‹ Étude sur l'apprentissage a ToulousChapitre 24 sur 27 · Voir II e partie, pp · texte numérisé non relu

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différences économiques qui séparent les deux époques, ou peut-être en raison surtout de ces différences, étant donnée l'instabilité générale qu'elles ont en partie causée 1 .

Si, traitant de l'apprentissage autrefois, nous avons parlé presque exclusivement de contrats, et de contrats individuels, c'est qu'ils s'intégraient, en effet, dans l'institution corporative elle-même, et par là dans la société tout entière, ainsi que le montreraient quelques faits relatifs à l'assistance 1 . Ils exprimaient ainsi, en y participant, toute la force de l'ordre. Le contrat, contrôlé par la corporation ; voilà bien l'adaptation de fonctions différentes et qui se complètent 3 .

i. Voir p. 121.

2. Voici un exemple : Le 22 février i5go, à Toulouse, à l'Hôtel. Dieu Saint-Jacques, au bout du pont Saint-Cyprien, noble Antoine

Mas et , bourgeois dudit -Toulouse, surintendant duditt Hôtcl-

Dieu, ont reconnu avoir mis et mettent pauvre enfant dudit Hôtel- Dieu, Nicolas Maury, comme apprenti avec maître Sarraquy, cordonnier dudit Toulouse, pour lui apprendre ledit métier, durant deux ans, moyennant 16 écus, qui lui seront payés par M. le Trésorier des deniers destinés aux apprentis des pauvres. (A. N., Registre particulier de l'hôpital Saint-Jacques, i586-i5gg, fol. 162.) — Inutile de rappeler, d'ailleurs, combien la vie corporative se liait intimement à tous les autres aspects de la vie sociale : à la région, et nous savons que la plupart des apprentis appartenaient à des familles toulousaines ou des environs, que c'était auxcapitouls à juger en dernier ressort (voir I" partie, p. 6), comme ils présidaient d'ailleurs à la réformation des statuts; aux autres classes de la société, et nous pourrions mentionner des contrats, où tantôt un gentilhomme, tantôt un curé assistent l'apprenti (contrat du 20 juin 1618 des brodeurs; contrat de 1694 des chapeliers). Ces rapports entre classes étaient coutumiers au Moyen-âge, et môme fréquents encore au dixhuitième siècle, comme le montre Taine. — Les Origines de la France contemporaine (l'Ancien régime), t. I, ch. ni, p. 46 et suiv.

3. Voir les contrats authentiques, cités en Appendice. — II peut

Aujourd'hui, au contraire, en raison de l'absence d'institutions véritables, le contrat individuel peut être, en effet, dangereux', ou lout au moins inefficace. Sans doute, la loi de 1892 prévoit la formation de Sociétés de patronage d'apprentis, préconisant les contrats, comme il est question d'en créer une a Toulouse; mais quelque excellentes que puissent être des organisations semblables, quelque intérêt qu'elles puissent avoir au point de vue des tendances et de la diffusion de certaines idées professionnelles, elles ne constituent que des palliatifs, n'atteignant toujours, et trop du dehors, que des minorités passagères. D'autre pari, s'il y avait à Toulouse, antérieurement à la Révolution, un certain nombre d'ouvrières de l'aiguille, nous n'avons trouvé cependant, dans les archives notariales, aucun contrat d'apprentissage concernant les filles* : c'est qu'en effet, non seulement elles ne possédaient pas

être intéressant d'en rapprocher le modèle, préconisé aujourd'hui dans le bâtiment à Toulouse, et que nous avons reproduit page 5o.

1. Nous avons eu entre les mains le texte d'un contrat d'appren- , tissage, passé avec un libraire de Toulouse, et qui contenait, pour le cas de résiliation, des dispositions pécuniaires si draconiennes que l'apprenti, ne voulant plus continuer le métier, dut s'engager pour recouvrer, à cet égard, sa liberté. — On s'explique la tendance, de plus en plus marquée dans les relations du travail, vers le contrat collectif, qui peut n'être pas actuellement sans danger, tant du côté patronal qu'ouvrier, mais qui exprime fortement l'idée corporative.

a. Toutefois indiquons, à titre d'exception, qu'un acte de cette nature a été récemment découvert par M. Macary, qui a bien voulu nous en donner communication : il s'agit d'un contrat d'apprentissage passé à Toulouse entre les père et mère de Jeanne Andrieu et Catherine Vidale, chemisière (camiseria), le 3i juillet i538, pour une durée de six ans (Astorgi, notaire à Toulouse, n" A 31, fol. i4a).

elles-mêmes des statuts corporatifs, mats elles étaient généralement exclues de toute corporation 'j et dans ces conditions, un contrat d'apprentissage en admettant qu'il fût possible, eût été dénué de valeur pratique. A ce propos, observons conlbien l'entrée dans l'industrie moderne d'un nombre considérable de femmes, qui ont dfl déserter en partie leur foyer, accroît le besoin de stabilité générale et la nécessité d'une organisation.

