‹ Étude sur l'art de parler en publicChapitre 44 sur 51 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

E»TMÊE EN MATlfcBE.

Après Texorde, qui doit poser clairement et brièvement le sujet du discours et sa division s'il y a lieu, il faut entrer en matière et aborder le développement.

C'est peut-être la partie la plus difficile de Timpro visation , celle où elle présente le plus cllnconvénients. Il s'agit de sortir du port , et pour cela il n'y a qu'une passe étroite , qu'on peut facilement manquer. Il faut pour la traverser un vent favorable qui mène à la haute mer. Beaucoup échouent dans le passage, ils ne savent point entrer dans le plein de leur sujet.

Quand on écrit, on a le temps de réfléchir, et ainsi on peut disposer à son aise la suite de ses pensées. Cependant tout le monde sait quelle peine on a souvent à faire cet arrangement, et dans quelle perplexité on se trouve pour saisir justement le fil du développement et

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distinguer âii milieu dé plusieurs idées celle qui domine les autres et doit leur ouvrir le chemin, comme un principe a ses conséquences, comme une cause a ses effets. On consume quelquefois des heures à chercher le bout de la chaîne pour là dérouler convenablement , et trop souvent, comme pour démêler un écheveau de fil, on s'y prend maladroitement et on embrouille au lieu de dévider. C'est une des choses les plus pénibles pour ceux qui veulent écrire , surtout dans la jeunesse , qui s'impatiente , que l'imagination emporte , et où Ton prend aisément ce qui brille ou ce qui produit de l'effet, pour le principal et l'essentiel. Il faut une sagacité rare, ou beaucoup de réflexion et de maturité, pour saisir du premier coup le véritable enchaînement des idées, et mettre chaque chose à sa place sans tâtonnement et sans essai malheureux.

Que sera-ce donc s'il faut se décider sur-lechamp, sans hésiter, sans pouvoir essayer, devant un auditoire, qui a les yeux braqués sur vous, les oreilles dressées^ et qui attend avidement les paroles qui vont sortir de vos lèvres? Le moindre retard est impossible, et il faut absolument s'élancer dans l'arène, quelquefois à demi nu ou mal armé. Le moment est venu; il

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faut commencer à parler, même quand on ne sait pas exactement ce qu'on va dire, el si ce qu'on va dire d'abord mènera justement à la passe qui seule mène à la pleine mer. Il y a là pour l'orateur un instant critique et qui décidera de son discours.

Sans doute il a préparé la suite de ses pensées, et il possède son plan. Mais ce plan ne comprend que les idées principales , jalonnées de loin en loin; et pour arriver du point de dé* part au premier jalon , qui détermine tous les autres , il y a un élan et une direction à pren* dre, et c'est la difficulté.

Le mieux c'est d'aller résolument et droitement au cœur du sujet, a l'idée principale, et de l'évenlrer pour ainsi dire, atîn d'en tirer les entrailles et de les dérouler. Mais on n'en a pas toujours le courage ou la force; puis on craint de manquer de matière en brusquant le développement , et de rester à sec et court après quelque temps, sans pouvoir remplir son temps ni fournir sa carrière. C'est une illusion ordinaire à ceux qui commencent. Ils ont toujours peur de n'avoir pas assez de matière, et soit dans leur plan, soit dans leur discours, ils en* tassent toutes sorte;» de choses et finissent par être longs, diffus et confus. On ne manque

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jamais de matière, quand on est dans la vraie ligne du développement. Mais il faut frapper le rocher avec la verge de Moïse, et surtout comme Dieu Ta ordonné, pour qu'il en jaillisse des eaux intarissables. Quand le mineur a touché la bonne veine, la richesse abonde.

