LE STYLE
Ce que nous avons déjà cité de Jean Rivard pourrait suffire à en caractériser le style. Rarement Gérin-Lajoie y vise l’effet littéraire, [1 n'a besoin de mots que pour exprimer sa pensée, et signifier les choses. I1 dédaigne les ornements frivoles dont les romanciers décorent volontiers leurs livres; et il veut, écrivain canadien, faire voir nettement et simplement des choses canadiennes.
Au reste, Gérin-Lajoie est un classique: je veux dire qu’il admire par-dessus tout le grand siècle, et qu’il n’a qu’une estime médiocre pour les stylistes du dix-neuvième, Gustave Charmenil, entre deux danses dun bal donné par Madame Du Moulin, cause de littérature avec Mademoiselle Du Moulin: “ Notre siècle, lui dit-il, ne peut guère se vanter, il me semble, de ses progrès en littérature, et je crois que la lecture des grandes œuvres des siècles passés est encore plus intéressante, et surtout plus profitable que celle de la plupart des poètes et littérateurs moder-
1 Jean Rivard, I, 78.
2 Jean Rivard, 1, 42, s Jean Rivard. I. 4ñ.
[roy] ETUDE SUR ‘JEAN RIVARD" 126
nes”! C’est l'opinion de Gustave Charmeuil; et : est donc aussi l'opinion de Jean Rivard, et partant celle de Gérin-Lajoie. Jeon Rivard, faisant visiter sa biblic.hèque à l’auteur, lui dit pourquoi il n’a guère acheté de livres nouveaux: “ On cherche en vain dans la plupart des écrivains modernes ce bon sens, cette justesse d'idées et d'expressions, cette morale pure, cette élévation de pensée qu'on trouve dans les anciens auteurs; à force de vouloir dire du nouveaux, les écrivains du jour nous jettent dans l'absurde, le faux, le fantastique.” 3 On ne peut être assurement plus classique; on ne peut l'être plus absolument, et plus exclusivement, Et sans demander compte à Gérin-Lajoie de ses généralisations imprudentes, et sans nous informer de ce qu’il entend par la “ morale pure ” des anciens, nous retenons qu’il est un disciple du dixseptième siècle, qu’il voudrait écrire comme on écrivait au ten ps de Vascal, et qu'il fait peu état des couleurs, et des hardiesses, et des nouveautés de la langue du dix-neuvième siècle
Et pourtant, il aurait pu sans doute, et sans grand dommage pour son livre, emprunter davantage à nos modernes les ressources de leur style; il aurait pu appreudre d’eux l’art de tisser de façon plus -ouple la trame du roman, et il aurait pu emprunter quelquefois à leurs palettes des couleurs qui eussent. atténué, varié, les tons gris, uniformes, qui dominent sur la toile de certains chapitres.
Au surplus, Gérin-Lajoie a lu les meilleurs écrivains du dix-neuvième, et, par exemple, Chateaubriand et Lamartine; leurs noms se retrouvent sous sa plumes et, bien plus, il a parfois essayé de célébrer comme eux la nature. Voyez cette description du matin a Rivardville:
“ Quelle délicieuse fraîcheur! Mes poumons semblaient se gonfler d’aise. Bientôt le soleil se leva dans toute sa splendeur, et j’eus un coup-d’œil magnifique. Un nuage d’encens s'élevait de la terre et se mêlait aux rayons du soleil levant. L’atmosphère était calme, on entendait le bruit du moulin et les conps &e hâche et de marteæu des travailleurs qui retentissaient au loin. Les oiseaux faisaient entendre leur ravissant ramage sous le feuillage des arbres. A leurs chants se mélaient le chant du coq, le caquetage des poules, et de temps en temps le beuglement d’une vache ou le jappement d’un chien.
L’odeur des roses et de la mignonnette s’élevait du jardin et parfumait l’espace. Il v avait partout une apparence de calme, de sérénité joyeuse qui réjouissait l’âme et l’élevait vers le ciel. Jamais je n’avais tant aimé la campagne que ce jour-là.” 4
1 Jean Rivard, I, 132.
2 Jean Rivard, II, 182.
5 Jean Rivard, I, 95; II, 28.
4 Jean Rivard, 11, 165-166.
N'y u-t-il pas vraiment, dans cette page, y pénétrant la grande simplicité An style, quelque chose de cette grâce séduisante que les modernes répardent volontiers dans leurs ouvrages, Et l’on pourrait rap- Procher de cette description, à cause de la vie qui y est intense, et, pour la précision du détail, cette page excellente où Gérin-Lajoie essaie de fixer le spectacle si terrifiant de nos incendies de forêt,
“C'était vers sept heures du soir. Une forte odeur de fumée se répandit dans atmosphère: l'air devint suffocant; on ne respirait qu'avec peine, Au bout d'une heure, on crut apercevoir dans le lointain à travers les ténèbres, comme la lueur blafurde d’un incendie. En effet, diverses personnes accoururent, tout effrayées, apportant la nouvelle que le feu était dans les bois, L'alarme se répandit, toute la population fut bientôt «ar pied. Presque aussitôt, les flammes apparurent au-dessus du faîte des arbres: il y eut parmi la population un frémissement général. En moins de rien, l'incendie avait pris des proportions effrayantes: tout le firmament était embrasé. On fut alors temoin d'un spectacle saisissant: les flammes semblaient sortir des entrailles de la terre et s'avancer perpendiculairement sur une largeur de près d'un mille. Qu'on se figure une muraille de feu marchant au pas de course, et balayant la forêt sur son passage. Un bruit sourd. profond, continu se faisait entendre, comme le roulement du tonnerre où le bruit d’une mer en furie. A mesure que le feu se rapprochait, le bruit devenait pl terrible: des craquements sinistres se faisaient entendre.” 1
Gérin-Lajoie savait donc décrire, et le mouvement de sn phrase, quand il la presse, roparaît d'autant plus rapide que l’auteur n'emploie pour le marquer q'.4 les expressions les plus naturelles et les plus simples.
