‹ Étude sur l'Aréopage athénienChapitre 18 sur 20 · III. — L' Vréopage avait deux sortes d’attributions · texte numérisé non relu

III. — L' Vréopage avait deux sortes d’attributions

(1) Diog. Laerte, Protagor., 54.

(2) Diog. Laerte. Vie d'Aristote, 114'' Olympiade, deuxième année.

judiciaires, sa compétence de tribunal criminel et ses fonctions de commission d’enquête (*>.

Sa compétence comme tribunal resta telle qu’elle avait été réglée par Solon : le meurtre volontaire, la blessure faite avec intention de donner la mort, l’incendie et l’empoisonnement <’); en un mot, tous les crimes portant atteinte à la sécurité des personnes, sécurité dont la garde lui était spécialement confiée < 3 >.

Cependant, à l’époque où nous sommes parvenus, si l’abondance des renseignements que nous trouvons dans les orateurs ne nous fait pas illusion, ce sont scs fonctions extraordinaires, comme commission d’enquête, qui semblent exercer surtout son activité. «Ces fonctions W, il avait deux façons de les remplir. Ou bien il s’en chargeait de lui-même, ayant été mis sur la trace d’un crime, ou il en recevait l’ordre du peuple. » En effet, dans les circonstances graves, un attentat se présentant qui attaquait la république ou qui devait amener devant le tribunal un certain nombre de prévenus, le peuple, sur la proposition d’un de ses magistrats ou de ses orateurs W, confiait, par un décret, à l’Aréopage, le soin de faire une enquête, l’investissant d’une sorte de dictature restreinte. Le Sénat avait

(1) Dinarque, contre Démosth., p. 148, § 4. Ces fonctions ne dataient pas de la restauration de la démocratie, elles lui appartenaient déjà auparavant : üç aÙTf, rarpiév âoriv.

(2) Démosth., contre Aristoc., p. 503, § 22.

(3) Dinarque, contre Démosth., p. 177, § 112; p. 149, § 9.

i4) Dinarque, contre Démosth., p. 160, § 50; p. 1C2, § 55.

(5) Dinarque, contre Démosth., p. 149, §7.

dès lors toute autorité pour préparer l’instruction, recueillir les éléments du procès et les pièces de conviction. Son travail terminé, il se présentait devant un tribunal d’IIéliastes, extraordinairement formé de la réunion de plusieurs tribunaux, et où l’on comptait jusqu’à mille cinq cents {1 > et même jusqu’à deux mille cinq cents membres ; il lisait son acte d’accusation 1 1 2 3 4 5 6 *, et des orateurs élus par l’assemblée le soutenaient à titre d’accusateurs publics W. Démosthène à lui seul lit confier à l’Aréopage plusieurs commissions de ce genre {s) . Lui-même en fut une fois l’objet, ayant été accusé d’avoir détourné trois cents talents envoyés par le Grand Roi, pour exciter un soulèvement en Grèce (6 h Le Sénat reçut ordre d’informer contre lui ; l’enquête n’aboutit pas. Mais le plus illustre exemple de ces sottes d’affaires est ce qui se passa à propos d’Harpale (324 avant Jésus-Cbrist).

Ce ministre d’Alexandre, fuyant la colère de son maître, était venu demander un asile à Athènes. Repoussé d’abord, quand il vint au cap Sunium, avec trente vaisseaux et six mille mercenaires, il fut ensuite accueilli, lorsqu’il se présenta au Pirée, en suppliant.

(1) Dinarque, contre Démosth., p. 176, § 107.

(2) Dinarque, contre Démosth ., p. 160, §52.

(3) Cet acte d'accusation s'appelait ir.içaiz'.ç. (Dinarque, contre Démost., p. 164, § 63; p. 160, § 50 : — contre 4rtAf., p. 180, § 6.)

(4) Dinarqle, contre Démosth ., p. 160, § 51. — Ps. Plutarque, Vie des Dix Orat , p. 846, 848, éd. Didot.

(5) Dinarque, contre Démosth., p. 170, §84.

(6) Dinarque, contre Démosth., p.-149, § 10. — Hypéride, contre Démosth,, p. 404, éd. Didot, fr. 110 B.

avec un seul vaisseau. Son or n’était peut-être déjà pas étranger au changement des dispositions à son égard. Mais bientôt Alexandre réclama le fugitif et les sommes qu’il avait apportées avec lui. Refuser était difficile ; cependant on eut honte de livrer un hôte, et ses largesses, sans doute, plaidant encore en sa faveur, on se décida, sur l’avis de Démosthène <'), à s’assurer, en attendant, de sa personne, et à déposer ses richesses à l’Acropole, sous la garde des trésoriers de la déesse. Quelques jours après, pendant les négociations avec les Macédoniens, il s’échappa et passa en Crète. Eu même temps, on constata un déficit considérable dans le dépôt de l’Acropole W. Était-ce le prix de son évasion ? L’embarras fut grand à Athènes : que dirait et que ferait Alexandre, privé de sa vengeance ? Si, au moins, on avait pu lui restituer ce qu’Harpale avait enlevé ! Une proclamation promit le pardon à tous ceux qui, ayant reçu de l’argent d’Harpale, le rapporteraient au Trésor < 3 >. Personne ne répondit à l’appel. Cependant Alexandre menaçait ; il se préparait à porter le dernier coup à la démocratie, en rétablissant dans la ville les bannis < l) 2 3 4 . L’inquiétude du peuple se tourna en mécontentement contre tous les orateurs qui étaient intervenus dans l’affaire d’Harpale ; on les

(1) Hypér., contre Dim . , p. 398, fr. 101 B; p 399, fr. 102 B.

(2) Hypér., contre Demosth., p. <98, fr. 101 C : on avait déclaré 700 talents et il ne s'en trouvait plus que 350.

