À M. l'abbé Denis Gérin, curé de Saint-Justin, frère de l'auteur, et à M. Léon Gérin, fils de l'auteur de Jean Rivard. Nous les remercions ici de l'empressement avec lequel ils ont bien voulu nous communiquer leurs souvenirs de famille.
:Jean Rivard, 1, 137.
‘Jean Rivard, 1,54
{noy) ETUDE SUR ‘JEAN RIV Kb [LE] quand celui-ci avait vingt ans, Mais Gérin-Lajoie n'en sera que plus à l'aise pour donner à Jean Rivard, à celui qui fut ce que lui-même aurait voulu être et qu'il n’a jamais été, toutes les vertus, toutes les cnalités qu'il pouvait concevoir, et qu'il mi‘, sans retour d'amour-propre, et sans crainte qu'o l'accusât de sotte vanité, au compte du héros principal de son livre, +...
Aussi bien, le caractère de Jean Rivard est-il le plus riche, le plus complexe, le plus varié, le plu attachant qu'il y ait dans ce roman. L'auteur concentre sur l'étude de ‘e caractère ses facultés d'observation : il ne s'attarde pas à décrire ce jeune homme de dix-neuf ans: il ne veut pas qu'on fixe longtemps ses veux sur ce qui ne saurait tre que le portrait physique du personnage. 11 ne dit de ses qualités extérioures que juste ce qu’il faut pour qu’on y voit passer le rayonnement d'une grande âme.
“ C’était un beau jeune homme brun, de taille moyenne. Sa figure pâle et ferme, son épaisse chevelure, ses larges et fortes éparles, mais surtout des yeux noirs, étincelants, dans lesquels se lisait une indomptable force de volonté, tout cela, joint à une âme ardente, à un cœur chaud et à beaucoup d'intelligence, faisait de Jean Rivard un caractère remarquuble et véritablement attachant.” Et ponr satisfaire sans doute les lecteurs de roman qui s'imaginent que le héres principal ne peut èti intéressant s’il ne joint à ses vertus les dons de l'élégance mondaine et frivole, Gérin-Lajoie ajoute: “Trois mois passés au sein d’une grande cité, entre les mains d'un tailleur à la mode, d’un coiffeur, d’un bottier, d’un maître de danse, et un peu de fréquentation de ce qu’on est convenu d’appeler le grand monde, en eussent fait un élégant, nn fashionable, un dandy, un cavalier dont les plus belles jeunes filies eussent raffolé,” 1
C’est au sortir du collège que Jean Rivard se présente pour la première fois aux lecteurs. L'étudiant vient d'interrompre, à cause ae la mort de son père, qui a brisé l'équilibre du budget de famille, ses études de rhétorique. Et Jean Rivard emporte nécessairement du collège des habitudes, des goûts, des tendances qui réapparaîtront souvent à le surface de sa vie. On n’a pas impunément dressé son esprit à la méditation et aux rêves enthousiastes d’une studieuse adolescence ; on n'a : 3, sans qu'il en reste quelque chose, feuilleté Virgile et Homère, traduit Démosthène ou César, crayonné des levers de soleil, ou esquis… des gestes d’éloquence: on n'a pas, sans qu’il s’en imprime sur la vie une trace ineffaçable, courbé longtemps son front sur les livres, et sou-
1 Cf. Jean Rivard, I, 2.
Sec, T 1909, 8,
li SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
haité pour un long avenir les joies nobles du labeur intellectuel. Et donc, Jean Rivard emportera dans la forêt de Bristol, inélée aux prosaïques ambitfons du colon, la délicate sensibilité de l'étudiant. Il y sera tout à la fois capable de rude travail, et capable de rêve ‘ies sentimentales. Ces deux activités s'exerceront parfois en rens contraire, et provoqueront dans l'existence de Jean Rivard les plus pénibles conflits. Et ce ne seru pas le spectacle le moins instructif du roman, que celui d’un jeune homme, exilé volontaire dans la forêt inhubitée, luttant contre sex propres ennuis, contre tous ses dégoûts du moment pour rester fidèle à lui-même, et pour fixer dans le sacrifice l'insonsiance de ses vingt ans,
Au surplus, Jean Rivard, À enuse même de en sensibilité affinée au contact des livres et par toutes les émotions de la vie de collège, goûtera plus que ne le font d'ordinaire les colons, ce qu’il y a de beauté, de grandeur, et de poésie dans la vie des forestiers. Gérin-Lajoie nous en avertit lui-même: son héros “avait une âme naturellement sensible aux beautés de la nature, et les spectacles grandioses, comme les levers vi les couchers du soleil, les magnifiqués points de vue, les paysages s, étaient pour lui autant de sujets d'extuse." 1 L'automne üans les bois, avec son décor changeant et ses couleurs si vives, procurait à Jean les plus douces émotions. Et l'hiver lui-même, le premier hiver qu'il passa dans la forêt, lui apparut éclatant à la fois de blancheur et de gaieté.