Malheureusement il n'en va pas toujours de la sorte. Trop souvent on prend la première voie qui s'offre pour gagner Tidée principale , et ce n'est pas toujours la plus directe ni la plus claire. Une fois engagé dans cette route et l'œil tendu vers le point où il faut arriver , on fait non pas force de rames, mais force phrases pour aborder l'idée, et l'on n'y parvient qu'avec des circuits et des détours. L'auditeur qui vous suit ne voit pas trop où vous le menez, et si cet état dure quelque temps, le malaise de celui qui parle gagne ceux qui l'écoutent , et le froid se glisse avec l'inquiétude dans l'auditoire.

Âvez-vous considéré quelquefois du rivage une voile blanche qui veut quitter la rade, et cherche le vent pour gagner la mer? Elle louvoie de tous les côtés pour le trouver; et quand elle n'y peut réussir, elle s'agite sur elle-même et se balance sans avancer, jusqu'à ce qu'enfin le souffle favorable vienne la gon- j fler ; et alors elle glisse rapidement sur les flots, |

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entre daas la pleine mer et disparail bientôt à rhorizoû.

Ainsi de l'orateur qui ne trouve pas du premier coup sa direction. Impatient de partir, parce qu'il y aurait de la honte à rester en place, il ouvre sa voile au premier vent qui souffle, et bientôt elle retombe avec le vent trompeur, 11 essaie d'un autre côté sans plus de bonheur, et il risque de ne pas avancer ou de faire fausse route. U se prend alors à la première image qui se présente et elle l'emporte loin de son sujet. Il veut y revenir, et ne sait plus par où l'atteindre. Il l'aperçoit de loin, qui fuit devant lui, comme Ithaque aux yeux d'Ulysse, et comme lui aussi il peut faire une longue odyssée avant d'y aborder. Peut-être .n'y arrivera-t-il jamais, et c'est encore plus triste.

Il y en a qui parlent toute une heure en vue de leur sujet, et qui ne réussissent pas à y entrer, lis y parviennent d'autres fois quand il en faut sortir, c'est-à-dire quand le temps est écoulé. De là des oraisons interminables qui fatiguent l'auditeur sans l'instruire ni le toucher; l'orateur s'y épuise en pure perle, et ses sueurs sont infécondes. Il s'est jeté dans un marais; plus il s'agite , plus il s'embourbe : il patauge à droite et à gauche pour retrouver son chemin

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et reprendre la lerre ferme, els'il y arrive, c'est tout couvert de la boue qu'il a traversée.

Horace dit : Qui bene cœpit , fax^ti dimidium habet, celui qui a bien commencé a fait la moitié de Fouvtage. C^ s'mpfHàÊfÊ» parfinteoient à ï'onrteur qui est bien entré en matière et fjw» après avoir posé nettement son sujet , Taborde directement el prend avec intelligence le fil des idées. Alors il n'a plus qu'à laisser couler sa barque ; le courant le portera au terme , et les coups de rame qu'il donnera et lé vent qui enflera sa voile le feront avancer de conserve. Mais s'il est hors du courant , et surtotit contre le courant, si le vent lui manque ou lui est contraire^ plus il ramera et moins il avancera. Il y perdra son temps et sa peine , et il inspire de l'inquiétude ou de la pitié à ceux qui le regardent du rivage.

Mais le moyen de bien commencer? Comment trouver ce fil de l'eau, ce courant favorable, ou, pour parler sans figure , l'idée première par laquelle il faut débuter et qui amènera toutes les autres? Peut-on donner un précepte , indiquer une méthode à cette fin? Tous les préceptes , toutes les méthodes ne valent que si on sait les appliquer, et pour les bien comprendre, et surtout pour les mettre heureusement en

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usage , il faut du bon sens , de rinlelligence , un esprit droit et pénétrant. Il faut être capable de discerner rapidement, dans le cas que nous venons de décrire , ce qu'il y a à faire; il faut savoir profiter du vent favorable qui se lève, se tirer de l'embarras où l'on s'est engagé. 11 faut avoir, en un mot, oe qui est nécessaire à l'orateur, comme à tout autre, pour affronter un* danger ou sortir d'un mauvais pas , de l'esprit et de la présence d'esprit: ce qui ne s'apprend pas.

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