‹ Étude sur l'art de parler en publicChapitre 7 sur 51 · DES DISPOSITIONS REQUISES FOCR PARLER EN ,1'L'BLIC · texte numérisé non relu

DES DISPOSITIONS REQUISES FOCR PARLER EN ,1'L'BLIC

Au fond de tout vrai talent, quel quil soit, il y a une disposition naturelle qui rend capable dé telle chose celui qui en est doué , et cette disposition dépend à la fois de la constitution spirituelle et de Torganisation physique; car l'homme étant composé essentiellement d'une âme et d'un corps, tout ce qu'il fait raisonnablement, ou en qualité d'être raisonnable , ressort de ces deux parties de son être et du rapport de ces parties entre elles. L'âme commande, il est vrai, et le corps doit obéir comme un instrument; mais l'instrument a aussi son influence, surtout sur le talent de l'artiste, par la manière dont il répond à ses volontés, à ses sentiments, aux mouvements qu'il lui imprime, en un mot à la vie qu'il cherche à manifester par lui. Or, la parole est un art et le plus beau des arts ; elle doit exprimer l'esprit par la forme, l'idée par les tùùts , It sentiment par des sons , tout ce que

\'2 DiSPOSiTlONS BEQUISES

I aine ressent , pense et veut par des signes et une action extérieure. Il y a donc, pour devenir habile dans cet art, des dispositions qui regardent Fesprit, et d'autres qui dépendent du corps.

Les dispositions de Tesprit sont naturelles ou acquises. Les naturelles que nous allons exposer dans ce chapitre sont :

1** Une sensibilité vive ;

2* Une intelligence pénétrante ;

3** Une raison droite , ou ce qu'on appelle communément le bon sens ;

4** Une imagination prompte ;•

5" Une volonté ferme et qui ait de la décih sion;

6"* Un besoin natui^el d'expansion, ou de communiquer aux autres ses idées et ses sentiments;

T Enfin un certain instinct , qui pousse l'homme à parler, comme l'oiseau à chanter.

§ 1. Une scDsibiiilé YJve.

L'art a sa racine dans la sensibilité, et quoiqu'elle dépende beaucoup du corps, et surtout des nerfs , qui en sont les moyens physiques , la sensibilité est cependant une des principales '

puissances de Tâme, pour ne pas dire une facullé, puisque le mol faculté désigne une manière d*agir et que la sensibilité est une manière de pâtir, ou de subir une action.

Or l'âme, qui ne vit que par ses rapports, et qui a toujours besoin d'être impressionnée pour agir, n'agit aussi qu'en raison des excitations qu'elle reçoit, et de la manière dont elle les reçoit. C'est donc dans cette manière propre de recevoir les impressions des choses et de se les approprier, que consiste la vivacité de la sensibilité, nécessaire à la parole comme à toute expression artistique. Tout homme sent, puisqu'il est sensible; mais tous ne sentent pas les mêmes choses de la même manière et ainsi ne sont pas capables d'exprimer ce qu'ils sentent de la même façon, ni ^portés au même genre d'expression. De là la vocation aux arts divers, ou le penchant naturel d'une âme à exprimer telle chose, parce qu'elle la sent mieux et s'y complaît davantage. Là se trouve aussi lV)rigine du goût dans l'art et pour tel art, soit pour exercer cet art , soit pour en apprécier les CBuvres. Les uns ont plus de goût et de facilité pour les arts plastiques, les autres pour les arts acoustiques , et dans l'exercice du même art il y a encore des dispositions diverses à telle sorte

iU DISPOSITIONS REQUISES

d'expression, ce qui fait les différents genres. Ainsi dans la poésie il y a les poètes de Todé, de l'épopée , de la tragédie, de la comédie , de la satire, de Tidylle ou de l'églogue, etc., etc. Toutes ces œuvres sont des expressions poétiques de l'esprit humain ; elles se ressemblent par ce caractère; mais elles diffèrent par l'objet qu'elles reproduisent, par la manière de le représenter, et le poète d'un genre réussit rarenient dans un autre. Il sait chanter d'une façon et non pas autrement, comme le chant de la fauvette n'est pas celui du rossignol.

Il en est ainsi dans l'art de la parole, dans l'éloquence , quant à l'objet qu'elle doit exprimer. Un orateur est plus apte à exposer les idées, leur enchaînement et leurs nuances. II saisît parfaitement les rapports, les différences, les contrastes des pensées ; et ainsi il les rendra soudainement avec beaucoup de facilité, de délicatesse, de subtilité. Il a la perception, le goût de l'idée, il la conçoit nettement, et ainsi il l'énoncera avec grâce, avec clarté : celui-là est fait pour enseigner, pour instruire.

Un autre goûte mieux tout ce qui se rapporte aux sentiments, aux affections, aux émotions tendres ou fortes. Il emploiera donc plus volontiers et avec plus de succès tout Ce qui peut

loucher, émouvoir, entraîner ; il fera surtout vibrer les fibres du cœur. Il sera plus orateur que professeur, et saura mieux persuader par l'émotion que convaincre par la raison.

Un troisième se plaît surtout aux images , âUx tableaux. Il sent plus vivement tout ce qu'il peut embrasser et reproduire dans son imagination, et ainsi il se complaît dans ces reproductions. Il sera donc surtout un orateur descriptif et fera presque de la poésie en pfose. Il parlera à Timagination de ses auditeurs , plus qu'à leur cœur, plus qu'à leur esprit ; il touchera peu , instruira encore moins ; mais il pourra amuser, il intéressera , il attachera par l'originalité, par la Variété des tableaux , par la vivacité et l'éclat des couleurs.

Dans ces cas divers, on le voit, la sensibilité e*t vivement excitée , soit par des idées , soit par des sentiments, soit par des images, et il est évident que celui qui veut improviser un dis- Cours de l'un de ces trois genres doit commencer par sentir vivement l'objet dont il doit parler, et que son expression sera toujours en raison de l'impression qu'il en aura reçue et gardée.

Mais si la sensibilité doit être vive, il ne faut cependant pas qu'elle soit émue à l'excès; 6at

alors elle rend l'expression impossible par le trouble de l'âme et l'excitation trop forte du système nerveux^ qui paralyse les organes.

Aussi le précepte d'Horace, si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi, n'est vrai que pour ceux qui écrivent dans leur cabinet, et ne s'applique pas à l'orateur. Devant le public, il ne faut pas pleurer, ni même être ému au point que la voix vous manque, ou que les sanglots vous la coupent : il faut pleurer par la voix et non par les yeux ; il faut avoir des larmes dans la voix, mais de manière à en rester le maître.

Quelquefois sans doute un grand effet peut être produit par l'impuissance même de parler^ à cause de l'exaltation du sentiment ou de la violence de la douleur; mais alors le discours est fini, ou plutôt il n'y a plus lieu au discours, et peu importe si le but est atteint. Mais pour l'art oratoire, il faut que la sensibilité soit contenue, assez au moins pour que la parole ait son cours. Le sentiment ne doit pas faire explosion en une fois , mais s'échapper peu à peu, pour aller animer graduellement tout le corps du discours. C'est ainsi que l'art idéalise la nature, en la dégageant de ce que l'instinct ou la passion ont de trop rude ou d'emporté. Le caractère de l'art chrétien, et ce qui le rend su-

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blime, c'est qu'il y a toujoui^s dans ses œuvres une prédominance de Tespril sur la matière» de rame sur le corps, de l'homme sur la nature.

Le seuliment chrétien n'est jamais désordonné, échevelé; il est toujours contenu, jusqu'à un certain point, par la puissance de la volonté qui, à l'aide de la force plus haute dont elle est soutenue, domine les événements, ou du moins ne s'y abandonne pas, et quand elle en parait accablée, elle plie sous le vent de l'adversité, mais elle se redresse par la résignation et ne rompt pas. C'est plus que le roseau qui pense de Pascal, c'est un roseau qui veut. C'est pourquoi les types de l'art chrétien ne seront jamais surpassés; jamais l'on ne verra sous le soleil des images plus sublimes et plus belles à la fois que les ligures de Jésus-Christ et de la Vierge. Sous ce point de vue , l'orateur chrétien , par cela qu'il est chrétien, est bien supérieur à l'orateur païen : il conçoit, il sent tout autrement les choses du ciel et de la terre, et sa manière de sentir, plus spirituelle, plus pure et plus digne de l'homme, parce qu'elle est moins matérielle, donne à son expression quelque chose de noble, d'élevé et de surhumain qui la rapproche du langage du ciel.

11 en va de même pour l'exposition des idées.

lé DI8P0SITI0I?S REQUISES

Il faut sans doute les sentir vivement avec tout ce qu'elles contîennenl, pour les analyser et les développer, puis pour en réintégrer le développement, les concentrer de nouveau et les ramener à l'unité. Il y a dans ce travail une infinité de nuances qu'il faut discerner et sentir délicatement. Mais si ce sentiment devient trop fort, ou s'empare trop vivement de l'esprit, l'analyse ou l'exposition lui devient impossible, et il reste absorbé par la seule vue de l'idée en général, sans pouvoir entrer dans le dévelop- • pement, et dès lors il est incapable de parler. C'est ce qui arrive même à des hommes de génie, mais d'une sensibilité spirituelle excessive, qui ont besoin d'écrire pour manifester leut pensée, parce qu'ils ont besoin de temps pour réfléchir et se reconnaître devant la plénitude de l'idée qui les accable au premier abord, ou quand il faut parler soudainement. C'était probablement le cas de Rousseau , qui était doué en effet d'une sensibilité d'esprit remarquable. Il peut encore arriver que le sentiment trop véhément, trop exclusif d'une idée la tourne en idée fixe et amène la folie. Tout est si bien pondéré dans notre existence ; tout doit s'y faire avec tant de mesure et de proportion, que, pouf peu qu'on excède ce point moyen, où se trouve

ici-bas la perfection relative de rhumanité, on tombe aussitôt dans une exagération en plus qui nuit et rend impuissant comme le défaut.

fn medio virtus.

Il faut de la sensibilité pour décrire et une exquise sensibilité, mais là aussi il n'en faut pas trop, autrement on se laisse aller aux impressions de détail, et on finit par faire une espèce de poëme, ou une monographie sur chaque fleur ou sur chaque objet qui plaît. C'est ce qu'on appelle en peinture les tableaux de genre, qui peuvent saisir et amuser un instant , mais qui ne reproduisent pas une idée profonde et digne de l'art. C'est en littérature ce genre de poésies ou de romans que les Allemands, et surtout les Anglais affectionnent, et qui consiste à peindre dans le plus grand détail les choses les plus communes de la vie. On prend alors des impressions du foyer domestique, de la vie de la famille ou du pays pour des sentiments esthétiques, pour des effets de l'art, et l'on tombe dans un réalisme mesquin, qui rabaissé Fart en lé faisant descendre dans toutes les banalités ou les niaiseries de la réalité. C'est enfin lé défaut de ces prédicateurs qui se complaisent en des descriptions continuelles , soit de la nature sique, soit de la nature morale, et dont les

sermons» dominés parleur goût pour les images, ne sont que des galeries de tableaux» des suites de portraits, qui peuvent amuser ceux qui croient y reconnaître les autres, mais qui n'instniisent et ne touchent personne.