“ La terre, déclare l’auteur en un style qui rappeie un peu le rhétoricien inexpérimenté qu'était Jean Rivard, la terre lui apparut comme une jeune fille qui laisse de côté ses vêtements sombres pour se parer de sa robe blanche. Aux rayons du soleil, l'éclat de la neige éblouissait la vue, et quand la froidure ne se faisait pas sentir avec trop d’intensité, et que le calme régnait dans l'atmosphère, un air de gaîté semblait se répandre dans toute la forêt. Un silence majestueux qui n’était interrompu que par les flocons de neige tombant de temps en temps de ia cime des arbres, ajoutait à la beauté du spectacle. Jean Rivard contemplait cette scène avec ravissement.” *
N’y avait-il pas jusqu’à l’ouragan secouant la forêt, et la faisant mugir comme une mer en furie qui faisait entrer l’âme du jeune colon dans les plus vifs transports, “11 pouvait alors rester assis dans sa cabane, et mettant de côté ses livres ou ses outils, il sortait en plein vent pour contempler le spectacle des éléments déchaînés ; il se sentait comme en cuatact avec la nature et son auteur.” 8
1 Jean Rivard, I, 40.
2 Jean Rivard, I, 52.
3 Jean Rivard, T, 52.
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[muy] ETUDE SUR ‘JEAN RIVAR D ue
Idéaliser sa vie, c'est-à-dire répandre, à force d'imagination et à fi
de sentiments, sur tout ce qui l'entourait les couleurs et les tuipressions les plus rinntes, et rapporter à quelque souvenirs (4 ques les événe ments quelconques, et parfois les plus insignifiants de -on existence, voilà bien à quoi tâchait, pour + lonner du cœur, le rhétoricien bel ron. Gérin-Lajoie précise fort bien cet état d'âme dans une letire que Jean Rivard écrivait, un mois aprés son arrivée dans la forêt, à son ami Gustave Charmenil.
“Je vais te donner ne courte description de mon établisseme
Je ne te parlerai pa routes qui y conduisent; elles sont be 1 d'arbres d'un bont à l'autre; toutefois je ne te conseillerais pas d'y ver -.. Quant à ma résidence, où comme on dirait dans le scyle citadin, à Villa Rivard, elle est située enr une charmante petite colline : elle est en te ombragée de ! côtés par di es bosquets des plus beaux arbres du monde, Les murailles sont faites de pièces de bois arrondies par la nature Le plafond n'est pas encore plâtré, et le parquet est à l’antique, justement comme dar : Homère, C'est délicieux. Le salon, la salle à diner, la cuisine, les chambres à coucher ne forment qu'un seal et mêm : appartement—Quant à l'ameublement, je ne Len parle pas; il est er «, s’il est possible, d’un goût plus primitif. Toi qui es poète, mon € Gustave, ne feras-tu pas mon épopée un jour?.,,”13
Mais il en coûte parfois aux héros de l'épopée coloniale de tailler fans la forêt leur poème merveilleux. Jear Rivard devait l'éprouver souvent. La nature sauvage et vierge a de ctacles qui enchantent; elle a aussi des monotonies qui lassent et qu: roublent ce fond d'éternelle tristesse que nous portons en nous-mêmes. Et justement, ceux-là qui ont une âme plus délicate, plus capable de goûter ln poésie des choses, sont aussi mieux préparés à en savourer l’amertume.