(3) Hypér., contre Demosth., p. 401, fr. 100 B. — Dinarque, contre Dimosth . , p. 148, § 4; contre Philocl., p. 186, § 2. — Plutarque, Dimosth., 26,

(4) Hypér., contre Demosth., p. 402, fr. 108 B.

accusait de s’ètre vendus, on disait la somme que chacun d’eux avait touchée pour prix de sa parole ou même de son silence. On se déchaînait surtout contre Démosthènc, (jui avait pris le plus de part à ce qui s'était fait alors, et qui avait à la fois mécontenté les partisans de la Macédoine, en faisant accueillir Harpale et en empêchant ensuite de le livrer, et les partisans de l’antique liberté, qui auraient voulu, comme Hypéride (l) 2 , qu’on se servît des richesses et des soldats du Macédonien, pour tenter une nouvelle guerre en faveur de l’indépendance. Dans cette extrémité, coupable ou non, il ne trouva rien de mieux que de provoquer une enquête, (!) qui mettrait au jour son innocence. Il consentait à subir le dernier supplice, si l’on trouvait des charges contre lui (3) 4 ; et il fit confier l’enquête à l’Aréopage. Il comptait sur les bons oflicOs de cette cour, qui, dans ses débats contre Eschine, l’avait soutenu, et à qui, plus d’une fois déjà, il avait eu recours dans l’administration de la république (‘h En même temps, il tâchait d’agir sur l’opinion, en redoublant d’activité au service de l’Etat, en détournant d’un autre côté les préoccupations, en s’employant à traiter avec les Macédoniens et à désarmer Alexandre (5) . Les exilés athéniens étaient à Mégare, menaçant de rentrer par force

(1) Contre Di’mosth., p. 402, fr. 108 C.

(2) Dinarque, contre Di’mosth., p. 148, §4. — Hyper., idem., p. 401.fr. 10G B; p. 400. fr. 113.

(3) I) in arque, contre Di'mosth., p. 163, § 01; p. 175, § 201.

(4) Dinarque, contre Di'mosth., p. 149, § 7; p. 164, § 02.

(5) Hypéride, contre Démosth., p. 402, fr. 108 A; p. 405, fr. 111 C. — Dinarque, contre Démosth., p. 09, § 94.

ou par ruse dans leur patrie ; il fit charger encore l’Aréopage de prévenir' ce danger et d’informer contre leurs complices au-dedans ('). Deux malheureux, le père et le fils, furent mis à mort ; un descendantd’Harmodius et d’Aristogiton, fut jeté en prison; un troisième, l'orateur Polyeucte de Cydantides* 2 *, fut absous par le peuple. Démosthène en personne soutint l’enquête faite contre un quatrième citoyen, Archinus * 3 4 5 >, sur le chef de trahison, et le força de s’exiler. Il intenta une poursuite semblable contre Callimédon, puis se désista * l >.

Pendant ce temps, l’Aréopage continuait l’instruction : il avait fait faire des perquisitions domiciliaires chez les principaux orateurs. Les pièces du procès étaient réunies, et néanmoins il hésitait encore à déposer ses dénonciations. Enfin, au bout de six mois * a >, les ordres réitérés du peuple < 6 7 > l’y contraignirent. Dix orateurs furent élus pour soutenir l'accusation.*'), et l’on convoqua un tribunal de quinze cents Iléliastes. Les premiers noms déférés à ce tribunal furent ceux de Démosthène * 8 >, de Démade et de Polyeucte de Sphette ; puis, vinrent ceux d’Ilagnonide, de I’hiloelès, de Chariclès, d’Aristogiton, d’Aristonicos, et

(1) Dinarque, contre üdmosth., p. 164, § 62, 63.

(2) Dinarque, contre Demosth., p. 162, § 58.

(3) Dinarque, contre Ddmosth., p. 164, §63.

(4) Dinarque, contre Demosth., p. 69, § 94.

(5) Dinarque, contre Ddmosth., p. 159, § 45.

(6) Hypjér., contre Ddmosth., p. 400, fr. 104; p. 405, fr. 111 C.

(7) Dinarque, contre Aristog., p. 180, § 6.

(81 Dinarque, contre Démoslh., p. 175, § 105.

et beaucoup d’autres encore. La plupart furent condamnés (l > à la mort ou à l’exil. Démosthène <*), ne pouvant payer son amende de cinquante talents, fut mis en prison, s’échappa quelques jours après, peut-être par la connivence de ceux mêmes qui l’avaient poursuivi et se retira à Trézène. Démade < 1 2 3) 4 5 , condamné également, sans s’être donné la peine de comparaître, s’en tira plus heureusement, car on le retrouve, quelques mois après, prenant la parole dans l’assemblée, comme si rien ne s’était passé. Le parti macédonien l’avait sans doute soutenu.

M. J. Girard <*> , que nous avons suivi dans l’exposition de ce curieux procès, se laisse, je crois, entraîner, par le désir de démontrer l’innocence de Démosthène, à rabaisser l’Aréopage et à dénaturer le rôle qu’il joua dans cette occasion. Ce corps, suivant lui, aurait cédé aux circonstances politiques, peut-être même à la passion et à la jalousie, en offrant cette première victime au ressentiment d’Alexandre, comme celle qui lui devait être le plus agréable . Le véritable crime de l’orateur aurait été spn talent sans pareil, sa longue influence sur la conduite de l’Etat, son opiniâtre esprit d’hostilité contre les Macédoniens.

(1) Dinarque, contre Philocl., p. 189, § 14.

(2) Dinarque, contre Aristog., p. 182, § 15. — Ps. Plut., Vie des Dicc Orat., p. 845, éd. Didot.

(3) Dinarque, contre Aristog ., p. 182, § 15.

(4) Un procès de corruption à Athènes. (Revue Nationale, t. IX, p. 200, mais 1802.)

(5) C’était au moins ce que prétendait Démosthène dans sa défense. (Hyper., contre Dim., p. 400, fr. 103.)

L’Aréopage aurait d’autant plus facilement accompli ce sacrifice, que son mode secret de procédure, son irresponsabilité, l’aveugle confiance du peuple en son autorité quasi -religieuse , l’affranchissaient de tout contrôle et le mettaient à l’abri des représailles. Sans doute on ne peut prétendre qu’à cette époque aucun corps, à Athènes, fût inaccessible à la passion ou aux considérations d’intérêt; et, en cette circonstance, particulièrement, la pression de l’opinion publique, défavorable à Démosthène, et la peur des Macédoniens, doivent avoir eu quelque influence sur la conduite des Aréopagites O . Mais ils avaient auparavant donné au grand orateur assez de marques de leur sympathie, pour qu’on ne puisse les accuser d’avoir eu alors contre lui du mauvais vouloir. Pourquoi ces longs retards à déposer leurs dénonciations ? N’était-ce point répugnance à causer la perte d’un homme à qui l'on devait d’avoir reçu du peuple tant de commissions honorables, d’un homme de qui l’on tenait ce mandat au nom duquel on allait le frapper, d’un homme, enfin, que l’on secondait, à ce moment même, dans ses poursuites contre les ennemis de l’Etat, complices des exilés de Mégare ? Peut-être, en traînant encore un peu en longueur, aurait-on le temps de recevoir de l’amiral macédonien, Philoxène, les dépositions que la torture arracherait à cet agent d’Harpale, tombé entre ses mains. Cette pièce, en effet.