C'est donc celte organisation d'ensemble qui s'impose, parce qu'elle conditionne l'avenir de l'apprentissage, comme d'ailleurs la solution de toutes lésautres questions professionnelles : chômage, retraites, etc.; maïs une organisation comprenant les éléments divers, faite de lu coordination des fonctions, Elle doit être la corporation dans ses limites corporatives, qu'elle ne dépassera point mais que nul étranger' ari métier ne franchira du dehors; elle a droit, comme jadis, à un blason qui la distingue, qui traduise dans un emblème sa légitime fierté â'êfre et de pos* séder. Elle exige de n'être qu'elle-même, mais elle-

i. C'est exceptionnellement que les Statuts du grand corps des Maistres Tailleurs d'habits de la ville de Toulouse de 1741 (Bibl. mun.) autorisent, dans leur article xc, certaines catégories de femmes à coudre des robes et habits pour les enfants, « ...par une grâce particulière, et pour procurer aux filles des maîtres décédez un moyen de s'entretenir, jusques à ce seulement qu'elles soient parvenues à. s'établir... » — Pourtant, dans certaines régions, quelques règlements corporatifs prévoient l'apprentissage des deux sexes, et parfois les femmes peuvent arriver à former elles-mêmes des corporations. (Cf. Espinasse, op. cit. Introduction : Le travail de l'aiguille et la femme, pp. 10, 11.)

même pleinement, plus que dans la dernière période de son histoire passée, où le déplacement trop fréquent de ses frontières risquait d'affaiblir peu à peu sa raison d'existence, plus surtout que sous le régime socialiste d'une démocratie économique, où dominerait la tyrannie administrative des plus rusés ou des plus violents si l'on voulait logiquement éviter l'aristocratie des compétences et des aptitudes 1 .

i. En fait, d'ailleurs, un sentiment aristocratique — qu'il est intéressant d'analyser an point de vue des tendances et des conditions de réforme . — se rencontre assez fréquemment dans les diverses professions. Nous avons pu en observer un certain nombre do cas. Tout d'abord, d'une façon générale, c'est très souvent, tant chez les patrons que chez les ouvriers, un dédain, dissimulé dans les seules limites de la politesse, pour l'enquêteur, le théoricien, V intellectuel, et chacun sait du reste que c'est là l'une des plus curieuses caractéristiques du mouvement syndicaliste. Le sentiment de connaître et de gérer mieux que quiconque ses propres affaires subsiste ou plutôt renait vivace chez l'homme de métier.

Mais il est ensuite une tendance plus particulière qui, loin de déterminer entre gens de diverses professions une égalisation progressive, conforme aux théories démocratiques, va vers une distinction jalouse, et quelquefois méprisante, en raison même de l'absence de véritable dignité professionnelle. La supériorité qu'affiche l'employé de commerce sur l'ouvrier proprement dit est bien connue. Et les demoiselles de magasin, dont beaucoup ont déserté le métier de l'aiguille, se considèrent comme formant une classe très séparée des autres travailleuses. Le garçon de café, le domestique s'estiment au-dessus de l'homme de l'usine ou du chantier. Il y a là évidemment une sorte de croyance à l'absence de noblesse du travail. Moins une profession exige d'efforts manuels, plus elle vaut dans l'ordre du sentiment. Nous retrouvons ici cette tendance, que nous observions, vers le fonctionnarisme (a). Une telle forme d'aristocratisme quasi individualiste a ' néanmoins le grand mérite de nous révéler ce besoin, non seulement économique, mais sentimental des individus de s'élever sans cesse audessus des autres, de se distinguer, quand leur situation naturelle,

(a) Voir Time partie, p. 7^-

Quant à la législation d'Etal, si certaines de ses manifestations peuvent sur certains points enrayer le mal de l'anarchie économique et sociale, dès

leur fonct*n normale - , a, par suite de l'individualisme social et moral, perdu toute noblesse, toute dignité.

