INTRODUCTION. VII
ne vécurent pas au-delà du xme siècle. Après cette époque, les étudiants israélites suivent l'Université chrétienne de Montpellier : ils sont absorbés dans sa puissante activité. »
Enfin, je tiens à exprimer toute ma gratitude à M. Nieubauer, professeur à Oxford , et à M. le grand rabbin Wertheimer, professeur à l'Université de Genève, qui ont eu l'obligeance de m'indiquer des renseignements utiles pour mon travail.
Lunel, le 18 novembre 4877.
Vers le dixième siècle, le midi de l'Europe vit la nation hébraïque refleurir et reprendre tout l'éclat qu'elle avait jeté sur les rives de l'Euphrate , après avoir été bannie de celles du Jourdain.
Ce fut sous la protection du croissant qu'elle prit ce nouveau lustre , et commença cette époque, fertile en grands hommes , qui lui donna enfin une littérature et une ère nouvelles.
Dès le commencement du onzième siècle, des troubles survenus dans les états des kalifes forcèrent les Juifs d'orient à s'expatrier. Un grand nombre d'entre eux vinrent chercher un asile en Espagne. Arrivés dans ce royaume, ils se disséminèrent dans les provinces environnantes , et beaucoup passèrent en France , où la renommée des écoles de Narbonne et de Lunel devait les
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attirer. On remarquait alors dans cette contrée un grand nombre de savants.
La France , dit M. Beugnot (1) , ne fut pas , durant le onzième siècle , aussi féconde en rabbins que l'Espagne, mais nous ne pouvons pas cependant l'accuser de stérilité. Une grande quantité de Juifs s'étaient établis dans le Languedoc , et si nous sommes forcé de reconnaître que cette province était alors dépendante de l'Espagne, on conviendra, d'une autre part, que la proximité d'une académie aussi célèbre que celle de Lunel ne dut pas être sans fruits pour la France. Nous ne pouvons assigner une direction particulière aux travaux des rabbins français du onzième siècle ; en général , ils cherchèrent à former des élèves plutôt qu'à acquérir des lecteurs. Cette conduite était sage : un professeur qui peut se prêter à la plus ou moins grande sagacité de ses auditeurs , influe davantage sur des hommes encore nouveaux pour les sciences que ne le pourraient faire des livres, auxquels certains détails élémentaires sont interdits.
Le douzième siècle doit être considéré, par-dessus tous. les autres, comme une époque de renaissance pour les fils d'Israël; ce fut l'époque d'Aben- Hezrah et de Moïse Maïmonide ( Moïse ben- Maïmon ). Voués spécialement à la culture des
(4) Les Juifs d'occident , 3e partie , littérature, p. 29 , par Arthur Beugnot.
arts de l'esprit et à la pratique du commerce , les Juifs formaient en Europe un lien nécessaire entre les Chrétiens et les Mahométans. Ce fut par leur intermédiaire surtout que se répandirent en occcident les sciences métaphvsiques et naturelles : ils traduisirent en hébreu Avicenne , Averrhoès et presque tous les grands commentateurs arabes d'Aristote (1).
Quoique les Juifs s'adonnassent à l'étude des sciences et surtout de la médecine , ils avaient cependant une prédilection pour celle des Livres- Saints. Dans les écoles de Grenade , de Cordoue et de Tolède, on enseignait principalement les matières religieuses, et les Juifs du moyen-âge conservaient ce caractère particulier qu'ils durent être savants dans la Loi, avant d'être savants médecins ou savants astronomes. Tel est le trait qui distingue les écoles établies par les Juifs en Espagne et dans le midi de la France.
A l'exemple de Sora , Nohardéa , Pombédita et des autres villes des bords de l'Euphrate , Lunel , Béziers, Narbonne eurent des écoles dans lesquelles on enseignait d'abord la Loi de Moïse , et où plus tard on se livra à l'étude des autres sciences (2).
(1) A. Germain, Hist. de la Commune de Montpellier , Introduction , p. lxvi.
(2) Les Juifs en France , erb Italie et en Espagne, par I. Bédarride, avocat à Montpellier, 1839, chap. vu, p. 102.
4 l'école JU1VB
Les écoles de Narbonne et de Lunel, surtout , furent les plus distinguées. « C'est de la première, dit Benjamin de Tudèle (1), que l'étude de la Loi s'est répandue dans ces contrées. » Mais la seconde l'emporta beaucoup sur toutes les autres. A l'exemple des autres écoles de l'Orient , on y enseigna la médecine, et c'est en partie aux savants Juifs qui affluaient dans ces contrées , mêl$s aux Arabes, que, quelques siècles plus tard, la ville de Montpellier a dû la gloire d'avoir pu se dire la nouvelle patrie du Père de la médecine (2).
M. Germain reconnaît également que «la ville de Montpellier , pour son école de médecine , a été , au moyen-âge , directement tributaire des universités Juives et Arabes (3). »
Juda ben-Tibbon.
A cette époque, le rabbin Juda ben-Tibbon, qu'on appelait Abi-ha-Maatikim ou le père des traducteurs , à cause de son habileté à faire passer dans l'hébreu les écrits arabes , traduisit pour l'instruction de ses compatriotes les meilleurs ouvrages des Maures sur la jurisprudence, la
(1) Benjamin de Tudèle, Itinéraire, ch. i.
(2) Astruc , Histoire de l'École de médecine de Montpellier , cité par Bédarride , p. 102.
(3) Hist. de la Comm. de Mont p., p. lxx.
philosophie , la médecine et l'astronomie. Son fils Samuel , et d'autres membres de sa famille , continuèrent ces sortes de travaux, au point que les Tibbonides de Lunel ont mérité justement la réputation de traducteurs , de même que les Kimchides de Narbonne celle de grammairiens (1). Ils occupent à cause de cela une grande place dans les fastes littéraires du moyen-âge.
Quoique espagnol par sa naissance , Juda ben- Tibbon passa la plus grande partie de sa vie à Lunel ; il y composa ses ouvrages , qui sont prin-
(1) Les Kimchides se distinguèrent par l'universalité et la profondeur de leurs connaissances , surtout dans la connaissance des Livres-Sacrés. Joseph Kimchi, le père , commenta une partie de la Bible , éclaircit la grammaire hébraïque et composa des hymnes pour les synagogues. Son fils aîné, Moïse, se livra aux mêmes études. Sa grammaire, trop abrégée , appelée Mahalach scevile hadaath (entrée des chemins de la science), a été trouvée utile, et on l'a imprimée plusieurs fois. Mais Joseph et Moïse furent surpassés par le second fils, David , que les Hébreux ont surnommé Rosch Hamedakdekim , c'est-à-dire chef des grammairiens , non parce qu'il n'a enseigné que la grammaire , mais parce qu'il est le plus habile de ceux qui ont expliqué l'Ecriture-Sainte par les lettres ; ses commentaires sur la Bible ne. peuvent guère intéresser que les rabbins. On estime plus généralement sa grammaire ( MichlolJ, et son lexique de la langue hébraïque/ Sep lier sçorachinj, dont il a été fait plusieurs éditions; ses travaux philologiques ont servi à la fois aux Juifs et aux Chrétiens. (Depping. p. 109 et suiv.— Beugnot, 3e part., littérature , p. 90. — Hist. litt. de la France, t. XVI).
6 l'école juive
cipalement des traductions de larabe en hébreu , et il y enseigna (1). Mais, d'après Carmoly (2) , ce savant docteur, après avoir été disciple du célèbre Ishak ben- Abraham , devint professeur à la Faculté de Montpellier, qu'il dirigeait alors avec le régent Nicolas , et il compta parmi ses élèves le fameux Moïse ben-Nachman ou Nachmanide , de Girone, à qui il enseigna l'art de guérir et l'art des accouchements. De retour dans sa patrie, Nachmanide abandonna le Talmud pour la Kabbale, qu'il étudia avec une telle ardeur qu'on lui donna le nom de Prince de la Kabbale, de Luminaire, de Fleur ou Couronne de sainteté. Il guérissait , dit-on , le mal des reins avec des pièces de plomb représentant la figure d'un lion (nous reviendrons plus loin sur ce sujet). Le savant Kabbaliste, entraîné par le besoin de visiter la Terre-Sainte , qui avait été témoin de la gloire passée de sa nation, et devait être le théâtre de la puissance qui lui
(1) Juda ben-Tibbon était né à Grenade en 1120 ou 1134 ; il vivait encore à Lunel en 1199 , époque à laquelle il termina son travail sur Béchaï. Outre ses traductions , il composa lui-même en hébreu un livre intitulé : Seraschn. — D. Kimchi a composé sous le même titre un dictionnaire de racines hébraïques. Samuel Tibbon est auteur d'un dictionnaire où il a recueilli les mots étrangers qui se trouvent dans le More Neboukhim.
(2) Carmoly, Hist. des médecins juifs anciens et modernes, p. 73.
était annoncée pour l'avenir, quitta l'Espagne et se rendit à Jérusalem , où ayant élevé une synagogue , il vécut longtemps et mourut.