(1) Hyfér., p. 401, fr. 106 C, fait valoir la crainte de la guerre avec Alexandre, si Démosthène est absous.

arriva à Athènes : le nom de Démosthène ne figurait pas sur la liste des coupables dénoncés <') . Il était trop tard, la sentence avait été rendue.

Il me parait donc que si l’Aréopage, en dénonçant Démosthène, a cédé à la nécessité des circonstances, et non à la conviction qu’il était coupable, il n’a montré, dans toute sa conduite, aucune animosité, aucun parti pris contre lui : il le sacrifia à son corps défendant, et le plus tard qu’il put. Les arguments que M. Girard tire encore en faveur de son client de la façon dont les débats auraient eu lieu, et de ce qui nous reste des harangues des accusateurs, ne me semblent pas non plus concluants. « Une fois devant le tribunal, dit-il, Démosthène entendit des injures, des diatribes contre toute sa vie publique et privée, des déclamations... pas une seule preuve à l’appui de la déclaration de l’Aréopage, ni à l’appui de la condamnation. Un seul argument : le conseil l’a dénoncé, et cette dénonciation s’est bornée à donner le nom de Démosthène avec le chiffre de la somme qu’il aurait reçue, vingt talents W. « En effet, ajoute M. Girard, « quand l’Aréopage, à la suite

(1) Pausan., TI, 33, 4.

(2) HypéR-, contre Ddmost., p 400, fr. 105, A, B, dit, en effet, cela : où8sp.!a [à-opaict] xpoifcYP 1 2 ?^ 8ià -î IxaTtsv àitoipatvsi, £/>}.’ /.îpiAaîs'j Ypà'iï-a îrtcisv I/.ajti; sDorçoîv /postsv. Mais ce frasaient incomplet ne peut faire autorité contre les passages de Uinarque, si explicites. Cela faisait, sans doute, partie d'un argument par lequel Hypéride voulait empêcher Démosthène de séparer sa cause de celle de ses coaccusés, qui, n'ayant pas son crédit, avaient plus de chance d’être condamnés.

d’une enquête et d’une délibération secrètes , avait prononcé qu'un acte était imputable à un citoyen, la question qui se débattait devant les tribunaux ordinaires, saisis de la mise en accusation, se réduisait à savoir s’il y aurait condamnation ou acquittement, et quelle serait la peine infligée.... La vérité était supposée connue, et au-dessus de toute

discussion il ne s’agissait plus, pour l’accusé,

que de chercher à fléchir les juges : il n’avait pas à les convaincre. » Ainsi, il ne reste à la charge de Démosthène qu’un acte d’accusation, qui n’aurait été établi avec aucune de ces conditions de publicité et de débats contradictoires sans lesquelles un acte de ce genre n’a, à nos yeux, aucune valeur. Les choses, malheureusement, me semblent s’ètre passées tout autrement.

Pour ce qui touche le mystère dont l’enquête aurait été entourée, je ne vois rien qui autorise cette assertion. Sans doute le Sénat, quand il recevait communication du rapport présenté sur chaque atfairc par l’arehonte-roi, quand il travaillait à réunir les éléments d’un procès, dont il faisait l’enquête, ou devait prononcer le jugement, n’admettait pas le public dans son enceinte, non plus que nos juges d’instruction n’ouvrent au public leur cabinet. Mais il n’y a là aucun mystère ; une enquête ne se fait pas autrement; on reçoit les dépositions, on interroge l’accusé, on compose, en un mot, le dossier, avant de livrer l'affaire à la publicité. Les termes par lesquels on dési gne en grec le rôle de l’Aréopage dans ces sortes de

missions sont ceux quo l’on emploie pour tout magistral, pour toute commission chargée d’une enquête <•>, ÇiiTetv, « chercher », IçetîÇîcv « examiner » ; nous n’avons donc aucun droit de faire pour lui une exception et de le mettre hors du droit commun.

L’instruction achevée, l’Aréopage ne se bornait pas à donner le nom du coupable. Il venait lui-même tout entier devant le tribunal, et là, faisait lecture de son acte d’accusation t 2 >, en y joignant les démonstrations qui en établissaient la justice 1 2 (3) 4 . C’était un véritable réquisitoire, qu'il terminait même en faisant appel à l’intérêt public, et en exhortant les juges à ne se laisser influencer ni par l’éloquence de l’accusé ni par aucune considération W. Lés témoignages étaient produits en même temps, à mesure que les besoins de la cause les appelaient. Nous savons, en effet, que, chez les anciens, l’audition des témoins ne formait pas, dans les débats, un épisode distinct ; les dépositions étaient intercalées dans les harangues. Le réquisitoire de l’Aréopage achevé, le fait était donc acquis à l’accusation, non pas seulement par l’autorité morale du Sénat, mais par des preuves juridiques et des démonstrations sérieuses.

Que restait-il donc à faire aux orateurs chargés

(1) Dinarque, contre Démosth., p. 148, § 3; p. 149, §7, etc.

(2) Dinarque, contre Démosth ., p. 148, § 5 : Ils ont parlé euxmêmes.

(3) Dinarque, contre Démost ., p 147, § 1, àiroBstÇstç àXr ( 0sïç y.ii Sizitiç.

(4) . Dinarque, contre Démosth., p. 148, § 5.

d’appuyer l’accusation ? Ce que nous voyons qu’ont fait Hypéride et Dinarque <‘>, c’est-à-dire à déterminer les juges à prononcer une sentence conforme aux conclusions de l’Aréopage. Ils prévenaient les effets de l’éloquence de la partie adverse, en montrant combien elle est peu digne de pitié ; ce n’était pas ici son premier crime; sa vie n’était qu’une suite d’attentats contre les mœurs ou contre la patrie ; l’épargner aujourd’hui, ce serait l’encourager à recommencer demain. Ils traitaient la passion ; l’Aréopage tirait au clair la question de fait. Mais l’accusé n’avait-il le droit de répondre qu’aux derniers orateurs, et devait-il se borner, renonçant à établir son innocence, à invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes, à solliciter la compassion des juges? Hypéride <*) et Dinarque veulent le faire croire ; dès le moment, disent-ils, que l’Aréopage a prononcé, il n’y a plus à douter, le fait est avéré ; il n’y a plus de discussion possible que sur l’application de la peine. C’est, en effet, leur droit de rehausser, d’exalter autant qu’ils le peuvent l'autorité sur laquelle s’appuie leur plaidoyer. Dinarque réfute par avance les objections de son adversaire < 3 > : plus d’une fois l’Aréopage, ayant porté des accusations devant le peuple, n’a pas obtenu de condamnation : le prévenu à été absous. Oui : mais il l’a été par l’indulgence

(1) Dinarque ne fit que composer un discours pour un des accusateurs ; il ne fut pas me: lé personnellement à ce débat.

