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DE LA GRÈCE EN PROVINCE ROMAINE

L’Aréopage, exclu par la réforme de Périclès de toute fonction politique, tomba bientôt dans l’obscurité. Pendant une période de cinquante-cinq ans, il n’est plus question de lui dans l’histoire, qu’à propos du procès de Pyrilampe, dont parle le biographe de Thucydide. Il ne reparaît, pour jouer un rôle important, qu’un moment, pendant le siège d’Athènes par Lysandre. « Il était occupé, dit Lysias <’), à prendre des mesures pour le salut de la patrie, quand les funestes conseils de Théramène décidèrent les Athéniens à capituler et à se soumettre à l’odieux gouvernement des Trente ». Alors il fut tout à fait supprimé; ce fut le conseil des Cinq-Cents, qui, transformé en cour judiciaire, servit d’instrument aux vengeances et à l’avidité des tyrans. Le rétablissement de la démocratie par Thrasybule le ramena enfin à la vie. Non seule-

(1) Contre Eratosth., p. 256, § 69.

ment il fut réintégré dans ses fonctions judiciaires, mais encore il recouvra les prérogatives que lui avait enlevées Périclès. Il fut replacé à la tête de l’Etat, comme modérateur, comme gardien des lois et surveillant des magistrats. Cette restauration fut entourée de la plus grande solennité ; les lois anciennes, recueillies et vérifiées par les greffiers publics, Tisamène et Callistrate, furent gravées au Portique -Royal et exposées à la vue de tous, comme pour indiquer que désormais l’ordre légal allait reprendre son cours. — L’orateur qui proposa la mesure s’appelait Archinus.

Quelle révolution s’était donc accomplie dans les esprits, pour que le premier soin delà démocratie renaissante fût de rétablir dans son ancienne puissance un corps qu’elle avait naguère combattu si énergiquement, comme le rempart et l’instrument de ses ennemis? Dès que l’aristocratie avait vu que l’Aréopage humilié ne pouvait plus lui être une arme utile, et que bientôt la classe inférieure l’envahirait, grâce à l’introduction des Nomophylaques et à la nomination des archontes dans toutes les classes, elle l’avait abandonné et s’était tournée d’un autre côté. C’est dans le peuple même qu’elle chercha un appui contre le peuple ; elle songea à se rendre maîtresse de la place publique, par la séduction, la corruption ou la terreur. Elle forma des associations secrètes pour soutenir ses candidats et faire passer ses propositions, acheta des orateurs influents, se rapprocha de Lacédémone au moment même où la guerre contre elle

était le plus acharnée. Grâce à ces moyens, en répandant contre les chefs de la démocratie des calomnies et des accusations de vol ou de trahison, elle parvint à les écarter de sou chemin, et à faire condamner par le peuple ses propres défenseurs. Périclès, malgré tout son ascendant sur les esprits, succomba à ces insinuations perfides, qui soulevèrent contre lui l’assemblée. Auparavant, il avait vu attaquer ses partisans les plus actifs, ses amis les plus chers, et souvent il n'avait pu les sauver. Eschyle, Éphialte, Phidias, Damon, Anaxagore, Aspasie, avaient éprouvé les premiers effets de la jalousie attisée contre lui. Les revers de la démocratie dans la guerre du Péloponèse augmentaient la force du parti oligargique; Athènes, épuisée par le désastre de Sicile, pressée à la fois par les Grecs et par les Perses, sans alliés, sans sujets, dut, malgré des efforts d’énergie admirable, se soumettre au despotisme des Quatre-Cenls, puis à celui des Trente, imposés et soutenus par sa rivale.