Plus intéressant alors, au point de vue professionnel, est le cas de ce coupeur chemisier qui s'indignait de ce qu'on se fit coupeur chemisier « comme on se fait plâtrier ». Sans mépriser ce dernier métier, il estimait, et non sans raison, que son travail nécessitait plus d'art, plus de compétence, un apprentissage plus particulier. Un orfèvre ou un imprimeur, chez qui la corporation exigeait jadis une bonne instruction générale (a), n'ont-ils pas quelques motifs de se considérer au-dessus d'un boulanger par exemple? Des cas semblables rejoignent la tendance, que nous signalions, à dédaigner l'intellectuel : un tel dédain exprime à merveille l'aristocratisme de chaque catégorie de travail (6), et jaillit de la même source psychologique que le mépris contraire pour le travail avili, qui opère le rendez-vous de déclassés dans les vagues professions, où nul véritable apprentissage, marque certaine du métier, n'est indispensable.

En outre, nous avons pu remarquer cette même tendance hiérar- ' chique à l'intérieur de chaque métier. Ici, c'est un ouvrier boulanger syndicaliste qui s'indigne que le premier venu puisse remplir les fonctions de maître de pelle ; ailleurs, ce seront des manutentionnaires ou des premières qui se froisseront si de simples secondes ou apprêteuses ne les appellent : « Mademoiselle ».

. C'est surtout, en effet, dans les professions de femmes, chez qui les différences de nature et de situation se révèlent à l'extérieur grâce à leur sensibilité facilement dominante, que s'observent au mieux

((i) « Les maîtres jurés ne pourront recevoir aueun aprantif quyne scache ni lire et escrire sur peyne de nulité de l'aprantissage », disent les statuts des maîtres orfèvres de iG85 (art. i3).

(b) Cf. Ile partie, p. 88 : à propos du danger que présentent les écoles professionnelles d'éc ré mer chaque métier de ses meilleurs éléments ; et encore p. 04 ■ ' a tendance à réduire le nombre des apprentis, à limiter l'accès du corps. On peut aussi en rapprocher ce fait que, dans plusieurs métiers, l'ouvrier aux pièces ne se soucie pas de former des apprentis : il y a là, assurément, exagération du soin de l'intérêt personnel, mais en même temps explication de cet instinct de conservation dont chnque profession semble prendre de plus en pins conscience, el contre lequel toutes les utopies ègalîtaires prévaudront difficilement.

— 1*6 qu'elle vise le fonelionnemenl interne des divers métiers, elle échoue ou désorganise . Car venue du dehors, elle ne peut être mue par la connaissance

de telles aspirations. Les couturières ne se comparent même pas ans ouvrières des manufactures, ot les modistes, a leur tour, se classent bien au-dessus des couturières. Il y s là, d'abord, une influence certaine du métier. Toute modiste estime que son travail est an art véritable : je n'en ai rencontré aucune qui n'exprimât très énergîqnement cette opinion. « Nous sommes des artistes, — me disait l'une d'entre elles, — créer on

chapeau exige un goût délicat, un tour de main qui ne se donne point, un sens, des nuances que peut ignorer une tailleuse. Nous avons — laissait-elle entendre — une façon de porter une toilette ou un chapeau, que vous ne trouverez pas toujours chez les antres ouvrières. La modiste est, d'une manière générale, plus raffinée, plus élégante ; elle ne se contentera pas, pour mari, d'un sous-officier ou d'un calicot... » Ici se manifeste une autre influence que celle du métrer proprement dite, et qui accuse à l'intérieur môme des professions d'antres distinctions plus profondes. Dans la plupart des ateliers, les ouvrières se groupent par coteries, par clans, que déterminent leurs origines trèsdiverses. ETfesneseconsidèrenlpasteutesde la même classe (a). De fait, leurs familles appartiennent aussi bien à la bourgeoisie qu'à la catégorie des pauvres gens. Et les appartements qu'elles occupent vont du petit local étroit, qui sert a la fois de cuisine et chambre, où l'on accède par un escalier difficile qui oblige re visitenr à se munir le soir d'altumeltcs s'il veut éviter le linge séchant aux diveis paliers, jusqu'au salon ciré et garni de plantes vertes, où, dans un angle, sommeille un piano. Certaines lisent Alphonse Daudet et Marcel Prévost, avec un léger dédain pour les illettrées qui n'usent que de Paul de Kock ou de Ponson du Terrail. -

elles reflètent dans leur spontanéité les mille influences qui déterminent l'individu vers une différenciation constante- Seulement, parce que ces distinctions réelles de métiers et de classe*