(2) Contre Ddmosth ., p. 400, fr. 105 B, ivo> 35xt où “b

y p'jo!cv txavbv otpat aYîp.sîov tb tyjv psuXïjv ooü xa-afvûvai. — Cf. Eschine, contre Dinarque , § 83-85.

(3) Contre Démosth., p. 161, 162, 163, § 54-59.

du peuple, qui considère les personnes, tandis que le Sénat ne considère que les actes. Ainsi, quand Polyeucle fut dénoncé par lui pour avoir eu des relations, à Mégare, avec les exilés, le fait ne fut pas contredit, mais le tribunal acquitta, désarmé par cette raison que le malheureux orateur n’avait été à Mégare que pour rendre visite à sa mère, mariée en secondes noces à un des bannis. Jamais, l’acte d’accusation de l’Aréopage n’a été rejeté comme mal fondé et inexact. Démosthène, au contraire, devait prétendre que si l’accusé avait été absous, c’est que l’accusation était mal fondée, et o> « que le Sénat, plus d’une fois, n’avait pas même obtenu le cinquième des suffrages. » Si, pour l’empêcher de plaider la question de fait, on le met en contradiction avec lui-même, qui autrefois soutenait l’infaillibilité de l’Aréopage (*>, cela prouve que ni les lois, ni les habitudes établies ne défendaient au prévenu de soutenir sa cause par tous les moyens qui lui semblaient convenables. Ce sera, d’ailleurs, à Dinarque lui-inème que nous demanderons sa propre réfutation. S’il en était comme il le prétend, quel risque l’Aréopage courait-il dans les procès qu’il intentait? Quel que fût le résultat, il était hors de cause, puisque son instruction n’était pas contredite,, et que le fait inculpé restait admis. Or, dans le plaidoyer contre Aristogiton < 3) , nous lisons ces mots : « L’Aréopage

, (1) Dm., contre Démosth,, p. 161, § 54. — Hyper., p. 400,

fr. 104.

(ü) Dinarque, contre Demosth ., p. 148, § 7, p. 169, § 83, etc.

courl ici plus de risques que l’accusé, car si vous ne lui donnez pas gain de cause, il passera pour avoir fait une dénonciation fausse et injuste. » Philoclès un de ceux contre lesquels Dinarque a composé des discours, s’emportait tout haut contre l’injustice du Sénat, qui, cédant « à des influences étrangères, ou même à prix d’argent, faisait des dénonciations mensongères. »

La procédure suivie dans ces débats, où l’enquête était faite par l'Aréopage sur l’ordre du peuple, me •paraît donc tout à fait légale et régulière. Les Aréopagites recueillaient, selon le mode ordinaire, toutes les informations, et décidaient s’il y avait lieu ou non à poursuivre. La poursuite résolue, ils rédigeaient un acte d’accusation, dont ils donnaient lecture au tribunal, avec toutes les démonstrations à l’appui. Les orateurs, élus pour les seconder, considérant le fait comme acquis aux débats, exhortaient les juges à appliquer la loi sans faiblesse. L’accusé, dans sa défense, répondait, non-seulement aux invectives des accusateurs, mais encore au réquisitoire du Sénat, et établissait, contradictoirement, son innocence. La sentence des juges portait donc à la fois et sur la question de fait et sur l’application de la peine, et ils pouvaient absoudre aussi bien parce qu’ils trouvaient le fait mal établi, que parce qu’ils croyaient devoir user d’indulgence.

Les choses se passaient à peu près de même quand *

(1) Dinarque, contre Philocl , p. 187, §7.

l’Aréopage entreprenait l’enquête de sa propre autorité; seulement il n’y avait pas alors d’avocats publics: c’était lui qui soutenait seul, jusqu’au bout, l’accusation. Sans doute aussi, comme il agissait là en simple particulier, sa responsabilité était plus grande, et pouvait aller jusqu’à le faire condamner, comme tout autre citoyen, à l’amende, s’il n’obtenait pas le cinquième des suffrages. Autrement, il n’y aurait aucune raison de rappeler, en parlant de l’Aréopage, ce chiffre significatif, dont Dinarque W fait mention. Parfois l’enquête était commencée de la seule initiative du Sénat, comme dans les cas suivants, où il avait luimême découvert le délit t 2 >. Un homme avait fraudé le batelier du prix de son passage, un second avait reçu cinq drachmes à la place d’un citoyen qui était absent : il les punit et les traîna devant le peuple, qui les acquitta (3) ; il en exila un troisième pour avoir vendu sa part d’une distribution de chairs sacrées faite à l’Aréopage. D’autres fois, il n’agissait qu’à la requête d’un citoyen, d’un orateur, par exemple, qui lui signalait le crime, et, l’enquête faite, soutenait l’accusation. C’est ce qui se passa dans l’affaire d’Archinus, dont nous avons parlé plus haut, et dans celle d’Antiphon <*>. Celui-ci, accusé de trahison, avait été

(1) Contre Ddmosth., p, 161, § 54.

(2) Dinarque, contre Ddmosth., p. 102, § 50.

(3) Hyper., contre Ddmosth., p. 404, fr. 110 C, cite le même fait, sans doute, mais autrement : Conon, do Péanée, ayant reçu le théorique pour son fils absent, fut traîné en jugement par Démosthène et Démade, et pour cinq drachmes condamné à une amende d'un talent.

(4) Dinarque, contre Ddmosth. ,'p. 104, § 03.

absous par le peuple. Démostliène protesta auprès de l’Aréopage contre cette sentence. Le Sénat fiUiussitôt saisir et mettre à la torture l’accusé, établit par une instruction nouvelle qu’il avait conspiré avec les ennemis de l’État et promis à Philippe d’incendier l’arsenal du Pirée, le traîna devant un second tribunal, et le fit condamner à mort d).