L’Aréopage, désintéressé dans ces luttes qui se passaient au Sénat et sur la place publique, gagna en popularité à mesure que la haine des partis s’exaspérait. Il rendit la justice avec impartialité, dans le domaine qui lui était resté ; car presque toutes les causes, même capitales, qui touchaient aux questions politiques étaient soustraites à sa connaissance. Il se trouva donc amené tout naturellement à ce rôle de médiateur entre les factions. Au moment de la crise, il put se porter entre les deux comme véritable représentant do la patrie, et essayer de les ré-

concilier dans l’intérêt commun. Lorsqu’après tant de sanglantes épreuves, qui s’étaient succédé de 410 à 403, la république respira et se trouva libre de revenir à une situation plus régulière, les esprits avaient été mûris par le malheur. Les chefs qui prirent alors la direction des affaires jetèrent les yeux sur le passé, afin d’y découvrir les causes de la ruine et d’y porter remède pour l’avenir. Il leur sembla que le malheur d’Athènes devait être imputé aux excès de la démocratie. Libre de toute enLrave, elle s’était livrée à des démagogues sans conscience, et jetée dans cette désastreuse expédition de Sicile. Il lui fallait donc un frein; or, ce frein, elle l’avait, avant la réforme de Périclès, dans l’autorité respectée de l’Aréopage. Il n’y avait donc qu’à rétablir cette ancre de salut. On oubliait les torts de l'Aréopage, son rôle dans la lutte des partis, les motifs qui l’avaient fait exclure de toute inflence politique, pour ne plus voir que la fonction que Solon lui avait assignée. Gomme il était alors inoffensif, on jugea qu’il avait dû l’être toujours, et, maudissant l’imprudence des démagogues qui l’avaient sacrifié à leur ambition, on se hâta de détruire leur œuvre.

Nous pouvons nous faire une idée des illusions généreuses que se faisaient, sur le rôle de l’Aréopage, les restaurateurs de la liberté athénienne, dans un discours d’Isocrate, écrit cinquante ans après, alors que ces illusions avaient été cruellement démenties par l’événement. Pour lui, tous les maux de la patrie doivent être attribués à l’affaiblissement de l'Aréo-

page : de sa décadence date la décadence d’Athènes; sous lui florissaient toutes les vertus qui font la force des Etats ; qu’on lui rende son autorité, et ces vertus renaîtront (*>. « Nos ancêtres attachaient un tel prix à la tempérance, qu’ils chargèrent de veiller sur les mœurs le Sénat de la colline de Mars. On n’était admis dans ce Sénat qu’après une vie consacrée à la vertu et à la tempérance. Aussi, l’emportait-il sur tous les autres Sénats de la Grèce. A présent encore, où l’on néglige tout contrôle et tout examen dans les élections, on voit des gens, dont la vie jusque-là a été sans règle et d’une impudence insupportable, dés qu’ils ont gravi la colline de Mars, ne plus oser se laisser aller à leurs instincts et suivre l’esprit de leur corps plutôt que leurs propres inspirations.

« L’Aréopage s’occupait surtout de la jeunesse

Ne pouvant, dans une si grande inégalité de conditions, prescrire à tous les mêmes travaux, il imposait à chacun des occupations en rapport avec sa fortune. Les moins riches, il les poussait à l’agriculture et au commerce... aux riches, il recommandait l’équitation, les exercices du gymnase, la chasse, la philosophie. Il comprenait que c’était là le meilleur moyen de donner aux uns des vertus, d’éloigner les autres du désordre. Les lois ainsi établies, il ne se croyait pas quitte de tout soin : la ville était divisée en quartiers, la campagne en dèmes, et, examinant la vie de chacun, il citait devant lui ceux qui vivaient dans la

(1) Aréopagites , p. 165, § 37.

licence. Pour les uns, il avait des avertissements; pour d’autres, des menaces, et pour d’autres enfin, la peine qu’ils méritaient.... Là, en effet, où il n’y a ni mesures préventives contre le mal, ni répression sévère quand il a été commis, même les bonnes natures se corrompent. Mais là où le crime ne peut espérer rester caché, où une fois découvert, il ne peut espérer de grâce, les mauvais penchants finissent par disparaître. L’Aréopage donc contenait les citoyens dans le devoir, et par sa surveillance et par les bhâtiments....