Jean Rivard eut done ses jours de sombre ennui. A vingt ans en s’habitue mal à l'immense et infinie solitude. Et pour peu que l’on ait développé en soi le besoin des affections, on supporte mal le silences et le vide profond de l'isolement. Jean Rivard devait regretter parfois son village, et la maison paternelle. Il éprouva dans les bois de Bristol quelque chose des intimes chagrins que promena René «ans nos forûts d'Amérique. “La chute des feuilles, le départ des oiseaux, les vente sombres de la fin de novembre furent la cause de ses premières heures de mélancolie. Puis, lorsque lus tard un ciel gris enveloppa la forêt comme d’un vêtement de deui, et qu’un vent du nord ou du nord-est, soufflant à travers les branches, vint répandre dans l'atmosphère sa froi-
en carosse
1Jean Rivard, I, 51.
dure glaciale. une tristesse insurmontable s’emparait parfois de son âme, sa solitude lui semblait un exil, sa cabane un tombeau! ”
Cependant jamais ces accès de tristesse n'abattirent tout à fait Jean Rivard. 11 s’empressait plutôt de secouer sa mélancolie, de sécher quelques larmes que le souvenir de Grandpré faisait parfois monter à ses yeux. Le travail est le meilleur remède d’ennui: et fort heureusement, il y avait en Jean Rivard, à côté de l'étudiant frais émoulu, à côté du jeune rêveur, et dn romantique sensible, il y avait le colon réaliste, l’homme d’action.
Au collège où il avait étudié, Jean Rivard entendait souvent le directeur répéter à ses élèves la classique maxime, que le bon Lhomond avait convertie en exemple pour sa grammaire latine : labor omnia vincit. Cette devise, il la voulut sienne, et c’est l’une des choses les plus précicuses que Jean Rivard rapporta de son cours d'étude. 11 avait même parfois une singulière façon de traduire en français cet axiome latin, L'un de ses frères qui n’approuvait guère son projet, lui demandait un jour avec quoi il prétendait réaliserises rêves de fortune? ‘“ Avec cela,” dit laconiquement Jean Rivard, en montrant ses deux bras! Et il y avait dans ce geste expressif le sens plein de sa devise.2
Donc cet écolier transporté en pleine forêt, était un laborieux : c'était un “bûcheur,” et ce mot de l’argot scolaire prend ici toute sa force significative.
Le travail physique répugna bien d’abord, quelquefois, à ses
membres peu exercés, et le fatiguait et l’épuisait; mais Jean Rivard s’y entraîna et il s’y habitua, et il s’y complut “Ce travail des bras d’abord si dur, si pénible, devint pour lui comme une espèce de volupté.” # Et dès lors, l’on ne cesse plus de voir à travers les pages du roman, comme à travers les arbres de la forêt, la silhouette toujours active du jeune colon.
Après le tableau des premiers défrichements # où il convenait que Gérin-Lajoie esquissât d’abord l'attitude de son héros, et nous le fit voir s’attaquant aux grands arbres des bois séculaires, faisant à coup de hache dans la forêt la première trouée lumineuse, il n’est pas de récits plus révélateurs de la vie du colon que ceux des premières semailles et de la première récolte.
Semer à travers les souches noircies des terres neuves était aussi peu compliqué que cela était pénible. Quel travail que celui qui consiste à préparer le terrain qui doit recevoir cette première semence !
1Jean Rivard, I, 53.
2 Jean Rivard, I, 26.
3 Jean Rivard, I, 40.
4 Jean Rivard, I,
[Roy] ETUDE SUR ‘JEAN RIVARD” uz
Depuis le milieu d'avril jusqu'à la fin de juin Jean Rivard et Pierre Gagnon s'y livrèrent sans relâche. “ Rarement le lever de l'aurore les surprit dans leur lit, et plus d’une fois,” ajoute l’auteur dans un style peut-être trop homérique, “ plus d’une fois la pâle courrière des cieux éclaira leur travaux de ses rayons nocturnes.i ” Et selon son habitude, Gérin-Lajoie jette sur ces champs de labour et sur les durs travaux de ses personnaycs le voile discret d’une simple poésie: où bien il les transforme et les relève par des réflexions de la plus forte ct de la plus chrétienne philosophie.
