Voir Tarif
d'individus qui n'avaient jamais régulièremenlappartenu à la profession, ou encore ce fait, dans le collage des papiers peints, que les ouvriers se sont presque interdit de faire des apprentis, sauf fils ou neveux d'ouvriers.
Quoi qu'il en soit de l'efficacité actuelle de ces restrictions, il n'exisle en réalité, comme formes extérieures manifestant l'état d'apprenti, que le livret individuel prescrit par la loi du 2 novembre 1892 (art. 10) pour les enfants qui n'ont pas atteint dixhuit ans. L'importance attachée à celte dernière formalité est bien relative, et plusieurs ouvrières notamment m'ont déclaré ne s'être jamais beaucoup préoccupées de leur livret qui ne leur servait pas à grand'ehose, au point que, une fois parvenues à l'âge légal, elles l'avaient abandonné, sans d'ailleurs même se rappeler dans quelle maison.
Conditions matérielles. — Si nous observons maintenant les conditions en quelque sorte matérielles suivant lesquelles se pratique d'une façon générale l'apprentissage toulousain, nous remarquerons combien l'absence, que nous venons de signaler, de toute réglementation certaine et professionnellement con- ■ trôlée entraîne une diversité insaisissable de ces conditions, qui ne varient pas seulement dans de justes mesures avec les circonstances, mais sont elles-mêmes le plus souvent essentiellement relatives aux seuls individus. Successivement, nous examinerons la durée de l'apprentissage, l'enlrelien de l'apprenti et surtout le salaire qu'il reçoit, l'âge auquel un enfant prend d'habitude un métier, essayant de fixer ainsi quel-
ques points de repère où se précisera la question.
Quelques-unes de ces conditions reçoivent bien évidemment, des tendances el des ébauches d'organisation que nous indiquions tout à l'heure, un semblant de régularité : ainsi la loi déterminera une limite d'âge inférieure, les usages locaux pourront intervenir dans la fixation de la durée, un syndicat d'ouvriers s'efforcera, comme dans l'imprimerie 1 , d'imposer aux patrons un minimum de salaire la quatrième et la cinquième année d'apprentissage. Mais ce ne sont là que simples tentatives d'ordre, qui ne paraissent pas devoir exercer une grande influence sur la vie matérielle de l'apprenti, que nous allons essayer de saisir dans ses grandes lignes à l'aide de quelques faits.
a) Durée de l'apprentissage. — Considérant tout d'abord la durée de l'apprentissage, nous devrons mentionner quelques-uns des rares métiers où, tant par la survivance de l'usage local que par la pratique du contrat écrit et encore par l'action des groupements professionnels, cette durée conserve une fixité assez généralement respectée. Chez les cuisiniers, les contrats portent le plus souvent deux ans, à moins que l'apprenti ne fournisse aucun payementau patron,
i . Voir Tarifée composition, déjà cité. — Nous citons volontiers assez souvent les imprimeurs, parce que leur industrie est assurément l'une des plus traditionnelles de Toulouse, où de vieilles maisons, encore particulièrement florissantes, peuvent remonter de pÈre en fils jusqu'au dix-septième siècle (imprimerie Douladoure). Elle constitue d'ailleurs en même temps l'un des métiers les plus importants de cette ville, avec les travaux de l'aiguille, la menuiserie et, comme grandes usines, peu nombreuses à Toulouse, la lithographie (une des premières maisons de France), la fonderie, la chaussure, etc.
