HISTORIQUE. — DÉFINITION
L’aortite aiguë a été connue ou du moins signalée dans les temps anciens puisqu’on en trouve des exemples dans Arétée de Cappadoce. Galien en soupçonnait l’existence et Cœlius Aurelianus a cherché aussi une des causes de la phrénitis dans l’inflammation de l’aorte. Mais il faut ensuite arriver jusqu’à Morgagni pour rencontrer de nouveaux faits qui sont consignés dans ses lettres sur les palpitations et sur la mort subite. Un peu plus tard, en 1803, Portai, dans son cours d’anatomie médicale, en citait un exemple après la répercussion d’un exanthème. Mais ces observations isolées, éparpillées çàetlà, n’avaient donné lieu à aucune description d’ensemble de l’affection.
Ce n’est qu’à une époque voisine de la nôtre que le sujet commence à fixer l’attention des auteurs. Il faut arriver en effet jusqu’à J.-P. Franck (Traité de méde-
cine pratique, traduit par Goudureau) pour trouver un essai sur la question, et si son travail qui, au fond, ne se rapporte aucunement à l’aortite, n’a pas toute la rigueur scientifique désirable, on ne peut du moins lui refuser le mérite d’avoir éveillé l’attention sur les inflammations artérielles en général et sur celles de l’aorte en particulier. Aussi, dès ce moment, voyonsnous l’aortite entrer en ligne de compte dans les traités des maladies du système vasculaire. En 1819, Corvisart, dans son livre sur les affections du cœur, avait déjà consacré à la couleur rouge de la membrane interne de l'aorte, un chapitre dans lequel il faisait plutôt appel aux idées de Franck qu’à sa propre expérience.
Mais c’est seulement en 1824 que parut la première description didactique de l’affection. Bertin etBouillaud lui consacrent en effet le premier chapitre de leur traité des maladies du cœur et des gros vaisseaux. A l’aide d’observations dont la plupart sont malheureusement fondées sur la coloration seule de la tunique interne de l’artère, ils essayent de retracer un ensemble de la maladie sans arriver à une idée bien précise, surtout au point de vue du diagnostic. On y trouve déjà signalées parmi les symptômes la douleur et la sensation de chaleur dans la région de l’aorte, l’anxiété et la tendance aux syncopes avec des pulsations beaucoup plus énergiques tout le long du vaisseau. Mais comme à côté de faits d’aortite aiguë véritable (obs. II), il s’en trouve qui reposent uniquement sur la teinte foncée de la membrane interne de l’aorte, et qui n’ont présenté naturellement pendant la vie aucun symptôme susceptible de
se rapporter à l’inflammation de l’aorte, ces auteurs ne pouvaient conclure à un ensemble rigoureux et toujours constant de l’affection. Bientôt, du reste, les travaux de Trousseau et Rigot (Recherches nécrologiques sur quelques altérations que subissent après la mort les vaisseaux sanguins...., (Archives générales de médecine 1826), viennent réduire à sajuste valeur la coloration de la membrane interne des artères en prouvant qu’elle ne tient uniquement qu’à l’imbibition cadavérique et ne peut être une preuve de leur inflammation. Les recherches de Louis venaient corroborer ces conclusions en démontrant l’existence de ces rubéfactions intra-vasculaires dans la fièvre typhoïde et les maladies qui s’accompagnent d’une altération profonde du sang. Mais déjà Laënnec s’était exprimé en ces termes : « On pourrait tout au plus soupçonner l’inflammation dans les cas où la rougeur de la membrane interne des artères est accompagnée de gonflement, d’épaississement,* de boursouflement et d’un développement extraordinaire de petits vaisseaux dans la tunique moyenne. » Aussi, à partir de cette époque, les observations deviennent-elles un peu plus rigoureuses, et Bouillaud, dans sa seconde édition du traité des maladies du cœur, n’at-il plus accordé de description particulière à l’aortite.
En Angleterre, Hope avait pris le même parti, arguant que les symptômes étaient absorbés par l’endocardite qui d’après lui existait toujours d’une manière concomitante. Il en conservait seulement une forme toute spéciale et isolée, l’artérite érysipélateuse, consécutive à uneligature, espèce déjà signalée par Hodgson et observée par Cline et Abernethy, qui attribuaient
Léger. 2
alors l’aortite à la propagation de l'inflammation, partie de l’artère liée jusqu’aux-cavités cardiaques. Mais Hope émettait l’idée suivante : « Je soupçonne fort, disait-il, que cette maladie n’est pas tant une affection érysipélateuse qu’une conséquence de l’absorption du pus. C’est identique à ce qui arrive dans la phlébite. » Aussi disons-nous de suite que ces faits n’étaient peut-être pas seulement dus à l’imbibition cadavérique, mais pouvaient être des exemples d’infection purulente avec aortite secondaire, comme M. Brouardel en a si bien établi l’existence par sa communication à la Société de biologie dans la séance du 28 février 1874.
