‹ Étude sur l'art de parler en publicChapitre 16 sur 51 · DISCOURS POLITIQUE · texte numérisé non relu

DISCOURS POLITIQUE

au moins chez les peuples bien constitués et dont la législation et le gouvernement sont appuyés sur des antécédents lointains et fixés par l'expérience , le plan du discours est facile à faire. En face de principes reconnus par tous, il s'agit tout simplement d'exposer l'affaire avec les circonstances qui la déterminent, et les raisons qui motivent la solution demandée aux suffrages de l'assemblée. La loi ou la coutume invoquée fait la majeure; le cas actuel, ramené à la loi ou aux antécédents par l'explication, constitue la mineure, et la conclusion suit. Pour entraîner le consentement de la majorité, on y ajoutera le tableau des avantages de la mesure proposée et les inconvénients du parti contraire, ou de tout autre parti.

Pour bien traiter de pareils sujets, il ne faut que du bon sens, une certaine habitude des affaires, et la conception nette de ce qu'on veut dire et faire prévaloir. ïl faut bien savoir ce qu'on veut, et savoir le dire. C'est à mon sens la meilleure éloquence politique, c'est-à-dire la parole des affaires , qui les expose clairement, succinctement, avec connaissance de cause, ne disant que ce qu'il faut dire , avec tact et sobriété, et laissant de côté la pompe des mots et les grandes phrases, même les^ phrases de sen-

liment, sauf parfois dans Texorde et la péroraison, suivant la circonstanjce. C'est ainsi qu'on parle en général dans le Parlement d'Angleterre ; et de celle manière les discours y servent à quelque chose; ils aboutissent à une décision et font avancer ou terminer les affaires. Heureux les peuples qui n'ont pas d'autre éloquence politique ! Malheureusement pour nous, ce n'est pas celle-là qui a dominé dans nos assemblées parlementaires.

Chez nous, depuis que le gouvernement représentatif y a été établi , les discours politiques ont presque toujours porté sur les questions de principes. Point de constitution bien établie et respectée par tous ; point de législation fixe et expliquée par un long usage; point d'antécédents reconnus et avoués : toutes choses qui affermissent la position de l'orateur, parce qu'il a derrière lui des antécédents où il s'appuie, des exeûiples qui l'autorisent. On a presque toujours employé, ou plutôt perdu le temps et la parole à poser des principes, ou à tâcher de faire prévaloir ce qu'on donnait pour des principes. La constitution elle-même, et par conséquent l'organisation de la société et du gouvernement, a toujours été en litige ; et toutes nos assemblées , de quelque nom qu'on

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les ait décorées, ont été à peu près , directement ou indirectement , à Tétat de constituante.

Or, c'est la pire des situations pour Forateur, pour les assemblées et pour le pays, et l'expérience l'a montré, malgré quelques beaux discours et la réputation de plusieurs orateurs, dont la France se glorifie.

Dans ces cas , en effet , l'orateur est très^mbarrassé pour traiter des questions neuves et sans antécédents, sauf des exemples étrangers, qui ne s'appliquent jamais exactement d'une nation à l'autre. Sa pensée, non éclairée, non soutenue par l'expérience, reste vague, flotte dans une espèce de chaos, et comme cependant il faut se baser sur quelque chose pour démontrer, il est obligé de recourir à des théories philosophiques, à des idées abstraites toujours contestables, très-souvent obscures, inconn prises par la plupart de ses auditeurs et combattues par les partisans de systèmes opposés. Une fois lancée dans les idées des philosophes , il n'y a plus de bornes ni de règle à la discussion. Les opinions les plus contradictoires sont en présence; elles se heurtent, et ce n'est pas toujours la lumière qui jaillit de leur choc. Au contraire, trop souvent, plus la délibération se prolonge et plus l'obs-

curité s'épaissit. Le Parlement devient une académie de philosophes, une arène de sophistes et de rhéteurs, et comme il faut en finir, soit par la nécessité des circonstances, soit à cause de l'ennui des discours et de la satiété des harangues, on clôt la discussion, sans que la question ait été éclaircie, et chacun vote , au moins le plus grand nombre , non en raison de la conviction qu'il a acquise , mais selon le mot d'ordre du parti auquel il appartient.

On dit que dans une assemblée il faut en agir aiQsi pour terminer les affaires, et je le crois, puisque autrementla délibération n'aurait point de fin. Mais on m'accordera aussi, que voter de confiance avec les chefs de son parti, et parce qu'ils ont tracé la route à suivre, est une manière peu intelligente de servir le pays et de remplir son mandat.

Malheureusement, les décisions ainsi formées ï^e mènent à rien de durable, et c'est là ce qui est funeste aux assemblées comme au pays.

Elles ne fondent rien, parce qu'elles ne sont pas prises au sérieux par les peuples qui se divisent, comme les Parlements, en majorité et eu minorité, lesquelles triomphent tour à tour. Il arrive qu'on défait sous un ministère ce qu'on

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