Jean Rivard est fatigué, son corps est harassé, mais son âme jouit, son esprit se complaît dans ces fatigues corporelles. Il est fier de luimême. Il sent qu’il obéit à la voix de celui qui a décrété que l’homme gagnera son pain à la sueur de son front. Une voix intérieure lui dit aussi qu'il remplit un devoir sacré envers son pays envers sa famille, envers lui-même; que lui faut-il de plus pour ranimer son énergie? ”? Et puis il y a les rêves qui viennent enchanter le sommeil reposant du colon! Rêves bienfaisants et purs où l’on voit dans la plaine croître l’espérance du semeur et onduler l’or des moiscons! “ S'il rêve, il n’aura que des songes paisibles, riants, car l'espérance aux ailes d’or planera sur sa couche” Et Gérin-Lajoie ajoute avec son style tout plein des choses qu’il exprime: “De ses champs encore nus, il verra surgir les jeunes tiges de la semence qui en couvriront d’abord la surface comme d’un léger duvet, puis insensiblement s’élèveront à la hauteur des souches; son imagination le fera jouir par anticipation des trésors de sa récolte. Puis, au milieu de tout cela, et comme pour couronner ces rêves, apparaîtra la douce et charmante figure de sa Louise bien-aimée, lui promettant des années de bonheur en échange de ses durs travaux.” 8
Au bout de quelques mois, le soleil et Dieu aidant, le premier rêve du colon devint une réalité. On fit la récolte: épilogue nécessaire de tous les poèmes du semeur. Avouons qu'ici Gérin-Lajoie a manqué le coup de nous faire voir à l'œuvre, et au premier plan de tableaux qui eussent ajouté du prix à son livre, Jean Rivard et son infatigable compagnon. Quoi de plus pittoresque, —du moins aperçu à travers le prisme des descriptions—que, les scènes rustiques du coupage des grains, de l’engerbage, de l’engrangement, du battage, et du vannage! Et l’auteur de Jean Rivard aurait pu fixer pour l’instruction des lecteurs de la ville, et aussi pour tous les lecteurs d’aujourd’hui, tant de détails, tant de vieilles habitudes, tant de traits charmants de nos anciennes
1 Jean Rivard, I, 88.
2 Jean Rivard, I, SS-S9. 3Jean Rivard, 1, S9.
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mœurs agricoles! Il ne l’a pas fait, croyant, à tort, que le récit de ces “diverses opérations” aurait été fastidieux,
Et le chapitre qu'il a consacr
à la première récolte, privé de ces développements, et de cette couleur locale, un peu terne dans ses récits austères, n’est guère rempli que des calculs les plus précis et les plus pratiques. Il arrive même que l'auteur y parle un peu de tout, excepté de la récolte. De celle-ci il retient seulement, ct il apprend
au lecteur, ce qui peut le mieux engager les jeunes gens à suivre Jean Rivard dans la forêt, à savoir le chiffre exact et merveilleux des minots qu'ont rapportés les arpents de terre que Jean avait semés en blé, en avoine, en orge, en patates, et en légumes.
tions artistiques ;
sa
rrazin, en pois, en Ce procédé, sans doute, se prête mal aux narramais c’est tout de même une façon assez ingénieuse de peindre l'homme d'action que fut Jean Rivard, que de nous le faire voir riche des fruits de son travail, entouré de tous ces quatre-vingt minots de blé, cent soixante minots d'avoine, quarante minots d'orge, mille minots de légumes, etc. qui font à ce tableau le plus rustique ornement. Et cela nous donne romme une première esquisse de ce chapitre tout plein de chiffres séducteurs, que Gérin-Lajoie intitulera plaisamment: “Un chapitre scabreux.”
Puis Gérin-Lajoie, aussi fier que Jean Rivard du produit de sa première récolte, entonne tout aussitôt un hymne au travail, où le lyrisme ne s'élève un moment que pour raser encore le sol où le retient évidemment la pensée Gu prosateur. Et ce chapitre composite se termine par une pressante exhortation adressée aux jeunes gens que loisiveté ennuie où corrompt, qui redoutent le travail comme l’esclave redoute sa chaîne, c£ qui, pour ne ee pas faire colons comme Jean Rivard, ignorent de quel bonheur ils sont privés!
Jean Rivard ne sortira guère plus de ce champ où il applique son activité. Lorsque surtout il aura conduit dans sa maison nouvellement construite la jeune fille qui de temps à autre le rappelait encore à Grandpré, il ne s’occupera plus que de l’exploitation raisonnable, méthodique et logique de sa ferme. Des cent acres de terre qu’il possède, il connaît à fond la nature de chacun, la qualité du sol, des bois, et les accidents topographiques du terrain. I] en a dressé une carte très détaillée, qu’il appelle pompeusement “ la carte de son royaume.” 1 Et quand Louise franchira pour la première fois le seuil de sa maison, Jean déploiera tout de suite sous son regard la carte officielle de “ ce royaume ” dont elle sera désormais la reine.