On doit donc, pour bien parler, sentir ce qu'on a à dire assez vivement pour l'exprimer chaudement et avec vivacité ; mais le sentiment ne doit point arriver à cette véhémence, qu'il empêche l'esprit de réagir et le paralyse dans son expression par la plénitude même de ce qu'il sent. Ce serait alors une sorte d'apoplexie intellectuelle, qui ôte aussi l'usage de la parole et rend impuissant par l'excès de la vie,

§2. Inc ifllelligence pcnéiraRle,

Pour parler il faut que le sentiment, ou ce qui est senti, se résolve en idées, en pensées, en images, et de là en mots, en phrases, en discours, comme un nuage ou une vapeur condensée se transforme et se ilistille en pluie. Eloquium Domini sicut imbres, dit le Psalmiste. La faculté qui opère cette transformation par le travail de l'esprit se rendant compte, dans sa conscience et par la réflexion, de tout ce qui se passe en lui, c'est l'intelligence ouja faculté de

lire en nous-mêmes. C'est pourquoi les animaux, qui ont de la sensibilité , et quelquefois même des sens plus subtils que Thomme, sont incapables de parler, dans le sens strict, bien qu'ils aient, comme tous les êtres de ce monde, et surtout les êtres vivants, un langage spontané par lequel se manifeste naturellement ce qui se passe en eux. Ils n'ont point d'intelligence, et ainsi ils n'ont ni conscience d'euxmêmes, ni réflexion, quoiqu'il y ait en eux un principe de vie , doué de sensibilité et d'instinct : ce qui leur donne une image et comme une ébauche de l'intelligence humaine ; jummtum et peciiSf quibitë non est intellectitë. Aussi, quoiqu'on puisse leur accorder une certaine intelligence, en raison de ce qu'ils sentent, imaginent^ et de ce que l'instinct leur fait produire, on ne va jamais néanmoins jusqu'à soutenir qu'ils soient raisonnables, ce qui entraînerait pour eux la liberté, la responsabilité et la moralité de leurs actes. Pour qu'il y ait raison, il faut que l'esprit, capable de sentir et de voir, ait aussi la puissance de prendre possession de lui-même par la réflexion, de se constituer en fnoi dans son entendement, et d'y considérer et analyser par la pensée tout ^e qu'il a senti et vu. Ainsi se forme en nous le monde intellec-

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tuel, peuplé de nos conceptions, c'est-à-dire des idées, des notions et des images, que nous pouvons comparer, combiner et diviser de mille manières, suivant leurs rapports ou leurs différences, et qui s'expriment en définitive par le discours , dont le développement successif est toujours une analyse de la pensée.

Or, tout discours improvisé suppose déjà un travail préalable de la pensée. Il faut avoir bien conçu son sujet ; il faut le tenir et l'embrasser dans une seule idée, qui en contient toute la substance. Puis, pour exposer celte idée, il faut l'avoir divisée en ses parties principales, ou en d'autres idées subordonnées, qui en sont comme les membres, et celles-ci en d'autres plus restreintes, jusqu'à l'épuisement du sujet. 11 faut que cette multiplicité de pensées soit bien ordonnée dans l'entendement, afin qu'au moment même, chacune arrive au rang qui lui a été marqué, et paraisse à son tour dans le discours pour y jouer son rôle et remplir sa fonction, laquelle n'a toute sa valeur que par les antécédents qui la préparent, et les conséquents qui la développent , comme les chiffres, dans une opération d'arithmétique, valent en eux-mêmes et par leur position.

Il faut donc déjà beaucoup d'intelligence pour

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f^ire ce travail préparatoire, si utile à TimprovisatioD, ou autrement pour dresser son plan, sans lequel il serait téméraire de se hasarder sur un terrain si dangereux et si glissant. La première condition de la parole est de savoir ce qu'on veut dire, et plus on Ta préparé avec in* lelligence, plus on )e conçoit clairement» plus on a de chances de le bien exposer aux autres, ou ^e bien parler.

Ce que Voq conçoit bien 8*énonce clairement.

Cependant ce premier travail ne suffit pas; il ^st encore facile dans le silence du cabinet , et la plume à la main , d'élaborer un plan , qu'on fixe syr le papier et qu'on peut perfectionner à loisir* Mais ce plan doit passer du papi^ dans la tête, et s'y établir avec ses divisions et subdivisions , suivant l'ordre des pensées dans leur ensemble et dans le détail ; et cela ne se fait bien» .d'une manière sûre et durable, que si l'esprit tient ainsi les idées liées par leurs rapports intimes, et non pas seulement par des relations superficielles , par des associations accidentelles ou purement extérieures, comme l'imagination et les sens en forment souvent. En un mot, il doit

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régner entre toutes les parties du plan un ordre de filiation ou de génération , qui dans les choses de l'esprit s'appelle le lien logique. Or, le lien logique est le produit de TinteHigence , qui perçoit intuitivement les rapports des idées, même les plus éloignés et les plus profonds, et de la raison, qui complète la vue de l'intelligence, d'un côté en démontrant les rapports par l'enchaînement des idées intermédiaires, et de l'autre par la coordination de tous les rapports au moyen de la réflexion et en les ramenant à l'unité d'une pensée à exposer ou d'un but à atteindre.

Vient un troisième degré , qui exige encore une plus grande subtilité, une plus grande promptitude d'esprit. Ce plan, qui a été fixé sur le papier, qui maintenant est gardé avec effort dans la tête, il faut le réaliser par la parole , et lui donner chair et vie par le discours. C'est comme des ossements arides, qui par le souffle de Torateur vont reprendre tout d'un coup leurs muscles, leurs nerfs , leur peau , et se dresser chacun à sa place pour former un corps vivant et beau à voir. Il faut que celui qui parle fasse passer successivement devant ses auditeurs tout ce qu'il porte dans son entendement, toutes ses idées, en donnant soudainement à chacune

avec sa place son corps, son vêlement, sa couleur et sa vie. Il doit, pendant qu'il parle, avoir comme Janus deux regards, Tun au dedans sur son plan, Taulre au dehors sur le fll de son discours, afin de rester dans la ligne de sa pensée et de ne pas troubler son ordonnance ou divaguer. Il faut enfin qu'il puisse , comme en un jour de bataille, modifier subitement ce qu'il a arrêté d'avance, suivant /3e qui se présente, et cela sans abandonner son idée principale, qui soutient tout, et hors de laquelle il deviendrait le jouet du hasard. 11 faut encore bien d'autres choses, qui seront indiquées plus lard, quand nous parlerons du discours lui-même , et qui toutes, comme celles que nous venons de dire, supposent l'exercice de l'intelligence le plus intense, le plus rapide et le plus pénétrant qu'on puisse concevoir.

§ 3. la reditttde de la raisn ou le bon sens.

On peut avoir beaucoup d'esprit et n'avoir pas le sens commun , et c'est même ce qui arrive souvent aux gens d'esprit et surtout à ceux qui veulent en avoir. A force de vouloir étudier les objets par des côtés nouveaux, pour dire des choses nouvelles ou qui le paraissent , on finit

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par ne plus les considérer dans leur vrai jour, et rhabitude de les regarder sur toutes sortes de facettes, qui les font miroiter, ôle la puissance de les voir. en plein, directement, dans leur véitable sens et leurs rapports naturels.

Or, rien n'est plus funeste à l'improvisation que cette malheureuse facilité de l'esprit à se perdre dans les détails, en négligeant le principal. Sans parfereB ce moment de la confection du plan, où doive'nt^régner surtout la simplicité et la clarté, ce à quoi le bon sens coBtribue singulièrement, il est évident que cette qualité* si utile dans la conduite et dans les affaires , l'est surtout dans la formation instantanée du discours, et dans l'œuvre si périlleuse d'improviser, tant pour le fond que pour la forme.

Le bon sens est l'acte instinctif d'une raison droite par lequel elle discerne, avec la rapidité du sentiment et par une espèce de goût, ce qui convient ou ne convient pas dans une situation donnée. C'est donc une appréciation soudaine de mille rapports qui doit se faire incessamment dans chaque phrase par celui qui parle, et cela en raison de la circonstance, et quand, dans la chaleur de l'action, et par l'effet géjaéral du discours , qu'on ne peut jamais estimer exactement par le plan seul, mais qui se déçlfir^

au moment même, il faut saisir promplement ridée sur laquelle on doit appuyer, celle qu'il faut négliger, la partie qu'il faut rffslreindre, celle qu'il faut allonger. Puis une pensée nouvelle qui se présente et qu'il faut enchâsser, un développement qui s'étendrait trop et qu'on doit abréger, un mouvement particulier à exciter en passant, sans perdre de vue le mouvement général, une digression où l'on peut se laisser aller, sans rompre le fil conducteur de ce labyrinthe et en le ressaisissant au besoin, tout cela Soit être jugé, décidé, exécuté au moment même, pendant que le discours marche toujours en avant.

11 en va de même avec la forme du discours ou l'élocution.Que de convenances morales et littéraires à respecter ! une expression aventurée. qui vient sur la langue, et qu'il faut repousser; une phrase ambitieuse, prétentieuse à éviter; un mot trivial ou banal qui se présente et qui doit être exclu ; une phrase commencée avec une certaine audace, ^t dont on n'aperçoit pas d'abord l'issue, ej pendant qu'on achève le développement d'une période, la vue jetée en avant sur la pensée qui va suivre, et sur le lien qui la rattache à celle qu'on termine ! En vérité, il y a de quoi prendre le vertige en y

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réfléchissant: et cependant il faut que ce discernement de tant de choses se Tasse instantanément , et il s'opère en effet avec une certaine sûreté, et comme de soi-même, si l'on a préparé convenablement son sujet , qu'on le possède à fond et qu'on soit bien disposé.

Mais pour marcher ainsi droit et ferme, au milieu d'un discours , qui se dresse pour ainsi dire devant l'orateur à mesure qu'il avance, comme une forêt enchantée , toute remplie de prestiges et d'apparitions, et où se croisent tant de chemins divers, pour n'accepter de ces brillants fantômes que ceux qui peuvent servir au sujet , et dissiper les autres comme de vaines ombres, pour choisir justement la route qui va le mieux au but, et surtout pour garder constamment celle qu'on s'est tracée d'avance, négligeant tous les autres sentiers, si séduisants qu'ils paraissent, et ne se laissant emporter ni dévier hors de sa ligne, ni dans son allure, ni dans sa tenue, il faut à coup sûr le regard net, décisif et sûr que donne le bon sens, et celle sorlc d'instinct, ou de goût de la vérité et de la convenance que lui seul produit.

