‹ Étude sur l'art de parler en publicChapitre 51 sur 51 · CHAPITRE nr · texte numérisé non relu

CHAPITRE nr

Il semble que tout soit dit quand le discours est achevé, et cependant nous ajouterons quelques mots dans l'intérêt physique et moral de l'orateur. Nous lui indiquerons plusieurs précautions, qui paraîtront peut-être futiles à certaines personnes , et qui pourront être utiles à d'autres. Du moins nous nous sommes toujours bien trouvé de les avoir prises.

Quand on quitte la chaire , la tribune ou quelque lieu que ce soit où l'on a parlé longtemps et avec animation , il faut tâcher de se tenir tranquille pendant un certain temps, pour se rasseoir peu à peu et laisser tomber l'espèce de fièvre qui vous exalte et vous brûle. La tête surtout a besoin de repos ; car rien ne la fatigue plus que l'improvisation, qui met en jeu toutes les facultés de l'esprit, les tend jusqu'à l'ex-

Irême, et ainsi fait affluer abondamment le sang au cerveau.

Puis le système nerveux, qui en dépend , est fortement ébranlé. Il a besoin de se calmer, et avec lui tout le corps , qui a été violemment agité par Faction oratoire, demande du rafraîchissement et du repos : ce qu'un léger sommeil , s'il est possible de l'obtenir en un pareil moment , lui procurera mieux que tout le reste.

Les organes de la voix, qui viennent de fonctionner avec excès, doivent être tenus dans l'inaction. Il faut donc bien se garder alors , si toutefois on peut l'éviter, de recevoir du monde et de soutenir des conversations. Au point de fatigue où l'on est arrivé, tout effort nouveau, si petit qu'il soit, est funeste et ôte plus de forces que les plus violents en toute autre occasion.

La première chose à faire dans cet état, quand on peut faire quelque chose , c'est de rendre grâce à Dieu du péril échappé et du secours reçu, même quand on ne croit pas avoir obtenu le succès qu'on désire. La parole en public est quelque chose de si chanceux , qu'on ne sait jamais comment on en sortira, et là plus qu'ailleurs on a besoin d'une assistance supérieure.

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Celui qui sent rimportance et le danger de la parole, celui qui comprend un peu ce que doit être Toratéur, tout ce qui lui nécessaire pour accomplir sa lâche, les obstacles qu'il a à surmonter, les difficultés qu'il doit vaincre, et combien, d'un autre côté, il faut peu de chose pour le faire tomber ou le paralyser, celui-là conçoit aussi qu'il a besoin d'un souffle d'en haut pour lui donner l'inspiration , la lumière et le feu , qui rendent le discours vivant et efficace. Car toute vie vient de Celui qui est la vie même, la vie infinie, éternelle , inépuisable, et la vie des esprits encore plus que celle des corps, puisque Dieu est esprit. Il est donc juste de lui faire hommage de ce qu'il a bien voulu nous donner, et de lui rapporter le plus tôt possible le fruit et la gloire de ce que nous avons reçu. Cela est d'autant plus à propos, que rien n'est plus enivrant que le succès de la parole, et que dans l'exaltation que donne sa puissance , par la conscience de sa force et par la vue de l'influence qu'on exerce sur ses semblables, on est naturellement porté à s'élever en soimême et à s'attribuer directement ou indirectement, en tout ou en partie, l'effet produit. Il faut se tenir en garde contre ces tentations de l'orgueil , contre ces illusions de la vaui-

té y qui sont toujours funestes au vrai talent.

Après cela, il est permis de se réjouir jusqu'à un certain point de ce qu'on a fait, au milieu de l'extrême soulagement qu'on éprouve après avoir parlé, le ne connais rien de comparable à ce soulagement, surtout quand on croit n'avoir pas été au-dessous de sa tâche, si ce n'est l'angoisse ressentie avant de prendre la parole. L'un est la suite de l'autre; car les plus grandes joies de ce monde sont toujours produites par la cessation des plus grandes douleurs»

Il y a d'abord une sorte de joie enfantine d'être délivré d'une tâche difficile ou débarrassé d'un lourd fordeau. Le travail pèse à tous les enfants d'Adam, même à ceux qui en sentent le plus la nécessité, et instinctivement nous nous y dérobons le plus qu'il nous est possible. Puis le repos après une grande fatigue est délicieux , surtout dans les travaux de l'esprit.

Socrate, fils d'une sage-femme , disait qu'il continuait le métier de sa mère ; mais il faisait accoucher les esprits par ses interrogatoires et sa dialectique, et de là la méthode éristique. On peut donc dire, avec le plus sage des Grecs, que l'émission d'un discours en public est un véritable accouchement, et c'est un grand bon-

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beiir, quand il ne donne pas un enfant mort ou peu viable. Concevoir une idée , l'organiser dans un plan fortement médité, et porter plus ou moins longtemps dans son entenderoe&t ce fœtus spirituel; puis, quand il est mûr et que son temps est venu, le mettre au jour au milieu des angoisses et des périls de la parole , c'est bien un enfantement qui produit aussi un immense soulagement et une grande joie quand il réussit. Aussi , comme on se sent léger après avoir parlé, et comme tout se relâche et se remet délicieusement dans l'esprit et dans le corps après cette tension extrême qui a forcé tous les ressorts et épuisé tous les efforts de la vie! Celui-là seul qui l'a éprouvé peut le concevoir.