auquel cas l'engagement est prolongé d'une année. Dans l'imprimerie, on admet communément, tant du côté patronal qu'ouvrier, trois années effectives d'apprentissage réel, plus deux années, dites « de grâce », durant lesquelles l'apprenti sera considéré comme petit ouvrier. Quant aux usages locaux, si en principe ils régissent la question, très rarement invoqués, ÎIs ne sobI appliqués en fait que dans quelques cas particuliers qui servent seulement — en quoi ceux-ci sont intéressants — à les mettre en relief. Le principe est d'ailleurs formellement affirmé dans le jugement rendu au Conseil de prud'hommes de Toulouse, que nous avons précédemment cité* : « Lorsque la durée de l'apprentissage n'a pas été fixée par le contrat, elle est déterminée par les usages de la profession dans laquelle l'apprenti est employé. » Et voici les attendus concernant la durée. II s'agit, nous le savons, d'un coiffeur :
Allendu que du rapport de l'enquête il résulte que la durée de l'apprentissage dans la corporation des coiffeurs est de dixhuit mois à deux ans el que ces clauses sonl réglées à l'avance par les parties dans les engagements écrits;
Attendu, dès lors, que Briossel, en prenant vingt mois pour la durée de Papprentissage> n'a pas excédé la durée d'usage...
Pour ce qui est relatif à celte profession, quelques coiffeurs estiment même que former vraiment un apprenti exigerait dans bien des cas plus de deux ans, et le patron d'un des salons de coiffure les plus connus de Toulouse me déclarait que s'il prenait des apprentis, ce ne serait jamais sans leur faire passer
i. Voir p. 58.
des contrats fixant l'engagement à trois ans. A plus forte raison, me disait d'autre part un garçon pratiquant le métier depuis plusieurs années, si l'on veut apprendre des spécialités, telles que la coiffure de dames ou le postiche. Ceci m'est encore confirmé, dans un quartier tout opposé, par un autre patron, dont la clientèle féminine, assez particulière, est très importante : il a gardé deux ans et demi un apprenti qui est sorti de chez lui coiffeur de dames. Chez les imprimeurs, un petit patron, qui m'avoue pourtant que l'apprentissage est souvent négligé et qui d'ailleurs, de l'avis de plusieurs de ses collègues, forme lui-même de bons apprentis, prétend que la plupart des grèves viennent de ce qu'un certain nombre d'ouvriers typographes, insuffisamment préparés, sont incapables de gagner le plein tarif que les syndicats ouvriers voudraient imposer au bout des cinq ans. Peul-êlre, d'après lui, faudrait-il une durée plus considérable, étant donné la fièvre qui s'est emparée de ce métier, comme de la plupart des autres, et la hâte avec laquelle on doit livrer le-travail ï mais ceci évoque un autre aspect de la question que nous retrouverons plus tard 1 .
Dans l'une des plus grandes fonderies de la ville, l'apprentissage est exactement de neuf mille heures effectives. Dans l'industrie récente de l'automobile, que l'on ne peut, même en ne citant que quelques exemples, passer sous silence, en raison de son prodigieux développement durant ces dernières années, nous ne trouvons pas, a proprement parler, d'ap-
prentis, la construction n'existant pas à Toulouse, II n'y a guère que des ateliers de réparations et des garages. Or, rien de plus variable que le temps de formation des innombrables gamins, à la classique veste de toile bleue, qui ont envahi les garages, dans l'attirance d'un métier de luxe. Ils s'intituleront facilement mécaniciens quand ils sauront tout au plus faire les réparations élémentaires et justifier de leur capacité de chauffeur. Trois mois, six mois, un an suffisent alors aux plus dégourdis, et, de l'avis de beaucoup de patrons, il n'y a à Toulouse, dans celte forme d'industrie, ni ouvriers, ni apprentis véritables : sauf peut-être dans quelque atelier plus complet où certains se spécialiseront à l'ajustage, au tour, après avoir passé deux ou trois ans à la forge, il ne se formera le plus souvent que des « bons à tout faire ». Et ce n'est pas, à part quelques indispensables exceptions, l'ouvrier d'industrie, me disait le représentant toulousain d'une des meilleures marques françaises, l'ouvrier apte , dans une grande usine, à devenir outilleur, qui se fera embaucher dans les garages. Chez les menuisiers, l'apprentissage dure en fait assez généralement trois ans, suivant d'ailleurs l'usage local. Chez les maçons, chez les plâtriers, grande variabilité : en réalité, manœuvres dès le début et pour un temps plus ou moins long, c'est au hasard des circonstances et du goût manifesté pour le métier qu'ils effectuent et terminent leur apprentissage. Quant aux ferblantiers et zingueurs, dans la plupart des cas, leur apprentissage se poursuit longtemps, sans qu'on puisse préciser à quel moment il se termine.