Après la bataille de Chéronée, au milieu de la terreur qui pesa alors sur Athènes, les Aréopagites, se souvenant de la conduite tenue autrefois par leurs ancêtres, la veille de Salainine, firent saisir des lâches qui avaient fui la ville et abandonné la patrie dans le danger, et les mirent à mort sans forme de procès, comme des ennemis de l’État <*). Ils traitèrent de même un citoyen qui. à la nouvelle de la défaite des Thébains par Alexandre, s’était embarqué pour se réfugier à Samos. Mais alors ils n’agissaient pas en vertu de leur autorité judiciaire : ils ne faisaient qu’user du droit que la loi accordait à tout citoyen de mettre à mort le traître convaincu de livrer la patrie à l’ennemi ou de comploter un changement dans la république. Lycurgue, citant ces faits, proteste contre les réclamations qu’aurait pu soulever dans l’auditoire cet excès do pouvoir de l’Aréopage. C’était la loi suprême du salut public, loi que l’on s’était hâté de renouveler le lendemain de la victoire de Thrasybule,

(1) Plutarque, Démosth ., 14, dit que l'Aréopage fit l’enquête et prononça le jugement. Son opinion ne peut prévaloir contre le texte de Dinarque. — Cf. Dkm.. pour la Couronne, § 132, 133.

(2) Liïcuroub, contre Léocrate, p. 210, § 52.

et que l’on avait gravée, visible à tous les yeux, dans le lieu des séances du Sénat O.

Athènes, rendue à la liberté, n’avait pas tardé à recueillir le fruit de cette modération qui avait calmé les haines et réconcilié les partis. Elle qui, en 402, était réduite à l’enceinte de la ville et du Pirée, n’ayant pas même d’argent dans le Trésor pour les fêtes des dieux, vassale des Lacédémoniens, qui lui avaient imposé uue alliance offensive et défensive, se trouvait, dès 395, assez forte pour profiter de l’horreur qu’avait soulevée partout la domination de Sparte. Elle accueillait l’alliance des Thébains et se laissait aller à l’espoir de se replacer bientôt à la tête de la ligue des Grecs. Les succès ne manquèrent pas; et le talent de généraux comme Gonon, Iphicrate, Chabrias, Timothée, lui devait assurer la victoire. Malheureusement, avec la puissance, revint l’ambition, et, avec, l’ambition, l’influence des démagogues, qui leurraient le peuple d’espérances injustes ou exagérées. La prospérité corrompit les moeurs, et la résistance de l’Aréopage, comme celle des censeurs romains au temps des Scipions, fut impuissante à conjurer le mal. En même temps l’aristocratie relevait la tête, et les discordes civiles se rallumaient; elles allaient jusqu’à des meurtres qui restaient impunis, témoin celui d’Arislarque. Quant aux violences comme celle que Midias se permit contre Démosthène <*), elles étaient de tous les jours.

(1) Lycuroue, contre Léocrate, p. 233, § 124, 125.

(2) ICschine, contre Ctésiph., p. 396, § 51, Démosthène cita à l'Aréopage, pour coups et blessures, son neveu Démoméles.

Les désastres de la guerre du Péloponèse, les massacres qui avaient suivi la victoire de chaque parti, avaient singulièrement diminué le nombre des vrais citoyens. Comme à Home, à la suite des expéditions lointaines, la classe moyenne avait disparu. Il ne restait plus, d'un côté, qu’une oligarchie de familles, souvent étrangères d’origine et de basse extraction, qui avaient élevé leur fortune aux dépens de celle de l’Etat, ou du moins à la faveur des malheurs publics ; et, de l’autre, qu’un ramassis de gens sans ressources, indigènes ou étrangers, qui, au milieu du désordre, se glissaient dans les tribus. C’était là le peuple : et l’unique gagne-pain de cette foule était de vendre ses suffrages sur la place publique, ou de recevoir, en faisant partie des tribunaux, la fameuse solde de trois oboles. Aussi la loi qui avait supprimé un moment toute rétribution, sauf pour les emplois militaires, fut-elle bientôt rapportée. Les deniers publics furent de nouveau employés à nourrir le peuple, et quand le Trésor ne suffisait pas, on frappait des contributions extraordinaires sur les riches. Mais la populace athénienne, non plus que la plèbe romaine, ne se contentait pas du nécessaire; il lui fallait le superflu, le plaisir et les spectacles. La dépense du théâtre et des fêtes s’accrut dans une proportion effrayante, et, comme un esprit chagrin, Apollodorc, avait fait observer que cet argent serait mieux employé aux besoins de l’Etat et à l’entretien des armées, un décret d’Eubule prononça la peine de mort <•> contre le citoyen assez ennemi des (1) Démosth., Ohjnth., 1, Schol., p. 528; Orat. att., II, Didot.

plaisirs publics pour oser proposer de donner au Trésor théorique t‘) une autre destination.

Dès lors, ce fut fait de la république; l'éclair de prospérité qui avait lui pour elle s’éteignit. La victoire de Naxos, qui avait rétabli a son profit la Confédération des Iles, n’eut pas de suites. Athènes laissa Thébes prendre un instant le premier rang en Grèce; puis, Épaminondas mort, ce fut un barbare, un Macédonien, qui aspira à la domination. Son ambition, démasquée par Démosthène et débordant de toutes parts, ne put secouer Athènes de sa léthargie. Elle ne pouvait même plus fournir de soldats; ses citoyens aimaient bien mieux les spectacles du théâtre de Bacchus, les pompes de l’Acropole et les débats tumultueux de l’Agora, que les fatigues et les dangers de la guerre. On payait des mercenaires pour soutenir l’honneur et les intérêts de la patrie. Les généraux aussi finirent par être des étrangers, des espèces d’entrepreneurs d’expéditions militaires, qui se louaient au plus offrant, ménageant leurs hommes, comme les condottieri italiens du quinzième siècle, et allant quelquefois prendre du service auprès des satrapes d’Asie, quaud Athènes les avait envoyés à Samos ou en Th race.