POUR PABLER £K PUBLIC. 29

§ 4. loc im^^'iMlioi preiiflc.

L'imagination est comme im miroir à double face, l'une tournée vers le monde extérieur, et qui en réfléchit les objets, l'autre exposée à la lumière des idées, et qui, en la décomposant comme le prisme fait du rayon solaire, les teiul de ses couleurs, en forme des représentations et les met en tableaux. C'est ainsi que la parole peut faire saisir et comprendre plus facilement les choses métaphysiques ; elle leur donne un corps , ou un vêtement , qui les rend visibles et presque palpables.

L'imagination est donc une des facultés les plus nécessaires à l'orateur, et surtout à celui qui improvise , d'abord pour bien établir son plan dans sa tète, et c'est principalement par l'imagination qu'il s'y fixe ou s'y peint; puis pour l'y conserver tout vivant, bien lié, bien ordonné, jusqu'au moment de le réaliser, ou de l'extériorer par le discours. Elle lui est encore grandement utile , pour se représenter soudainement à lui-même ce qu'il veut dire aux autres quand il lui arrive quelque pensée nouvelle, et qu'une image, éclose pour ainsi dire dans la chaleur de Faction oratoire, comme une

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fleur qui s'ouvre instantanément sous rinlluence d'un rayon de soleil, se présente tout d'un coup à son esprit. Alors , dès qu'il l'entrevoit, après avoir jugé rapidement si elle convient au sujet, et si elle est bien à sa place , Tesprit , tout en parlant , s'en empare vivement et la fait passer toute chaude sous le laminoir de l'imagination, qui rétend, l'allonge, la développe, la rend ductile et brillante , et la marque tout aussitôt de l'un des types ou des moules dont elle est garnie. Ou bien , si l'on veut nous permettre une autre comparaison, la pensée passe à travers les formes de l'imagination, comme ces feuilles de papier, qui circulent entre les cylindres des presses mécaniques et en sortent toutes remplies de caractères et d'images.

Or, ce travail si compliqué et si subtil doit s'opérer avec la promptitude de l'éclair, au milieu du courant de la parole , qui ne peut s'arrêter ou se ralentir , sans jeter de la lailgueur dans le discours. L'imagination doit donc avoir une grande prestesse, pour former et changer ses tableaux; mais il lui faut aussi une grande netteté dans le point de vue, pour produire du premier coup une image bien dessinée, dont les linéaments et les contours soient exactement arrêtés, et les couleurs brillantes, afin que la

parole n'ait plus qu'à la reproduire sans hésitation, sans confusion, comme un objet se peint fidèlement dans un miroir pur. Car on ne peut pas tâtonner en parlant, sous peine d'ânonner, ce qui est la mort du discours. L'expression de la pensée doit se faire de premier jet et d'une manière nette. C'est ce qui empêche beaucoup d*hommes de parler en public, même parmi ceux qui ont du talent. Leur imagination n'est pas assez ilôuple, assez prompte, assez claire ; elle fonctionne trop lentement, et resté en arrière devant l'éclair de la pensée ; elle en est éblouie àU preiniér moment ; ce qui provient, soit d'un défaut naturel de cette faculté, soit du fnanque d'exercice et d'habitûdè, ou encore, — et c'est le cas le plus ordinaire chez les hommes de talent, — de ce que l'esprit se laisse trop émouvoit* ou troubler devant le public par la pression du moment; d'où résulte une certaine incapacité dé parler, qui ressemble un peu à l'impuissance de marcher, produite par le vertige.

§ 5. Une volonté ferme et qui ait de la décision.

Il faut certainement du courage pour s'exposer à parler en public. Se pféséntei* devant une assemblée , souvent ftôûîbféusé et impô-

saille, sans li\res, sans noies, portant tout avec soi, dans sa télé, prendre la parole au milieu du silence général, et quand tout le monde vous regarde, avec l'obligation de tenir cet auditoire attentif et de l'intéresser pendant trois quarts d'heure, une heure, quelquefois plus, c'est assurément une grande entreprise et un lourd fardeau. Tous ceux qui acceptent ce fardeau, ou auxquels on l'impose, savent ce qu'il pèse et combien on est malade physiquement et moralement, jusqu'à ce qu'on en soit déchargé. Une volonté timide et incertaine rend incapable de cette œuvre; elle reculera toujours devant les périls de la situation , encore comme dans le vertige, qui arrive justement par la réflexion du danger auquel on est exposé.

Quand on pense, en effet, au peu qu'il faut pour déconcerter ou même paralyser 4'orateur : ses propres dispositions, physiques et morales, qui ne sont pas toujours favorables à un jour donné; celles des auditeurs, quelquefois inconnues et toujours si mobiles, si faciles à changer; les distractions qui peuvent l'assaillir et le détourner de son sujet ; sa mémoire qui peut faillir, en sorte qu'une partie de son plan se perd au moment même, quelquefois sa division principale; l'imagination qui lui fait défaut, et peint

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mollement, confusément ce qu'il doit représen' ter d'après ses tableaux ; un mot malheureux cpii lui échappe ; une expression propre qui le fuit; une phrase mal commencée et dont il ne sait plus comment sortir ; et enfin toutes les in- Quences auxquelles il est en butte, cl qui l'atteignent de tous les côlés par les mille regards dirigés sur lui ; quand on songe à tout cela, il y a vraiment de quoi perdre la tête ou le courage, et l'on s'étonne qu'il se trouve des hommes pour affronter de tels périls et se jeter dans ces hasards. Aussi ne faut- il s'y engager que si le devoir l'exige, quand on a mission de le faire, et pour accomplir une obligation de conscience ou de position. Tout autre motif, comme l'ambition, la vainc gloire ou l'intérêt, vous expose à de cruels méconiptes, à des chulcs méritées. La force de volonté, nécessaire pour aborder une pareille situation, est sans doute aidée et soutenue par une préparation convenable, et la meilleure de toutes les préparations est de savoir ce qu'on veut dire, et de le concevoir clairement. Mais cependant, outre la possession de l'idée et l'enchaînement des pensées qu'on tient ferme, il y a encore le hasard de l'élocution, le bonheur ou le malheur de l'expression. Qui est assuré d'avance que tel jour la phrase ne lui

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sera pas rebelle, que le mot propre arrivera à point nommé, et que la langue ne lui tournera pas? C'est dans le détail de réloculion du moment, ou dans la fabrication instantanée du discours et de la phrase, qu'il faut beaucoup dé décision pour choisir les mots au passage , les éontrôler rapidement, et ne laisser sortir des lèvres que ceux qui conviennent, au milieu de tant d'autres qui ne conviendraient pas. 11 faut même dans cette position une certaine audace, et qui sait si elle sera toujours heureuse, pour attaquer le développement d'une idée imprévue, sans savoir où il vous mènera; pour s'abandonner à un mouvement oratoire, qui peut entraîner loin du sujet, et enfin pour entrer, et parfois sauter comme à pieds joints dans une phrase dont on ne prévoit pas l'issue, surtout dans notre langue qui n'a qu'une sortie possible à ses périodes. Mais une fois ainsi engagé, qu'on se garde bien de reculer en brisant sa pensée ou sa phrase. Il faut aller hardiment jusqu'au bout, dût-on se sauver par un tour insolite ou par une incorrection de langage. Les esprits timides s'épouvantent dev^mt ces extrémités; et c*est pourquoi nous disons que pour s'y exposer, et tout homme qui improvise s'y expose, il faut une volonté qui ait de la décision et

même un peu de témérilé , avant l'action pour l'entreprendre , pendant l'action pour la soutenir, en subir toutes les chances sans défaillir, et arriver au ternie sans blessure grave, ou du moins sans chute.

§ 6. Un caraetère «xfausif.

Il y a deux sortes d'expansion, celle de l'es^ prit et lîelle du cœur.

L'esprit cherche la vérité, qui est son objet naturel. Or, la vérité est comme la lumière, ou plutôt elle est la lumière même , la lumière intelligible. C'est pourquoi elle est diffusive de sa nature, et elle se répand spontanément partout où un accès lui est ouvert. Quand donc nou$ apercevons, ou croyons apercevoir une vérité, notre esprit s'en réjouit et s'en nourrit, parce qu'elle est son aliment naturel : en se l'assimilant et se l'appropriant, il participe à sa force expani&ive, et alors il éprouve le besoin d'annoncer aux autres ce qu'il connaît lui-même et de leur faire voir ce qu'il voit. C'est un bonheur pour lui de devenir un flambeau de celte lur ipière et de contribuer à la répandre. 11 s'exalt^ même souvent dans la joie qu'il en ressent, çt la gloire d'éclairer S6fs semblables , et ainsi dç

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les dominer jusqu'à un certain point, de leur paraître supérieur, n'y est pas étrangère. Un esprit vif et intelligent, qui cherche la vérité, qui la saisit rapidement et la conçoit nettement, est plus empressé qu'un autre de communiquer ce qu'il sait; et si avec cela il aime la gloire, — et qui ne l'aime pas, au moins dans le jeune âge? — il sera plus porté à parler en public, et plus capable d'exercer l'empire de la parole.

Mais en outre il y a encore une certaine disposition de tempérament et de coeur qui y aide beaucoup, comme on le voit dans les femmes et les enfants, qui parlent volontiers et si facilement, en raison de leur sensibilité plus impressionnable, de la délicatesse de leurs organes et de leur extrême mobilité. Il faut un peu de cela à l'improvisateur. Un homme concentré, qui a besoin de réfléchir beaucoup, de méditer longtemps pour apercevoir une vérité ou saisir un rapport, et qui ne peut ou ne veut manifester ce qu'il sent ou pense, qu'après en avoir exactement formulé l'expression , cet homme-là n'est pas* propre au discours improvisé. Une personne triste, morose, misanthrope, qui fuit la société, craint le commerce des hommes et se complaît dans les rêveries de sa

POUR PARLER EN Pi B!.IC. 57

pensée solilaire, parlera difficîlemenl en publie; il n'en a pas le goût et sa nature s'y oppose. Il faut pour cet art, avec un esprit vif, un caractère ouvert, confiant, un peu gai, qui aime les hommes et se plaît à se communiquer. La défiance ferme le cœur, l'esprit et la bouche.

Ce caractère expansif, favorable à l'improvisation, a aussi, sans doute, ses inconvénients. II donne quelquefois à l'esprit de la mobilité, de la légèreté, trop de laisser -aller, et au discours quelque chose d'aventureux ou de superficiel. Mais ces inconvénients peuvent Nrc diminués ou neutralisés par une préparation sérieuse, par un plan bien médité, forlemenl arrêté, qui maintienne et dirige l'exubérance de la parole, et ôte par la réflexion antérieure des chances à la divagation et à rinconséquonee.

§ 7. Tinsliocl oa le don nalurH i!o ia porolo.