« Le mauvais état de la république est le fait des gens qui ont lâché la bride à la licence, en affaiblissant l’autorité de l’Aréopage. Pendant que ce corps avait toute sa puissance, la ville n’était pas remplie • de procès, de querelles, d’exactions, de misères, de guerres intestines ; les citoyens vivaient dans la con- . corde et la tranquillité, en paix au dehors avec tout le mondé. Car ils inspiraient aux Grecs de la confiance, aux barbares de la crainte.... Telle était alors la sécurité de l’Attique, que les constructions et les maisons étaient plus somptueuses hors des murs que dans l’intérieur, et beaucoup de citoyens ne venaient même pas en ville pour les fêtes, préférant s’en tenir à ce qu’ils possédaient en propre que de. jouir de la fortune publique.... Aujourd’hui, quel homme de bon sens ne souffrirait, en voyant tant de citoyens attendre à la porte des tribunaux que le sort décide s’ils auront ou non à manger, tandis qu’on paye des Grecs pour ramer sur les vaisseaux ; en voyant figurer dans les chœurs, en robes de pourpre, des gens

qui passent l’hiver dans des bouges que je ne puis dire? Je passe bien des choses, qui font la honte de la république. Rien de tel ne se présentait sous l’administration de l’Aréopage. Il soulageait la misère des pauvres par le travail et par les contributions des riches, il réprimait les passions intempérantes de la jeunesse par une active surveillance et par de sévères châtiments, il mettait un frein à la cupidité des magistrats par des supplices et par l’habileté à découvrir les fautes, il relevait la timidité des vieillards par les magistratures honorables qu’il leur confiait et par le respect des jeunes gens. »

Si cet éloge rétrospectif de l’Aréopage a jamais été juste, ce fut pendant les années qui suivirent le retour de Thrasybule. Jamais Athènes ne montra dans sa conduite une telle sagesse et une telle modération. L’amnistie jurée par les négociateurs du traité, et sanctionnée par un nouveau serment du peuple tout entier, fut rigoureusement observée O. Conduite admirable, à un moment où tant de haines étaient enflammées contre ceux qui avaient pris part au gouvernement précédent ; où il n’était guère de citoyen qui n’eùt à leur demander compte du sang d’un père, d’un frère,- d’un parent ou d’un ami; où tant d’exilés, leurs victimes, revenaient avides de venger leurs longues misères. S’il y eut quelques exceptions à l’am-

(1) Les plaidoyers de Lysias contre Agoratos et Eratosthène ne prouvent pas contre ceoi, car les Trente furent formellement exclus de l'amnistie, ainsi que ceux qui préféreraient la fuite à l'indulgence du peuple. Andoc., Sur les M gâter., p. 100, §90,01.

nistie, les débats eurent lieu devant les tribunaux populaires <’> ; l’Aréopage resta pur de toute violence, occupé à consacrer les droits qu’il avait recouvrés, par sa conscience à les exercer.

Quels étaient ces droits? Dans quel mesure l’Aréopage retrouva-t-il son ancienne influence?

I. — D’abord, dans le domaine de la politique, il recouvra son droit de contrôle sur les délibérations des Cinq-Cents et de l’assemblée. Les Nomophylaques disparaissent de la scène, et toutes leurs attributions lui reviennent. Ce contrôle permanent prenait une initiative plus décidée dans les circonstances graves. « L’Aréopage intervenait dans les affaire politiques, en cas de nécessité <*>. » Ainsi, le peuple ayant choisi, pour une mission de confiance à Delphes ou à Délos, Eschine et Démosthène, l’Aréopage, indigné que l’on eût fait choix d’un homme comme Eschine, vendu aux ennemis de la patrie, cassa la décision de l’assemsemblée et désigna Hypéride. Une autre fois <*), au lendemain de la bataille de Chéronée, la populace allait porter au pouvoir un ambitieux sans talent ni conscience, Charidème; l’Aréopage intervint, et, à force de représentations, d’instances et de prières, obtint que les voix se portassent sur Phocion, seul général qui pût soutenir la guerre si elle devait continuer, seul politique capable d'imposer à Philippe, par

(1) Le procès intenté à Eratosthène par Lysias est débattu devant les Héliastes.