(a) De simples faits comme ceux-ci suffiraient à prouver l'impossibilité de la domination exclusive d'une classe : fùt-ellc professionnelle — comme lai voudrait te socialisme, — puisque sous cette dernière même peut reparaître dans certaines catégories de travail (et nous n'envisageans que le côté ouvrier) la marque de classes antérieures et très différentes, chacune ne formant eo effet qu'un aspect de la vie sociale.

spontanée des intérêls et des besoins corporatifs. Elle est presque infailliblement le résultai d'une politique, c'est-à-dire de la mise en jeu d'intérêts particuliers, souvent des plus inférieurs. Elaborée par des étrangers à la vie professionnelle, elle n'exprime que les efforts de l'incompétence. De plus, parce qu'elle tend à s'appliquer à l'universalité des sujets de la loi, elle confond grossièrement, en les meurtrissant et les comprimant, les réalités sociales distinctes

sont aujourd'hui méconnues par la société démocratique, elles risquent de ne se traduire, comme nous le disions tout à l'heure, qu'en exagération d'individualisme et de déclassement d'où toute solidarité est nécessairement bannie. C'est justement ce que l'on peut observer chez les ouvrières. « Nous autres, nous sommes des anarchistes » : cette boutade de l'une d'entre elles, qui venait de me confier qu'il est nécessaire de choisir ses relations, exprime bien que l'inévitable besoin de s'élever qui hante tout individu ne peut être fécond que dans les limites reconnues de multiples aristocraties sociales.

— Il manque le « brevet a distinctif, consacrant la réalité d'un état, ce brevet que plusieurs imprimeurs, consultésàce sujet, m'ont déclaré regretter (a). Bien des associations professionnelles ont aussi préconisé le « brevet d'ouvrier », qui, avec le certificat d'apprentissage," déterminerait la fonction de l'homme de métier. Gens de métier, toute la société se divise naturellement en catégories de gens, non fermées, mais distinctes : gens de guerre, gens d'épée, gens de robe, gens d'église, gens de mer, gens de lettres, gens de maison, etc. Des divers corps de ces gens de métier que nous avons pu énumérer, quelques rues de Toulouse portent d'ailleurs encore le nom : rue des Couteliers, rue des Marchands, rue des Menuisiers (nous avons mentionné divers menuisiers, demeurant, en effet, au Port-Garaud, voir I re partie, pp. u, i4), rue des Teinturiers, etc.

(a) Au 711e Congrès national de la Fédération française de! Travailleurs du Livre, tenu a Marseille en i8n5, le délégué de Toulouse rappelait, de même, que la suppression des brevets d'imprimeurs est une des causes de la concurrence, qui rejaillit si dangereusement sur les salaires. (Voir Compte rendu du Congres, Imprimerie Nouvelle. Paris, :8y5, p. 34.)

et les individus que celles-ci garantissent. Ainsi le Nord et le Midi furent-ils indissolublement associés, malgré leurs intérêts contraires, dans la solution de la question des bouilleurs de cru, ainsi les diverses professions furent-elles assimilées avec exagération dans la loi sur le repos hebdomadaire. Qu'a donné, au point de vue pratique, la loi, si minutieuse et si prévoyante, du 22 février i85i sur le contrat d'apprentissage? El serait-il possible, nous sommesnous demandé, de rendre ce contrat obligatoire sans le contrôle permanent et organisé des éléments corporatifs réunis? La disposition législative, volée le 3o mars 1900, et d'après laquelle il est interdit de faire travailler les ouvriers plus de dix heures dans les ateliers où il y a des apprentis (du moins des hommes au-dessous de dix-huit ans), n'est-elle pas inutilement gênante et propre, au contraire, de l'avis de bien des patrons, à supprimer l'apprentissage? D'autre part, si des fonctionnaires, tels .que les inspecteurs du travail, peuvent, à de certains moments et de haut, exercer utilement un contrôle général, leur charge elle-même, que plusieurs cependant remplissent avec soin, comportera toujours une essentielle inefficacité, parce qu'elle n'est qu'une expression de l'Etat. J'ai retenu ce mol magnifique d'une mère de famille, 1res significatif dans son exagération : « Les inspecteurs du travail, c'est comme les médecins des morts. » Ainsi s'explique qu'aux tendances administratives vers un socialisme d'Etal, déprimant el avilissant, tende à se substituer de plus en plus chez les professionnels « l'action directe ».