Juda ben-Tibbon eut pour amis et collaborateurs des coreligionnaires distingués , tels que Meschullam, R. Serchjade Girone et R.Abraham ben-David ( 1 ) . Sa grande habileté le fit rechercher par des princes, des évoques et des chevaliers. De nombreux malades accouraient vers lui des pays les plus éloignés. Mais son savoir l'avait rendu pédant. Il mesurait chacune de ses démarches. Il aimait à parcourir sa vaste bibliothèque , tenue dans un ordre parfait , et attachait de l'importance à une écriture élégante. La langue arabe lui était familière ; quant à l'hébreu, il le parlait comme un
(1) Le rabbin Abraham ben-David fit avec son beaupère R. Salomon , de Montpellier, une opposition acharnée au More Néboukhim de Maïmonide , dont il sera question dans la suite de notre travail. Il était le chef d'une académie célèbre , dans un lieu que Benjamin de Tudèle appelle Pothikires. Les Juifs affluaient de toutes parts dans sa demeure pour profiter de ses profondes connaissances.dans l'écriture sacrée. On a généralement pensé que Pothikires désignait Beaucaire ( Lempereur, Basnage, Baratier, l'auteur de Y Histoire générale de Languedoc, etc. ); de Boissi croit que c'est le bourg de Posquière ou Vauvert, à quelques lieues de Lunel (tome II, Dissertation sur Maïmonide). Beaucaire a pourtant eu une communauté juive , dont il est question dans plusieurs actes publics du moyen-âge. *
maître et possédait toutes les qualités nécessaires à un traducteur éminent. On reproche à ses traductions, aussi bien qu'à sa personne, un peu de pédanterie ; elles sont exactes , mais embarrassées ; elles suivent trop servilement l'original arabe, et font à l'hébreu une certaine violence, en donnant aux mots une signification inusitée. Néanmoins Juda ben-Tibbon doit être considéré comme un type de traducteur consciencieux , parce qu'il était profondément versé dans la connaissance des deux langues qui faisaient l'objet de ses travaux, et des ouvrages qu'il traduisait. Enfin, si l'on reproche à ses traductions quelque lourdeur, elles doivent trouver leur excuse dans la pauvreté de la langue hébraïque.
Sa traduction de la grammaire et du livre des racines , du rabbin Jona ben-Ganach (1) , de Cordoue , fut faite en 1171, comme il l'assure luimême dans la Tour et VAlcazar de Lunel, en France, dont la synagogue était alors renommée (2).
(4) Jona ben-Ganach, qui portait le nom arabe àeEbn- Djanah, est connu comme l'un des plus profonds grammairiens que les Juifs aient produits. Il écrivit un livre sur les médicaments simples. Nous passons sous silence ses œuvres philosophiques, et nous nous bornons à dire qu'il écrivit contre l'éternité de la matière. Quant à l'histoire de sa vie, on sait qu'il vécut au commencement du onzième siècle, et qu'il mourut vers l'an 1045.
(2) Rodriguez de Castro, Bibl. espag., t. I, art. Moseh ben-Jehudah ben-Thïbon Marimon.
DE LONEL. 9
Une partie de ce travail est manuscrite à la bibliothèque du Vatican. « Mon travail est achevé , dit Juda à la tête de son livre; je n'ai rien ajouté aux paroles de l'auteur , et je n'en ai rien retranché. » C'est ainsi qu'il fait connaître l'exactitude des principes qui lont dirigé dans son interprétation.
Ce fut le même traducteur qui mit en hébreu le livre Cosri ou mieux Kharazi, composé vers 1110 par le célèbre poète Juda Hallévi ou le Lévite (1). 11 n'est pas douteux que la version hébraïque de cet ouvrage ne soit de Juda ben-Tibbon; nous avons même la preuve qu'il l'a composée à Lunel , et qu'il l'y acheva en 1167 (2).
Le Cosri est un des livres les plus estimés des Hébreux ; c'est une théorie complète du Judaïsme rabbinique, dans lequel Hallévi entreprend une campagne régulière contre la philosophie. Il combat l'erreur de ceux qui croient satisfaire aux exigences de la religion , en cherchant à démontrer que la raison , abandonnée à elle-même , arrive par son travail à reconnaître les hautes vérités qui nous ont été enseignées par une révélation surnaturelle.
(1) Liber Cosri, publié par J. Buxtorf, à Bâle, 1660. Le manuscrit arabe de ce livre précieux est conservé à la bibliothèque d'Oxford. Son auteur florissait en Espagne au commencement du douzième siècle.
(2) Bartoloccius, Bibl. rab\, t. III, pp. 61 et 62. — Rodrig. de Cast., t. I, p. 28.
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Le livre Cosri, écrit avec une exaltation mystique, contribua peut-être à faire revivre l'étude de la Kabbale, qu'un siècle plus tard nous trouverons tout d'un coup dans un état très-florissant (1).
L'auteur suppose un roi des Khazares , en Perse, ayant des principes religieux très-éloignés de ceux de Moïse, mais qui, sincère dans sa croyance, les observe avec piété. Un songe l'avertit que ses intentions sont agréables à la Divinité , mais non pas ses œuvres. Ce songe revient plusieurs fois agiter son sommeil, et lui fournir pendant la veille d'importantes méditations. Il appelle un philosophe
(l)La Kabbale (de l'hébreu Kabbalah) signifie réception ou tradition. C'est le nom d'une doctrine théologique dans la forme, philosophique au fond, et surtout métaphysique, qui prit naissance chez les Juifs environ deux cents ans avant l'ère chrétienne, et qui circula secrètement jusqu'à la fin du quinzième siècle. Sans nous arrêter aux diverses origines qu'on attribue à la Kabbale, nous dirons que ses deux principaux et plus anciens monuments, le Sepher iecirah ( livre de la création ) et le Zohar ( lumière) correspondent à ses deux branches, c'est-à-dire à l'histoire de la Genèse d'une part, et de l'autre à l'histoire du char céleste dont il est question dans la vision d'Ezéchiel, formant un système de théologie et de métaphysique , où le développement nécessaire des attributs divins était représenté comme la cause de tous les êtres. La science kabbalistique, sans laquelle il est impossible d'expliquer les nombreux textes de la Mischna et du Talmud, se réduit à un système de panthéisme idéaliste. (Franck, Dict. des sciences phil., art. Kabbale, t. III, p. 582 et suiv.)
pour converser avec lui et discuter sur le meilleur culte , le philosophe ne le satisfait pas ; il fait venir un chrétien , le chrétien ne le satisfait pas davantage ; un musulman est interrogé , le prince n'est pas plus content de ses réponses ; il appelle enfin un israélite, lïsraélite remporte une pleine victoire.
Cet ouvrage, divisé en quatre parties, est en dialogues, à l'imitation des beaux traités de Platon sur le gouvernement et les lois. Les Karaïtes, c'est-à-dire ceux des Juifs qui n'admettent pas la tradition, y sont attaqués et combattus, ainsi que les Musulmans et les Chrétiens.
Ce qui décide le monarque à faire venir un israélite et le dispose favorablement pour lui , c'est qu'il a entendu les sectateurs des autres cultes se réunir tous en faveur de Moïse et de l'inspiration de ses lois. On peut consulter, sur ces détails et sur beaucoup d'autres encore , la préface de la traduction latine de Buxtorf.
Quelques écrivains ont pensé que c'est du roi Cosroès qu'il s'agissait dans le Cosri. Il paraît, comme l'observe Bartolocci , que c'est un dialogue de pure invention, à la façon de ceux des anciens philosophes de la Grèce et de Rome. Cet ouvrage a fait quelque sensation à cause d'une question qui s'y rattache. On a en hébreu deux Lettres : l'une écrite par Khasdaï, chef x des finances d'Abder-
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rahman, de la dynastie des Ommiades , au roi des Khazares Joseph, pour savoir s'il était vrai, comme on le disait, que les Khazares pratiquassent la religion j uive ; et l'autre lettre contenant la réponse du roi , qui affirme que les Khazares se reconnaissent descendants de Japhet et qu'ils sont frères des Juifs (1).
On a rejeté ces Lettres comme apocryphes, dit Depping (2), et on n'a voulu y voir qu'une tentative des Juifs modernes, pour faire croire à l'existence d'un royaume juif. Cependant il paraît , en effet , que les Khazares pratiquaient des coutumes israélites (3).
Nous devons encore à Juda ben-Tibbon la traduction en hébreu d'un ouvrage ascétique du rabbin Bêchai ben-Joseph, de Barcelone (àlafin du onzième siècle). Ce livre a un titre qui signifie dans la langue originelle De la conduite, et dans la version hébraïque De l'obligation des cœurs ; il a pour objet la vie spirituelle de l'homme, ses devoirs envers Dieu , envers ses semblables , envers luimême. Il est divisé en plusieurs chapitres, dont le premier traite de l'unité de Dieu ; le second, des
(1) Ces deux Lettres ont été publiées par Isaac ben- Abraham, sous le titre de Col Mebasseur.
(2) Depping, Les Juifs dans le moyen-âge , 2e époque, ch. I, p. 97. '
(3) Voyez D'Ohsson , Des Peuples du Caucase, Pari? , 4828, p. 242.
choses qu'il a créées et qu'il conserve , rappelées comme un moyen de le connaître ; le troisième, du culte divin ; le quatrième, de la confiance à placer en Dieu ; le cinquième, de l'avoir pour but de nos actions et de fuir l'hypocrisie ; le sixième, de l'humilité ; le septième , de la pénitence ; le huitième , de l'excellence de l'âme et de ses relations avec Dieu ; et le dernier, de l'amour de Dieu.