Cest, d’ailleurs, à cause de ce souci du mot propre, et de l’expression qui donne la vision directe des choses, que Gérin-Lajoie devait exceller dans certaines pages où il raconte nos mœurs populaires, et dans ces rencontres où il fait parler nos bonnes gens. Nous signalerons ici comme les plus représentatifs peut-être de cette dernière manière, les chapitres où Gérin-Lajoie met en scène Pierre Gagnon et Françoise, écrit les naïves amours de ces deux cœurs robustes, leurs coquetteries un peu rustiques, et la demande en mariage.2
Ces pages sont toutes pleines des mœurs de notre vie rurale; elles débordent de franche gaieté. On y relève encore ces locutions familières aux gens du peuple, si savoureuses, si pittoresques, dont aimait parsemer sa prose.
Gérin-Lajoie
1 Jean Rivard, Il, 76-77. Voir aussi, pour la netteté de ses descriptions, le chapitre intitulé: Une paroisse comme on en voit peu, II, 198. 5 Jean Rir:rd, IE, 36-5:
, passims,
{nor} ETUDE SUR ‘JEAN RIVARD 127
Les qualités estimables du style de Gérin-Lajoie nous font oub'ier
certes longueurs des récits, ou des dissertations, quelque in xpérienve dans la composition. L'auteur, qui s'abstient de vouloir intriguer on tomai, cinet À dessein, sans doute, de préparer des scènes qu'un romancier moderne eût fait venir avec plus d'adresse, I estime que “l’art d'ennuyer est l'art de tout dire," 1 et il va par le plus court chemin vers les conclusions qu'il veut laisser dans l'esprit du lecteur. 11 se propose, par exemple, de faire voir qu'un simple colon peut devenir député au Parlement : il dirige donc vers Jean Rivard un groupe d'électeurs qui
lui preposent sans phrases une candidature qu'il accepte sans hésitation,
Puis, embarrassé peut-être de ce député qui nous éloigne trop le la forêt ou qui critique trop librement—puisque Jean Rivard c’est Uérin- Lajoie fonctionnaire publiel’administration du gouvernement, il le supprime, après l'élection, dans l'édition définitive du roman, renvoyant au l'uyer Canadien de 1864, pages 209 à 262, ceux qui désirent sur cette courte carrière politique du héros une plus ample information?
Il faut donc juger ce livre par l’impression d'ensemble qui s’en dégage, plus encore que par l'examen minutieux des détails de la composition. T1 y faut chercher, non pas les fines analyses psychologiques qui y eussent été hors de propos, ni le jeu de passions qui eussent distrait le lecteur, ni les savantes combinaisons du style moderne, mais plutôt le développement d'une idée qui domine tous les récits, et que l'auteur à voulu imprimer sur chaque page du roman.
Ce livre est une thèse; il est une démonstration, et il ne veut être que cela. Gérin-Lajoie l'a écrit pour persuader nos jeunes gens de s'attacher au sol, à la terre nourricière, et pour les inviter à abattre sans retard la forêt vierge où se découvre l’avenir et la fortune de notre peuple. Ce livre était infiniment précieux, il était nécessaire à une époque où tant de familles canadiennes s’en allaient par delà la frontière, peupler la république voisine, et enrichir l'étranger; il doit être encore très précieux, il est nécessaire qu'on le replace sous les yeux de nos compatriotes, aujourd'hui que l’on parie de repatriement, et que l'on saperçoit que la colonisation de la province de Québec est le problème essentiel, vital, dont il faut hâter la solution.
Faisons donc lire Jean Rivard. Faisons-le lire à nos jeunes filles pour qu’elles apprennent de Louise Routier les devoirs d’une mission sociale, Faisons-le lire à nos jeunes gens: aux jeunes gens des villes sans doute, et aux étudiants eux-mêmes, pour qu’ils aperçoivent la
1Jcan Hivard, 11, M4.
2Jean Rivard, IL, 144"kète
noblesse, la dignité du colon, et pour qu'ils éveillent en eux peut-être, au contact de ces pages, une vocation qui sommeille, qui n'attend que cet appel pour prendre conscience d'elle-même, et pour s'ailirmer; faisons-le lire surtout aux jeunes gens de la campagne, pour qu'ils reconnaissent en Jean Rivard leur frère aîné, leur frère illustre, pour qu’ils aiment davantage la terre qu'il a aimée, pour qu'ils n'abandonnent jamais le sol qu’il a défriché, et qu’ils y creusent à leur tour le sillon profond où demain grandiront au soleil de Dieu les espérances de notre race!