Cependant, en dehors des traités didactiques , on trouve encore à cette époque des travaux qui font mention de l’aortite. C’est ainsi qu’en 1835 Gintrac fils, dans un Mémoire à la Société médicale de Bordeaux, attribuait la majorité des cas d’angine de poitrine à l’aortite et à l’inflammation consécutive du plexus cardiaque. Corrigan, en Angleterre, soutenait à peu près en même temps cette opinion (de l’aortite comme une des causes de l’angine de poitrine ; Dublin journal 1838, t. XII, page 243), et Norman Ghevers faisait paraître sur l’aortite, dans le Guys Hospital (1841), un Mémoire jugé digne d’être traduit dans les Annales de thérapeutique (1845). On y retrouve bien les symptômes signalés depuis les dernières observations, les douleurs intenses , déchirantes , la eonstriction précordiale avec tendance à la syncope..., etc. Mais on voit que l’auteur n’est pas sûr de lui-même, et que la question pêche encore par sa base, par l’absence de limites précises.
De même, Bizot, après avoir tracé le tableau des
altérations qui caractérisent l’aortite aiguë, en rapporte trois observations très-discutables au point de vue clinique. On retrouve le même vague dans les traités classiques de l’époque, dans l’article Aortite du die-, tionnaire de médecine pratique par Bouillaud, et dans la description que Piorry, Walshe en Angleterre, C. Ganstatt et Bamberger en Allemagne donnent de cette affection. Stokes, au même moment, ne lui accorde pas une description particulière dans un traité des maladies du cœur et de l’aorte, quoiqu’il reconnaisse l’existence d’une aortite goutteuse dont il rapporte même un exemple à propos du diagnostic de l’anévrysme de l’aorte thoracique (page 549 de la traduction française).
Mais bientôt la question vient encore se compliquer d’un nouvel ensemble présenté sous le nom d’aortite suppurée. En 1861. M. Leudet faisait paraître sous ce titre, dans les Archives de médecine , un Mémoire basé sur trois observations dont les symptômes s’éloignent notablement, surtout pour deux d’entre elles, du tableau qu’on traçait auparavant de l’aortite.
Jusqu’ici l’anatomie pathologique avait suscité peu de recherches particulières, et depuis le travail de Bizot, tout s’était borné aux discussions nombreuses qu’avait soulevées de tout temps l’artérite considérée d’une manière générale (Rokitansky, Yirchow, Lebert). En 1863, M. Lancereaux présentait à la Société de biologie plusieurs exemples d’hémorrhagies de la tunique interne de l’aorte et soutenait l’opinion de la formation de vaisseaux dans l’épaisseur de cette tunique quand elle devient le siège d’un processus inflammatoire aigu.
Enfin M. Ranvier, en 1868, dans un Mémoire .des Archives de physiologie sur l’histologie normale et pathologique de la tunique interne de l’aorte,trace les caractères macroscopiques et histologiques de l’endaortite aiguë. S’il pouvait persister encore quelques doutes sur l’existence réelle de ces altérations, ils ne peuvent subsister après cet exposé anatomo-pathologique.
Les données commencent alors à prendre plus de consistance etl’on voit apparaître,soit dans les Bulletins de la Société anatomique, soit dans divers recueils, des observations plus rigoureuses. Il nous est impossible de les signaler toutes.dans ce court aperçu historique; elles se trouveront seulement consignées avec soin dans l’index consacré à la bibliographie.
Si la question devient mieux connue, elle n’a jamais été exposée jusqu’à présent dans une description d’ensemble, et le seul travail qu’il nous reste à signaler est celui de M. Brouardel sur l’endaortite aiguë secondaire dans le cours de la variole et de l’infection purulente.
Mais ne semble-t-il pas, dès le premier coup d’œil, que ces données, passées rapidement en revue, soient complètement disparates, et n’est-ce pas le rapprochement qu’on a voulu en faire qu’on doit invoquer comme la principale cause de l’obscurité qui règne encore aujourd'hui sur la question? De tous ces faits, les uns ne comprennent en effet qu’une lésion portant presque exclusivement sur la tunique interne, s’établissant à la sourdine et n’éveillant pour ainsi dire aucun symptôme propre ; d’autres, au contraire, (et le mémoire de M. Leudet en fait foi), ont trait à une inflammation circonscrite et suppurative de la tunique exterhe n’ayant
donné lieu qu’à un ensemble de symptômes se rapprochant en tous points de l’infection purulente ; certains enfin nous montrent l’affection portant sur une grande étendue, présentant comme lésion apparente des altérations manifestes de la paroi vasculaire dans toute son épaisseur et accompagnés pendant la vie de symptômes que nous croyons suffisants pour le diagnostic. Ce sont ces faits, les plus fréquents du reste, que nous allons décrire sous le nom d’aortite aiguë, tout en essayant de séparer et do rapporter à leur classe véritable les autres cas précédemment signalés et ne rentrant pas dans notre cadre.