Vient ensuite un sentiment pltis élevé , plus profond , celui du devoir accompli, d'une tâche honorahlement remplie. C'est une des joies les plus douces de la conscience.

Puis un autre sentiment qui nous relève à nos propres yeux , tout en nous inspirant de l'humilité , celui d'être l'instrument delà vérité pour la faire connaître aux hommes autant qu'il dépend de notre faiblesse, et de lui avoir rendu un témoignage public au prix de quelques sacrifices , tout au moins de nos travaux et de nos sueurs. On n'est jamais plus près de la vé-

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rite qu'en l'annonçant avec conviction , avec dévouement. Quand on est appelé à la dire solennellement, elle se révèle ou se fait sentir d'une manière toute particulière, et, comme dit Bossuet, par des illuminations soudaines. Celui qui instruit les autres avec une parole chaleureuse et vivante profite encore plus que ceux qu'il enseigne, et reçoit plus de lumière qu'il n'en donne. C'est pourquoi on n'apprend jamais mieux qu'en enseignant.

De ces sentiments confondus résulte un état plein de douceur, surtoutsi l'on croit avoir bien fait, et ordinairement la conscience ne trompe point à cet égard. Cependant l'illusion est encore possible, soit en bien, soit en mal, parce que le véritable orateur, qui a toujours besoin d'inspiration , n'a jamais la conscience bien nette de ce qu'il a fait, ou plutôt de ce qui a été fait par lui. Dieu seul, qui l'iospire quand il lui plaît, éclaire les esprits de sa lumière et change les cœurs par sa grâce. Or, Dieu se sert souvent des choses les plus faibles en apparence pour toucher les âmes, comme il a renouvelé la face du monde par ce qu'il y avait de plus infime et de plus insensé aux yeux de la sagesse humaine. C'est pourquoi tel discours , dont l'orateur est mécontent parce qu'il est res-

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té au-dessous de son idée et de son plan , a fait une impression profonde et a subjugué les esprits, tandis que tel autre» dont il a été enchanté et qu'il a cru très-efficace, n'a rien produit que sa stérile satisfaction et trop souvent un surcroît de vanité. Là comme ailleurs Dieu est le maître; il se joue des volontés, des efforts et des opinions des hommes, et les fait servir comme il lui plaît à la manifestation de la vérité , à Faccomplissement des desseins de sa justice ou de sa miséricorde.

Que l'orateur ne s'inquiète donc pas trop de l'effet qu'il a produit et. des résultais de son discours; qu'il les abandonne entre les mains de Dieu dont il est l'organe , et qu'il le prie d'en tirer quelque chose pour sa gloire , en cas de succès, ou s'il a eu le malheur de ne pas réussir, de faire sortir un bien de ce mal , comme il appartient à la puissance divine et à elle seule.

Surtout qu'il ne s'enquière point curieusement auprès de l'un ou de l'autre de ce qu'ils ont éprouvé en l'entendant , et de leur opinion sur son discours et sa manière. Toutes les questions de ce genre cherchent une pâture pour Tamour-propre plus que des renseignements utiles ; c'est une manière détournée de quêter des louanges, des admirations, et elle peut aller

jusqu'à se rabaisser beaucoup pour se faire relever par les autres , et dire du mal de soi pour être contredit : ruses, subterfuges de la vanité, qui va mendier sa nourriture jusque dans les lieux les plus inférieurs, et qui, dans son désir extrême d'être flattée, provoque les applaudissements et arrache les éloges. Ce misérable penchant est tellement inné à la nature humaine depuis le péché d'origine, que les plus grands orateurs succombent souvent à celte faiblesse, qui les rapetisse en diminuant leur mérite devant Dieu et devant les hommes. On s'expose aussi par là à de cruels mécomptes.

Enfin , quand l'orateur se sera suffisamment reposé et sera plus calme, le lendemain, par exemple, qu'il revoie sod plan, pendant que ses souvenirs sont encore frais, pour le corriger et le perfectionner en face de ce qu'il a dit, soit en rectifiant la suite des idées s'il y a lieu, soit en ajoutant celles qui lui sont venues eiv parlant. Ce sera un profit pour un second discours fait sur le même plan.

Si le discours a bien réussi et qu'il s'y sente porté, qu'il écrive sur son plan comme il a parlé, et alors il composera un ouvrage de style après avoir fait une œuvre de parole. De grands orateurs ont ainsi écrit plusieurs de leurs orai-

sons après coup : Cicéron, Bossuet et d'autres. Dans cejeas, le plus sûr est d'avoir un sténographe qui vous rapporte exactement tout ce qui a été dit, et dont on récrit la rédaction, de manière cependant à laisser au style tout ce que la parole a eu de vif et de saisissant.