L’agonie de la république commence; attaquée sans relâche, circonvenue par Philippe, elle perd dans

(1) Harpoch., Oïwp’.y.â. C'était primitivement le trésor militaire, rais en réserve pour les occasions critiques. Agyrrhius fit décréter qu'il servirait désonnais pour les fêtes et les distributions au peuple.

la Guerre Sociale ses derniers alliés, voit tomber successivement ses derniers remparts, la Thessalie, les Thcrmopyles, et bientôt elle va succomber à Ghéronée. C’est dans ces circonstances qu’Isoerate composa son discours sur l’Aréopage. Plein de tristesse, en voyant la ville dans cette situation désespérée, il reporte sa pensée vers des temps meilleurs et se console en faisant l’éloge d’un corps dans lequel il croit voir le salut de la patrie. La description de ce qu'il a sous les yeux est navrante. « Ceux, dit-il, qui gouvernaient autrefois la république, n’instruisaient pas les citoyens à appeler démocratie la licence ; liberté, la violation des lois; égalité, l’impertinence des discours, ni à mettre dans ces excès leur bonheur. Ils donnaient les honneurs au mérite et non au hasard; on ne se disputait pas les charges comme une proie, comme un marché lucratif ; les magistrats se considéraient comme les serviteurs du public et rendaient fidèlement compte à leur maître. » Lui-même, pourtant, se faisait encore illusion sur la gravité du mal; son discours trahit une humeur chagrine, un grand mécontentement du présent, plutôt qu’une vue nette de la situation et une vraie intelligence de l’avenir. C’est un lieu commun de rhétorique, animé par un sentiment sincère; mais il n’v a là aucune solution pour les difficultés actuelles, aucun remède pour les maux qui sont si éloquemment déplorés. Tout ce que dit Isocrate est vague, inconsistant, et ne nous fournit même pas de lumières

(1) Aréopag., p. 161, § 20.

sur le passé. Il fait trop d’éloges de l’Aréopage; il ne dit pas assez comment il les méritait, ni surtout à quelle époque ; comment il exerçait son influence salutaire, quels étaient ses moyens d’action, et comment il les perdit.

Isocrate est, comme Cicéron, de ces esprits honnêtes qui souffrent du mal qui se fait autour d’eux, qui voudraient l’empêcher, mais qui, impuissants à le faire, s’enferment dans les regrets d’un passé qu’ils revêtent des plus brillantes couleurs. N’osant croire en l’avenir, ils se forgent dans les temps antérieurs « une félicité qui les fait pleurer de tendresse. » Ils ne voient pas que si cet âge d’or a disparu, c’est qu’il portait en lui des germes de mort, et qu’au lieu de chercher à le l'appeler, ce qui est inutile, et ne ferait en tout cas que ramener les mêmes révolutions, il vaudrait mieux chercher les raisons qui ont fait périr ces anciennes institutions et voir quelles réformes conviennent au temps présent, en vue de l’avenir. Ces doléances sur le passé sont un sophisme perpétuel; de la seule coïncidence de telle vertu avec telle forme politique, on n’a pas le droit de conclure que l’une est due à l'autre, et que, ramenant la même forme on ramènerait la même prospérité. « Ce ne sont pas, dit Isocrate lui-même (l) , les bonnes institutions qui font les bons citoyens, c’est la vertu des citoyens qui fait les bonnes institutions. » On aurait rétabli l’Aréopage dans toute l’étendue de son autorité cen-

(1) Aréopag ,. p. 166, §41.

soriale, il l'aurait exercée avec la dernière rigueur, que les mœurs auraient continué à décliner. La préfecture des mœurs aux mains d’Auguste et de Tibère, les édits contre le luxe et les odes d’Horace en l’honneur de l’austère pauvreté arrêtèrent-elles la décadence de la société romaine ? Il faut bien s’y résigner : la vie des cités est bornée comme celle des individus ; après la jeunesse vient l’âge mûr; après l’âge mûr, la vieillesse et enfin la décrépitude. Il n’y a pas à retourner en arrière, le passé ne revient pas ; c’est devant soi qu’il faut regarder ; c’est de la mort que viendra la résurrection et le rajeunissement. Les vieilles institutions disparaissent quand elles ont fait leur œuvre, quand elles ont répandu dans le monde les idées qu’elles contenaient. D’autres naissent alors qui augmenteront la somme de principes, de vérités qui composent le fonds commun de l’humanité, et celles-ci même céderont la place à d’autres. Athènes, avait achevé sa tâche, elle avait fait rayonner autour d’elle les idées d’art, de liberté, de société municipale qui étaient son génie propre. Déjà ce moule est trop étroit pour l’esprit humain, il va le briser pour l’élargir. Les temps sont mûrs pour Alexandre, et déjà Rome jette les fondements de son puissant empire.

C’est un triste spectacle que celui des derniers temps de la république athénienne. Elle a cessé d’avoir les vertus delà liberté avant d’être devenue esclave. Ses hommes d’Etat, ses orateurs, se disputent la faveur populaire ou mendient les bonnes grâces de Philippe et d’Alexandre, à coups d’injures et de calomnies.

avec un acharnement tel que n’en ont jamais montré les courtisans du Grand Roi. Quand la mort (323) a frappé ceux qu’on adulait si bassement, on insulte leur mémoire avec une lâcheté plus dégoûtante encore. Enfin, l’heure est venue ou les apparences mêmes qu’avaient respectées les première maîtres disparaissent. Athènes est soumise à un homme, Phocion aujourd’hui (322), demain (318) DémétriusdePhalère. qui ne sont même pas des tyrans comme les Pisistratides ; ils ne sont que les agents d’une tyrannie étrangère. Une garnison macédonienne occupe Munychie, et, comme si ce n’était pas assez de se déshonorer lui seul, le peuple athénien prostitue à un conquérant, Démétrius Poliorcète, la chaste gardienne de la ville, la vierge de Phidias (307).

Que reste-Hl alors de l'ancienne constitution ? Sans doute les magistratures gardent leurs noms, quoiqu’elles soient aux mains du maître étranger et non plus à la disposition du peuple ; le Sénat des cinq cents, porté à six cents depuis la création des deux nouvelles tribus,et l’Aréopage, subsistent, mais réduits à une ombre de pouvoir, à une existence purement nominale, plus dégradés encore que la populace, qui, au moins, si elle accepte son esclavage, ne s’en fait pas un misérable honneur. C’est à cette époque que le nom de l’Aréopage tombe dans le mépris public, que la satire et la comédie reprochent à ses membres leur vénalité, leur bassesse, leurs débauches, rendues plus odieuses par le masque d’austérité dont ils couvrent leurs désordres. C’est de cette époque que datent les

proverbes, pris dans un sens fort peu favorable : « plus hypocrite, plus maussade qu’un AréopagiteèL»

La défaite d’Ipsus (301) rendit les Athéniens à euxmêmes; puis, après avoir été soumis à la tyrannie de Lacharès, ils retombèrent au pouvoir de Démétrius(295), qui, cette fois, mit garnison dans la ville même, sur la colline du Musée. Sa défaite et sa captivité chez Séleucus mirent fin à la domination macédonienne à Athènes. Mais la cité n’en fut pas plus neureuse; elle avait perdu toutes ses possessions extérieures, son commerce .avait été détruit, elle n’avait plus d’industrie; en peu d’années, elle tomba dans une telle misère qu’elle dut mendier les libéralités des rois d’Egypte. Son histoire est finie : de nouveaux peuples, les Achéens et les Etoliens, prennent le premier rang en Grèce, et soutiennent l’indépendance contre les envahisseurs du dehors. Athènes refuse de se joindre à la ligue achéenne (239), et, quantf éclate la guerre de Philippe contre les Romains, elle se range du côte des étrangers. Une garnison italienne occupe le Pirée, sans pouvoir empêcher la ville d’ètre réduite à la dernière détresse par une invasion des Macédoniens, qui ravagent tout son territoire. Enfiu, elle subit le sort du reste de la Grèce, lorsque, après la révolte des Achéens et le sac de Corinthe, les Romains se décident à la réduire en province, sous le nom d’Achaïe (146 avant Jésus-Christ).