L'auteur, essayant pour la première fois de présenter une théorie complète et systématique de la morale du Judaïsme, montre une prédilection manifeste pour la méthode de Saadia-Gaon (1), célèbre comme exégète, théologien et talmudiste , quoiqu'il révèle une connaissance parfaite des différentes parties du système péripatéticien. La supériorité qu'il accorde à la morale pratique sur la spéculation, et une tendance prononcée
(1) Saadia-Gaon, mort en 943 , à 50 ans, fut le chef de l'Académie des Juifs établie à Sora, près de Babylone. On a de lui: l°une traduction en arabe de l'Ancien Testament; 2° un traité intitulé: Sepher Haïmaunoth (livre des croyances et des opinions ) , dans lequel il s'occupe des principaux articles de la doctrine des Juifs. Cet ouvrage fut composé en arabe en 933, et traduit en hébreu par Juda ben-Tibbon, d'après Franck, dans son dictionnaire, article Philosophie chez les Juifs, t. III, p. 337; il a eu plusieurs éditions, et a été tout récemment traduit de l'allemand par M. Fûrst (in-12, Leipzig , 1845). La raison, selon lui, enseigne les mêmes vérités que la révélation ; mais celleci était nécessaire pour nous faire parvenir plus prompte-
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à la vie ascétique , lui donnent une certaine ressemblance avec Gazali (1), dont il fut le contemporain (2).
Buxtorf et Hottinger attribuent à notre rabbin la version hébraïque d'un ouvrage écrit en arabe par Maïmonide sur la résurrection des morts ; mais l'ordre des temps ne permet guère de l'attribuer qu'à son fils Samuel ben-Tibbon , comme Bartolocci et Wolf l'ont observé.
ment à la connaissance des plus hautes vérités, que la raison abandonnée à elle-même n'aurait pu connaître que par un long travail. Saadia a le grand mérite d'avoir montré à ses contemporains juifs que la religion, loin d'avoir à craindre les lumières de la raison, peut, au contraire, trouver dans celle-ci un appui solide. Il prépara par là l'introduction des véritables études philosophiques parmi ses coreligionnaires, et l'époque glorieuse des Juifs d'Espagne et de Provence.
(1) Gazali , le plus célèbre théologien musulman de son époque , naquit et mourut à Thous , ville du Khoraçan. Il composa un grand nombre d'ouvrages , dont le principal but était d'établir la supériorité de l'Islamisme sur les autres religions et sur la philosophie. Son livre De la destruction des philosophes (Tehàfot al-falâsifa) fut réfuté par Averrhoès. Il passa tour-à-tour du scepticisme le plus absolu au mysticisme le plus exalté, dans lequel il termina sa vie en 1111. Mais le coup que Gazali porta comme sceptique à la philosophie des Arabes , empêcha celle-ci de se relever en Orient , et ce fut en Espagne qu'elle traversa encore un siècle de gloire et trouva un ardent défenseur dans Averrhoès.
(2) Dict. des sciences phil., t. II, art. Gazali, p. 506.
Quoi qu'il en soit de ce doute au point de vue de la traduction, nous ferons observer avec Depping ( 1 ) que Maïmonide avait cru devoir comprendre la résurrection , et implicitement l'immortalité de l'âme, parmi les articles fondamentaux de la foi judaïque ; mais il ne put s'élever à toute la hauteur d'un théologien universel ; il crut , avec les autres rabbins, que les Juifs seuls ressusciteraient, et même les seuls justes. Les anciens rabbins disaient à ce sujet : « Le bienfait de la pluie est pour le bon et le méchant , mais la résurrection n'est que pour les justes. »
Au sujet des doctrines sur la résurrection , le rabbin Abraham , lévite , raconte une singulière anecdote (2) :
Le capitaine d'un bâtiment maure, nommé Demochin, qui croisait , par ordre du roi de Grenade Ibol-al-Rachman-Alnazar , sur les côtes de la Syrie , captura un bâtiment ennemi dans lequel se trouvaient quatre rabbins de Sébaste. On les mit dans les fers. L'un d'eux, R. Moïse, père de R. Chanochin, avait avec lui sa femme, qui était très-belle. Elle plut au capitaine maure , et fut obsédée de ses déclarations amoureuses , presque en présence de son mari enchaîné. La femme ne vit d'autre moyen de sauver sa vertu que de se
(1) Depping, pp. 91 et 92. i
(2) Cabala, p. 13.
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plonger dans la mer. Un seul doute l'arrêta : ceux qui périssent dans la mer ressusciteront-ils un jour comme ceux dont les corps sont confiés à la terre? Elle adressa cette question en hébreu, à haute voix, à un rabbin. Celui-ci répondit par le vingttroisième verset du soixante-huitième psaume : « Le Seigneur a dit : Je te ramènerai des abîmes de la mer. » Dès que la femme eut entendu cette réponse, elle s'échappa des mains du capitaine brutal, et se précipita dans le gouffre des eaux.
En outre , Wolf hésite à croire le rabbin Juda ben-Tibbon , auteur d'une épitre adressée par un père à son fils pour le former aux bonnes mœurs et à la vertu, quoique Bartolocci la déclare son ouvrage (1). Carmoly la lui attribue également et prétend qu'il la possède en manuscrit (2). Adoptant l'opinion des deux derniers critiques, nous regardons cette lettre , intitulée I g lier et ha-Musar, comme ayant été écrite à Samuel ben- Tibbon, qui était aussi médecin, et dont nous parlerons plus loin ; elle renferme plusieurs particularités sur la médecine. Son père lui recommande, entre autres choses, de s'appliquer chaque semaine un jour à la pharmacie, de bien étudier la botanique, et de ne se servir d'aucun remède dont
(1) Bartol., t. III, p. 73. - Wolf, t. VIII , p. 455. - Hottinger, Bibl. orient., p. 18.
(2) Carmoly, p. 47.
il ne connaîtrait pas bien la vertu. D où il résulte qu'à cette époque, en France, le médecin était également pharmacien , comme cela se pratiquait et se pratique encore chez les Arabes.
Wolf est plus porté à laisser à Juda ben- Tibbon la gloire d'un livre de physique, précédé d'une exposition générale des principes delà logique et de la métaphysique, dont ce rabbin n'est peut-être que le traducteur. Cet ouvrage ne lui paraît être qu'une sorte d'introduction au More Neboukhîmàe Maïmonide; mais ne peut-on pas lui opposer l'ordre des temps , comme il le faisait lui-même, il n'y a qu'un instant, d'après Bartolocci, contre l'opinion de Buxtorf et d'Hottinger (1) ?
Toutefois , il est certain que Juda ben-Tibbon traduisit en hébreu les livres religieux et philosophiques de Saadia-Gaon cité plus haut, et les œuvres morales fies Cordons de perle) de Salomon ben-Gabirol(2).
(1) Wolf, 1. 1, p. 455.
(2) M. Munk a démontré que Salomon ben-Gabirol n'est autre que cet Avicébron de Malaga, qui a joué un si grand rôle dans la philosophie chrétienne du moyen-âge. Mais il ne paraît avoir exercé aucune influence sur la philosophie arabe de son temps ni même sur celle de ses coreligionnaires (LiteraturUatt des Orients, 4846, n°46, Leipzig). Il écrivit à Saragosse , en 1048, un ouvrage de morale sous le titre de Thigun Meddoth Hannephes ou Correction des habitudes de Vâ\ne. Un des ouvrages philosophiques les plus répandus alors , intitulé Source dévie
18 l'école juive
On trouve enfin dans le catalogue de la Bibliothèque nationale, cette indication d'un autre ouvrage traduit par le même auteur : « Mibchar Happeninim, selectse Margaritae sive sententiae et apophtegmata Judœorum veterum, autore R. Jedaïa, qui primusarabicèlibrum scripsitet in eoprseterea pbilosophorum prœsertim Arabum dicta collegit; hebraicè , ex versione et cum commentariis R. Juda3 ben-Tibbon (1) ».
Toutes ces traductions furent faites àLunel(2), où Juda ben-Tibbon s'était retiré, et où il vivait encore en 1199.
Raschi.
La France donna alors naissance à plusieurs écrivains Juifs. On peut citer le célèbre Isaacite, connu plus particulièrement sous le nom de Salomon Jarchi , Zarchi ou Raschi (3).
(Fons vitœ), est l'œuvre de Gabirol. Ce livre est fréquemment cité par saint Thomas d'Aquin (Quœst. disputâtes, Quœst. de anima) et par Albert-le-Grand. Scem-Tob-ben- Paskeira , savant rabbin du treizième siècle, l'a traduit en hébreu sous le nom de Mechor Hayim. Gabirol mérite encore d'être cité pour ses poésies. Il est l'auteur d'un poème intitulé Kheter-Malchout, où il expose le système astronomique de son temps.
(4) Hist. litt. de la France, t. XVI, p. 382.
(2) Carmoly, p. 47.
(3) Les Juifs sont dans l'usage de désigner les rabbins par les lettres initiales de leurs noms. Ainsi, le mot Raschi est composé des lettres initiales de Rabbi-Salomon-Jarehi.