I parut même qu'après :: mariage l’activité de Jean redoubla d'intensité, sans que pour cela ses fatigues se fussent accrues. “ Lors-
1Jean Rivard, IT, 12.
mr pro
[Roy] ETUDE SUR ‘“JEAN RIVARD' 9
qu'après cinq ou six heures de travail, il retournait à sa maison et qu'il apercevait de loin sur le seuil de sa porte sa Louise qui le regardait venir, ses fatigues s’évanouissaient : il rentrait chez lui l’homme le plus heureux de la terre.”1 4: es joies laborieuses du jeune colon et de sû femme devinrent pl atenses encore lorsque, penchés tous deux sur un berceau, ils se pure .v reposer de leur tâche quotidienne en y regardant sourire à leur amour, un enfant, un tout petit colon, avec de beaux grands veux limpides où semblait se refléter déjà l'image de la forêt!
Cependant l’action de Jean Rivard ne fut pas toujours limitée au défrichement de sa terre, et à des œuvres d'intérêt surtout personnel : elle devait bientôt et peu à peu s'étendre, rayonner autour de lui, devenir éminemment sociale. L'exemple courageux de ce jeune homme avait attiré dans la forêt de Bristol de vaillants imitateurs.
On vint se grouper autour de Jean Rivard: et lui, l'ouvrier de la première heure, le colon instruit, “ l’homme carré ” que Pierre Gagnon avait si pittoresquement défini, capable de la tête autant que des bras,® devint tout naturellement le conseiller, l’ami, le chef des nouveaux défricheurs, Et il pouvait écrire un jour à son ami Gustave Charmenil : “Outre mes travaux de défrichement, qui vont toujours leur train, j'ai à diriger en quelque sorte l'établissement de tont un village. Ne sois pas surpris, mon cher Gustave, si tu entends dire un jour que ton ami Jean Rivard est devenu un fondateur de ville.” 3
Jean Rivard devait, en effet, fonder une ville, qui Ini prit beaucoup de son activité, et jusqu’à son nom. C’est lui qui en fit le plan, qui en traca sur la carte les rues, et qui marqua la place où l’on élèverait plus tard les principaux édifices publics4 C’est lui, surtout, qui organisa dans ce centre nouveau la vie sociale, et qui lui communiqua tout Pesprit dont il était animé. Juge de paix, maire de Rivardville, avant d’être député au Parlement, il n’usa jamais de son influence que pour établir sur la base solide des plus fortes vertus civiques et morales la fortune de son village. Sans doute, Jean Rivard fut un député médiocre, et il ne sut jamais assez lui-même ce qu'il était allé faire à Québec, mais, en revanche, dans la sphère plus humble de la vie municipale et régionale, il fut le citoyen le plus entreprenant, et l'instigateur le plus hardi de tous les progrès. Les questions scolaires, aussi bien que les questions d'économie rurale et domestique, étaient par lui sagement résolues, et les oppositions systématiques, mesquines, et jalouses que lui suscita parfois Gendreau-le-Plaideux ne purent jamais entamer son autorité.
1Jean Rivard, IT, 14.
2 Jean Rivard, IT, 227, 3 Jean Rivard, I, 4Jean Rivard, 1, ?
Aussi bien, cette autorité reposait-elle sur un grand fond de vertus et sur les mérites personnels les plus incontestés.
Gérin-Lajoie, dessinant d'une main si ferme, parfois si rude, le portrait du colon, a voulu réunir en lui toutes les qualités traditionnelles et acquises qui font chez nous si digne de tous les respects l’habitant canadien.
Non seulement Jean Rivard est un défricheur à la fois sensible et actif, et non seulement il est âpre à la besogne et persévérant, mais il est foncièrement honnête, juste, désintéressé, généreux. Et il est tout cela à la fois, parce qu’il est aussi et tout d’abord foncièrement chrétien.