C'est un travail que nous avons fait souvent» toujours avec fruit et jamais sans un sentiment d'humilité. Car, à moins de l'avoir constaté, on ne peut s'imaginer combien l'improvisation la plus facile, la plus élégante, et qui a produit le plus d'impression au moment même , est triste à revoir sur le papier, tout ce qu'elle laisse à désirer et ce qu'il faut de travail pour lui donner du style et la rendre lisible. Voilà pourquoi des orateurs distingués , et même de premier ordre, dont l'éloquence vibrante et pleine d'action remue des assemblées et les subjugue, s'évanouissent pour ainsi dire à la lecture, en sorte qu'en revoyant le compte rendu de leur improvisation, qui ne peut reproduire les accents de leur voix, le mouvement de leur physionomie , ni leurs gestes , on se demande avec étonnement comment un tel discours a pu produire un effet si merveilleux. C'est que parler et écrire ne sont pas la même chose; on n'écrit pas comme on parle et souvent celui qui

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parle le mieux ne sait pas écrire, ou du moins écrit médiocrement, comme l'écrivain le plur habile n'est pas toujours capable de parler.

Notre modeste tâche est terminée; car, nous le répétons en finissant , nous n'avons pas eu la prétention de composer un traité sur Tart de la parole : nous avons seulement voulu transmettre les résultats de notre expérience à ceux qui sont appelés à parler en public. Ces conseils bien simples pourront être utiles à quelquesuns, nous l'espérons, soit en leur épargnant des épreuves toujours pénibles, même quand elles sont fructueuses , soit en leur indiquant des procédés plus faciles et une voie plus sûre.

Quoi qu'il en soit, nous les avertissons en terminant , que ceux-là seuls pourront en retirer de l'utilité qui auront reçu' de la nature le don de la parole, et que Dieu, qui est le Verbe ou la parole par excellence , aidera dé sa grâce à manier cet instrument si redoutable , ce glaive à deux tranchants, pour la manifestation de la vérité, l'accomplissement de ses desseins parmi les hommes, et le renouvellement du monde.

Maintenant, mon petit livre, parlez. Il est temps de sortir de la maison paternelle, et celui qui doit vous introduire dans le monde vous attend. J'ai fait de mon mieux pour vous disposer à y paraître convenablement. Le moment fatal de la séparation est arrivé ; il faut nous dire adieu. Cher enfant de mes vieux jours, j'ai le cœur serré en vous voyant partir, non pas seulement par la crainte de ce qui peut vous arriver en route, à vous encore si faible, et qui allez être exposé à tant de périls, mais surtout par la peine de vous quitter après vous avoir élevé, formé avec tant de soins, vous si longtemps l'objet de ma sollicitude et de ma tendresse. Image de moi-même, vous me rappeliez mes jeunes années, et au milieu des

affaires et des soucis de tous les jours, vous ra'avez souvent procuré de la joie et des coa^olations. C'était un plaisir continuel que de v^ous voir grandir et vous former peu à peu. Votre jeune âge réjouissait ma solitude et charmait mes loisirs. Mais nos enfants ne nous appartiennent pas ; ils sont à Dieu qui nous les confie pour sa gloire. Partez donc, et travaillez, s'il est possible, à la gloire de Celui qui est la source de tout don parfait et qui vous a donné la vie.

Cependant, cher enfant, encore un mot de conseil en nous séparant : n'oubliez jamais la médiocrité de votre condition, et la forme humble sous laquelle je vous envoie dans le monde. Que votre modestie égale votre petitesse, et ne cherchez pas à faire du bruit ni à jeter de l'éclat. Votre destinée est d'être utile et non de briller. Tâchez de faire quelque bien en passant, et ne vous laissez pas détourner de votre but par les obstacles ou les contradictions que vous pourrez rencontrer. Tous ceux que vous trouverez sur votre chemin, ne vous regarderont pas de bon œil. Les uns, en vous voyant paraître à leur côté, s'indigneront de votre audace et vous empêcheront d'avancer ; d'autres, plus adroits, sans être plus bienveillants, refu-*

seront de vous secourir, parce que vous n'êtes pas de leur pays, et affecteront de ne pas vous apercevoir. Ne vous fâchez point, raais continuez simplement votre route, et si vous avez le bonheur de rencontrer, comme je l'espère, quelque âme charitable, qui s'intéresse à votre jeunesse et vous aide à marcher, acceptez son secours avec reconnaissance, et profitez de ses indications et de ses avis, pour arriver plus sûrement au terme, et vous perfectionner.

Ami lecteur, qui que tu sois, qui aimes le vrai et le bien par-dessus tout, sans esprit de parti et sans faire acception des personnes, si lu rencontres ce pauvre enfant sur le grand chemin du monde, je le recommande à ta bienveillance. Tu n'auras pas affaire à un ingrat.

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