Médecin , astronome , grammairien , il se fit remarquer parmi les hébraïsants par ses commentaires sur la Bible. Le style de Raschi est élégant et pur ; ses remarques grammaticales décèlent une profonde connaissance delà langue hébraïque. Ses écrits sont empreints d'une grande piété. Voici comment il s'exprime sur les mystères de la religion : «Si avec un mouchoir vous voulez couvrir tout le corps , vous découvrez le buste et les jambes. L'unique moyen de réussir est de se rapetisser en s'accroupissant. Usez-en de même à l'égard des mystères : rapetissez- vous , humiliezvous devant Dieu , et adorez ce qui passe les bornes de votre intelligence. » Le principal ouvrage de Raschi est son commentaire sur la Bible. Il avait commencé un commentaire sur le Talmud , mais il ne Ta pas achevé.
Si l'on en croit les biographes hébreux, dès l'âge de 30 ans , Raschi entreprit de grands voyages pour visiter les communautés juives dans l'Orient. Il parcourut l'Italie, l'empire Grec, la Palestine, et se tourna vers l'Egypte , où il devint un des disciples les plus fervents du célèbre Maïmonide, qui le prit en affection et conçut de lui une haute idée. Après avoir puisé ainsi de nouvelles vues dans les leçons du maître d'Alexandrie, Raschi se rendit en Perse, puis il traversa la Moscovie , la Pologne , et voulut retourner par la Bohême en
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France. Arrivé à Prague, il fut accueilli comme un fils par le rabbin Jochanan ben-Eliézer. Raschi avait été précédé par sa réputation ; à son entrée dans la synagogue de Prague , les acclamations des fidèles lui prouvèrent la haute estime qu'il inspirait , quoiqu'il ne fût encore âgé que de 36 ans. L'hôte de Raschi avait une fille nommée Rebecque, qui ne put voir le rabbin français et entendre les éloges dont il était comblé sans l'aimer. Raschi, à son tour, conçut une vive affection pourla jeune juive de Prague, et Jochanan s'estima heureux de pouvoir bénir leur mariage.
Raschi s'apprêtait à partir avec sa jeune épouse pour la France, quand, le jour de la fête pascale , un inconnu pénétra dans la demeure de Jochanan et porta un coup mortel à Raschi avec une arme tranchante.
Les Juifs de Bohême ont une tradition touchante sur Raschi. Us racontent qu'au moment où Jochanan allait déposer dans le cercueil son gendre chéri, Rebecque accourut avec un philtre qu'elle avait composé d'après l'inspiration de Dieu , et rendit la vie à Raschi ; que le prudent Jochanan , pour ne plus* exciter l'envie des ennemis de sa maison, conseilla de cacher cet heureux événement et de célébrer les funérailles de Raschi comme on s'y était préparé ; en effet , on porta avec pompe un cercueil dans le tombeau qu'on avait
disposé. Peut-être Raschi fut-il guéri réellement et crut d'abord , avec son beau-père , qu'il valait mieux laisser subsister le bruit de sa mort, pour avoir moins d'obstacles à rencontrer lors de son départ, qui fut vraisemblablement secret. On pense qu'il mourut longtemps après, en 1180, à Trêves. Cependant , à Prague , on crut qu'il était tombé victime des ennemis des Juifs. Son tombeau fut un objet de vénération pour ses coreligionnaires.
On a beaucoup discuté sur le point de savoir si Raschi était de Troyes en Champagne ou de Lunel, mal à propos appelé Lunir par Bartolocci (1). La première opinion est beaucoup plus certaine. La seconde serait indubitable, s'il était vrai , comme le disent Cornélius (2) et Vitringa (3) , que le surnom de Raschi ou Jarchi fût une allusion au pays qui le vit naître , et que l'on aurait exprimé par le mot hébreu qui s'en rapproche le plus: Jarach veut dire lune, JarchiouJaracliest l'adjectif de ce substantif-là et signifie lunatique; Salomon Jarchi signifierait donc Salomon de Lunel.
Mais Jarchi n'est-il pas une corruption d'Isaaki? Les Juifs désignent les fils par les noms de leur père, et le père de notre rabbin se nommait Isaac. Lunel, au reste , était une ville que beaucoup de
(l)Bartol., t. VI, p. 378.
(2) Corn, à Lap., Com. sur les Prov., p. 9.
(3) Vitringa, t. XXI. — D'Ugolini, p. 345.
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Juifs habitaient, quoique Ton fasse une équivoque grossière dans l'emploi du passage que tant d'auteurs allèguent pour le prouver: ce passage est tiré d'une Lettre adressée par saint Grégoire (1) Ejpiscopo Lunensi; mais il n'y a jamais eu d'évêque à Lunel ; c'est à celui de Luna ( ville de Toscane , vers l'état de Gênes, dont il ne reste que des ruines, et dont l'évêché a été transféré dans le quinzième siècle à Sarzane) , que la Lettre est adressée (2). D'après Basnage, Raschi a pu, dans ses voyages, séjourner à Lunel , où il fut attiré par la réputation de l'Ecole qui y norissait ; mais la ville de Troyes était sa patrie (3).
Zérachia le lévite.
Nous ajoutons que si l'on ôte Raschi à Lunel, il faut lui restituer son maître , Zérachia le lévite, car il en était originaire; et si on l'appelle espagnol, ce n'est que parce que Lunel, aussi bien que le reste du Languedoc, dépendait alors de l'Espagne, ou parce qu'il quitta sa patrie pour aller demeurer à Vigera , ville assez inconnue , qu'on ne laisse pas de placer entre celles d'Espagne. Il composa un ou vrn^e intitulé Mêoroth ou les deux Luminaires, soit parce qu'il prétendait dissiper
(1) S. Grég.,liv. III, ép. 21.
(2) ma. litt. de la France, t. XVI, p. 338.
(3) Dasnàge, HiM. des Juifs, t. V.
DE LONEL. 23
les ténèbres en réfutant certaines opinions de Rau-Alphès sur la législation de Moïse , soit parce qu'il voulait faire allusion à son nom qui signifiait le Seigneur est levé. Les opinions de Rau-Alphès trouvèrent un défenseur dans un de ses disciples, et le R. Ephraïm fit une réponse virulente au livre de Zérachia (1); il obtint même une entière victoire sur notre rabbin; et, quand il mourut, une inscription témoigna la reconnaissance de ses compatriotes. Wolf et Bartolocci attribuent et refusent contradictoirement à Zérachia quelques autres écrits. 11 mourut en 1186 (2).
Benjamin de Tudèle nous a conservé les noms d'autres rabbins illustres, à Lunel, pendant le douzième siècle. 11 raconte qu'en voyageant dans le Languedoc, vers 1170, il arriva à Lunel, ville éloignée de quatre « parasanges » ou lieues de Montpellier (3). 11 trou va, dit-il, dans cette ville «une
(l)Bartol., Bibl. rabb.,t. II. — Basnage, Hist. des Juifs, t. V. — Isaac Rau-Alphès avait déjà composé son petit Talmud, qui est un vrai corps de droit judaïque. Il est un des cinq rabbins, tous nommés Isaac, qui vivaient à cette époque , et qui ont acquis chacun une illustration particulière. Mais il passe pour le premier des juristes hébreux (Voy. Bédarride, p. 117 ).
(2) Beugnot, 3* part., p. 117.
(3) Parasange , du mot grec nxpy.vj.yfK , mot persan d'origine. Les Ghaldéens disaient farsa ; les Persans actuels l'appelent porscmgr. Cette mesure itinéraire, employée par les Arabes au moyen-âge, n'était autre chose que la para-
24 l'école juive
sainte congrégation d'Israélites qui s'exercent jour et nuit dans la Loi. C'est là qu'a enseigné Meschullam , notre maître , ce grand rabbin d'heureuse mémoire , qui a cinq fils très-illustres par leur sagesse, aussi bien que par leurs richesses , savoir : R. Joseph , R. Isaac , R. Jacob , R. AaronetR. Aser le pharisien. Ce dernier s'étant séparé de toutes les affaires mondaines , est attaché jour et nuit sur le livre de la Loi , jeûnant et ne mangeant point de viande ; il est extrêmement versé dans le Talmud. Outre ceux-là , on y voit encore R. Moïse Gisso , R. Samuel le chantre , aussi bien que R. Salomon le sacrificateur (1)
sange persane, valant trente stades ou dix mille coudées égyptiennes, c'est-à-dire 5250 mètres; plus tard elle valut 5760 mètres.
(1) Voici la note que nous avons lue à son sujet dans le tome XVI* de Y Histoire littéraire de la France, pp. 341 et 342 : « Est-ce le fils d'Isaac (Jarchi), c'est-à-dire le fameux Salomon Jarchi , dont nous avons déjà parlé? Mais Isaac vivait à Troyes et non à Lunel ; Isaac était le chef de l'Académie juive fondée dans la première de ces deux villes, et Jarchi lui succéda; il était né en Champagne et non en Languedoc. Mais Benjamin de Tudèle parle de ce Salomon sans lui accorder le plus simple éloge, sans associer même à son nom une expression honorable; et quand il en louait tant d'autres , eût-il traité si froidement un des rabbins les plus célèbres de son temps, le plus célèbre de tous les Juifs français?
» Enfin , Benjamin appelle Salomon le prêtre ce Juif de Lunel, et nous ne trouvons jamais ailleurs que cette qua-
et R. Juda le médecin , fils de Tibbon, espagnol. Ils nourrissent et enseignent tous ceux qui viennent chez eux , des pays éloignés , pour s'instruire dans la Loi. On leur fournit gratuitement tout ce qui leur est nécessaire pour la nourriture et les vêtements , tant qu'ils sont au collège (1). Ce sont assurément de sages et saints person-
lification ait été donnée à Salomon Jarchi. Je ne sais si je me trompe , mais, après ce que je viens de dire , aucun doute ne peut subsister. Dans le fait , c'est le traducteur seul , Constantin Lempereur , qui , dans ses notes sur Y Itinéraire , désigne Salomon Jarchi comme étant le Salomon de Lunel , annoncé par Benjamin de Tudèle. Mais sur quel fondement? Nous venons de voir qu'il n'y en a aucun.»