(1) Athénée, XIII, p. 556.

l’aréopage sous les romains

Athènes n’ayant pas été conquise, mais s’étant alliée d’elle-même aux Romains, ne fut pas réduite au rang de sujette : elle garda sa liberté et sa constitution (*>. Elle devait sans doute obéissance au proconsul pour certaines choses ; mais elle continuait à administrer ses affaires intérieures, au moyen de ses archontes, de son Aréopage, de son Sénat et de ses assemblées populaires < 1 2 ). Elle avait même obtenu de la libéralité des conquérants, d'abord en 205, Paros,

Imbros et Syros ; puis, après la soumission de Persée, en 168, le territoire d’Haliarte en Béotie et les îles de llélos et de Lemnos. Sa révolte, sous le tyran Atliénion, si cruellement réprimée par Sylla, ne changea rien à sa constitution. Je ne sais quoi s’attachait encore au

(1) Tacite, Ann., II, 34, donne à Athènes le titre de Fœdere soda.

(2) Bœckh, C. I. G., n° 318, 320, 353, 361, 381, 397, 415, 417, 420, 433, 438, 480.

nom d’Athènes, qui inspirait du respect aux vainqueurs.

Quelles étaient, sous la domination étrangère, les fonctions de l’Aréopage ? Que gardait-il de ses anciennes attributions ? Il est difficile de le préciser. Il est probable pourtant que, sauf la vie politique, qui s’éteignit en lui, comme dans le reste de la cité, rien ne fut changé, au moins nominalement, dans ses attributions. Son autorité s’accrut bien plutôt, les Romains ayant hérité de la vénération religieuse qu’avaient eue pour lui les vieux Athéniens. D’abord il garda sa compétence judiciaire. Dolabella <’> , proconsul d’Asie, renvoya devant lui une femme de Smvrne, qui, pour venger un fils d’un premier lit, avait empoisonné son second mari, auteur du meurtre, et un fils qu’elle en avait eu. La sagesse d’une cour aussi fameuse pouvait seule prononcer sur cette affaire délicate. L’Aréopage remit la cause à cent ans. Ce qui certainement élargit le cercle de son action, c’est que, peu à peu, les tribunaux populaires disparaissant; elle s’étendit à presque tous les cas qui n’amenaient pas l’intervention du préteur romain. Sous le règne de Claude <’>, il eut à juger un crime de faux ; et, fidèle à sa vieille réputation d’intégrité, il condamna l'accusé Théophile, malgré les instances et les prières de Pison.

Il avait, en outre, conservé presque toutes, sinon toutes ses attributions de censure et de police ; car,

(1) Aulu Gelle, XII, 7. — Valère Maxime, XIII, 3.

(1) Tacite, Ann., II, 55.

au temps de Cicéron*'), c’était lui qui avait la surveillance des gymnases et des écoles, fonction importante à une époque où Athènes était devenue la grande école du monde romain. Désormais, ce sont les soins de l’instruction publique qui absorbent l’activité du peuple athénien : c’est là ce qui remplace la vie politique anéantie. Le choix des professeurs, le jugement des concours, les récompenses à décerner aux citoyens ou aux étrangers qui ont contribué, par leurs largesses, à l’entretien et à l’ornement des gymnases, deviennent la principale occupation de l’Aréopage <*) . C’était lui encore qui avait soin des rues, qui veillait à l’entretien des édifices publics et se chargeait des expropriations, des achats et des ventes de terrain au nom de l’Etat. Cicéron * 1 2 3 > nous l’atteste, en faisant des démarches auprès de lui pour le retrait d’un arrêt qu’il avait pris en faveur d’un exilé romain, Mummius, au préjudice de Patron, un de ses amis ; il s’agissait de la maison d’Épicure, que Mummius voulait démolir, pour en bâtir une autre, et que Patron voulait sauver. Mais, en même temps, nous pouvons juger ce qu’était devenue, vis-à-vis des Romains, l’indépendance de l’Aréopage : il n’aurait pas osé faire droit à la demande de Cicéron, s’il n’eût eu l’agrément de Mummius.

L’Aréopage n’avait pas perdu non plus son droit de

(1) Plutarque, Cicéron.

(2) Bœckh, C. 1. G., 203. — C. Wescher, Inzer . éphébiques, recueillies à Athènes.

(3) Cicéron, <i Atticus, V, 1 1, 6; a Divers, XIII, 1, 5.

surveillance sur les choses de la religion ; les Actes des Apôtres nous montrent saint Paul comparaissant devant lui, y rendant compte de ses prédications, et présentant le Christ comme ce Dieu inconnu auquel Athènes, par une sorte de divination, avait dressé un autel. C’est à cet épisode de la vie de saint Paul que l’Aréopage doit sa célébrité et son renom d’intolérance auprès de tous les écrivains ecclésiastiques. De là vient aussi l’opinion généralement admise, qu’il joua un grand rôle dans les querelles de la philosophie avec la religion. Nous avons vu ce qu’il en faut penser. Ouand il s’agit de décerner à Alexandre le titre de dieu et les honneurs qu’il réclamait, ce fut devant le peuple, non devant le Sénat, que la question fut débattue <‘> . A cette époque, pourtant, au milieu de l’invasion des divinités orientales en Occident, il est probable qu’il essaya, comme le Sénat romain, de lutter contre le torrent. Son activité redoubla dans l’exercice de sa censure religieuse ; mais ce fut peine perdue : la vieille mythologie était morte, avant mtyne que le christianisme se fût élevé sur ses ruines.