Voici maintenant, dans la salle de piqûre d'une grande manufacture dechaussures, une jeune fille de treize à quatorze ans : elle est dressée par la mécanicienne qui se charge d'elle, sans que le patron ait à intervenir. Elle restera ainsi deux ans en moyenne, quelquefois trois, la mécanicienne récupérant sur le travail de l'apprentie les efforts qu'elle dépense a lui apprendre. S'il s'agit du travail à la table, où se prépare le travail de la machine, l'apprentissage ne dure guère plus d'un an. Il se prolonge encore moins longtemps dans les ateliers de la même usine qui occupent des ouvriers : là, en effet, si ce n'était la question de force nécessaire pour conduire certaines machines, quelques mois à peine suffiraient le plus souvent à dresser un apprenti. Nous tenons même à ce sujet d'un ouvrier, dont les propos nous ont été confirmés par le patron, qu'entré, il y a plusieurs années, dans la maison, après- avoir été quelque temps maçon, il apprenait très rapidement à conduire une machine et pouvait, au bout de sept jours, « se faire » déjà 18 francs par semaine. Ici apparaît l'intéressant problème des rapports de l'apprentissage avec le développement du machinisme : nous aurons à y revenir plus lard 4 . Dès maintenant, toutefois, sans rappeler l'exemple de ces apprenties mécaniciennes en chaussures qui font une sorte d'apprentissage d'au moins deux ans, nous pouvons signaler les brodeuses d'un atelier (articles de literie) où l'on emploie des machines à pédales activées par un moteur à vapeur : « L'apprentissage est ton//,
i. Voir Conclusion, p. lai.
car le métier .est difficile, fait de nuances et de goût. Les brodeuses doivent, à la machine, suivre le dessin qu'il s'agit de broder, le rectifier au besoin, et cela avec une grande précision. L'apprentissage dure deux, trois, quatre ans 1 . »
Chez les ouvrières toulousaines, dont nous avons indiqué déjà l'importance numérique prédominante, relativement surtout aux travaux de l'aiguille, la durée de l'apprentissage mérite d'ailleurs quelques observations particulières. Dans la lingerie, dont Toulouse est, en France, l'un des plus grands centres, la connaissance du métier exige d'une façon générale une préparation longue et minutieuse, sauf peut-être pour certaines catégories d'ouvrières employées dans les ateliers mécaniques de telle grande manufacture de chemises d'hommes (les boulonniérisles, par exemple, mais non celles qui font les devants à plis, travail délicat). Du reste, cette manufacture elle-même utilise des finisseuses à domicile. C'est chez elles, en effet, isolément ou groupées en de petits ateliers, que travaillent les lîngères, tant au montage ou finissage de la chemise d'homme qu'à la lingerie de femme : là évidemment doit se rencontrer le véritable apprentissage. Encore est-îl spécialisé, au point qu'une ouvrière, par exemple, qui fait la chemise de nuit de femme ne fera pas le jupon, sans parler d'une division du travail plus grande encore pour chacun de ces articles dès qu'on arrive à la lingerie de luxe. On conçoit dès lors quelle longue formation profession-
i. Espinasse, op. cit., p. i4()-
nelle est nécessaire, surtout lorsqu'on voil de lels articles, chefs-d'œuvre de simplicité et pourtant d'art minutieux et compliqué, atteindre (un peu exceptionnellement, il est vrai) les prix de façon de 35 et 4o francs. C'est pourquoi, s'il faut un apprentissage de deux à trois ans à la simple mécanicienne, piquant chez elle, à la machine à pédale, des cols, des poignets, cinq à six ans, de l'avis de grands patrons comme de petites entrepreneuses, sont largement utiles pour former une bonne lingère, même et surtout spécialisée comme la plupart d'entre elles. A plus forte raison, s'il s'agît de lingerie fine, pour laquelle les maisons de vente n'acceptent que du travail parfait. « Dix ans ne seraient pas de trop », me disait le directeur de l'une des plus importantes de ces maisons. Quelque exagérée que puisse être une telle opinion, elle révèle quelles exigences de préparation impliquent certains métiers. Or, en fait, les apprenties lingères deviennent rares à Toulouse même, et c'est tout au plus si les ouvrières parviennent à se recruter quelque peu entre parents et amis dans les quai-tiers qu'elles habitent de préférence, comme Saint-Michel ou le Busca. La longue durée de l'apprentissage en est certainement la principale raison. C'est d'ailleurs une des caractéristiques du travail à notre époque": on n'a plus le temps d'apprendre un métier. Deux causes importantes, que nous retrouverons successivement tout à l'heure, interviennent ici: il faut gagner et gagner le plus vite possible; d'autre part, les enfants ne consentent plus aisément à subir une éducation professionnelle véritable, avec ce qu'elle comporte d'efforts et d'obligations.
