‹ Étude sur l'art de parler en publicChapitre 6 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SlPOSltlOM DU SUIET. — CE OCB G'EST QV'iHI DISCOURS llfPROVI«É.

DétermiQops d'abord exactement le spjgt dont nous désiroi^s nous occuper, afin qu'on ne cherche pas dans ces pages aytre chose qne e§ que ftous voulons et pouvons y mettre.

On ne veut pas faire ici un traité sur l'éloquence ; il y en ^ assez dans le monde depuis Aristote, Cicéron, Quinlilien, Fénelon et tant d'autres. Les rhétoriques abondent, et il ne senable point nécessaire d'en composer de nouvelles,

On ne se propose pas de traiter de l'art d'éprire, ni par conséquent de réciter ou de bien débiter un discours travaillé à loisir et appris par cœur.

On peut assurément devenir un grand orateur, en écrivant ses discours et en les réçit^at bien; témoin Bossuet, Bourdaloue, Massillon

et plusieurs autres. On peut par cette voie instruire, toucher et entraîner; ce qui est la fin de l'art oratoire.

Nous réduisons notre sujet à des proportions plus étroites , à l'art de bien dire,. ou de parler convenablement dans une situation donnée, soit dans la chaire chrétienne , soit dans renseignement, soit au barreau ou dans les assemblées délibérantes. Il s'agit donc uniquement ici du discours improvisé, non écrit, non appris par cœur , et que l'orateur est obligé de faire au moment même, sans avoir préparé et combiné ses phrases à l'avance. Disons d'abord ce que c'est qu'un discours improvisé, ou comment on improvise un discours.

L'improvisation consiste à parler de premier jet, c'est-à-dire sans avoir préalablement arrangé sa phrase ; c'est la manifestation instantanée, l'expression actuelle d'une pensée ou l'explosion soudaine d'un sentiment, d'un mouvement de l'âme.

Il est bien évident que l'improvisation ne peut porter que sur la forme du discours ; car pour parler il faut avoir quelque chose à dire, et ce quelque chose doit se trouver à l'avance dans l'esprit, ou plus profondément encore dans le sentiment intime de l'orateur. Seulement, la

pensée ou le seatiment peuvent être à Télat latent, el celui qui les porte en lui peut n'en avoir pas la conscience claire, la perception distincte, au moment où il ouvre la bouche sous l'impression d'une circonstance quelconque, ou par une excitation imprévue. Les idées et les dispositions de l'âme ne s'improvisent pas, et plus elles sont possédées ou senties, plus aussi il y a de chances qu'elles fassent une vive explosion et qu'elles se déploient avec force et clarté.

Nous ne parlerons pas de ces cas exceptionnels où une passion, excitée ou réveillée inopinément, éclate tout à coup en quelques paroles sublimes ou par un discours éloquent. Fadt indignaîio versum, dit Juvénal. Tout sentiment, surexcité à l'improviste dans une âme émue, peut, comme un volcan, jeter autour de lui une lave brûlante; ou, comme un nuage chargé d'orages, qui crève subitement par une commotion électrique, produire, avec du tonnerre et des éclairs, une grêle terrible qui dévaste la terre, ou une pluie salutaire qui la féconde. Il n'y a pas de conseils à donner pour une telle situation; c'est la nature seule qui en fait tous les frais, et cela en raison de la constitution et du développement de chacun. Là est la source

de toute poésie, de toute éloquence, de toute puissance artistique. Cette sorte d'improvisation ne connaît point de règles et la didactique y est impuissante. L'homme le plus grossier, le plus ignorant, peut être éloquent de cette manière iin jour ou l'auti^e, s'il sent vivement, et s'il s'exprime avec énergie par la parole et par l'action.

Nous nous occuperons seulement des improvisations préparées, c'est-à-dire de ces discours qu'on est appelé à prononcer en public, devant un auditoire connu d'avance, à tel jour, sur tel sujet, et pour obtenir un certain résultat.

Il est vrai que souvent dans ces cas on peut écrire son discours et venir le réciter ou le lire. Il y a des personnes qui récitent ou lisent parfaitement, et qui produisent ainsi un grand effet.' De cette manière sans doute on mesure mieux sa pensée et sa parole, et on est plus sûr de ne dire justement que ce qu'on veut dire; mais il y a cet inconvénient que le discours est plus froid , moins opportun et ressemble trop à une dissertation. Puis, s'il arrive de l'imprévu, comme une objection, une réplique, une lutte Quelconque, l'orateur, qiii ne s'y attend pas, peut se trouver à court ou en défaut, au grand détriment de sa cause ou de son sujet. En outre,

un prédicateur, un professeur, un député, qui est exposé à parler souvent et parfois presque à rimproviste, n'a pas toujours le temps de composer un discours ni surtout de l'apprendre par cœur. En parlant d'abondance, comme on dit, il peut donc parler plus souvent et produire plus de bien, s'il parle bien.