N’est-il pas vrai que, dans notre pays, le christianisme du colon est d’une qualité, d’une valeur toute spéciale? Il est plus ingénu, plus confiant, plus dévoué, plus complet peut-être, que le christianisme des gens de nos vieilles paroïsses—encore que beaucoup de nos vieilles paroisses aient conservé .a plupart de leurs vertus traditionnelles. Le colon n’ignore pas que la hache et la croix font en ses mains le plus puissant faisceau, que c'est elles qui ont ensemble tracé dans nos forêts les grandes routes de la fortune et de la civilisation; et qu’à toutes les phases de notre histoire nationale, il n’eût jamais, lui, le colon travailleur et fatigué, de meilleur soutien, de plus assidu consolateur, que Phomme de la croix, le missionnaire! Quand le jeune bûcheron quitte le foyer où se multiplient les enfants, et qu’il part à la conquête de soh lot à défricher, il emporte avec lui, dans la forêt, sans doute, le regret des joies familiales pour un moment supprimées, mais aussi la foi de ses parents, l’exemple des vertus domestiques, le chapelet de sa première communion, et, comme Jean Rivard, une Imitation de Jésus-Christ que lui aura confiée sa Louise bien-aimée. Et dans humble cabane où chaque soir il revient, le jeune colon garde les chrétiennes habitudes de son enfance, il prie le Dieu des paysans, celui que priait son père, le Dieu qui chaque année renouvelle la forêt fait pousser les blés, et préserve de tout dommage la moisson pro- Chaine. Et jamais la joie de ce rude travailleur n’est plus vive ni plus profonde que le jour où il voit apparaître, venir à lui, à travers les arbres de la forêt et l’enchevêtrement des abatis, la soutane déchirée du brave missionnaire !
T’homme de Dieu, l’apôtre de la colonisation Jean Rivard l’accueillait d’autant plus volontiers que l'abbé Doucet, qui visita le premier le canton de Bristol, était un de ses camarades de collège. Ce fut un prêtre, Pabbé Leblanc,! qui persuada Jean Rivard de s’en aller abattre
1 Gérin-Lajoie 4 voulu personnifier dans l'abb& Leblane, un ancien euré de Yamachiche, M. Dumoulin, celui-là même qui avait engagé son père À lui faire faire un cours d'étude,
[noy) ETUDE SUR ‘‘JEAN RIVARD 121
la forêt, et c’est un autre prêtre l'abbé Doucet qui fut toujours le conseiller prudent du jeune colon, qui associa aux initiatives de Jean son activité personnelle, et prépara avec lui la fortune de Rivardville. Si bien que le jour où l’on érigera dans quelque ville de nos pays de colonisation le groupe symbolique du colon canadien appuyé sur Vépaule du missionnaire, on ne pourra mieux choisir pour les représenter tous deux que Jean Rivard et l’abbé Doucet, le premier colon et le premier apôtre du canton de Bristol.
Mais peut-être ce groupe serait-il incomplet ei on n’avait soin d’y ajouter, pour en faire la signification plus large et plus précise, le personnage de cette femme forte qui fut la compagne de Jean Rivard, Louise Routier. Et cette femme, il la faudrait sculpter dans l’attitude modeste, simple et digne, que Gérin-Lajoie lui a donnée, avec ce costume d’étoffe domestique, dont il l’a revêtue, et qui la faisait, aux veux de Jean Rivard, toujours aussi charmante que le jour de ses noces.1
Aussi bien, Jean Rivard ne peut aller à l’histoire sans Louise Routier: comme le colon canadien partage toujours avec sa vigoureuse compagne l’honneur et la prospérité de sa maison. Louise Routier 2 est le type parfait de la jeune fille, élevée loin des villes, en pleine nature, en pleine vie rurale. Elle a grandi au soleil qui faisait s’épanouir les fleurs du jardin familial, et elle n’a jamais respiré que le parfum des saines vertus domestiques. Elle aime fortement, mais discrètement : Gérin-Lajoie ajoute, et beaucoup de lecteurs avec lui : elle aime “ comme sait aimer la femme canadienne.” 8
Et c’est pour cela que les amours de Jean Rivard et de Louise furent les moins tourmentées qui se puissent concevoir. Gérin-Lajoie s’est abstenu de nous distraire de son sujet par des épisodes romanesques qui eussent ôté À son livre toute vraisemblance, La passion y est calme, maîtresse d’elle-même, quelquefois inquiète, jamais affolée. Il y a même beaucoup de timidité dans les aveux de ces jeunes gens, et l’on songe, à les entendre, à certains amoureux des comédies de Marivaux, que la seule conscience de leur passion fait déjà rougir. Le cœur de Louise se déclare, s’ouvre tout entier, et il se laisse pleinement connaître dans cette prase que la jeune fille écrivit un jour à Jean Rivard,
1Jean Rivard, II, 197.