L'art peut développer, perfectionner le talent de la parole, mais non le produire. On peut apprendre à parler correctement, élégammonl par les études et les exercices de la grammaire et de la rhétorique : on n'apprendra jamais à élre éloquenl, de celle éloquence qui part du cœur et va au cœur. Tous les préceptes, tous

les artifices du monde ne peuvent en former que les apparences ou le semblant. Or, celle éloquence vraie et naturelle, qui touche» per-» suade et entraine, se compose d'une âme et d'un corps , comme Thomme dont elle est l'image, la splendeur et le verbe.

L'âme de l'éloquence, c'est le foyer même de l'âme humaine qui, éclairé par la lumière d'une idée» ou échauffé et remué par une impression, rayonne ou éclate au dehors pour manifester par un signe quelconque ce qu'elle sent ou voit. Voilà ce qui donne du niouvement et de la vie au discours : c'est un flambeau qui s'allume, c'est une fibre qui frémit et vibre.

Le corps de l'éloquence, c'est le langage dont elle a besoin pour parler, et qui doit s'adapter harmonieusement à ce qu'elle pense ou sent, comme une belle forme s'harmonie avec l'esprit qu'elle revêt. On apprend instinctivement le matériel de la langue, et par Tusage on se forme à en sentir, à en saisir les délicatesses et les nuances. L'intelligence qui voit juste et qui conçoit nettement, le cœur qui sent vivement, trouvent donc naturellement et sans effort les mots et les arrangements de mots les plus analogues à ce qu'il faut exprimer. De là le talent inné de la parole, qui résulte à la fois de cer-

PODB PABLER EN PUBLIC. S9

taines dispositions intellectuelles et morales, et de la constitution physique» particulièrement de celle des sens et des organes de la voix.

Il y a des hommes organisés pour bien parler, comme il y a des oiseaux qui le sont pour chanter agréablement, comme il y a des abeilles pour faire du miel et des castors pour bâtir.

Sans doute, tous les hommes sont capables de parler, puisqu'ils sont des êtres raisonnables et que Texercice de la raison est impossible sans la parole; sans aucun doute encore, tout homme peut devenir instantanément éloquent par rillumination soudaine d'une iàée, par une inspiration passagère ou par l'iiDpulsion violente d'un sentiment, d'un désir, et les explosions, les cris de la passion sont souvent de la plus haute éloquence; maiô c'est un effet d'un moment, qui passe avec les circonstances extraordinaires qui l'ont produit : dans tout le reste de leur vie, ces personnes peuvent parler trèsmal, et être incapables de prononcer une phrase en public. Elles n'ont pas le don de la parole, et ceux-là seuls, qui en sont doués par la nature, pourront profiter des conseils que nous avons à leur donner, pour exploiter ce précieux talent au semce de la vérité, de la justice et du bien.

Il en est de l'éloquence comme de tous les

kfi DISPOSITIONS REQUISES

arls, pour y réussir, il faut être fait pour cela, ou en avoir la vocation , c'est-à-dire y être appelé incessamment et d'une manière presque * invincible par un penchant mystérieux, par une attraction inexplicable, qui influe sur toute l'existence et la tourne en définitive vers son objet, comme l'aiguille aimantée cherche le nord. Au fond de tous les arts, si divers par leur expression, il y a quelque chose de commun, de un, à savoir la vie de l'âme, la vie de l'esprit qui a besoin de se répandre, de se manifester, de se multiplier; puis chaque homme en particulier a quelque chose de propre, d'original , par quoi il est poussé, en raison de son organisation individuelle, et du tempérament de son esprit et de son corps, à exprimer et à reproduire sa vie spirituelle par telle voie, par tels moyens, par telle forme delà matière.De là l'infinie variété des arts et de leurs produits. La parole est certainement le plus noble et le plus puissant de tous les arts, d'abord parce qu'elle est par sa nature plus proche de l'intelligence, dont seule elle exprime parfaitement les idées ; puis, par la plus grande pureté, par la délicatesse plus exquise de ses moyens d'expression, ' les moins matériels de tous, et qui ne tiennent I à la terre que par un souffle léger; enfin par 1

son action si directe , si énergique sur l'esprit, pour lui faire concevoir les choses, comprendre les pensées , et saisir la vérité.

Il faut donc, pour exercer avec succès Tari de la parole, ou parler avec éloquence, un talent naturel, qui est un don du ciel, et que toute la science du monde avec ses préceptes, et renseignement avec ses exercices, ne peuvent suppléer.

CBÂPITBB m.

des dispositions spirituelles pour parler en public qll peuvent s'acquérir ou Être formées par l'étude.

Après les dispositions naturelles de Tesprit, viennent les dispositions acquises, ou qui peuvent être formées par l'étude. Ce sera l'objet de ce chapitre.

Nous appelons dispositions acquises certaines aptitudes de l'esprit, dont le germe est, sans doute, fourni par la nature, mais qui peuvent être excitées et développées d'une manière notable par l'enseignement, au moyen de l'exercice et de l'habitude, tandis que le talent purement naturel, bien qu'il puisse aussi se perfectionner par l'art, ressemble cependant jusqu'à un certain point à l'instinct, qui atteint son but du premier coup. Il peut même arriver qu'une disposition acquise remarquable, comme, par exemple, l'art de parler disertement, ait peu de racine naturelle, c'est-à-dire peu de talent au fond, et qu'elle ne produise quelque chose de

DISPOSITIONS SPIRITUELLES, ETC. hZ

saillant, qu'à force d'art, d'exercice et de travail. Il est vrai que si le fond naturel lui manque, toutes belles que ses œuvres paraîtront d*abord, on y sentira bientôt rarlifice et le défaut de vie.

Les dispositions acquises de l'esprit sont :

Yart ou la méthode de la pensée^ et Ydrt ou la manière de dire. Mais avant de les considérer, nous dirons quelques mots sur Yacquis de l'orateur, qu'il ne faut pas confondre avec le» dispositions acquises.

! § 1. De Taequis nécessaire à ToraleDr.

L'acquis de l'orateur est la sorame de science et de connaissances qui lui est nécessaire pour parler pertinemment sur un sujet quelconque , et la science ou la connaissance ne s'improvise point. Quoique la science ne donne point le talent de la parole, cependant celui qui sait bien ce qu'il doit dire, a beaucoup de chances de le bien dire , surtout s'il le conçoit nettement.

Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.

C'est donc une excellente préparation à l'art de la parole que l'étude persévérante , non pas

IxU' DISPOSITIONS SPlRlTUtLLES ACQUISES

seulement de là chose sur laquelle on doit dis* courir, — ce qui se fait toujours plus ou moins^ avaat de parler en public , à moins d'être pré- ( somptueux ou insensé, — mais l'étude générale | de toutes les matières, qui font partie d'une édu- j cation libérale, et qui composent l'instruction ^ commune des hommes destinés aux professions intellectuelles et morales. C'est ce qu'on appelait autrefois les études classiques, et elles comprenaient avec la grammaire, les humanités, la rhétorique et la logique , une certaine portion de littérature, d'histoire, de sciences mathématiques et physiques, et la connaissance de la religion. Les études classiques se perfectionnaient et se complétaient par les cours supérieurs des facultés ou des universités.

Avoir fait de bonnes éludes, comme on dit (îoinmunénient, est un immense avantage, parce que c'est dans l'enfance et l'adolescence qu'on apprend le plus de choses, et qu'on les apprend le mieux, en ce sens que les connaissances acquises à cet âge sont les plus durables. Elles sont même ineffaçables, et elles constituent un fond indestructible, une sorte de béton spirituel sur lequel s'élève l'édifice de l'instruction et de l'éducation, et ce fond, par la manière dont il est posé dans l'esprit, détermine la solidité et

ou FORMÉES PAR L*ÊTUDE. kS

l'étendue de Texislence inlellectuelle et morale de chacun.

On ne peut apprécier rigoureusement Hnfluence des premiers enseignements reçus par Thomme : elle dépend de la vertu de la parole qui l'instruit, et de la manière dont il la reçoit. C'est une espèce de fécondation, dont les fruits sont quelquefois lents à mûrir et paraissent tard. Comme l'action viviflante de l'enseignement ne peut s'exercer que par les mots et les signes du langage, souvent la forme l'emporte sur l'esprit, et beaucoup ne retiennent guère que la lettre ou les mots, qu'ils reproduisent très-facilement par la mémoire. C'est ce qui fait la plus grande partie des succès de l'enfance et des gloires du collège. D'autres au contraire , profondément atteints par l'esprit de U parole , conçoivent de bonne heure des idées fécondes , qui seront les idées mères de toutes leurs pensées ultérieures. Par cela même que leur esprit est plus impressionné, plus occupé au fond, il paraît moins vif, moins brillant au dehors. Il porte confusément en lui des idées qui le dépassent et dont il ne peut encore se rendre compte; et plus tard seulement, quand il aura la puissance et le temps de la réflexion , il saura reconnaître , exploiter et

mettre au jour les trésors enfouis dans son âme.

De là deux sortes d'acquis ou de richesse intellectuelle , fruits de l'instruction et provenant de la manière dont elle a été donnée et reçue :

V Un acquis de mots, de phrases, d'images, de faits , de pensées superficielles , de lieux communs, de choses convenues et rebattues, en un mot de tout ce qui frappe les sens, excite l'imagination et s'empreint aisément dans la mémoire. On ne peut nier que ce bagage intellectuel, si léger qu'il soit, amassé pendant plusieurs années et disposé avec un certain ordre, ne puisse servir à parler facilement dans Toccasion , mais à parler à la manière des rhéteurs , c'est-à-dire à composer au moment une espèce de discours de harangue plus ou moins élégante, où il y aura de la phrase, mais peu d'idée, et qui pourra encore donner aux auditeurs un plaisir passager, sans les toucher ni les instruire. En maintes circonstances , des discours de ce genre sont de mise ou suffisent. C'est un rôle qu'on joue dans une situation donnée, une portion de programme qu'on remplit , et c'est assurément un avantage, qui n'est pas à dédaigner, que de s'en tirer avec honneur ou même sans encombre.

ou rOBMÊES PAR L'ÊIDDJL 67

a* Mais Tacquis sérieux est dans les idées et non dans les phrases, dans la suite ou Fenchaîneroent des pensées , et non dans les séries de faits et d'images. Celui qui a acquis de cette manière n*est point aussi prompt à parler, parce qu'il y a en lui une véritable pensée , une pensée propre avec laquelle son esprit se débat pour Tétreindre, la posséder et la manifester, quand il l'aura pénétrée et ouverte jusque dans ses entrailles ; celui-là ne parlera point de souvenir ou d'imagination seulement, mais tou^ jours par un travail de Tentendement qui enfante au moment même, et qui ressent aussi les douleurs et les efforts de l'enfantement; mais alors il produit quelque chose de vivant et qui fait vivre : c'estce qui distingue l'orateur du rhéteur.