Sa parole sera aussi plus vivante, plus actuelle ; elle aura plus d'à-propos. Née de la circonstance et au moment même, elle s'y rapporte mieux et frappe plus fort et plus juste. Comme elle est plus chaude, parce qu'elle vient de naître, elle échauffe aussi davantage l'auditoire ; elle a toute l'énergie d'un effort incessant, d'une explosion soudaine. La vitalité de la pensée est singulièrement excitée par cette nécessité de se produire au moment même, par ce besoin actuel de se faire jour et de se communiquer à d'autres esprits. C'est une espèce d'enfantement devant le public, dont celui qui parie ressent tous les efforts , toutes les douleurs, et dans lequel il est aidé et soutenu par la sympathie des auditeurs, qui assistent avec un vif intérêt à ce travail de la vie spirituelle, et reçoivent avec plaisir ce nouveau-né de la pensée, c'est-à-dire une idée bien conçue ^ et qui arrive au jour bien conformée, dans une

belle organisation de parole, ou dans un corps de phrase gracieux et bien constitué.

Du reste, nous ne voulons point ici comparer ces deux manières de discourir en public, ni mettre en balance leurs avantages ou leurs inconvénients. On peut faire très-bien des deux côtés, et chacun doit tâcher de reconnaître la manière qui lui va le mieux, et par quelle méthode, en raison de sa nature, de ses qualités et de sa position, il peut faire le plus de bien par la parole, instruire plus clairement, plus abondamment et toucher davantage. Ce qui convient à l'un ne convient pas à l'autre. Dieu répand ses dons comme il lui plaît, et chaque arbre porte des fruits suivant son espèce. L'important est de bien discerner le don qu'on a reçu, pour le faire valoir avec usure et répondre fidèlement à la vocation d'en haut, Fkint oratores, nascuntiir poetœ, a dit Quintilien ; ce qui signifie sans doute que le génie poétique est un don du ciel, et que le talent oratoire peut s'acquérir. Cela n'est vrai qu'à moitié ; car si l'enseignement et le travail peuvent contribuer à former l'orateur, ni l'un ni l'autre ne lui donneront le germe ou la puissance de l'éloquence. Ils peuvent exciter, nourrir ce feu sacré, ils ne pourront jamais l'allumer.

EXPOSITION DU SIJET. 9

Mais parmi ceux qui ont reçu celle verlu divine de la parole, les uns ne peuvent l'exercer que par la plume, et quelquefois même les plus éloquents en écrivant sont incapables de débiter eu public ce qu'ils savent si bien rédiger. Ils se troublent, s'embarrassent devant un auditoire, même le moins imposant. J.J.Rousseau n'a jamais pu parler publiquement, et l'abbé de Lamennais, dont le style est si vigoureux, n'a jamais osé monter en chaire, et ne pouvait pas faire une instruction même à une réunion d'enfants.

D'autres, au contraire, ont cette faculté d'exprimer facilement en public leurs sentiments et leurs pensées. La présence des auditeurs les stimule et augmente le ressort de leur esprit et la vivacité de leur discours. C'est à ceux-là seulement que nous nous adressons , parce que nous avons ainsi parlé toute notre vie, et nous n'avons même jamais pu faire autrement. Maintes fois cependant nous l'avons essayé, préparant un exorde, une tirade, une péroraison, dans l'intention de mieux dire, ou de frapper davaittage : jamais nous n'avons réussi à bien réciter ce que nous avions préparé, et comme nous l'avions rédigé. Nos morceaux à effet ont toujours raté, et nous ont jeté dans

rembarras ou dans l'obscurité. Nous étions ainsi fait, à ce qu'il paraît, et il a fallu suivre notre nature. Dans ces sortes de choses, il faut savoir accorder à la nature ce qu'elle demandé, en le tournant à bien.

L'improvisation du discours ne portant que sur la forme , comme il a été dit plus haut , il suit qu'avant de s'aventurer à parler de cette manière , il faut posséder deux choses : 1* le fond du discours, ou la pensée et la suite de pensées qu*on veut exprimer J 2*» le moyen d'expression , ou la langue dans laquelle ort doit parler, afin de n'avoir pas à cherchei* au moment même les mots avec les idées, et de ne point risquef de rester court ou embarrassé dans là facture de k phrase. En d'autres termes, il faut savoir ce qu*on veut dire et comment le dire.

L'improvisation suppose donc des aptitudes particulières, dont nous allons parler d^abord ^ non pas précisément pour enseigner les moyens de leis acquérir, car la plupart sont des dons de la nature ; mais pour engager à les cultiver et à les développer, quand on a le bonheur de les posséder, et surtout pour indiquer les signes auxquels on peut reconnaître si Ton est ap^ pelé à parler en public , et comment on y peut réussir.

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