Chez les couturières, qui occupeut à. Toulouse, avec l'industrie précédente, le plus grand nombre d'ouvrières, la durée de l'apprentissage est assez variable. En principe, Irois ans, mais on constate des différences. Voici une « première » très jeune, qui est restée un an apprentie, un an petite seconde et deux a as environ bonne seconde : active, très adroite, très protégée par la « première » chef d'atelier. C'est là un cas assez exceptionnel. La première année étant, en effet, généralement sacrifiée à la, maison, tant dans les petits que dans les grands ateliers, ce n'est guère qu'à partir du moment où, suivant le terme d'usage, elles « s'assoient », qu'elles peuvent commencer véritablement à apprendre. Dès lors, l'enseignement professionnel n'ayant, rien de bien méthodique, la durée de formation dans une même maison varie avec l'habileté de l'apprentie et la sympathie des patronnes ou des premières. Des variations semblables se rencontrent chez les modistes. Si l'usage fixe deux ans d'apprentissage, en réalité, pour les mêmes raisons que nous venons d'indiquer, quelques apprenties deviennent apprêleuses après moins de temps : au bout de quatorze mois pour l'une, au bout de dîx-huit pour une autre, qui appartenaient toutes deux à de grands ateliers.
En fait, il y a donc, dans certains métiers, tant d'hommes que de femmes, des variations relatives à la durée de l'apprentissage. Mais elles constituent plutôt un indice de l'absence de règles précises que la cause déterminante de la disparition des connaissances professionnelles. II estime raison plus profonde, que nous allons essayer d'analyser.
Nous avons vu Jes jeunes filles de la ville déserter le long a ppren lissage de la liogère (remplacées» il est vrai, par les femmes de la campagne environnante, qui abandonnent à leur tour leur profession normale, et dont la concurrence fait baisser les salaires), el nous' observions d'autre part que de nombreux jeunes gens se précipitent vers les métiers à initiation rapide, qui forment comme les approches de Paulomobilisme. Bien plus, dans la couture et surtout dans la mode, où le temps nécessaire de formation n'est pourtant pas exagéré, on ue trouve plus aisément d'apprenties, dé l'avis des patrons comme des ouvrières. « Beaucoup se font dactylographes, me disait une première avec un regret non dissimulé, c'est immédiat; d'autres préparent les concours des Postes ou de l'Ecole normale. » De fait, voici la fille d'un modeste épicier qui présente le brevet supérieur, et encore la fille d'un charpentier qui vise, en effet, à l'Ecole normale. Ce refuge du fonctionnarisme, combien le convoitent! Le directeur d'une grande fonderie m'affirmait avoir plutôt surabondance de demandes pour places d'apprenlis, la plupart des ouvriers ainsi formés recherchant les emplois de l'Etat, tels que les arsenaux. La durée d'un apprentissage quelconque n'est acceptée par beaucoup, dans notre instabilité individualiste, qu'avec le mirage de la sécurité administrative. Les autres, qui consentent à demeurer gens de métier, n'étant liés comme apprentis ni par contrat, ni par règlements professionnels d'aucune sorte, changeront de maison à volonté, et leur temps de formation dépendra souvent de chacun d'eux. Voilà les
variations redoutables! Que d'apprentis coiffeurs, disions-nous plus haut, quittent leurs patrons dès qu'ils savent à peu près raser et vont se placer ailleurs comme garçons! Cas semblables dans l'imprimerie, ou chez les maçons qui, simples manœuvres, changent fréquemment pour 's'affirmer ouvriers. Les mêmes causes d'inorganisation amènent les mêmes efFels dans presque loirs les métiers observés. Surtout peut-être, pour en revenir aux professions féminines dominantes, dans la coulure et la mode, où quantité d'apprenties qui ont à peine quelques mois, un an de pratique, se présentent dans d'autres maisons comme secondes ou