Ce dernier peut charmer par le langage, mais il ne communique pas la vie; et ainsi rien ne naît dans l'esprit de l'auditeur, rien n'y est engendré. C'est une musique agréable qui réjouit Un instant l'oreille et ne laisse rien après elle ; sunt verba et voces^ prœterea nihiL

L'autre engendre dans l'âme qui l'écoute ; il y produit des sentiments, des affections, des mouvements, des idées; il la renouvelle, la transforme et la fait pour ainsi dire à son image, et comme Dieu a tout créé par sa parole , ainsi

/l8 DISPOSITIONS SPIRITUELLES ACQUISES

le véritable orateur anime tout par la sienne, et fait vivre de sa vie ceux qui l'entendent. Mais là i comme ailleurs la vie ne se transmet que par la vertu diviue. C'est le feu sacré qui échauffe la ' poitrine de l'orateur , c'est l'inspiration d'en haut : pectus est quod disertum facit. Sans ce feu j qui vivifie» les plus belles phrases du monde ne j sont qu'un airain sonnant, une cymbale reten* tissante.

L'acquis, que doivent amasser ceux qui se destinent à parler en public, est donc un trésor d'idées, de pensées, de connaissances bien conçues, fortement liées, élaborées avec soin, en sorte que, dans ses diverses études, l'esprit n'admette rien, autant qu'il se pourra, qu'il ne comprenne à fond, ou du moins qu'il ne se soit approprié jusqu'à un certain point par la méditation. De cette manière la science se réduit singulièrement et tient peu de place dans l'entendement. Elle n'encombre plus la mémoire. C'est l'essence ou la substance des choses ramenée à sa plus simple expression, et renfermant dans cette expression simplifiée toute leur vertu concentrée. C'est une goutte d'huile de rose, extraite de mille roses, et toute pleine de leurs parfums ramassés ; c'est la puissance fébrifuge d'un quintal d'éeorce de quina dans quelques grains de

OD rOBMÊES PAB L'ÉTUDE. &9

quinine. C*est en un mot Tidée dans son intel* leciualité» dans sa pureté métaphysique en face des faits et des images multiples, dont elle a été abstraite, ou qu'elle domine. Voilà ce qu'on ne comprend pas assez de nos jours, où la matière est si prédominante, où la lettre l'emporte sur l'esprit, en sorte que dans l'instruction et dans les choses spirituelles, comme dans le reste, on vise plus à la quantité qu'à la qualité.

Sous le prétexte spécieux de préparer de bonne heure les hommes à leur profession future dans la société , et d'en faire ce qu'on appelle des hommes spéciaux , on les applique dès l'âge le plus tendre à des phénomènes, qui occupentles sens etl'imagination sans exciter la pensée, et surtout sans ramener l'esprit dans son intérieur et sur lui-même, pour lui apprendre à se connaître, à se diriger, à se posséder : ce qui assurément vaut bien la connaissance et la possession de toute autre chose. On matérialise l'instruction le plus qu'on peut, et par cela même on sensualise l'éducation. On la précipite dans cette voie, qu'on reproche aux arts d'aujourd'hui, dans le naturalisme, dans le réalisme. On ne veut plus qu'une instruction positive, qu'on nomme professionnelle, c'est-à-dire qui mène direclement au gagne -pain de ce

50 DISPOSITIONS SPIRITUEUES ACQUISES

monde. On forme les hommes dans une seule vue, celle de les rendre aptes à exploiter la | terre et à s'y faire une position confortable. On oublie que l'homme véritable est, comme sa pensée, une idée encore plus qu'un corps ou une lettre , et que ce corps , cette lettre , ne valent que par l'idée qui l'anime et qu'elle doil exprimer. On a peur de l'idéal aujourd'hui , ou plutôt, on le méconnaît, on ne l'apprécie plus, pai'ce que le regard est tout absorbé par le réel, et qu'on cherche les joies des sens plus que celles de l'âme.

Voilà pourquoi les sciences naturelles et physiques , qui étudient la matière , et les mathématiques, qui en sont les auxiliaires, parce qu'elles mesurent ce qui est fini, sont si fort en honneur de nos jours. Là en effet tout est positif» matière, forme, lettre, nombre, poids, mesure, et comme la fin de ces études est l'amélioration ou l'embellissement de la vie terrestre , la multitude se jette volontiers de ce côté , et l'esprit devient le serviteur, ou plutôt l'esclave du corps.

Toute science aujourd'hui, qui ne répond pas directement ou indirectement à un besoin ou à une jouissance matérielle , c'est-à-dire à quelque chose de positif, comme on dit, est

OD rOBMÉES PAR L*ÊTUDE. 51

méprisée, honnie, ou au moins délaissée. La philosophie en est un triste exemple. 11 est vrai qu'elle Ta bien mérité par ses déportemenls et ses extravagances des derniers temps; ce qui du reste lui arrive toujours, quand elle affecte rindépendance et ne veut plus relever de Tautorité divine. 11 en est de même de la littérature, des beaux -arts, de tout ce qui sert à humaniser les hommes, et à faire prévaloir en eux Têtre divin, fait à l'image de Dieu, sur ranimai formé à l'image du monde. Toutes ces grandes choses sont abandonnées comme inutiles ou peu importantes aux besoins et au bonheur de la société actuelle. La religion seule reste encore, grâce à son dogme immuable et à sa divine origine qui la mettent au-dessus des entreprises humaines et des vicissitudes de la terre. Sans le roc de la parole de Dieu , sans la pierre fondamentale de l'Église , sur laquelle elle est bâtie, sous le prétexte de la rendre plus utile ou plus positive , plus accommodée aux besoins et aux lumières du siècle, on l'aurait aussi abaissée, naturalisée, matérialisée, et alors le dernier lien qui unit l'hnmanité au ciel eût été rompu, et tout l'homme spirituel enterré dans la boue de ce monde, enseveli dans l'animalité. Qu'on considère du reste ce qu'est de-

venue la religion , en dehors du catholicisme et de son autorité divine , et Ton comprendra de quelle dégradation l'Église sauve encore le genre humain. Elle est le dernier refuge de la liberté , de la dignité de l'esprit contre la force matérielle. Partout ailleurs renseignement religieux, sans foi ni règle, est à la merci de la science humaine et par conséquent de la puissance du monde, qui en fait Finstrument de sa domination.

Qu'on me pardonne cette digression, échappée à un cœur profondément attristé par l'affaiblissement de nos études , par la décadence de notre éducation, qui amèneront dans. ce siècle une nouvelle espèce de barbarie.

Je reviens à mon sujet, c'est-à-dire à l'acquis que doit former en lui celui qui veut parler en public. Je dirai donc aux jeunes gens qui me liront, si toutefois ils me lisent ; je dirai au moins à ceux qui se sentent portés par leur nature au noble exercice de la parole : Mes jeunes amis, a^ant de parler, tâchez de savoir ce que vous avez à dire, et pour cela étudiez, étudiez beaucoup. Instruisez-vous avec persévérance , d'abord de tout ce qui se rapporte aux études classiques ; puis que chacun travaille avec ardeur dans la partie où sa vocation le pousse. Quoi

ou FORMÉES PAR L*£rUDE. 5S

que vous étudiiez , faites-le solidement , consciencieusement. Appliquez tout votre esprit à l'objet que vous voulez connaître, et ne le lâchez pas, sans Tavoir pénétré, dominé, embrassé, afin de le comprendre, de le concevoir en vous, d'en avoir l'idée et de pouvoir en rendre compte à vous-mêmes et aux autres. 11 n'y a qu'un temps pour acquérir, et c'est le temps de la jeunesse. Les abeilles ne butinent que dans la saison des fleurs; elles vivent plus tard de leur cire et de leur miel. Dans le jeune âge, toutes les facultés sont admirablement disposées pour recevoir et retenir, et l'esprit e^t avide de ce qui lui vient du dehors. C'est le moment de faire les provisions , de ramasser la moisson et de mettre en grange. Plus tard on bat les gerbes, on sépare le grain de la paille; on moud le grain et on le transforme en une pure farine, on pétrit la farine , et on en fait un pain nourrissant! Mais il n'y aurait ni pain, ni farine, ni grain, si l'on n'avait point récolté, et que récoltera-t-on, si la semence n'a pas été jetée, si la terre n'a pas été ouverte et préparée? Ensemencez donc le champ de votre esprit le plus que vous pourrez ; cultivez-le, arrosez-le de vos sueurs, pour que la bonne semence y fructitie , et moissonnez avec courage au milieu de lar-

deur du jour, ou de votre vie, pour remplir les magasins de votre entendement. Alors, quand vous aurez à nourrir un peuple affamé du pain de la parole, vous aurez sous la main de i riches épis que vous battrez ; un froment généreux, dont vous extrairez une pure substance, et de cette substance pétrie dans votre esprit avec un peu de levain du ciel, qui lui communiquera son ferment divin, vous pourrez composer un pain spirituel , plein de goût et de solidité, qui donnera à ce peuple la nourriture de Tintelligence et de l'âme, comme le pain matériel lui donne Faliment du corps.

§ 3. Que pour savoir parler, il faut commencer par apprendre à penser.

Nous passons maintenant aux dispositions acquises proprement dites, à savoir, l'art de penser et la manière de dire, qui peuvent s'apprendre par l'étude et se former par l'exercice bien dirigé.

Quoique nous pensions naturellement, il y a cependant un art de penser, qui enseigne à faire plus facilement et plus sûrement ce que notre nature d'êtres raisonnables nous porte à faire spontanément. Dans tout ce que l'homme

ou FORMÉES PAR L*ÉTUDE. 55

opère volontairement, la liberté a sa part; et la liberté, qui est inséparable de l'intelligence, est partout la source du progrès et du perfectionnement. L'homme apprend à penser, comme il apprend à parler, à lire, à écrire, à chanter, à mouvoir son corps avec grâce, à user de toutes les puissances de son esprit et de son corps.

C'est la logique qui enseigne l'art de penser. 11 faut donc que l'orateur soit bon logicien, non dans le sens théorique, mais dans la pratique. Il ne s'agit pas pour lui de savoir disserter sur l'origine et la formation des idées , ni sur les quatre opérations de la pensée. Ce n'est point la didactique, mais l'usage de la logique qui lui est nécessaire, et cet usage prompt et habile, il ne l'acquerra que par des exercices multipliés, sous la direction d'un penseur expérimenté, d'un artiste de la pensée , qui lui enseignera à faire aisément ce qu'il sait faire lui-même.