Seulement, pour que cette action directe, ces na-

turelles tendances organisatrices ne demeurent point stériles ou ne viennent à dévier vers l'anarchie, il faut que quelque chose s'y superpose, qu'à l'individualisme moral ou à l'illusion tout égoïste de sacrifice à de prétendus égaux

se substitue la foi en un idéal non plus relatif, mais éternel et absolu, qui commande précisément de discipliner notre vie passagère et contingente. Si la méthode réaliste, en effet, nous a fait connaître le mal de l'anarchie el les bienfaits de telle organisation, elle nous a montré aussi, dans l'ancienne France, l'esprit chrétien animant, de l'apprenti au maître, toute la réalité corporative, alors qu'aujourd'hui nous apparaissait l'esprit individualiste érigeant, sous les formes les plus variées, le règne des sensibilités. Dès lors, cette méthode doit nous conduire à la limite, où, révélant désormais son impuissance, elle manifeste la nécessité de dépasser le point de vue exclusif des faits, de reconnaître ainsi le domaine de la transcendance et de la foi. Vouloir s'en tenir en dehors, par souci du positif, ' c'est ignorer le positif lui-même, la plus profonde des réalités : la nature humaine, qui, ne pouvant se passer d'idéal, puise dans le jeu de ses seuls sentiments individuels le secours que par un a priori la raison lui interdit de rechercher au delà. Maïs à un tel jeu elle ne peut dès lors que compromettre cette organisation sociale qui précisément contredit la licence de ces sentiments individuels. Il y a lutte aujourd'hui entre les tendances organisatrices el l'esprit individualiste, que nous observions : les premières s'établissent sur les nécessités économi-

ques et sociales, l'antre se fonde sur l'unique sentiment. Sans doute, en admettant même la réalisation définitive de ces tendances, ce sentiment pourrait eo recevoir déjà une direction et des limites, mais 'il ae connaîtrait pas le sens de celle direction et la raison du ces limites : il ne peut faire fonction d'intelligence. C'est pourquoi si l'intelligence veut — dans cet ordre de choses — agir efficacement, elle doit dépasser le point de vue relatif de l'observation. L'idéal, auquel l'individu consentira de se sacrifier, est religieux, conservé dans son intégrité doctrinale par une autorité vivante, le pouvoir spirituel. Il tend lui-rinôme, quand il est servi, à organiser la vie extérieure de ses- fidèles : c'est ainsi qu'une certaine prospérité purement matérielle est favorisée par l'Eglise, Gomme la méthode, qui la découvre, est intellectuellement limitée, l'organisation demeurerait insuffisante tant qu'elle prétendrait à la neutralité. C'est là le principe essentiel de l'école de MM. de La Tour du Pin et de Mun.

Ainsi, la simple observation locale de l'apprentissage nous a conduit à reconnaître nécessaire une organisation différenciée et autonome, et à postuler une foi religieuse invariable : en un mol à n'admettre la possibilité de résoudre cette question spéciale qu'en fonction de points de vue supérieurs.

En effet, si ne considérant que celte question, on voulait même nous objecter la relativité de notre observation, et, comme tel directeur de- manufacture, nous affirmer la différence à peu près corn-

plète entre l'état de l'apprentissage dans une ville <le métiers surtout manuels comme Toulouse et dans les centres de grande industrie, nous pourrions, sur ce point essentiel du machinisme, montrer la valeur de nos conclusions. Sans doute, la machine a changé aujourd'hui bien des conditions du travail, et son introduction,

déterminant un immense essor industriel, peut" être considérée comme une des causes qui ont favorisé cette poussée économique que nous constations à propos de la crise d'éducation professionnelle *. Mais, précisément, si celle révolution économique a été tellement néfaste au point de vue social, si la concurrence n'a plus connu désormais de limites, c'est que le libéralisme lui avait préparé un terrain libre et sans obstacles, que nul corps de forces unies n'établissait plus ces limites. En outre, étant donné justement le fait de la division du travail et de la spécialisation qu'elle implique, l'ouvrier ne doil-il pas avoir, de l'avis même des patrons, une intelligence générale du métier, et pour certaines spécialités, qui exigent son intervention personnelle , une préparation délicate *¥ Dans l'imprimerie, bien des ouvriers et patrons reconnaissent que la machine à composer a eu le mérite de diminuer le nombre des « piéçards » et d'augmenter celui des ouvriers «à la conscience ». Alors, me disait l'un d'eux, que certains parents croient qu'il n'y a plus d'avenir dans l'imprimerie, il faut en réa-

t. Voir II« parlîc, p. 84.