(2) Dkmosth., contre Androt., préf., p. 530.

(3) Pi.ut arque, Phocion.

son caractère et sa vertu, si Ton se résignait à la paix.

II. — L’Aréopage garda ou recouvra certaines attributions de police, qui se rapprochent de ses anciennes fonctions de censeur et d’édile, entre autres la surveillance des rues et de la voirie <’), et la police des cérémonies religieuses. Le Sénat veillait à ce qu’elles eussent lieu régulièrement, selon les rites consacrés, et sans qu’on y introduisît d’innovations <*>.

Cette police exercée sur les choses religieuses devait mettre parfois les Aréopagites en présence des philosophes qui prêchaient des doctrines contraires à la mythologie reçue, attentat contre les dieux, que l’intérêt de l’Etal ordonnait de réprimer. Nous savons, en effet, que deux philosophes, dans la période dont nous nous occupons, eurent à répondre devant lui de leurs opinions. Stilpon de l’école d’Euclide, avait dit que Minerve n’était pas un dieu. « Il fut mené à l’Aréopage, où, bien loin de se rétracter, il soutint qu’il avait raisonné juste, puisque Minerve n’est pas un dieu, mais une déesse. Ce jeu do mots ne désarma pas les juges, qui le condamnèrent à sortir de la ville. » Théodore W, disciple d’Aristippe. avait été, à cause de ses opinions sur les dieux, surnommé l’Athée. Aussi « courut-il risque d’être cité à l’Aréopage, et peu s’en

(1) Témoin la scène racontée par ëschine, contre Timarij., p. 277, § 84, 85.

(2) Isocr., Ari’op., p. 163. § 29. — Lys., contre Nicom. , p. 56 6, § 79-82. — Démosth., contre N Jure. p. 566, g 79-82. .

(3) Diogène Laerte, Vie de Stilpon.

(4) Diogène Laerte, Vie d'Arisiippe.

Diqitize d by C

fallut qu’il n’éprouvât la rigueur de ce tribunal. Llémétrius de Phalère le tira d’embarras. Amphicrate rapporte néanmoins qu'il fut condamné à boire la ciguë. » Mais, de tous les procès d’impiété que nous connaissons, et qui ont été régulièrement intentés et débattus, il n’en est aucun qui soit mentionné comme ayant été porté devant l’Aréopage. Excepté les deux cas que nous venons de citer, cas où le Sénat agit avec les pouvoirs discrétionnaires d’un censeur, étant à la fois accusateur et juge, nous voyons toujours des tribunaux d’Héliastes prendre connaissance des causes de ce genre. C’est que la poursuite était plus politique que religieuse; on considérait moins l’injure envers les dieux que le tort fait à la ville. Les impies ou les sacrilèges l’entraînaient dans leur perte, en lui faisant partager leur souillure. Toute la ville devait donc prendre part à la répression et protester tout entière qu’elle ne s'associait pas à de pareils attentats. D ailleurs, au grief d’impiété se joignaient ordinairement d’autres chefs d’accusation, qui faisaient dominer dans la cause le caractère politique, comme de corrompre la jeunesse, de préparer des révolutions dans l'Etat, de livrer à la débauche des personnes libres, ün a donc fait une confusion, quand on a attribué, d’après l’opinion généralement admise, la connaissance des procès d’impiété à l’Aréopage. Un a transformé en une compétence judiciaire ce qui n’était qu’une attribution de police. Ce qui a contribué à l’erreur, c’est que cette attribution de police allait jusqu’au droit de prononcer les peines les plus graves, l’exil, la mort.

Les archontes, qui avaient des fonctions judiciaires réelles, ne pouvaient prononcer par eux-mêmesqu’une amende; mais l’Aréopage était un corps et non un homme, et les questions dont il s’agit avaient un caractère d’une gravité toute particulière. Puis les anciens ne connaissaient pas d’autre peine, pour les crimes, que l’exil ou la mort. L’amende n’était qu’une sorte de compromis entre les parties, que la réparation d’un tort fait à l’Etat ou au demandeur. D'ailleurs, elle pouvait être tellement forte, qu’elle fût équivalente à une sentence plus grave. Les Athéniens ne connaissaient pas la réclusion ; la prison n’était que le vestibule où l’on attendait le jugement ou le dernier supplice. Ils ignoraient ces peines graduées qui nous permettent d'établir une proportion plus exacte entre le délit et la répression.