(1) Les Juifs, dans le moyen-âge, avaient le double monopole de la science et de la richesse. Le commerce qui se faisait dans le midi de la France leur fournissait aisément le moyen de s'enrichir. Ils partageaient avec les Arabes et les Grecs l'importation des marchandises du levant. Leur activité commerciale, leur facilité à apprendre les langues en faisaient les interprètes naturels entre les chrétiens et les musulmans. Ils avaient acquis une grande importance dans la Provence et le Languedoc. Les princes et les seigneurs qui avaient besoin de leur argent et de leurs connaissances les favorisaient ; le peuple seul les avait en antipathie.
Si Lunel a été dépouillé de sa gloire scientifique, il a conservé son importance commerciale. Parmi tant de noms honorables qui ont contribué à sa prospérité dans la première moitié de ce siècle, nous sommes sûr d'avoir l'approlation de nos compatriotes, en consacrant ici la mémoire de notre grand-père , Jean-Baptiste Rouet.
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nages, qui observent religieusement les préceptes, qui se présentent à la brèche pour tous leurs frères, soit voisins, soit éloignés. Il y a à Lunel une Synagogue d'environ trois cents personnes. (Leur Rocher et leur Rédempteur les conserve) (1). 7>
Meschullam ben-Jacob.
Voici d'autres détails intéressants sur cette Ecole rabbinique de Lunel , puisés à une source plus moderne. Le docteur A. Graëtz (2) affirme qu'elle était la plus importante de toute la Provence. A sa tête se trouvait un homme célèbre entre tous ses contemporains. Meschullam ben-Jacob (c'était son nom ), à la fois savant et riche, était considéré comme un juge en dernière instance dans toutesles questions de droit et de science. Mériter ses éloges était un aiguillon pour les autres écrivains qui l'entouraient. «Son âme, dit l'un d'eux, était atta- » chée à la science de Dieu , et la sagesse était son » héritage. 11 éclairait nos ténèbres et nous mon- » trait le véritable chemin (3). »
(1) Voir le texte latin de cet Itinéraire dans Astruc , Mémoires pour l'histoire naturelle du Languedoc, part. I, ch. XV, p. 195.
• (2) H. Graëtz, Geschichte der Judïn, 6te band, seite 241 . (3) Ibn-Tibbon , Introduction au Cholat-ha-Lebatos de Rachju.
R. Meschullam excita des hommes érudits à travailler dans les diverses branches des connaissances humaines, et il les exhorta particulièrement à traduire des ouvrages cl auteurs juifs de l'arabe en hébreu . Il exerça clans le midi de la France la même influence que Chasdaï - Ibn - Schaprut en Espagne.
Le corps médical le revendique à bon droit comme un de ses membres les plus distingués ; et il faut bien reconnaître qu'à cette époque, qui fut un grand siècle littéraire pour les Juifs , toutes les sciences et tous les arts étaient cultivés par eux avec succès. On y voyait à la fois de grands théologiens , de grands jurisconsultes , de grands poètes et jusqu'à des musiciens distingués. Ce siècle heureux produisit aussi le plus de médecins célèbres (1); mais à en juger par les ouvrages qu'ils ont laissés, on ne peut pas leur attribuer beaucoup de découvertes. Cependant , s'ils n'ont pas fait faire de grands pas à la science , leur mérite ne fut pas perdu pour le siècle où ils vivaient. Il n'était pas de petit potentat qui ne voulût avoir auprès de lui un médecin juif, et les malades s'estimaient heureux lorsqu'ils pouvaient avoir recours à un médecin de cette nation (2) .
Il est raconté qu'Alphonse, comte de Toulouse ,
(1) Carmoly , p. 34.
(2) Bédanïde , p. 148.
28 l'école juive
étant extrêmement incommodé des yeux, à la suite d'une attaque de paralysie, en 1258, eut recours, par le moyen de Raymond Gaucelm, seigneur de Lunel, et de deux Juifs de cette ville, à un fameux juif, nommé Habrahym, qui demeurait en Aragon et passait pour un fameux oculiste (1).
(1) Dom Vaissette , t. VI, Preuves, p. 493. Lettre du seigneur de Lunel à Alfonse , comte de Toulouse , datée de Lunel le samedi après l'Ascension de l'an 1253 :
Serenissimo et carissimo Alfonso filio D. régis Francorum, D. G. illustri comiti Pictariœ et Tolosœ , marchioni Provinciœ , R. Gaucelmi dominus Lunelli , fidelis suus, salutem , cum parata in omnibus ad sua placita voluntate. Litteras vestrœ celsitudinis , quas Philippus Salsarius nobis attulit, recepimus craslina Ascensionis Domini , intellectis quod ipse ex parte vestra nobis retulit diligenter ; et incontinenti locuti fuimus cum illis duobus Judœis nostris , quod ostendit dictus Philippus , de quibus dictis Judœis nos ad plénum confîdimus , et eidem eis , et à quibusdam aliis inquisivimus , qualiter ipsi sciebant quod ille Judœus pro quo nobis scripsisset, haberet tantam scientiam œgritudinibus oculorum ; et pro vero invenimus, quod dictus Judœus et saepius expertus fuerat in œgritudine supradicta, et dictus Judœus dixit prœdictis Judœis nostris, quod si inveniret tantam virtutem in vestro oculo, quod possetis discernere in ter colorem viridem , et lividum sive blavum , vel quod possetis discernere rem parvam ab alia, intra brève loci spatium , promittit dictus Judœus in capitis sui periculo , in brevi tempore vos sanare ; et dictus Judœus est de terra régis Aragonum, et vocatur Habrahym, et venit de terra Saracenorum ad illas partes causa mercadariœ, et est valde dives. Audita œgritudine quœ dicebatur, mittimus ad eum dictos
Les médecins Juifs offraient cependant ce caractère particulier , que , malgré l'attachement qu'ils portaient à leur art, malgré le temps qu'ils y consacraient, la qualité de médecin ne les satisfaisait pas s'ils n'y joignaient celle d'écrivain.
Ainsi nous voyons que la plupart des rabbins de Lunel cultivèrent à la fois la médecine et les lettres . Meschullam avait un beau-frère très-instruit, Moïse ben-Juda, mentionné par Benjamin de Tudèle. Ses
duos Judœos nostros, et dictum Philippum , ut procurent quod ad vos veniat omni mora seposita , et nos ei promittimus , et etiam promittemus quascumque securitates ipse voluerit , ipse enim de suo tempore quod vos velletis ultra
voluntatem suam pênes vos Quod si dictus Judœus
venire voluerit , propter eos , nos in propria persona , tam ad eum quam ad regem Aragonum ire proponimus , pro ipso modis omnibus adducendo ; et sciatis quia alias securitates ipse petit, quod mittatis sibi vestras potentes litteras de conductu , sicut sub tenore quem vobis mittimus ; et quod mittatis D. régi Aragonum vestras litteras deprecatorias , quod dictus Judœus ad vos veniat : si oportuerit nos cum sine eo suum adventum credimus spectare : quas litteras ambas prœdictas mittatis nobis , si placeat , per prœsentium portitorem ; et sciatis quod Judœi nostri recesserunt a nobis , cum dicto Philippo , die Dominica post receptionem litterarum vestrarum ; et nos in eis et aliis quse possent cedere ad vestrum commodum et honorem , sumus plusquam de nostris negotiis producere , et dictus Judams vult haec esse val de sécréta. Datum Lunelli , die sabbati post Ascensionem Domini , et expediatis , si placet, cito cursorem.
(An. 1253, Très, des ch. de Toulouse, sac II, n. 94.)
30 l'école juivk
cinq fils , également lettrés , marquèrent les deux directions opposées qui devaient provoquer dans les Synanogues une lutte très-vive. L'un d'eux , R. Aaron, florissait entre 1170 et 1210. Quoique initié dans le Talmud, il avait une préférence marquée pour l'interprétation philosophique du judaïsme. Deux autres, au contraire, R. Jacob et R. Aser, rendirent hommage à cette doctrine qui redoute les lumières de la raison. R. Jacob, tout riche qu'il était, menait une vie très-ascétique et ne buvait point de vin , ce qui lui fit donner le surnom de Nasiraër. 11 est désigné comme l'auteur de la nouvelle Kabbala, qui, dit-on, avaitreçu cette doctrine mystérieuse du prophète Elie. Son frère Aser vécut d'une manière encore plus austère , il était également doué des dons de la fortune. 11 jeûnait beaucoup , ne mangeait jamais de viande, et il fit revivre cet ancien enseignement à demi oublié dans une Homélie sur les commandements de Dieu ; cependant il est vrai de dire que la direction scientifique ou rationaliste domina dans l'Ecole de Lunel (1).
Samuel ben-Tibbon.
Un autre illustre rabbin de cette Ecole est Samuel ben-Tibbon , fils de R. Juda. On l'a nommé à juste
(4) H. Graëtz , déjà cité.