Mais il est un droit nouveau, acquis par l’Aréopage, qui devait le consoler de la perte de la liberté et de la décadence de la patrie, c’était le droit de conférer aux étrangers des honneurs, et de leur élever des statues : auparavant, c’était à l’assemblée qu’appartenait cette prérogative. Nous la voyons déjà une première fois aux mains du Sénat, sous la domination

(1 ) Dinàrque, contre Di : mosthr»r, p. 172, § 94. — Hyhéride. contre Demosth., p. 405, fr. 111 C.

macédonienne, à propos d’un certain Samippos, fils de Molossos c, >. Mais il n’entra vraiment dans le plein exercice de ce privilège que sous l’Empire, alors qu’il fallait honorer à l’envi de titres, d'autels, de statues, non-seulement les empereurs vivants et morts, mais les femmes, les mères, les sœurs, les enfants et toute la famille des empereurs <*>. Les particuliers aussi, citoyens ou étrangers, magistrats ou simples bienfaiteurs de la ville, réclamaient, de la libéralité de l’Aréopage, des titres, des couronnes, des statues < 3 >. Quiconque se distinguait par sa naissance, sa fortune ou son talent, quiconque contribuait par sa présence ou par ses largesses à l’éclat des fêtes et à la prospérité des établissements publics, recevait une statue sur l’Agora, à l’Acropole ou au lieu qui lui plaisait. L’étranger, retournant dans sa patrie, emportait avec lui des lettres de l’Aréopage, témoignage illustre des services qu’il avait rendus à Athènes. (< Le Sénat de l’Aréopage, son Héraut, et Nummius Meniscus, agonothète des jeux d’Augusta, aux Magistrats, au Sénat et au Peuple

(t) Rhangabé, Antiquités Helléniq., n° 1178.

(2) Bœcrh, C. I . G., n° 313, Statue à Julia Augusta l’rovidentia, mère de Tibère. — N“ 315, 316, à Germanicus. — N» 318, à Drusus. — N" 320, à Claude. — N° 353, à Caracalla, associé par son père à l’empire .

(3) Bœcrh, C. I. G., n° 361, à Bérénice la Jeune. — N» 370, au proconsul Gellius Rutilius Rufus. — N“ 377, au sophiste Victor Lollianus. — N° 381, à Tiberius Claudius Nævius Philinus, grand prêtre d'Apollon Délien. — N“ 397, au rhéteur Julius Apollodotus de Mélite. — N 01 415, 417, 420, 421, 422, 426, à divers. — N“* 433, 438, 444, 445, 446, aux prêtresses Claudia Menandra, Aurélia Magna, Hermione, Rufina, etc.

(4) Bœcrh, C. I. G., n° 3831.

des Æzaniens, salut. Votre noble concitoyen, M. Ulpius Euryclès, a résidé dans notre ville; pendant tout ce temps, avec une magnificence digne de lui et de votre ville, il s’est conduit à Athènes comme dans une seconde patrie, s’occupant de l’éducation et montrant les inclinations les plus généreuses et les goûts les plus élevés. Aussi, l’avons-nous honoré de tous les honneurs convenables et de l’érection d’une statue et d’une image dans notre ville, à l’endroit qu’il voudra, et chez vous. Nousjugeons équitable de donner ce témoignage auprès de vous à un homme qui s’est distingué par son caractère, sa vertu et son zèle pour l’instruction. » Outre ces honneurs qu'il décernait en son nom et au nom de la cité, l’Aréopage avait à prononcer sur toutes les demandes que lui adressaient les citoyens pour obtenir la permission d’ériger une statue à un ami ou à un parent. 11 fallait, en effet, pour cela, une autorisation, et toutes les inscriptions, que nous avons de monuments élevés par des particuliers ou par des associations privées à des particuliers, mentionnent que cette autorisation a été et demandée et obtenue. « Ayant demandé la permission O à l’Aréopage, les Ephèbes de l’archontat de Lycoméde, par l’entremise de leur illustre cosmète, P. Ælius Théophilus, de Sunium, ont élevé cette statue à Abascantus, fils d’Eumolpus, de Cephissia, qui, de son vivant, était pædotribe des Ephèbes. — De l’avis des éminents Aréopagites Cî >, P. Ælius Zénon

(1) Bœckh, C. I. G., no 263.

(2) Bœckh, C. I. G., n” 378, 400, 406, 427.

a élevé cette statue à M. Ulpius Eubiotus. — Eumolpidas O, à l’archonte M. J. Apella, par autorisation du Sénat de l’Aréopage. »

Voilà à quoi se dépensait l’activité du premier conseil de la république d’Athènes. En récompense, il avait l’honneur de voir son nom figurer dans la dédicace de quelques monuments, au-dessous des noms des dieux et des empereurs (S) : « A Vesta, à Apollon, aux Dieux Augustes, au Sénat de l’Aréopage, au Sénat des six cents et au Peuple, Pliiloxène, fils d’Agatliocle. » Souvent lui-même, par flatterie, recevait dans son sein des Romains; et cela devint un usage de donner le titre d’Aréopagite aux proconsuls et gouverneurs et aux empereurs de qui la cité recevait ou attendait quelque faveur. Cicéron < 1 2 3 4 > nous cite un de ses clients, Ralbus, comme ayant été honoré de cette distinction. L’empereur Gallien W , nommé archonte éponyme (265 après Jésus-Christ), fut, l’année expirée, inscrit parmi les membres du Sénat. Enfin, plus tard encore, le poète ltufus Festus Aviénus < 5 >, traducteur du poème d’Aratus, proconsul de Grèce, sous Gratien ou Théodose le Grand < 6 >, porte, dans l’inscription qui lui décerne une statue, le titre d’Aréopagite.

Ces seuls exemples prouvent bien, contre l’assertion

(2) BfKCKH, C. 1 G.,n l> 480.

(3) Pro Balbo.

(4) Trkbeu. Pou.., Vie de Gallien.

(5) Bœckh, C. 1 . G., n° 372.

(6) Zozime, ix, 5. — Amm. Marcellin, xxix, p. 167.

de Meursius (1) , que Vespasien, en réduisant de nouveau en province la Grèce, déclarée libre par Néron, ne supprima pas l’Aréopage. Ce Sénat prolongea son existence pendant toute la durée de l’empire romain. Le premier auteur qui mentionne sa disparition est un Père de l’Église, Théodoret (î) , contemporain de Théodose II. L’antiquité était finie, le moyen âge allait commencer.

(1) DeArêop., 111, p. 2080.

(2) Théodoret, Tht’rap ., IX, p. 217. — Meursius, De Aréop . , III, p. 2079.

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