npprêleuses. C'est un incessant changement entre les divers ateliers : et si quelquesunes, particulièrement bien douées, comme telle modiste, aujourd'hui excellente garnisseuse, ont pu au bout de six mois entrer ailleurs au titre de demiouvrières; si quelques autres, encore trop inhabiles, se sont vu successivement évincer par plusieurs patrons (une petite patronne, autre modiste, me citait le cas d'une de ses anciennes apprenties qui, après avoir passé trois semaines chez elle et couru ensuite diverses maisons, en était encore à faire des formes dans un grand atelier), l'ensemble de ces ouvrières toutefois établit de la sorte une diminution de la compétence professionnelle. C'est la disparition progressive de la durée d'apprentissage et donc de l'apprentissage lui-même. Cependant, nous avons mentionné plusieurs métiers où paraît s'affirmer localement la tendance à reconnaître comme indispensable une augmentation de cette durée ! Et d'autre part, nous remarquions certaines professions, telles
que la lingerie, sur laquelle nous 'avons insisté, qui exigent une pratique sérieuse! (Pour être vraiment capable de « bâlir » un chapeau, me disait même une ouvrière modiste qui avait suivi tous les échelons de la hiérarchie, il faudrait bien cinq ans.) N'observions-nous pas, d'après quelques faits, que l'usage de la machine elle-même est loin d'exclure toujours la nécessité d'une forte éducation technique?
b) Prix de l'apprentissage. — C'est qu'il faut gagner et gagner tout de suite. L'examen des faits dans lesquels s'exprime la seconde condition matérielle de l'apprentissage : le prix, — plus importante peut-être que la précédente, parce qu'à certains égards elle la conditionne, — ne va-t-il pas nous révéler celte course vers un accroissement du gain nécessaire, vers un salaire plus élevé, celte manifestation dans le monde du travail de la poussée universelle? C'est surtout, à propos de l'apprentissage, cette entrée caractérisée dans la vie sociale par le choix d'une fonction, qu'une pareille observalion peut être féconde.
De fait, se Lrouve-t-il à Toulouse beaucoup de métiers où, comme autrefois, les parents d'un apprenti consentent à payer une éducation professionnelle? On ne « met » plus guère d'enfanl en apprentissage, au vieux sens du mot, et ce n'est que dans quelques cas de très rares professions où l'entretien est encore à la charge du patron que la famille de l'apprenti effectue un payement. Toutefois, chez les cuisiniers (hôtels, restaurants), où nous avons vu qu'était le plus souvent passé un contrat écrit, le patron reçoit habituellement une somme d'argent. Pour
deux ans d'apprentissage, certaines maisons font payer 5oo francs; d'autres, 4oo francs, deux douzaines de tabliers et deux douzaines de torchons. Chez les coiffeurs, il est assez peu fréquent qu'un patron loge et nourrisse son apprenti : on rencontre encore néanmoins un certain nombre d'exceptions. C'est donc, d'une façon générale, surtout dans l'alimentation que, en raison de la nécessité d'une présence presque continue, subsistent ces vieux usages. Quant au payement de la seule éducation professionnelle, indépendamment de l'entretien de l'apprenti, il est également très rare. Le coupeur d'une grande maison de confection pour hommes me signalait pourtant quelques cas, où l'enfant mis en apprentissage de tailleur, chez un « apiéceur » par exemple, devait fournir au patron, pour sa première instruction, une indemnité-garantie qui ne dépassait guère 5o francs, quille d'ailleurs à recevoir à son tour un salaire au bout de quelques mois'. Le directeur d'un garage me citait aussi le fait d'un paysan qui, possédant un petit pécule, avait, pour apprendre, payé le droit de séjourner quelque temps à l'atelier. Nous donnons à titre de curiosité cet exemple, qui d'ailleurs montre bien la hantise de ces métiers « d'a-côté » vers lesquels on se précipite.