DE LONEL. 31
titre Rosch-ha-Maatikira, le prince des interprètes , car il fut le meilleur traducteur de la langue arabe en hébreu. 11 était né également à Grenade, d'après l'auteur de Y Histoire littéraire (1), et selon Carmoly (2) à Lunel, où il fit la plupart de ses traductions. Quoi qu'il en soit, on fixe l'époque de sa naissance en 1160. D'un caractère opposé à celui de son père , il se montra d'abord léger dans sa conduite et nonchalant pour le travail. Néanmoins il apprit, sous la direction paternelle, l'arabe , le Talmud , la médecine et les autres sciences. Après avoir passé sa jeunesse dans la dissipation et la prodigalité , il prit le chemin sérieux de la vie , et se livrant tout entier à l'étude , il surpassa bientôt son père dans l'art de traduire et dans les sciences philosophiques.
Il traduisit, à la sollicitation des savants de Lunel (3), les ouvrages médicaux de Maïmonide, intitulés :
1° Traité des hèmorrhoïdes et de leur traitement, livre cité parEbn-Abi-0saïba(4). Ce traité, que de Rossi (5) croit inconnu , se trouve manuscrit à la Bibliothèque nationale de Paris, ancien fonds,
(1) Hist. litt. de la France , t. XVI , p. 386.
(2) Carmoly, p. 77.
(3) Ibid.
(4) Relation d'Egypte , p. 466 de la traduction de Sylvestre de Sacy.
(5) De Rossi, Dizionario storico. vol. II. p r>3.
32 l'école juive
N09 367 et 393. L'original arabe se conserve au même dépôt , n° 412.
2° Consultation sur le ronflement du nez et du gosier , causé par l'abondance des humeurs et flegmes qui tombent du cerveau. Cet ouvrage est manuscrit à la suite du précédent.
3° Traité des poisons et préservatifs contre les médicaments qui peuvent donner la mort, cité encore par Ebn-Abi-Osaïba. La version hébraïque de ce livre se trouve également dans le code 367 des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris.
Samuel ben-Tibbon traduisit en outre d'autres ouvrages de Maïmonide, tels que: le Commentaire sur les Perkè-Aboth et sur le deuxième chapitre du Sanhédrin ; la Lettre sur la résurrection des corps, imprimée à Venise, Tan 1601 , in-4°; XEpitre à Yousoufben-Akim, manuscrite à la Bibliothèque nationale de Paris, et surtout le Mteê-Neboukhîm. L'auteur donna son approbation à ce dernier travail, et le déclara conforme à l'original arabe. Cette version hébraïque est un des premiers livres que les Juifs aient imprimés. Le texte arabe du Morè-Nebouhhîm existe à Oxford, dans la bibliothèque Bodléienne , mais n'a jamais été imprimé. Deux traductions en avaient été données en hébreu , dont une seule, de Samuel ben-Tibbon, a été publiée dans plusieurs éditions généralement très-
fautives. C'est sur cette version qu'ont été faites deux traductions latines. La première, due, dit-on, au médecin juif Jacob Mantino , et publiée à Paris en 1520, est presque inconnue ; et la seconde, due à Jean Buxtorf le fils (Bàle, 1629), la seule jusqu'à présent qui rendît accessible le chef-d'œuvre de Ma'imonide au lecteur européen , ne pouvait être bien comprise que par celui qui possédait à la fois la connaissance de l'arabe et celle de l'hébreu rabbinique, et qui avait acquis des notions suffisantes de la philosophie musulmane et de sa terminologie. C'est pourquoi M. Munk a rendu un trèsgrand service à la science , en traduisant pour la première fois cet ouvrage en français sur l'original arabe d'Oxford. 11 a pour titre : Le Guide des égarés, Traité de théologie et de philosophie; Paris, 1856, 3 vol, in-8°.
Parmi les nombreux ouvrages de tous genres que Samuel ben-Tibbon a traduits de l'arabe en hébreu , nous citerons le Commentaire d'Ali ben- Razuan sur le Traité médical de Galien , intitulé : Sefer Melachah-Katana , manuscrit à la Bibliothèque nationale de Paris , en deux exemplaires différents (1). D'après l'épigraphe du premier, il l'acheva à Béziers , le 10 du mois d'êlul Tan 4959 de la création, c'est-à-dire en septembre 1199 de 1ère vulgaire. Cette version est suivie de
(1) Carmoly, p. 78.
34 l'école juive
la traduction du Traité : De l'entendement des choses intellectuelles , par Abou-Naser al-Farabi, qui se conserve à la même bibliothèque.
Samuel ben-Tibbon composa de son propre fonds plusieurs livres très-estimés , entre autres : 1° un Commentaire sur VEcclèsiaste; 2° un Traité philosophique intitulé : Likavon ha-Maïm , imprimé pour la première fois à Presbourg, en 1837, in-8°, et dans lequel il s'applique particulièrement à démontrer les causes qui empêchent les eaux de la mer d'envahir la terre (1).
Des liens de parenté et de science avaient rapproché de Samuel un médecin israêlite , Jacob ben-Abba-Mari , fils de Siméon ben-Antoli , et dont la famille tenait le premier rang à Marseille. Au sortir de ses études , Jacob ben-Abba-Mari vint à Lunel , se livra à la médecine et prit des leçons de Samuel ben-Tibbon, qui , loin d'être jaloux , le produisit lui-même comme un sujet de grande espérance et lui donna sa fille en mariage. Il passa d'abord une grande partie de sa vie à Narbonne et à Béziers , où il pratiqua son art. Plus tard , il fut appelé par Frédéric II à Naples, et prit rang parmi les Juifs que ce prince pensionnait pour seconder ses projets de vulgarisation de la science arabe. A la fin de sa traduction du Commentaire d'Ibn-Roschd (Averrhoès) surl'Organon (1) Carmoly, p. 78.
DE LDNEL. 35
dAristote , achevée à Naples en 1232 , il exalte la munificence de Frédéric , son amour pour la science , et souhaite que le Messie paraisse sous son règne (1).
Nous laissons à M. Beugnot la responsabilité de l'observation suivante (2) : « On peut être » surpris , dit-il , de voir la fleur des rabbins » abonder pleinement dans l'attente du Messie et » la recommander sans cesse à leurs disciples. » Attendez-le si longtemps qu'il tarde , disait » Maïmonide. Etait-ce conviction , était-ce super- » stition'? je ne le crois pas. J'admets qu'un rabbin » vulgaire , occupé à nourrir son esprit des préju- » gés de sa religion , reconnaisse sincèrement que » le Messie n'est point encore venu ; mais comment » penser qu'un docteur éminent aurait donné dans » cette grande et fameuse erreur ? Les rabbins , » comme tous les théologiens , n'ont eu dans leurs » écrits qu'un seul but , celui de faire triompher » leur croyance ; car s'ils avaient eu quelque ambi- » tion mondaine , ils se seraient faits chrétiens , et »même, au besoin, inquisiteurs de la foi. Pour » conserver à ces croyances leur force, il fallait, » avant tout , maintenir en corps de nation le » peuple d'Israël. Or, il n'y avait pas de meilleur » moyen d'y parvenir, que de recommander l'at-
(1) Renan, p. 148. N
(2) Beugnot, 3* part., pp. 216 et 217.
36 l'école JD1VE
» tente du Messie. Un Juif qui n'espère plus le » Messie est un Chrétien. Tout revient donc à » décider si Maïmonide et autres rabbins philoso- » phes devaient prêcher le christianisme à leurs » disciples. L'attente du Messie était trop peu en » harmonie avec la sagesse de leurs autres idées , » avec la grandeur et l'élévation de leurs vues , » pour qu'elle fût sincèrement au fond de leurs » cœurs. Les rabbins philosophes ont prêché l'at- » tente du Messie, parce qu'ils voyaient en elle une » barrière qui empêchait la religion juive de s'abî- » mer dans le christianisme. »
M. Beugnot (1) ne fait ensuite que répéter Bartolocci (2) , en disant que le fils d'Antoli écrivit un très-bon ouvrage sur le Pentateuque , intitulé : Malmad Hattalmidim. Il traduisit de l'arabe le Matz?*èpt lacheseph, pour faire plaisir aux rabbins de Burgos et de Narbonne, ainsi que divers écrits de Ptolémée, d'Aristote, d'Averrhoès, d'Abunazar et d'Alfragan.
Mais la plus grande relation scientifique de Samuel ben-Tibbon fut avec Maïmonide, qui l'honorait d'une estime toute particulière , comme on le voit dans leur correspondance. Tandis que Maïmonide , réfugié en Egypte pour se soustraire à la persécution des Almohades, était médecin du
(1) Beugnot, 3e part., p. 134.
(2) Bartol., t. III, p. 866.
sultan Mélik-al Naser Sallah-Eddin , il écrivit à son ami de Lunel (1), qui lui avait exprimé le désir daller le voir afin de s'instruire dans ses entretiens : « Je te dirai franchement que je ne te conseille pas de t'exposer à cause de moi aux périls de ce voyage ; car tout ce que tu pourras obtenir, ce sera de me voir. Quant à en retirer quelque profit pour les sciences ou les arts , ou à avoir avec moi ne fût-ce qu'une heure de conversation particulière , soit dans le jour , soit dans la nuit, ne l'espère pas. Le nombre de mes occupations est immense, comme tu vas le comprendre. Tous les jours de très-grand matin je me rends au Caire, et lorsqu'il n'y a rien qui m'y retient , j'en pars à midi pour regagner ma demeure. Rentré chez moi , mourant de faim , je trouve toutes mes antichambres remplies de musulmans et d'israélites, de personnages distingués et de gens vulgaires , de juges et de collecteurs d'impôts, d'amis et d'ennemis qui attendent avidement l'instant de mon retour. A peine suis -je descendu de cheval et ai-je pris le temps de me laver les mains , selon mon habitude , que je vais saluer avec empressement tous mes hôtes , et les prier de prendre patience jusqu'à mon dîner; cela ne manque pas un jour. Mon repas terminé , je commence à leur
(1) Lettre de Maïmonide à Samuel ben-Tibbon, Igheret Ha-Rambam, édition de Prague, 1726, p. 15.