s. Dans ce sens, Pau! Pic, op. cit., p. 909, note.

lité, au contraire, beaucoup plus de bons ouvriers à mesure que la machine produit plus de travail brut. Et, d'autre part, dans la proportion où les industries mécaniques attirent, par l'appât d'un gain plus rapide, un nombre croissant d'enfants et aussi de femmes, ils doivent se sentir soutenus contre une baisse, toujours possible, des salaires, qui les laisserait sans secours a» dehors, en raison de leur ignorance d'un métier complet. Surtout, n'est-il pas nécessaire, dans la grande usine anonyme, qu'un contrôle corporatif soit exercé, au point de vue moral, sur la condition des apprentis? Du reste, en dehors même de la présence nécessaire, dans la plupart des grandes industries, de quelques ouvriers achevés (sans parler évidemment des contremaîtres), par exemple — me disait le directeur d'une importante manufacture de chaussures — d'un « formier », d'un « patronier », que j'ai pu voir à leur établi, combien de professions exigent encore et exigeront vraisemblablement toujours le travail exclusivement manuel ! Entre de multiples exemples, nous pourrions citer ■l'un des métiers les plus indispensables et les plus répandus: celui de maçon, surtout s'il devait s'employer à quelqu'un de ces chefs-d'œuvre, comme la Renaissance en a précisément laissés à Toulouse. C'est qu'en effet, même dans les professions où la machine a pris une importance considérable, telles que la lingerie ou la menuiserie, la perfection du travail, de l'avis de bien des professionnels, ne peut s'obtenir qu'à la main. Ici encore interviennent la concurrence économique et la fièvre de la vie moderne qui, favorisées par le machinisme, le poussent en retour à absorber

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tout 'e travail, ne laissant jamais aux ouvriers, t comme aux artisans de l'ancienne France, le temps ni le goût de finir et de parfaire amoureusement leur ouvrage'. D'ailleurs, n'y a-t-il pas une crise évidente de l'apprentissage signalée non seulement à Toulouse mais dans toute l'industrie française? Le nombre des bons ouvriers diminue 1 . Et dès lors, nos observations ne sont pas uniquement relatives à quelque état particulier et passager. Encore une fois, malgré le machinisme, ou en raison même de son introduction, l'apprentissage proprement dit, comme l'état économique dont il subit l'influence, appelle des réformes générales qui le dépassent.

Tels documents, qui fixent un moment, une date, peuvent ne plus correspondre à la réalité de demain : l'induction qu'ils autorisent, leur conclusion est immuable. Relatifs à un point déterminé de la vie sociale, ils nous montrent sous un aspect particulier l'homme éternel. Leur observation nous révèle les nécessités suivant lesquelles chaque individu tend, dans sa fonction , vers le plus grand développement possible de ce qui le faithomme : nous voyons» que nulle partie de la société ne peut être traitée en dehors des principes qui la doivent diriger ellemême tout entière, et nous connaissons ce que Le Play appelait « la constitution essentielle de l'huma-

i. Cf. II' partie, p. 97.

2. CF. l'enquête du Conseil supérieur du travail (citée p. 55). — -Le renom des ouvriers formés jadis par les corporations fut immense ; il subsistait encore, à juste titre, au moment de la disparition du régime corporatif. (Voir, entre autres, Le Meuble, par A. de Champeaux, 11, Paris, i885.)

nilé ■». Que nous passions du silence, peuplé de souvenirs, des salles tranquilles d'archives ou de bibliothèques, à la vie toute spontanée des ateliers et des usines, des foyers et de la rue, nous retrouvons toujours les conditions profondes de celle humanité. La question de l'apprentissage ne se peut ré'soudre en elle-même, et son élude locale, outre qu'elle nous permet de préciser quelques points de l'histoire sociale de la région, rend d'autant plus fortes lès considérations générales que, malgré ses limites restreintes, elle évoque nécessairement.

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