Plus fréquemment, l'apprenti ne paie pas et ne touche pas de salaire. Mais ce mode d'apprentissage lui-même tend à disparaître, et très peu de métiers toulousains, employant des hommes, le pratiquent encore. On ne peut pas y faire rentrer, en effet, les cas assez nombreux dans les diverses professions où l'apprenti, rétribué dans la suite, ne reçoit aucun paye-
ment duranl les premières semaines et quelquefois les premiers mois. Toutefois, comme exemple, les coiffeurs, chez qui beaucoup d'apprentis ne sont pas payés. En voici un qui a passé deux ans dans un salon de coiffure ne recevant qu'une gratification de 20 sous le dimanche. Mais c'est surtout dans les travaux de l'aiguille quo se rencontrent des apprentissages sans salaire. En premier lieu, il faut citer, comme le plus connu à cet égard, la mode. Pendant les deux ans, aucun payement. C'est tout à fait une exception que telle maison qui donne io francs par mois en entrant. Rarement aussi, quelques apprenties parviennent à obtenir 5> io ou i5 francs au bout de la première année ou de dix-huit mois. (Le plus souvent, elles ne reçoivent que de légers cadeaux : rubans, formes démodées, de la part des fournisseurs chez lesquels elles vont réassortir, ou, après six mois, don de la patronne d'un petit chapeau « à retaper », me disait l'une d'entre elles, dans un accès de gaieté rétrospective. D'autres fois, c'est un quart de bonbons au jour de l'an, et encore, comme à celte ancienne ouvrière, aujourd'hui installée depuis quelque temps à son compte, une bague en or, dont elle eut peu de temps après la surprise de voir se transformer la couleur. Détails, qui ont tout au plus valeur de pittoresque, et non, comme dans l'ancienne France, portée sociale, avec l'esprit actuel d'indépendance méfiante et l'incertitude des relations professionnelles.) Un autre métier féminin, que nous savons important, la lingerie, ne paye généralement pas non plus ses apprenties, ou tout au moins leur salaire est assez réduit. En dehors de quel-
qnes entrepreneuses qui commencent à donner une gratification à la fin des six premiers mois (par exemple, 5 francs par mois) 1 , el à pari la grande manufacture de chemises d'homme dont nous avons déjà parlé, où toutes les apprenties sont payées en entrant, un certain nombre de lingères ne donnenl, en effet, rien ou presque rien pendant trois ans, après quoi elles rétribuent progressivement, à partir de 5 francs par semaine. De là justement -vient, en partie, qu'on ne trouve plus d'apprenties modistes 8 , et que les lingères se- recrutent surtout à la campagne.
Le véritable mode d'apprentissage qui tend, en effet, à se rencontrer de plus en plus, et qui s'applique à peu près dans tous les métiers, c'est l'apprentissage payé. Celte tendance, el aussi la pénurie d'apprentis, s'expriment bien dans les annonces fréquentes des journaux, telles que celles-ci, lues dans diverses feuilles locales : « On demande une apprentie modiste payée en entrant », « On demande un apprenli peintre-statuaire payé en entrant », etc. Il faudrait énumérer ici la plupart des professions toulousaines, tant d'hommes que de femmes. Dans la manufacture de chaussures, que nous avons précédemment citée,
i. cit., passim.