38 l'école juivk
donner mes soins et à leur prescrire des remèdes. Il y en a que la nuit trouve encore dans ma maison. Souvent même, Dieu m'en est témoin , je suis ainsi occupé, pendant plusieurs heures trèsavancées dans la nuit , à écouter, à parler, à donner des conseils , à ordonner des médicaments, jusqu'à ce qu'il m'arrive quelquefois de m'endormir par l'excès de la fatigue , et d'être épuisé au point d'en perdre l'usage de la parole. »
Dans une autre Lettre au même , on voit que l'admiration de Maïmonide pour Aristote n'était pas sans restriction. Quoiqu'il s'exprime à peu près dans les mêmes termes qu'Averrhoès sur le célèbre philosophe, il borne l'infaillibilité de ce philosophe au monde lunaire, et n'admet pas toutes ses opinions sur les sphères qui sont au-dessus de l'orbite de la lune et sur le premier moteur (1).
Maïmonide était né à Cordoue, le 31 mars 1136. Son éducation fut soignée; son père, renommé par son savoir, eut soin de l'instruire lui-même. Ses hautes qualités d'écrivain et de docteur de la Loi , jointes à celles de médecin , le firent surnommer la lumière de l'Occident, l'aigle de la littérature hébraïque, le phénix de son siècle dans l'art médical qu'il avait appris à l'école d'Averrhoès.
Il n'est pas exact de dire que Maïmonide fut l'élève d'Averrhoès. Mais en matière de philosophie, (1) More Neboukliim, liv. II, chap. 22.
l'un et l'autre, il est vrai, puisèrent à la même source, et en acceptant, chacun de son côté, la tradition du Péripatétisme arabe, arrivèrent aune philosophie presque identique. Toutefois, une Lettre curieuse de Joseph ben-Juda, disciple de Maïmonide, adressée à son maître, nous révèle, d'un mot, l'importance qu Averrhoès , peut-être déjà de son vivant, avait acquise chez les Juifs : « Hier, ta fille bien-aimée, Pléiade, la belle , la charmante, a trouvé grâce devant moi. La jeune fille m'a plu , et je me suis sincèrement fiancé avec elle, selon la loi donnée sur le Sinaï. Je l'ai épousée par ces trois choses : en lui donnant pour dot l'argent de l'amitié ; en lui écrivant un contrat d'amour, car je l'aimais, et en l'étreignant comme le jeune homme étreint la vierge. Et après l'a wir acquise de toutes manières, je l'invitai au lit nuptial de l'amour; je n'employai ni la persuasion ni la violence, mais elle me donna son amour parce que je lui avais donné le mien, et que j'avais attaché mon âme à la sienne. Tout cela s'est passé devant deux témoins bien connus , les amis Ben-Obeid-Allah (Maïmonide) et Ben-Roschd. Mais elle était déjà sous mon pouvoir, que déjà elle me devint infidèle et se tourna vers d'autres amants (1). » Cette fiancée, c'était la philosophie, que Joseph ben-
(1) Munk , Notice sur Joseph ben-Juda, dans le Journal asiatique , juillet 1842 , pp. 31 et 32.
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Juda avait reçue en mariage de son maître, et dont il ne retirait pas, à ce qu'il paraît, toute la satisfaction désirable.
Un intéressant récit, qui nous a été conservé par Djemâl-eddîn-al-Kifti dans son Histoire des philosophes, achève de nous faire connaître l'analogie des doctrines de Joseph ben-Juda avec celles d'Ibn- Roschd : « J'étais lié avec lui , dit Djemâl-eddîn , d'une étroite amitié. Un jour, je lui dis: «S'il est vrai » que l'âme survive au corps et qu'elle conserve » après la mort la connaissance des choses extérieu- » res, donne-moi ta parole que, si tu meurs avant »moi, tu viendras me dire ce qu'il en est; et moi, si »je meurs avant toi, je ferai de même. » Nous reçûmes nos promesses réciproques. Il mourut, et se fit attendre quelques années. Enfin , je le vis en songe : «Médecin, lui dis-je, n'étions-nous pas » convenus que tu viendrais me faire part de tes » aventures d'outre-tombe?» Il détourna le visage en riant ; je le saisis par la main et lui dis : « Il faut absolument que tu me contes ce qui t'est » arrivé , et comment l'on est après la mort. — » L'universel, me répondit-il, s'est joint à l'univers, » et le particulier est entré dans la patrie. » Je compris aussitôt ce qu'il voulait me dire, savoir : que l'âme, qui est l'élément universel, était retournée à l'univers , tandis que le corps , qui est Télémont particulier, était retournée au centre terres-
tre; et m'étant réveillé, j admirai la subtilité de sa réponse ( 1 ) . »
Toute l'École de Maïmonide resta fidèle au Péripatétisme averrhoïstique (2).
(1) Le même texte a été reproduit par M. Munk (op. cit., pp. 17-18), et par Wenrich, De auct. grœc. vers., praef., p. 7 et suiv.
(2) Averrhoès ( en arabe Ibn-Roschd ), le célèbre commentateur d'Aristote et le plus illustre parmi les philosophes arabes , vivait au xne siècle. Il était également originaire de Cordoue. Si nous possédons encore la plus grande partie de ses ouvrages , c'est aux Juifs seuls que nous en sommes redevables. L'acharnement avec lequel les Almohades persécutèrent la philosophie et les philosophes n'a pas permis que les copies arabes des écrits d' Averrhoès se multipliassent , et elles ont été de tout temps extrêmement rares. Mais les ouvrages du philosophe de Cordoue, proscrits par le fanatisme des Musulmans , furent accueillis avec le plus grand empressement par les savants rabbins de l'Espagne chrétienne et de la Provence; on en fit des traductions hébraïques , qui se sont conservées dans plusieurs bibliothèques , et notamment dans celle de Paris. Les versions latines imprimées sont également dues en partie à des savants Juifs. Vers le milieu du xiip siècle, presque tous les ouvrages importants d' Averrhoès furent traduits directement de l'arabe en latin. Quanta ses œuvres médicales , elles ne furent connues en général qu'après ses œuvres philosophiques , et leur traduction est en grande partie l'œuvre de l'École de Montpellier. Ce travail se fit, comme d'ordinaire , par l'intermédiaire des Juifs.
Tout FAverrhoïsme peut se résumer en deux doctrines ou , comme disait le moyen-âge , en deux grandes erreurs intimement liées entre elles et constituant une interpréta-
42 l'école juive
« Si je voulais rapporter tous les écrits de Maïmonide, dit un de ses coreligionnaires, Jédalia , le temps me manquerait. En effet , il a écrit une
tion complète et originale du Péripatétisme : V Éternité de la matière et la Théorie de V intellect , théorie fausse, dit Benvenuto d'Imola, comme toutes celles du même philosophe, et qui justifie hien le nom de son auteur (Averoys cioè senza verità).
Aussi les chrétiens le considèrent comme le représentant de l'incrédulité et du mépris des religions existantes. Saint Thomas d'Aquin a été le plus sérieux de ses adversaires. Gela n'empêche pas que , comme philosophe , il ne lui doive presque tout. Le plus important des emprunts qu'il lui a faits est, sans contredit, la forme même de ses écrits philosophiques.
Averrhoès n'a point fait école chez ses coreligionnaires dont il blessait les sentiments religieux. Pour donner un seul exemple de la manière dont il interprète les dogmes de la religion , nous résumerons brièvement ( d'après M. Munk, art. lbn-Roschd, Dict. des se. ph.) ce qu'il dit sur la doctrine du décret divin ou de la prédestination , qui a engendré le fatalisme si fameux des Musulmans. « Dans le Koran , on trouve des passages qui paraissent dire clairement que tout est prédestiné , et d'autres qui attribuent à l'homme une participation dans ses œuvres. De même, la philosophie parait s'opposer, d'un côté , à ce que nous regardions l'homme comme l'auteur absolu de ses œuvres : car elles seraient alors en quelque sorte une création indépendante de la cause première ou de Dieu , ce que la philosophie ne saurait admettre ; de l'autre côté, si nous admettons que l'homme est poussé à tout ce qu'il fait par certaines lois immuables , par une fatalité contre laquelle il ne peut rien , tous les travaux de l'homme , tous ses efforts pour produire le bien seraient chose inutile.
foule de livres,... etjai entendu comme unechose certaine qu'on a encore les réponses qu'il fit, en Egypte, aux sages de Lunel et d'autres pays » (1). Nous citerons seulement Jonathan Sceliach Tzibbur et Moïse Cohen surnommé le prêtre (2).