2? Louise Koutier doit son nom à une famille Routier que Gérin-Lajoie connut pendant son séjour à Montréal, de 1846 à 1849. M. Routier avait quatre grandes filles, de grande distinction. L'ainée, dit-on, fit une vive impression sur notre auteur. Trop pauvre pour songer à se marier, Gérin-Tajoie crut devoir s'éloigner. Il garda de cette famille le plus affectueux souvenir.
3 Jean Rivard, II, p. 195.
anxieux de savoir si un jeune galant toujours endimanché, de Grandpré, ne l'avait pas supplanté: “ Si je vous semble légère quelquefois, je ne le suis pas au point de préférer celui qui a de jolies mains blanches, parce qu’elles sont oisives, à celui dont le teint est bruni par le soleil parce qu’il ne redoute pas le travail. Je regarde au cœur et à la tête avant de regarder aux mains”: Réponse toute simple, inspirée par Pamour le plus raisonnable, et qui valut à Louise, au mois d’avril prochain, un joli cœur de sucre!
Une “blonde” comme celle-là sera, au foyer de Jean Rivard, Pépouse accomplie: bienveillante pour tous, sevourable aux pauvres, pieuse, économe. Elle fera surtout une excellente femme de ménage ; elle mettra de Pordre et de la propreté dans sa maison: “les planchers étaient toujours si jaunes chez Jean Rivard qu’on n’osait les toucher du pied; et les petits rideaux qui bordaient les fenêtres étaient toujours si blance que les homines n’osaient fumer de peur de les ternir.” 2
Mais Louise Routier savait surtout mettre de la gaieté à son foyer, de la belle humeur et de l'entrain; elle fäisait la vie heureuse à son mari, et elle façonnait dans la joie, dans le travail, et dans la vertu lâme des nombreux enfants que le bon Dieu lui avait donnés.
C’est une femme comme celle-là que Gérin-Lajoie, qui sonhaita si longtemps s’établir sur une terre, avait rêvée pou sa maison de cultivateur: “TI me semble me voir sur les bords de la rivière de Nicolet, ayant une coquette demeure, une jolie femme, musirienne, des amis dignes de ce nom, une belle et bonne terre que je cultiverais avec succès.” 8
Gérin-Lajoie n'ayant pu réaliser son rêve d’agriculteur, c’est Jean Rivard qui eut cette bonne fortune. Gérin-Lajoie mit dans la vie de ce personnage toutes ses affections et toutes ses longues espérances. Il alla jusqu’à lui confier la femme qui eût partagé see travaux; et d’elle aussi bien que de Jean Rivard, il fit le modèle de l’activité et de la vertu domestique.
C’est encore pour qu’il entrât davantage et tout entier dans son roman, que Gérin-Lajoie s’y est dédoublé, et représenté tout ensemble sous les traits de Jean Rivard, et ceux de Gustave Charmenil. Et comme Jean Rivard fut toute sa vie ce qu’aurait voulu être Gérin-
1Jean Rivard, I, 158.
2Jean Rivard, II, 196.
# Extrait des Mémoires manuscrits de Gérin-Lajoie, cité par l'abbé Casgrain, dans sa biographie de Gérin-Lajoie. Voir Œuvres Complètes de l'abbé Cnsgrain, I, 503. C'est le 12 octobre 1549 que Gériu-Lajoie traçait les lignes que nous venons de citer.
[roy] ETUDE SUR ‘JEAN RIVARD 123
Lajoie, Gustave Charmenil fut vraiment ce que devint à vingt ans notre auteur, et ce qu'il n'aurait jamais voulu devenir, Etudiant pauvre, besogneux, courant à Montréal les bureanx d'avocat pour y trouver de l'emploi; éprouvant plus d’une fois ce qu’expérimenta Gérin-Lajoie luimême, à savoir *qu'il n'y a pas de travail plus pénible que celui de chercher du travail” 1 Timide, peu capable de forcer la destinée, inhabile à faire valoir aux yeux du monde toutes les ressources de son talent et de sa volonté, passant d’une mésaventure à une autre, voilà ce que fut Gérin-Lajoie lui-même, et ce que recommença pour lui Gustave Charmenil, Et pour que personne ne doutât de cette identification des personnages, Gérin-Lajoie prêta à l'étudiant ce nom de Gustave Charmenil que, dans un projet d’antobiographie que Pon a retrouvé dans ses cahiers, il s'était donné À lui-même.’