Nous regrettons, sous ce rapport et dans une certaine mesure, la méthode syllogistique de Técole; car nous avons la conviction qu'appliquée à propos et dirigée sérieusement, elle donne à l'esprit de l'agilité, de la subtilité, de la netteté et quelque chose de sûr et de ferme, qu'on trouve rarement dans les penseurs d'aujourd'hui. On péchait peut-être alors par un

excès de dialectique, el il y avait souvent dans le style de la sécheresse, de la pesanteuf, et une apparence de pédanterie. Mais on savait poser une question et la traiter ; on savait par où l'attaquer pour la développer et la résoudre, et la marche du raisonnement, nettement tracée, menait droit au but et à une conclusion. Aujourd'hui on pèche par l'absence ou le défaut de méthode. On reste longtemps devant son sujet sans savoir par où l'entamer, si même on en comprend bien les termes. Ce qui amène des préparations interminables, des prolégomènes diffus, et, en général, une exposition confuse, un développement désordonné, et finalement, point de conclusion, ou du moins rien de décisif. Il y a vraiment, de nos jours, très-peu d'hommes qui sachent penser, c'est-à-dire poser, disposer et développer un sujet, de manière à instruire et à intéresser ceux qui les lisent ou les écoutent. Comme en toutes choses on a horreur des règles ou de ce qui gêne, et qu'on a à peu près enlevé toutes les barrières qui maintenaient l'activité humaine et la garantissaient, en l'obligeant de s'exercer dans des voies marquées, la liberté est devenue le désordre, on divague pour marcher à son aise, et loin d'y gagner, on perd une grande partie de sa force et de son

ou FORMÉES PAR L'ÊTUDE. 57

lemps à chercher un chemin, qui serait indiqué dès fe commencement, si Ton voulait accepter une discipline et se laisser conduire. Pour pen- ^ ser à sa manière ou avoir de l'originalité, on pense à peu près au hasard , comme les idées viennent, s'il en vient, et l'on ne réussit, le plus souvent, qu'à produire du vague, du bizarre et delà confusion. C'est l'époque du vague ou de l'a peu près. Tout le monde veut parler de toutes choses, comme chacun veut se mêler de tout; et il en résulte qu'au milieu de ces flots de pensées, de paroles et d'actions divergentes ou contradictoires, les esprits ballottés flottent incertains, sans savoir où ils vont, selon le vent qui les pousse ou le courant qui les entraîne.

Je voudrais donc, pour ceux qui se destinent à parler en public, un cours de logique, plus pratique que théorique, où l'esprit fût fortement exercé à diviser et à combiner les idées en des matières intéressantes et instructive^. Ces exercices seraient écrits ou oraux. Tantôt ce sérail une dissertation sur un point de liltéralure, de morale ou d'histoire, et il faudrait s'habituer à composer avec ordre et méthode, en indiquant, à mesure qu'on avance, les parties du discours, les degrés du développement, les moyens de preuve, en un mot tout ce qui sert

58 DISPOSITIONS SPIRITUEUES ACQUISES

à traiter convenableinenl un sujet. Tantôt ce serait une discussion entre plusieurs interlocuteurs, avec tout l'appareil et les règles sévères de la disputation dialectique et sous la direction du maître, et il ne serait point permis de procéder ni de conclure sans réduire sa pensée dans les formes de l'argumentation syllogistique; ce qui donne un peu de longueur, et même de lourdeur au discours, mais aussi plus de clarté, plus d'ordre, plus de sûreté. D'autres fois, la discussion pourrait être improvisée, et là, dans l'imprévu du discours et par tout ce qu'il fait jaillir de l'intelligence, se montreraient les esprits distingués, qui savent s'emparer tout d'un coup d'une idée, la pénétrer, la diviser et l'exposer. A toutes les positions ou thèses, il y aurait des oppositions ou antithèses, et quelqu'un pour les soutenir; car il y a des raisons pour et contre en chaque sujet. On apprendrait ainsi à envisager les choses sous plusieurs aspects , et à ne pas se laisser absorber par un seul point de vue, ou par une opinion préconçue. Mais il faut que cette gymnastique de la pensée soit menée par un maître entendu, qui ne se laisse pas dominer lui-même par la forme ni envahir par la routine. 11 faut qu'on pense réellement sous toutes ces formes de disputa*

on FORMÉES PAB L'ÊTUOB. 59

lion et d'argumentation, el que la lettre du discours n'en tue pas l'esprit, comme il arrivait souvent dans les anciennes écoles. Car alors ce ne serait plus qu'une affaire de mémoire, el la vie de l'intelligence s'évanouirait. Je suis convaincu, — et j'en ai fait l'expérience pendant de longues années à la Faculté de Strasbourg, où j'avais institué ces exercices, qui ont été trèsfructueux ; — je suis convaincu que des jeunes gens qui s'occuperaient ainsi pendant un ou deux ans à m^ier et remanier beaucoup de questions, à remuer beaucoup d'idées, et qui à cette fin , écriraient et parleraient beaucoup , toujours avec ordre, avec méthode et sous une bonne direction, deviendraient d'habiles penseurs, et s'ils étaient doués d'une haute intelligence, des hommes très-forts par la parole ou par l'action, ou par l'une et l'autre à la fois, suivant leur capacité, leur caractère et leur nature.

§ 3, Wm f^i a|»|ireiMire à bien im el ctainieiit.

Cependant, il ne suffit pas de penser avec méthode pour bien parler, quoique ce soit déjà une grande avance; il faut encore savoir exprimer ou dire ; en d'autres termes, au fond il faut ajouter la forme.

Il faut donc apprendre à parler comme on apprend à penser.

Ici encore la pratique fait plus que la théorie, et l'exercice de tous les jours vaut mieux, que la didactique. C'est la rhétorique qui enseigne l'art du langage, c'est-à-dire à parler ou à écrire avec élégance, pendant que la grammaire apprend à parler et à écrire correctement. Il est évident qu'il faut avant tout connaître et observer les règles de sa langue ; mais la correction ne donne ni l'élégance, ni la gréféè, qui sont les qualités les plus nécessaires à l'orateur. Comment les acquérir?

Il y a d'abord un fond naturel qui ne s'acquiert pas, c'est la nature qui en fait tous les frais. Les femmes en sont un exemple remarquable. La grâce, dont la nature les a douées, se répand en général dans leur langage, et il y en a qui parlent et même qui écrivent admirablement sans aucune étude , et par la seule inspiration du sentiment et de la passion. Il faut tenir compte sans doute du milieu où elles sont placées, de la société où elles vivent, et qui forment comme une atmosphère morale, où leur esprit si impressionnable et si ouvert, quand il ne veut pas se fermer, absorbe avidement toutes les influences, et reçoit une sorte d'éducation et de

ou FORMÉES PAR L*ÊTUDE. 61

culture spontanées. Comme les plantes, qui portent dans leurs germes les trésors cachés des fleurs les plus éclatantes et les plus parfumées, aspirent dans le sol où elles sont fixées et dans l'air qui les entoure , les sucs les plus grossiers et les fluides les plus subtils, qu'elles transforment merveilleusement en se les assimilant; ainsi ces âmes délicates tn^urnent en leur substance tout ce qui les touche, les impressionne et les nourrit, et elles le manifeslent par un doux rayonnement, par une efflorescence gracieuse dans leurs mouvements, dans leurs actions, dans leurs paroles, dans tout ce qui émane de leur personne.

Naturellement les femmes parlent mieux que les hommes. Elles s'expriment plus facilement, plus vivement, avec plus de naïveté, parce qu'elles sentent plus rapidement et avec plus de délicatesse. De là la loquacité qu'on leur reproche, et qui est un effet de leur constitution et de leur tempérament. C'est pourquoi il y a tant de femmes qui écrivent agréablement, et même d'une manière remarquable, bien qu'elles n'aient fait ni rhétorique ni logique, et même sans savoir la grammaire ni l'orlhographe. Elles écrivent comme elles parlent, elles parlent à peu près comme les oiseaux

62 DISPOSITIOm SPIBITU£LIi£S ACQUISES

chantent, et leur langage en a aussi le eharme. Ajoutez à cela la douceur de leur organe , la flexibilité de leur voix, la variété de leurs intonations» en raison du sentiment qui les anime, et, oe qui aide singuliërenoent à TefTet du discours, la mobilité de leur physionomie, le pittoresque de leurs gestes, et enfin la grâce de tout leur extérieur. Aussi, quoiqu'elles ne soient pas destinées, par leur sexe et par leur position naturelle et sociale, à devenir des orateurs, elles en ont, dans leurs relations et dans le cercle de leur activité, toute la puissance, tous les succès ; car elles savent mieux que personne toucher, persuader, entraîner, et c'est bien là, je pense, le but et la perfection de l'éloquence.

Il faut donc que les hommes qui veulent acquérir l'art de parler, apprennent par l'étude ce que la plupart des femmes font si naturellement; et sous ce rapport, ceux qui se rapprochent le plus du tempéramept féminin, par une grande sensibilité, par une impressionnabilité plus vive, auront moins de peine que les autres et réussiront mieux.

Cependant, comme l'homme qui parle en public doit exprimer des idées plus hautes, des notions générales et dés rapports plus profonds ou plus étendus, qui supposent la pénétration

on rORMÉES PAR L*ÊTUDE. 63

de rintellîgence, la profondeur de l'esprit et la force de la réflexion , qualités très-rares chez les femmes, jamais il ne pourra exposer de pareilles choses , qui sont le produit de Tabstraclion et de la méditation, avec la grâce spontanée du sentiment et l'aisance naturelle du discours. Il faut dans ce cas suppléer par l'art à ce que la nature refuse; il faut, par un travail assidu, par des exercices multipliés à riniini, assouplir son langage, discipliner, dompter la langue, pour qu'elle devienne un instrument docile qui, obéissant au moindre mouvement de la volonté, à la plus légère excitation de la pensée, leur fournisse tout aussitôt une élocution abondante, qui paraît couler spontanément, et qui est cependant le produit le plus subtil de l'art : comme ces fontaines qui, amenant à grands frais et avec magnificence les eaux des fleuves sur nos places publiques, semblent couler d'elles-mêmes. Ainsi la parole de l'orateur doit, à force de travail et d'art, et même quand il traite les sujets les plus abstraits, acquérir un cours limpide et facile, dont il s'occupe à peine, et que son attention ne cesse cependant point de diriger, afin de mettre au jour les idées qui s'offrent à son esprit, les images qui naissent dans son entendement, et

6ti DISPOSITIONS SPIB1T(}£LLES ACQUISES

les mouvements qui viennent agiter son cœur.

Voilà le talent qu'il faut acciuérir ! Fit fabricando faber^ dit le proverbe. Il on est ainsi de l'ouvrier de la pensée, du forgeron du discours. 11 faut souvent battre le fer, surtout quand il est chaud, pour le façonner; il faut aussi continuellement battre le langage, pour en devenir le maître et en faire façon, si l'on veut devenir capable de parler en public. Il ne suffit pas d'apprendre les règles du style, les tropes et les figures de rhétorique; il faut savoir en faire usage , les employer et les appliquer à propos , et c'est ce qu'on ne peut apprendre qu'en parlant et en écrivant beaucoup sous la direction d'un maître habile, qui sache lui-même écrire et parler ; car ici il faut à la fois le précepte et l'exemple, et l'exemple fait plus que le précepte.