De Solon à Périclès, il n’y avait pas de procès religieux, en dehors de ceux que soulevait l’Aréopage, car il ne faut voir, dans la cour qui jugea Mégaclès et ses complices, qu’un tribunal d’excejition. Les seuls crimes que l’on commît alors contre les dieux étaient la violation d’un sanctuaire, un paxjure, un acte de violence. La philosophie n’avait pas encore pénétré à Athènes. Ce n’est que sous Périclès (l) que fut défini le crime « d’introduire de nouveaux dieux, de s’occuper des phénomènes célestes et de subtilités dangereuses. » Diopithe proposa ce décret contre Périclès et ses amis ; et ce fut aux tribunaux populaires, non à

(1) Plutarque, Vie de Périclès.

l’Aréopage, qu’il prétendait confier la répression. Le peuple n’aurait pas été augmenter lui-même les attributions d’un corps qu’il venait d’abaisser, et l’aristocratie avait pris une autre tactique, cherchant désormais à perdre Périclès parle peuple même, jusque-là son soutien.

Les philosophes parurent de bonne heure dangereux à la république; ils durent leurs persécutions moins à l’intolérance religieuse qu’à l’effroi qu’inspirèrent aux citoyens, ami des vieux principes, les doctrines nouvelles. Ces esprits étroits les confondaient avec les sophistes, sortis de leur école, mais disciples dégénérés. Protagoras, Hippias, Gorgias et les autres avaient puisé leurs idées dans les leçons de Zénon et de Parménide. Cesspéculations, qui mettaient en question les fondements de la morale populaire, qui osaient, par delà les légendes religieuses et les enseignements des prêtres et des poètes, chercher la solution des problèmes les plus élevés, l’origine du monde, la destinée de l’homme, effrayaient les esprits timides. Les dévots craignaient pour la ville le contact de ces impies, ennemis des dieux ; les politiques redoutaient le scepticisme qui, des questions religieuses, viendrait s’attaquer jusqu’aux bases de la société. Le fonds de la morale et de la religion, dans la haute antiquité, était le respect du foyer domestique; plus tard, ce respect s’était étendu à la grande famille de la cité. Le premier principe de cette morale était de préserver le foyer pur de toute souillure, c’est-à-dire d’en interdire l’accès aux étrangers . Les liens de la justice ne

s’étendaient pas au-delà de ce cercle restreint d’individus, unis par la participation aux mêmes sacrifices. Dans ce cercle, tous étaient solidaires les uns des autres; le crime d’un membre retombait sur tous, s’il n’était expié par des purifications solennelles. De là ces doctrines des législateurs anciens, que tout doit être calculé en vue de la cité. Les lois doriennes de Crète, de Lacédémone, en sont la preuve. Peu à peu cependant, par les relations de ville à ville, d’Etats à Etats, quelques idées générales de justice s’établirent, mais toujours sur ce fondement étroit.

Les philosophes brisèrent ce cercle, en cherchant les grands rapports qui unissent entre elles toutes les choses créées, l’harmonie universelle du monde. La justice apparut comme le lien qui unit entre eux tous les hommes, au même titre que la sympathie ou les nombres unissent entre eux les éléments. A cette hauteur, les querelles de cité à cité, les mesquines prescriptions des religions locales, des morales municipales, parurent misérables aux sages nouveaux, et ils laissèrent percer leur dédain. Ces opinions se répandant autour d’eux, alarmèrent les défenseurs des mœurs antiques. Ce fut un scandale de voir Anaxagore, au lieu d’admettre l’interprétation d'un devin sur un phénomène extraordinaire et d’y voir l’annonce de l’avenir, en donner une explication naturelle, qui ne laissait plus de place au charlatanisme des augures. Ce fut bien pis quand Socrate, appliquant aux choses de la terre, aux phénomènes du monde moral, les principes de la philosophie, établit dans la conscience

de chacun les bases de la j ustice et proclama la morale indépendante delà religion et de l’Etat, affirmant l’existence de ces lois éternelles, non écrites, universelles, dont parle Sophocle (l) 2 , et contre lesquelles aucune puissance humaine ne peut prévaloir.