Si, d’ailleurs, Gérin-Lajoie a tant insisté sur ce rapprochement, et sur le déceptions et les déboires de Gustave C'harmenil, ce fut pour mieux marquer l'erreur de tant de jeunes gens inetruits qui dédaignent ln carrière de l’agricnlture, qui s'obetinent à rechercher une profession libérale, et s’en vont traîner sur le pavé des grandes villes les restes de leurs illus‘ ins. Du temps de Gérin-Lajoie, comme encore aujourd’hui, on se fût étonné qu’un jeune homme qui avait des études classiques, ne se fît pas avocat, médecin, notaire on prêtre. Déjà, d’ailleurs, l'on se plaignait que les professions libérales fussent encombrées, ct il n’était donc pas inutile de mettre sous les veux des lecteurs de ce temps. de faire se mouvoir sous leurs regards, le personnage inquiet, désenchanté, morfondu, d'un râté. La thèse de Jean Rivard ne pouvait que s’en trouver singulièrement fortifiée. Et Gérin-Tajoie avait ascez d'humilité pour prêter quelque chose de sa propre vie à cette cruelle démonstration.
Au surplus, Gustave Charmenil comprit lui-même l'erreur de . jeunesse. Ses journées vides et affamées, ses bottes trouées et ses L 1talons râpés l’avertissaient assez qu'il n'était dans la société qu’un être inutile, encombrant, déclascé. N°y eût-il pas jusqu’à ses amours rentrées
1 Jean Rivard, I, 73.—Lettre de Gustave Charmenil à Jean Rivard.
2Ce projet d'autobiographie se trouve dans un cahier qui porte la date de 1862, de l'année même où Gérin-Lajoie publiait dans les Soirées Canadiennes la première partie de Jean Rivard.
Gérin-Lejoie était sous l'impression que sa famille comptait des Charmenil parmi ses ancêtres maternels, Par suite d'une mauvaise lecture du recensement de 1681, on avait cru que le nom de la femme de Jean Gélinas, ancêtre maternel d'Antoine Gérin-Lajoie, était Françoise Charmenil. Or, des actes notariés récemment découverts par M. F.-L. Desaulniers, ont permis de rectifier cette leçon, L'acte du mariage de Jean Gélinas, daté du 27 octobre 1667, donne, comme nom de sa femme, ‘“ Françoise Charles Desmeni.” Voir Saint-Guillaume d'Upton, p. 12S, par F.-L. Desaulniers,
ou méconnues qui hrent son destin plus lamentable. 11 n'osait aimer, parce qu’il était trop pauvre. “S'il se fût contenté de l'amour et du bonheur dans une chaumière,” ! il eût été bien vite aussi heureux que Jean Rivard; mais il voulut goûter à la vie urbaine, chercher dans les saloys mondains la jeune fille de ses rêves, et il fut condamné à rêver toujours, à vieillir dans l'isolement. 11 s'en plaignait à son ami, et 1l était bien près d'estimer beaucoup maintenant la carrière du colon pour la stabilité qu'elle donne à la vie, et de l’apprécier dans la mesure même où elle procure des mariages hâtifs.?
Et c’est ainsi que Gérin-Lajoie a fait de la profession de l’agriculteur le plus bel éloge, non pas seulement par le tableau très persuasif des prospérités de Jean Rivard, mais encore par le récit vraisemblable des déboires de Gustave Charmenil. Et c’est sur les lèvres de ce jeune désabusé qu’il a placé ce couplet où il semble qu’il ait résumé toute sa tie et toute son ambition: “O heureux, mille fois heureux le fils du laboureur qui, satisfait du peu que la providence lui a départi, s’efforce de l’accroître par son travail et son industrie, se marie, se voit revivre dans ses enfants, et passe ainsi des jours paisibles, exempts de tous les soucis Ge la vanité. sous les ailes de l’amocr et de la religion. C’est une vieille pensée que celle-là, n'est-ce pas? Elle est toujours vraie cependant. Si tu savais, mon cher ami, combien de fois je répète le vers de Virgile: Heureux l’homme des champs, s’il savait son bonheur!#