Celui qui a la capacité de parler en public rapprendra surtout en écoutant ceux qui savent parler, et il avancera plus , en sWforçant de les imiter, que par toutes leurs instructions ; comme les petits oiseaux , qui comniencent à sortir du nid maternel, essayent d'abord leur vol novice à la suite de leurs parents, guidés et soutenus par leurs ailes, et ne s'aventurent qu'en les regardant. Ainsi le jeune homme, qui

ou FORMÉES PAR L'ÊTUDE. 65

apprend à écrire, suit son maître avec confiance en rimitant, et dans ses premiers essais, s'altachant timidement à ses pas, il n'ose aller d'abord que jusqu'où on le mène, mais il tâche chaque jour d'aller un peu plus loin , entraîné et comme porté par son guide. C'est un grand bonheur que d'avoir un homme de talent pour maître. Cela vaut mieux que tous les livres ; car c'est un livre vivant, qui vous communique la vie, en même temps que Tinstruclion ; c'est un flambeau qui en allume un autre.

Puis, ce qui est inappréciable , à l'autorité officielle du maître , que le jeune homme est toujours plus ou moins porté à contester, s'ajoute celle du talent, qui le domine toujours. Il reçoit avec plaisir les conseils et la direction de l'homme dont il reconnaît la supériorité. Il faut cela pour dompter l'orgueil du jeune âge , abattre ou au moins diminuer sa présomption, sa confiance en lui-même. Il écoute volontiers le maître qu'il admire, et s'estime heureux d'en approcher.

J'ai eu ce bonheur, et j'en ai toujours été profondément reconnaissant envers Dieu qui me Ta procuré, et envers l'homme illustre qui a été pour moi l'instrument de son bienfait. Pendant près de quatre années, au lycée Charlemagne et

à rÉcole normale, J'ai profité journellement des

leçons et des exemples de M. Villemain , alors .

presqu'aussi jeune que ses élèves , et si je sais !

un peu parler et écrire, je le dis hautement, (

après Dieu, c'est à lui que je le dois. !

§ 4. Que fw bien parler ei public, il fut f aborl mm écrire. .

On ne sera jamais capable de parler convena^ t blement en public, si Ton ne devient maître de sa pensée, de manière à la décomposer dans ses parties , à l'analyser dans ses éléments, puis à la recomposer au besoin, à la réduire et à la concentrer de nouveau par la synthèse. Or, cette analyse de l'idée, qui l'étalé pour ainsi dire devant les yeux de Fesprit, ne se fait bien qu'en écrivant. La plume est le scalpel qui dissèque les pensées, et c'est seulement quand on écrit ce qu'on voit intérieurement, qu'on parvient à distinguer nettement tout ce qu'il y a dans une conception, et à s'en donner la claire objectivité. Alors on se comprend soi-même et on peut se faire comprendre des autres.

Il faut donc commencer par apprendre à écrire, pour se rendre bien compte de ce qu'on pense, et çvant de s'exposer à parlet. l^es

00 FORMÉES PAB L*ÊTUDE. 67

hommes qui ne l'ont pas appris d*abord , parlent en général mal et difficilement ; à moins qu'ils n'aient cette malheureuse facilité , cent fois pire que l'hésitation 'ou le silence, qui noie la pensée dans des flots de paroles, dans une faconde torrentueuse, qui emporte la , bonne terre, et ne laisse que du sable et des cailloux sur son passage. Que Dieu nous préserve de ces parleurs intarissables , comme on en trouve souvent dans les contrées méridionales, qui vous inondent, à tout propos et hors de propos, de la pluie de leurs discours et des averses de leur éloquence ! La plupart du temps il n'y a pas une pensée raisonnable dans ce bavardage, où s'écoulent toutes les banalités et les lieux communs. Ces gens-là, qui font si facilement un discours, et qui improvisent à tout bout de champ une harangue , une dissertation, une allocution, ne savent pas composer une phrase passable, et je le répète, sauf les exceptions hors ligne, si on n'a pas appris à écrire, on ne saura jamais parler.

Pour apprendre à écrire, il faut écrire beaucoup, à l'imitation de ceux qui savent le faire, et sous leur direction , comme on apprend à dessiner ou à peindre sur de bons modèles et avec de sages avis. Il y a là un travail d'école ♦ d'à-

telier si Ton veut, en grande partie mécanique, littéral et qui est indispensable au littérateur, comme le musicien doit assouplir, briser ses doigts, pour exécuter facilement et instantanément tous les mouvements nécessaires à la production rapide des sons, en raison de l'organisation de son instrument; comme le chanteur doit devenir maître de tous les mouvements de son gosier, et vocaliser longtemps et sans relâche, jusqu'à ce que la volonté amène sans effort les contractions ou les dilatations des fibres du larynx, qui modifient et infléchissent la voix à tous ses degrés et dans toutes ses nuances.

Ainsi l'orateur futur doit, par de longues études et par de fréquentes compositions de style, manier et remanier sans cesse tous les mots de la langue , toutes les constructions de la phrase, toutes les combinaisons de la parole, en sorte qu'elle devienne pour son esprit un instrument souple et docile, dont il n'ait plus à s'inquiéter en parlant, et qui se prête sans résistance à la moindre impulsion de sa pensée.

Dans les langues à inversions , où la phrase peut avoir plusieurs tournures , cela est plus aisé. On peut pour exprimer une pensée prendre plus d'une voie , et ainsi il y a plus de

ou rOBMÉLS PAR L*ÊTtJDE. 69

cbauces, sinon de mieux s'exprimer, au moins (le le faire plus commodément. Mais dans notre langue, dont le principal mérite est la clarté, cl qui procède toujours directement, c'est-à-dire aussi logiquement que possible, — ce qui fait sa gloire, puisqu'aprcs tout le langage est fait pour rendre ce qu'on pense, — il csl plus diflicile de bien parler, et surtout d'improviser, parce qu'il n'y a qu'une seule manière de construire la phrase, et que si on a le malheur de manquer en commençant cette voie directe et unique, on s'engage dans une traverse sans issue, dont on ne peut sortir qu'en brisant les barrières, ou en se sauvant à travers champs. Alors on bat la campagne ou l'on s'embourbe ; ce qui est fâcheux pour tout le monde, pour celui qui parle et pour ceux qui écoutent.

Il faut donc arriver à posséder parfaitement son instrument , si l'on veut en jouer devant le public de manière à lui plaire et à ne pas s'attirer de confusion. Comme le violoniste a le tact de toutes les distances de la corde, et que ses doigts tombent justement sur le point à presser pour former un son juste , il faut que l'esprit de l'otateur tombe aussi précisément sur le mot propre, qui correspond à chaque partie de la pensée et qu'il saisisse l'arrange-

70 DISPOSITIONS SPIBITUELLES ACQUISES

ment le plus convenable des mots, pour exposer le développement de ses parties avec leurs rapports dans Funité de la phrase et dans l'ensemble du discours. C'est un travail admirable, prodigieux parla promptitude et la sûreté du discernement qu'il met en œuvre au moment même de l'improvisation , par le goût et le tact qu'il suppose; et c'est ici surtout, comme nous allons le montrer en passant, que se justtflent la vérité, l'utilité des anciennes études littéraires et de la méthode qui y a toujours été employée jusqu'à nos jours : méthode qu'on semble mépriser ou au moins négliger à présent, au grand détriment de la logique et de l'éloquence.

Le but de cette méthode est d'exciter et de développer l'intelligence de l'enfant par la décomposition et la recomposition incessante du langage, c'estrà-dire par un exercice continuel d'analyse et de synthèse, et pour que cet exercice soit mieux raisonné et plus efficace , il porte à la fois sur deux langues, étudiées simultanément , l'une ancienne et morte, et qui ainsi ne peut s'apprendre par routine, l'autre vivante, et analogue à la première, autant que possible. Alors on oblige l'élève à se rendre raison de tous les mots de l'une et de l'autre et de leurs

CCI FORMÉES PAR l'ÊTUDE. 71

rapports dans des phrases données , afin d'établir entre eux le parallélisme le plus rapproché, la synonymie la plus exacte , et de reproduire parla, aussi fidèlement qu'il se pourra, la pensée d'une langue dans une autre. De là ce qu'on appelle les thèmes et les versions , désespoir des écoliers paresseux , nous l'avouons , mais qui servent très-efficacement à former, à perfectionner la logique naturelle de notre esprit, et qui, faits pendant plusieurs années et avec in« telligence, sont la meilleure manière d'initier la raison novice et faible des enfants à toutes les opérations de la pensée; laquelle, en définitive, procède toujours avec des mots et ne peut travailler et se manifester qu'avec les signes du langage.

Les hommes superficiels ou positifs s'imaginent que le but de ce long travail, qui occupe les plus belles années de l'enfance, est d'apprendre le latin ou le grec, et alors ils s'écrient que ce résultat ne vaut ni la peine ni le temps qu'on y met, et que , langue pour langue , il y aurait plus d'avantage à enseigner aux enfants des langues modernes et parlées , qui pussent leur servir plus tard dans la vie. Ils auraient parfaitement raison s'il ne s'agissait que de cela; à coup sûr Fanglais ou rallemand seraient plus

72 DISPOSITIONS SPiniTiyELT.ES Ar.OtISF.S

utiles pour voyager, faire de la diplomatie, du commerce on autre chose de ce genre.

Mais il y a un autre objet qu'ils ne voient pas , et c'est le principal : il s'agit d'apprendre à penser à des hommes qui devront un jour travailler dans la société par la pensée; il s'agit de former les ouvriers de l'intelligence aux fonctions intellectuelles, comme on forme des apprentis ou des manœuvres aux fonctions matérielles, aux ouvrages du corps. Comme on apprend à ces derniers à se servir de leurs outils, et pour cela à les bien connaître et à les manier adroitement, de même il faut enseigner aux premiers à bien connaître aussi les instruments de leur élat, l'outil de leur métier, afin de s'en servir habilement dans tous les cas possibles. Or, l'instrument nécessaire, l'outil indispensable de la pensée est le langage, et c'esl pourquoi, bien qu'on parle naturellement et presque sans l'apprendre, par cela seul qu'on vit en société ; cependant si l'on veut devenir un ouvrier habile de la parole, et ainsi delà pensée» comme si l'on désire être un serrurier habile ou un bon maçon, il faut s'instruire des procédés de l'art, et s'initier aux règles et aux méthodes qui le rendent plus lacile et plus efficace.