En même temps que ces doctrines se faisaient jour, les mœurs de la démocratie se corrompaient dans la prospérité. Une partie de la jeunesse, par curiosité d’esprit, se pressait autour des philosophes, moins pour embrasser leurs doctrines que pour profiter des ressources de leur argumentation, et pour se rompre, en les écoutant, à la dialec tique et à l’éloquence. Formés à cette école, les plus grands hommes d’Athènes, les Périclès, les Alcibiade, les Gritias, obtenaient bientôt le premier rang, que leur permettaient déjà d’espérer leur naissance, leur fortune et leur talent naturel. Mais le peuple n’en attribuait pas moins leur succès aux leçons de leurs maîtres, et il demanda compte à ceux-ci du mal que firent leurs élèves. Peu à peu, on en vint à les regarder comme des hommes dangereux, avides de nouveautés, contempteurs des dieux, corrupteurs de la jeunesse, heurs enseignements détachaient les citoyens de la patrie, et préparaient des Xénophon à combattre dans les rangs ennemis, des Platon (i| à condamner les grands politiques qui avaient, à force d’habileté, porté si haut la puissance d’Athènes. L’accusation intentée à Socrate fut donc plutôt une

(1) Antigone, ver* 455, éd. Taudmit/..

(2) Fin du Gorgias.

accusation politique que religieuse. Par ses doctrines, il ruinait sa patrie et faisait de ceux qui le fréquentaient autant d’ennemis du gouvernement populaire. La condamnation, au premier tour de scrutin, fut prononcée par 281 voix contre 280 (,) . Il y eut cependant hésitation sur l’application de la peine : beaucoup trouvaient la mort trop sévère. Sa fierté le perdit. Quand, sommé de fixer lui-même la peine à laquelle il se condamnait, il demanda à être nourri au Prytanée, 80 voix se joignirent à celles qui avaient déjà voté pour le dernier supplice. Ces détails suffisent à établir que le procès fut porté devant un tribunal populaire. Les Hôliastes seuls avaient des tribunaux aussi nombreux, et devant l’Aréopage, il n’y avait pas de ces procès où les parties proposaient elles-mêmes la peine à infliger. L’Aréopage, une fois le jugement porté sur le fait, appliquait la peine inscrite au code dont il était l’interprète.

Le procès de Socrate eut donc lieu certainement devant les Héliastes. Il en est quelques autres, pour lesquels il n’y a pas de doute non plus. Tel est le procès du Mélien Diagoras, qui eut lieu vers 420 (*). Ayant divulgué et tourné en ridicule les mystères d’Eleusis, il fut proscrit, sa condamnation écrite sur une plaque de bronze et sa tète mise à prix. Un talent était promis à qui le tuerait, deux à qui le livrerait vivant. Et il eut bien pour juges les Héliastes, car Lysias <*), plai-

(1) Diog. Lakrte, Socrate.

(2) Schol. «I'Aristoph., Oiseau?-. 1073.

(3) Contre Andoc., p. 209, § 10.

fiant devant eux, leur rappela quelle sévérité ils avaient déployée contre cet étranger, afin de les encourager à sévir contre Andocide, d’autant plus coupable qu’il avait outragé les dieux, non en paroles, mais en actions, et que c’étaient les lois de sa patrie, et non des lois étrangères, qu’il avait violées. L'accusation intentée à Alcibiade pour la mutilation des Hermès et la profanation des mystères ne fut pas non plus portée devant l’Aréopage. Thucydide ne paraît pas même songer qu’il eût pu en être ainsi ; et, plus tard, en 399 ou 398 , quand Andocide , impliqué dans la même affaire, comparut pour se justifier, c’est devant les Héliastes qu’il plaida et gagna sa cause. Il en est de même de Néère, poursuivie par l’hiérophante Arehias et par Démosthène.

