CHAPITRE lUV
LA FIN DU DISCOURS OU LA PÉRORAISOlf.
S'il est difficile de commencer , quand on improvise, il est encore plus difficile de finir, c'est-à-dire de finir bien. La plupart des orateurs gâtent leurs discours par la longueur, et ta diffusion est le plus grand inconvénient de l'improvisation. Là plus qu'ailleurs on n'a pas le temps d'être court, et l'on risque toujours d'être entraîné par le mouvement des pensées ou des phrases.
Il arrive quelquefois , et c'est un malheur , qu'on n'est bien dans son sujet que lorsqu'il faut terminer; et alors sentant confusément tout ce qu'on a omis, et apercevant ce qu'il y aurait encore à dire, on veut se rattrapper en quelque sorte , et l'on recommence un développement quand il faudrait conclure. Cette recrudescence tardive et inopportune fait le plus mauvais effet sur l'auditoire qui, déjà fatigué, s'impatiente et
n'écoule plus. L'orateur perd ses paroles et ses peines, et tout ce qu'il ajoute pour éclaircir ou confirmer ce qu'il a dit, gâte ce qui a précédé et en détruit l'irapression. Il se répète sans s'en apercevoir, et ceux qui Vécoutent encore le suivent avec inquiétude , comme on regarde du rivage une barque qui veut entrer au port et qui n'y peut aborder. Il y a moins d'inconvénient à tourner court et à finir brusquement qu'à louvoyer ainsi longtemps sans arriver. C'est que le plus grand malheur de l'orateur est d'être en-» nuyeux.
L'auditeur ennuyé devient presque un ennemi. Il ne peut plus écouter, et cependant il est incapable en ce moment de penser à autre chose. Son esprit est comme un estomac surchargé qui a besoin de repos, et dans lequel on ingère encore de nouvelles matières , malgré son inappétence et sa répulsion. Il est prêt à se soulever , à se révolter et à rejeter au-dehors tout ce qu'il a reçu. C'est un véritable supplice qu'un parleur indiscret ou maladroit inflige à ceux qui sont forcés de l'entendre, et cela peut aller jusqu'à donner la migraine ou une irritalion nerveuse. Voilà l'état où un trop long discours, et surtout une péroraison qui n'en finit pas, jette l'auditoire. On peut juger par là des
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dispositions qu'il lui laisse et des fruits qu'on en relire.
Quelquefois l'orateur, et j'avoue humblement qu^ j'en parle d'expérience, est encore plus malheureux, s'il est possible. Il voudrait finir et ne saitplus comment s'yprendre,oommeun homme qui veut sortir d'une maison dans un danger et qui trouve toutes les portes fermées. Il court à droite et à gauche pour chercher une issue, et va se heurter à tous les murS. Cependant le temps passe, et l'impatience du public se trahit par une agitation sourde, les uns se levant pour s'en aller, les autres se remuant sur leurs siégea pour se soulager, et un murmure confus monte jusqu'à celui qui parle, signe trop certain qu'on ne l'écoute plus et qu'il parle en l'air, ce qui le trouble d'autant plus et augmente sa perplexité. Enfin, comme tout finit en ce monde, il arrive au bout d'une manière quçlconque et de guerre lasse, en se raccrochant soit à la con* clusion banale de la vie éternelle, s'il prêche, soit , dans toute autre circonstance , à quelque période ronflante qui a l'air d'exprimer un sentiment ou une pensée , et qui le plus souvent remplit l'oreille de mots sonores et vides.
Et le pauvre orateur, qui pouvait mieux faire, et qui a la conscience d'avoir mal fait , s'en va
Toreille basse et confus ,/wran<, mai^ un peu tardy quon ne l'y prendra plus.
Hélas ! on l'y reprendra peut-être encore , même après la plus laborieuse préparation ; car rien n'est journalier comme la parole. Il ne faut qu'un oubli , une distraction pour couper le fil des idées, et alors on est lancé dans le vide ou dans les ténèbres ; on bat la campagne, ou plutôt on s'agite dans le chaos. C'est une véritable déconfiture, une débâcle oratoire, et j'ai remarqué que cela arrive surtout, quand on se croit le plus sûr de soi-même, et qu'on espère produire le plus d'effet. Ce sont des leçons, que Celui qui élève les humbles et abaisse les superbes, se plaît à donner parfois aux hommes de la parole, toujours prêls à s'exalter par le succès et à s'en rapporter le mérite et la gloire. Heureux s'ils en profitent!
Il y a une manière de conclure , qui est la plus simple, la plus raisonnable et peut-être la moins usitée. Il est vrai qu'elle fait peu d'embarras et ne donne pas lieu aux phrases pompeuses , et c'est pourquoi beaucoup la dédaignent ou n'y pensent même pas. C'est tout uniment de terminer par un résumé rapide du discours entier, et de représenter sommairement ce qui a été développé dans ses diverses parties,
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en n'énonçant que les idées principales avec leur enchaînement : ce qui peut donner lieu à une récapitulation vive et nerveuse, qui pré- . sente en raccourci sous Tœil de l'auditeur tout ce qu'il a entendu, et l'aide à le retenir et à en profiter.
Puis, comme on a parlé pour obtenir quelque chose , pour le convaincre et le persuader, et ainsi mouvoir sa volonté par des impressions et des raisons, et finalement par un sentiment principal, qui doit porter le dernier coup et l'entraîner à l'action , le résumé des idées doit être fortifié lui-même et comme vivifié par quelques paroles touchantes, qui exaltent le sentiment au dernier moment , en sorte que l'auditeur convaincu et ému soit prêt à faire ce qu'on lui demande.
Voilà, à mon sens, la meilleure péroraison »
parce qu'elle est à la fois la plus naturelle et la plus efficace. Elle est l'aboutissant direct du discours, et comme elle sort des entrailles mêmes du sujet et de l'intention directe de l'orateur, elle va droit à l'âme de celui qui écoute et les met tous deux à l'unisson en terminant.
Je sais qu'on peut finir autrement et avec succès , soit par des choses piquantes , qu'on réserve pour la péroraison et qui aident à sou-
21U nn DU DisGouBâ ou péroraison.
tenir jusqu'au bout et même à réveiller l'atlention de l'auditoire ; soit par des périodes bien tournées» qui flattent l'oreille et excitent toutes sortes de sentiments plus ou moins analogues au sujet, soit de toute autre manière. Il y a sans doute des circonstances où ces artifices oratoires sont de mise , et peuvent être utiles ou agréables : je ne les repousse pas, car à la guerre tous les moyens , que l'humanité et l'honneur ne réprouvent pas et qui peuvent procurer la victoire , sont admissibles , et l'exercice de la parole est un véritable combat ; je constate seulement que la voie la plus simple est aussi la meilleure, et que les autres, tenant plus de l'art que de la nature , sont plutôt du ressort de la rhétorique que de la Véritable éloquence.