C'est ce qui se fait par le travail sur les lan-

X>V POBMÊES PAR l/ÊTUDE. 78

gueSy objet des études classiques. Depuis la classe élémentaire jusqu'aux humanités, c'est un cours continuel de logique par la grammaire comparée, et la seule logique dontrenfance soit capable. C'est le noviciat le plus facile de la pensée par les mots, et à travers les mots qui en senties signes sensibles. L'enfant s'exerce ainsi pendant plusieurs années à discerner les rapporté des idées par les relations des mots, qu'il manie et remanie sans cesse, et en apprenant à former des phrases, toujours en vue d'une pensée qu'il faut expliquer et exprimer dans ses détails, il s'habitue à l'analyse et à la synthèse, et prélude par les humbles fonctions de la grammaire aux opérations les plus hautes de la science qui, après tout, ne sont aussi que la décomposition et la combinaison des idées.

Qui ne voit tout d'abord quelle dextérité l'esprit acquiert par cette comparaison perpétuelle des termes et des locutions de deux langues, qu'il faut ajuster l'une sur l'autre, et combien la pensée s'affine et devient subtile, quand, en lace d'une idée qu'il faut dire, on mesure, on pèse sans cesse les expressions de deux langages , et on les compare entre elles et avec ridée, pour juger celle qui la rendra le mieux !

Oh ! non, ils ne sont pas stériles les efforls

7& DISPOSITIONS SPlRITUBLI«fi& ACQUISES

de ces jeunes intelligenoes qui luttent ainsi chaque jour avec les pensées des écrivains les plus distingués de Tantiquité» pour le» oom^ prendre et les traduire. Quel bénéfice de participer tous les jours à la haute raison, aux idées élevées et au langage distingué de ces grands et beaux esprits! Quel fruit dans un pareil commerce» et comme il y a à gagner intellectuellement dans une telle société, et pour ainiû dire dans cette cohabitation journalière!

Puis, quel bonheur d'avoir rencontré un terme équivalent, d'avoir tourné dans sa langue» avec la même énergie ou la même délicatesse, ce qu'un auteur célèbre a dit dans la sienne! Quel avantage dans cette collision entre les expressions, où jaillit souvent l'étincelle des idées; dans cette lutte inégale sans doute, mais pleine d'une noble émulation, entre un jeune homme qui essaie la force naissante de sa pensée et un espi-it d'élite dont les ouvrages éclairent et guident l'humanité !

Et enfin, en ce qui touche plus particulièrement notre sujet, quelle facilité de parole, quelle aptitude au discours improvisé ne doit pas donner cette habitude, contractée dès l'enfance, de manier et de remanier la phrase dans tous les sens, jusqu'à ce qu'on en trouve

OIT POftlIÊBS PKn L*ÉTtJDE. 75

là forme la plus parfaite ; d'en combiner les termes de toutes les manières, pour leur donner Tarrangement le plus convenable à la manifestation de la pensée ; d'en polir toutes les parties en effaçant les aspérités et adoucissant les liaisons ; de les balancer les unes par les autres» afin d'y mettre de l'unité, de la mesure, de l'harmonie, et comme une musique, qui la rende aossi agréable à l'oreille, quand on la prononce, qu'elle est lumineuse à l'esprit qui la médite !

Non, non , on ne formera jamais autrement les artistes de la parole, et si l'on veut s'y prendre d'une autre façon, comme on en a l'air aujourd'hui, au lieu d'artistes on n'aura que des manoeuvres. Les moyens doivent toujours être proportionnés à la fin. Si vous voule»

des orateurs , il faut leur apprendre à parler, et vous ne le leur apprendrez pas autrement qu'on a fait jusqu'ici. Tous nos grands orateurs du xvii* et du xviii* siècle ont été formés de cette manière, et je ne sache pas qu'il y ait jamais eu de plus grands écrivains dans le monde , et que cette gloire de la France ait été surpassée. Qu'on renonce à cette splendeur de la civilisation, à cette magnifique efflorescence de l'esprit par la.poésie, les belleslettres et Féloquence, qui ont toujours été la

couronne la plus brillante de rhumanité sur la terre, sa plus belle auréole; qu'on y renonce pour les conquêtes, pour les richesses de l'industrie et du commerce, très-admirables sans doute aussi, mais qui, après tout, servent plus au corps qu'à l'âme, soit; nous en serons peutêtre plus savants en ce qui concerne la matière et assurément plus riches ; nous aurons plus de moyens de gagner de l'argent et d'en perdre; plus de moyens de jouir de la vie terrestre, et par cela même de l'user et peut-être de la dégrader. En serons-nous plus heureux? C'est douteux; en serons-nous meilleurs? C'est plus douteux encore. Mais ce qui ne l'est pas, c'est que la vie de la société humaine, ou la civilisation, toute dorée qu'elle pourra être, en sera moins belle, moins noble et moins glorieuse.

Il y a encore un exercice qui contribue singulièrement à faciliter le langage et à en perfectionner la forme, c'est d'apprendre par cœur les plus beaux passages des grands écrivains, et surtout des poètes les plus harmonieux, de manière à pouvoir les réciter tout d'un trait, et dans les moments les moins occupés, comme pendant les promenades solitaires, où l'esprit divague si facilement. Cet exercice, en usage dans toutes les classes, est surtout utile en rhé-

ou FORMÉES PAR L'ÊTUDE. 77

toiîque et pendant les belles années de Fadolescence. A cet âge» il est facile et agréable, et celui qui aspire à Tart de la parole ne doit jamais le négliger.

Outre qu'il met dans l'esprit toutes sortes de belles pensées, bien exprimées et bien enchaînées, et que par là il le nourrit, le développe et l'enrichit, il a encore cet avantage de remplir rentendement d'images gracieuses, de former roreille au rhythme et au nombre de la période, de lui donner le sens de l'harmonie de la parole, qui a aussi sa musique, en sorte que les idées, même les plus abstraites, entrent plus facilement dans l'esprit et y pénètrent plus avant, quand elles sont présentées d'une manière agréable. x\ force de lire et de redire les beaux vers de Corneille et de Racine, les phrases majestueuses et si pleines de Bossuet, la prose si harmonieuse et si cadencée de Fénelon et de Massillon, on se forme peu à peu et sans effort un langage qui en approche, on les imite, comme instinctivement, par l'attrait naturel du beau et le penchant à reproduire ce qui plaît; et l'on flinit, en répétant cet exercice tous les jours et pendant des années, par acquérir un goût raffiné des délicatesses de la langue , des nuances du style; comme un palais habitué

78 DISPOSITIONS SPIBITUBLLES ACQUISES

aux saveurs des mets les plus recherchés n'en peut plus supporter de grossiers. Mais ce qui est un inconvénient pour le goût physique, au moins en certaines circonstances» est toujours un avantage pour le goût littéraire qui doit se nourrir, comme Tabeille» des parties les plus aromatiques des fleurs» pour en composer un miel savoureux et parfumé.

Par là se prépare aussi dans la partie imagi^ native de Tentendement une sorte de capacité pour la forme oratoire, pour la facture de la phrase, que je ne peux mieux comparer qu'à un moule> soigneusement disposé et tout rempli de linéaments délicats» de dessins variés» où le jet de la pensée, quand il sort plein de vie et d'ardeur d'une âme brûlante, dans le feu du discours ou de la composition, se répand et se fixe en se modelant, comme le métal en fusion devient instantanément une belle statue.

Ainsi la phrase oratoire doit être fondue tout d'une pièce, par un seul jet, afin de présenter une belle unité, une unité vivante. Mais pour cela il faut un beau moule, et le jeune orateur, qui doit d'ailleurs avoir reçu de la nature la puissance artistique, ne peut le former eu lui qu'avec le secours des grands maîtres et par

ou F01UI1|£S PAR l'étude. H

kur imitation. Il n'y a ici d'exception que pour le génie ; mais le génie est rare.

Les meilleurs professeurs de rhétorique, ceux qui sont vraiment des artistes de la parole, el qui en veulent former à leur image, recommandant et emploient beaucoup cet exercice, qui coûte quelquefois à la paresse, mais qui dédommage amplement par ses fruits du travail qu'il exige. D'ailleurs il y a un moyen d'en adoucir la peine, c'est de lire et d'apprendre les pages choisies de nos grands auteurs en se promenant sous les ombrages d'un jardin ou au milieu d'une riche campagne, et quand la nature est dans tout son éclat. On les récite alors à haute voix au sein de cette belle nature, dont les impressions viennent se mêler délicieusement à celles de l'éloquence et de la poésie. Tout jeune homme qui a un peu de talent et de goût littéraire Ta éprouvé. Au printemps de la vie, on est singulièrement charmé par le printemps de la nature, et l'exubérance de la vie nouvelle dans une jeune âme qui s'essaie à penser, à peindre et à chanter, se marie admirablement^ et par une sympathie instinctive , à cette magnificence de la vie du monde qui l'enveloppe, dont la vertu féconde excite son génie, en même temps qu'elle ravit ses sens par les émo-

80 0ISr03iT10]NS SPIRITUELLES ACQUISES

lioDS les plus délicates, et eDrichit son imagination de tableaux variés et de couleurs brillantes.

Ensuite, — et c'est un privilège de la jeunesse qui a ses avantages comme ses inconvénients, — on ne goûte jamais mieux, c'est-àdire avec plus de délices et d'amour, la poésie, l'éloquence qu'à cet âge , à l'aurore de la vie de l'âme, avec les prémices de l'imagination et la virginité du cœur, et dans le premier éclat de l'idéal, apparaissant à l'intelligence comme un soleil levant qui commence à tout colorer, à tout illuminer de sa splendeur et de ses feux. La beauté intelligible et la beauté physique s'harmonient merveilleusement; elles se rehaussent l'une l'autre et se font ressortir ; ou plutôt on ne sent, ou ne comprend le beau sensible que par le reflet du beau moral, et que si la lumière de l'idée, qui jaillit de l'esprit, éclaire et transfigure les formes et la vie de la nature : comme la nature de son côté, en recevait avec amour le rayon de la pensée divine, le refrange magnifiquement dans ses prismes, et en multiplie les clartés en les reflétant.

Voilà ce que le jeune orateur, ou celui qui a la puissance de le devenir, sentira, éprouvera, chacun suivant sa nature et son caractère, en

ou FORMÉES PAR L*ÉTUOE. 81

faisant redire aux échos d'une belle nature les plas beaux accents de l'éloquence ou de la poésie humaine. En même temps qu'il les imprimera plus profondément dans sa mémoire» par le secours des lieux où il les apprend, qui ajouteront à ses souvenirs et les faciliteront plus tard, il s'inspirera sans s'en douter d'une double vie, de la vie la plus pure, la plus glorieuse de l'humanité, et de cette grande vie de la nature, qui est la pensée de Dieu répandue dans la création. Ces deux grandes vies, celle de l'homme et celle de la nature, qui descendent de la même source et y remontent, mêlées en lui sans se confondre, animant et nourrissant sa vie propre, la vie de son esprit et de son âme, feront sortir un jour de sa poitrine, de son cœur de poëte ou d'orateur, un fleuve d'éloquence ou de poésie qui jaillira jusqu'à l'immortalité.

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