Pour quelques autres affaires, si nous n’avons pas de certitude, il y a au moins une grande probabilité que la cause fut portée devant les tribunaux du peuple. Anaxagore (431 avant Jésus -Christ), poursuivi pour avoir observé les phénomènes célestes et avoir dit que le soleil était une masse ardente ; Aspasie, accusée d’impiété, étaient les premières victimes du décret de Diopithe. Puis , l’intercession, les larmes même de Périclès n’auraient pu avoir d’influence sur le jugement, si le débat eût eu lieu devant un tribunal où l’emploi du pathétique était interdit. D’ailleurs, Aspasie était , en même temps, accusée de complafsance coupable pour Périclès , recevant chez elle des femmes libres pour les lui livrer, l'hryné n'eut pas non [dus, sans doute, à répondre de son impiété de-

vanl l’Aréopage. Elle était accusée par Euthias <*>, un amant rebiité, d’avoir fait une orgie au Lycée, d’introduire un nouveau dieu, et d’avoir formé en l’honneur de Bacchus des chœurs d’hommes et de femmes, ce qui était contraire aux lois. Arrivé à la tin de son plaidoyer, Hypéride, voyant la condamnation presque certaine, appela Phryné, et, lui déchirant la tunique par un geste éloquent, exposa aux yeux des juges (S'.xasxaîç) cette poitrine, chef-d’œuvre de grâce et de beauté, ce corps admirable, qu’on ne pouvait détruire sans sacrilège (3) . La cause fut gagnée, mais une loi fut rendue qui interdit désormais aux avocats l’emploi du pathétique et défendait que l’accusé, homme ou femme, fût présent pendant (pie les juges déposeraient leurs votes < 4) . Le moyen oratoire, employé par l'orateur grec, ne pouvait manquer d'effet sur une assemblée populaire, éprise de la beauté et peu habituée à la rigueur et à l’impassibilité que savent garder des juges de profession ; mais jamais il n’aurait osé y avoir recours devant un tribunal aussi grave que l’Aréopage, et devant qui de pareils arguments étaient proscrits, même avant la loi dont parle Athénée.

Pour les autres procès d’impiété, nous n’avons point de renseignement sur le tribunal qui les jugea; par conséquent, en présence des exemples que nous venons de citer , rien ne nous autorise à croire qu'ils

(1) Alciphron., Lett., 1, 30, 31, 32.

(2) Alexandre, Des Figures, t. VIII, p. 45K, Walz

(3) Quintil., II, 15. 9; X, 5, 2.

(4) Athénée, XIII, p. 590, D. E.

aient été instruits ailleurs que devant les Iléliastes. Eschyle, après sa représentation des Euménides, vers 459, fut accusé d'impiété et forcé de s’exiler. Protagoras d), le rhéteur, ayant lu, dans une réunion, chez Euripide, ou chez Evathlus, un Traité sur la nature des dieux , où il révoquait en doute leur existence, fut condamné à mort sans forme de procès ; il s’échappa et se noya dans la traversée pour aller en Sieile. Euripide, à la même époque, fut poursuivi pour un vers impie :

« Si ma bouche a juré, mon coeur n'a pas juré. »

Il fut absout ; peut-être même la cause ne fut pas plaidée, et c’est volontairement qu’il se retira en Macédoine, auprès d’Archélaiis. Aristote, vers 323 <*), mis en accusation par le poète Ëurymédon, pour un péan à Hermias, se retira à Ghalcis, afin d’éviter le jugement. D’autres disent qu’il fut condamné. et ne s’exila qu’après la sentence. Son disciple Théophraste , accusé d’impiété par Agonide , n’eut pas besoin de se justifier. Le peuple l'aimait tellement, que son accusateur évita avec peine d’être poursuivi lui-même , comme coupable du crime qu’il reprochait au philosophe. Une telle scène aurait-elle pu se passer à l’Aréopage ?

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