2. Une autre cause influe sur la difficulté du recrutement des modistes : les veillées non payées. Mais c'est une cause qui, de l'avis de tous les patrons, a elle-même en partie sa source dans les exigences économiques d'une concurrence que rien ne limite (cf. Espinasse, op. cit., p. a44); cf- p-84- — Notons, en opposition, le désir intense chez toutes les ouvrières des industries saisonnières de la suppression des veillées.
où sont employés près de 80 enfants, certains jeunes apprentis parviennent à gagner, suivant les spécialités, o fr. 5oc, 1 franc par jour à i3 ans, ou encore 12 francs par semaine a i5 ans. Nous trouvons- ies mêmes prix de o fr. 5o c. par jour durant les deux ou trois premiers mois dans une manufacture semblable. Dans les garages, les plus dégourdis gagneot rapidement r franc par semaine, puis o fr. 5o c. par jour, et peuvent arriver à 5 francs par jour, « pour faire des réparations, et encore mal », selon l'expression d'un directeur de garage. Telle grande fonderie prend les apprentis à o fr. 5o c. par jour au début, avec augmentation progressive de 1 fr. 25 c. et de 2 francs jusqu'au salaire de 2 fr. 5o c, qui est celui de demi-ouvrier après les 9.000 heures effectives. La maison donnait, il y a peu de temps encore, à la fin de l'apprentissage, une prime de 225 francs, qu'elle a dû supprimer en raison, m'a dit son directeur, des trop nombreuses sollicitations. Chez les maçons, l'apprenti est généralement payé en entrant : en fait simple manœuvre, il peut arriver néanmoins à faire des journées de 2 francs ou e fr. 25 c. Chez les menuisiers, il gagne le plus souvent r franc par jour au bout d'un an, 2 fr. 5o c. ou 3 francs la troisième année, et, en outre, des gratifications si le patron est content de lui. Un patron me citait le cas d'un de ses anciens ouvriers qui, après deux ans d'apprentissage, touchait effectivement 3 francs par jour. Dans le collage des papiers peints, les apprentis, dont se chargent les ouvriers et non les patrons, gagnent facilement o fr. 5o c. par jour et 1 franc dès qu'ils sont un peu au courant. Dans l'imprimerie, nous
avons déjà vu 1 que V Union typographique toulousaine tendail à imposer, pour les deux années de grâce, le tarif minimum : 3 francs la quatrième année, 4 francs la cinquième. Pour les débuts, telle grande maison paye o fr. 5o c. par jour au bout de 3 mois. Tel petit patron, occupant moins de personnel mais proportionnellement plus d'apprentis, leur donne i franc par semaine à la fin du premier mois, puis progressivement i fr. 25 c, i fr. 5o c, etc., jusqu'aux 25 et 3o francs qu'ils toucheront comme ouvriers, parfois dès les cinq ans d'apprentissage terminés, suivant le principe fixé par les syndicats. Une autre imprimerie importante paye o fr. 5o c. la première semaine. Voici, d'ailleurs, un des apprentis qu'elle occupe : \l\ ans, intelligent, actif, il est entré le 24 octobre dernier et touchait, au commencement de mai, 1 fr. 75 c. par semaine. Avant d'observer, dans les métiers de femmes, quelques autres cas d'apprentissage payé, citons encore les coupeurschemisiers où, notamment dans une grande maison, les apprentis reçoivent, après 3 mois, 5 francs, puis 10 francs et jusqu'à 20 et 4o francs par mois durant les trois premières années. Chez les couturières ou tailleuses, le salaire est généralement de 10 francs par mois la première année, avec augmentation progressive de 5 francs chacune des années suivantes. Il y a toutefois quelques variantes. Une ouvrière m'a déclaré n'avoir rien gagné pendant les six premiers mois. En revanche, mais rarement, quelques ateliers donnent o fr. 5o c. par joui" en entrant. Plus fré-