Mais la vérité, dit Ibn-Roschd , est dans le juste milieu entre les deux opinions extrêmes; nos actions dépendent en partie de notre libre arbitre , et en partie de certaines causes qui sont hors de nous. Nous sommes libres de vouloir agir de telle manière ou de telle autre ; mais , notre volonté sera toujours déterminée par quelque cause extérieure. Si, par exemple, nous voyons quelque chose qui nous plaise , nous y serons attirés, malgré nous, de même que nous fuirons nécessairement ce qui nous déplaît. Notre volonté sera donc liée par les causes extérieures ; ces causes existent par un certain ordre de choses qui reste toujours le même , et qui est fondé sur les lois générales de la nature. Dieu seul en connaît d'avance l'enchaînement nécessaire , qui pour nous est un mystère ; le rapport de notre volonté aux causes extérieures est bien déterminé par les lois naturelles , et c'est là ce que , dans la doctrine religieuse , on a appelé al-kadhâ ival-kadr (le décret et la prédestination). »
Le caractère général d'Averrhoès est le même que celui des autres philosophes arabes : c'est la doctrine d'Aristote modifiée par l'influence de certaines théories néoplatoniciennes. On peut dire que son système philosophique constitue la nuance par laquelle le Péiïpatétisme confine au Panthéisme (Voyez Dict. des se. ph., art. Ibn-Roschd et Averroës et V Averrolsme , par Renan).
(1) Jédalia, Salseleth La Kltabalah.
(2) Rartol., t. III, p. 793. — Wolf , t. I, p. 491. — Hist. litt. de la France , t. XVI, pp. 375 et 385.
44 l'école JD1VE
Jonathan Seeliach Tzibbur.
Le premier de ces rabbins était français et attaché à la Synagogue de Lunel. On a de lui une Lettre à Maïmonide, dans laquelle il proposait diverses questions sur des matières relatives à la législation et au culte , que ce savant venait de discuter dans son grand ouvrage sur le Talmud. Maïmonide envoya toutes les solutions demandées; il leva tous les doutes que Ton avait conçus. La Lettre de Jonathan Seeliach Tzibbur est conservée parmi les manuscrits du Vatican. La réponse de Maïmonide a été imprimée.
Moïse Cohen.
Moïse le Prêtre était né à Lunel. Ce rabbin se déclara contre Maïmonide, dans les discussions que les principes de ce dernier firent naître (1).
Il attaqua surtout le Y ad hachayaka , ou main forte ( par allusion au f. 12 du ch. 34 du Deutêronome), que Ton peut regarder comme le sommaire du Talmud, mais sommaire présenté avec une méthode, une clarté, un choix et une coordination des objets qui lui assignent un des premiers rangs parmi les nombreux ouvrages consacrés
(1) Bartol., t. III, p. 81. — Wolf , t. I, p. 831.
DE Ll'NEL. 45
à la jurisprudence des Hébreux. Maïmonide ne dédaigna pas de répondre aux observations de son censeur.
Moïse le Prêtre est encore l'auteur de deux écrits, dont on ne connaît guère que le titre : le premier est le Révélateur de ce qui est caché , obscur, par allusion au 22e y. du 12e ch. de Job; le second, le Resti tuteur des chemins, par allusion au 12ft y. du 58e ch. d'isaïe. 11 ne paraît pas qu'aucun des deux ait été imprimé (1).
Mais revenons à Maïmonide. 11 avait fait assez pour sa gloire en analysant le Talmud . Cependant ce n'est pas à cela qu'il devait borner sa carrière littéraire : le Haïad ou Mischnè Thora ne fut que le précurseur d'un autre ouvrage non moins célèbre. Tous les hébraïsants connaissent le More Nebouk h h n . C'est dans cet ouvrage que le génie de Maïmonide apparaît dans toute sa grandeur . Il est divisé en trois parties : la première traite des mots ambigus qui se trouvent dans l'Ecriture et chez les Prophètes ; la seconde de Dieu , de l'univers , des miracles , etc. ; la troisième de la vision d'Ezéchiel, de la matière première, de l'origine des dissensions parmi les hommes, de l'esprit des préceptes de la Loi de Moïse. Ces divers sujets sont traités à un point de vue éminemment philosophique ; l'auteur
(l)Rossi, t. I, p. 180.
46 l'école juive
y éclaircit divers passages de l'Ecriture , en expliquant les locutions qui ne sont pas susceptibles d'un sens littéral , les métaphores, les hyperboles, les paraboles, les allégories des prophéties. 11 examine la doctrine des Pythagoriciens et des Platoniciens sur l'animation des astres , qu'il considère comme des créatures intelligentes et raisonnables. 11 adopte ce qu'ils ont dit de l'harmonie produite par le mouvement des corps célestes ; il expose et réfute les raisons d'Aristote sur l'éternité du monde ; il établit la nécessité de croire que le monde a été créé , mais il observe qu'on n'est pas obligé de tenir pour article de foi qu'il sera détruit.
Maïmonide n'admet point lopinion des théologiens qui font de la volonté de Dieu l'unique motif des préceptes de la Loi ; il pense que chacun a une cause spéciale ; il en développe les raisons : c'est là surtout que les rabbins ont trouvé l'occasion de s'élever contre lui (1).
Déjà, dans le Haïad, il avait ébranlé l'autorité absolue du Talmud, en le soumettant à une analyse sévère ; dans le Morè-Neboukhîm , il achève l'oeuvre qu'il avait commencée , en proclamant qu'il n'est de véritable interprétation des Livres Saints que celle qui ne s'écarte point du sens naturel.
(1) Boissi , Dissert. , t. II.
Ces principes, proclamés par Maïmonide, devaient effrayer ceux des rabbins qui, s'attachant servilement aux traditions, n'osaient pas admettre d'autres vérités que celles qui étaient enseignées dans le Talmud. Aussi, dès l'apparition du Morê- Neboukhîm, toutes les passions furent mises en mouvement. Un rabbin de Tolède, appelé Méir ben-Todros-Halévy dit, en parlant de ce livre, « qu'il fortifie les racines de la religion , mais qu'il en détruit les branches » . Cependant , tant que vécut l'auteur, il ne s'éleva contre lui que de rares et timides adversaires; immédiatement après sa mort, un violent orage éclata contre sa mémoire.
La traduction du Morê-Neboukhîm par R.
Samuel ben-Tibbon, de Lunel, produisit un schisme entre les Juifs, dans le midi de la France et en Espagne, vers la fin du XIIe siècle.
Salomon , fils d'Abraham , chef de l'Ecole de Montpellier, s'éleva contre ce livre, avec un grand nombre de ses disciples , entre autres David et Jonas, qui le firent brûler.
D'un autre côté , les partisans de Samuel, de Lunel , prirent sa défense , et il y eut plusieurs écrits de part et d'autre, ce qui causa une profonde division parmi les Synagogues des deux royaumes, qui s'excommuniaient réciproquement. Les Juifs de Narbonne, de Béziers etN d'autres villes environnantes se déclarèrent pour Samuel, et les Juifs
48 l'école juivk
de Lunel contre Salomon et ceux de Montpellier. Ce ne fut qu'après de nombreuses années, passées en disputes, et après la mort de Maïmonide ( 1 ), que les Juifs du midi de la France résolurent d'envoyer en Espagne le fameux David Kimchi, de Narbonne. Partisan zélé du grand rabbin de Cordoue , il sut gagner les Synagogues de ce pays contre celle de Montpellier, et ne rencontra d'opposition que dans le chef de la Synagogue de Tolède , le médecin Judas ben-Alfacar , qui s'acharnait, avec les rabbins de Montpellier, contre les opinions de Maïmonide. On disputa, on s'excommunia mutuellement, suivant le rite judaïque. Peu à peu les esprits se calmèrent; les Lettres pleines de respect que Kimchi adressa au médecin de Tolède (2), finirent par ramener à l'opinion générale ce théologien récalcitrant , et dès-lors il obtint de toutes les Synagogues de Catalogne une décision par laquelle les Juifs de Montpellier furent condamnés (3) .
Ainsi l'on vit, à cette époque, entre les Synagogues du midi, un échange de communications, à propos des livres de Maïmonide. Ce qu'on ne peut s'empêcher de conclure, c'est que ces livres devaient
(1) Maïmonide mourut en Egypte, en 1209.
(2) Voyez les Lettres de David Kimchi et de Judas Alfacar, à la fin des Inst. epistol. Iiebr., de Buxtorf.
(3) Depping , p. 110. — Bédarride, p. 156.
mériter de faire époque dans la littérature hébraïque. 11 leur était réservé , de plus , de faire l'admiration de ceux-là mêmes qui les avaient proscrits, et lorsqu'à la passion exagérée qui avait animé les rabbins de Montpellier succéda le langage de la froide raison , il n'y eut plus qu'une seule voix sur Maïmonide, et l'on proclama de toutes parts que, depuis Moïse, il n'avait pas paru en Israël un homme semblable àlui.
Mais cette dissension entre le parti rationaliste et les théologiens au sein des écoles juives continua longtemps encore.
En 1305, le chef du parti théologique, Salomon ben-Adereth, fut assez fort pour faire condamner la philosophie naturaliste de Maïmonide à Barcelone et interdire, sous peine d'excommunication , d'en aborder l'étude avant vingt-cinq ans. Il fallut l'autorité de David Kimchi et l'activité féconde de Schem-Tob-ben-Palkeira , de Jédaia Penini de Béziers (1), de Joseph ben-Caspi (2), pour assurer
(1) Jédaia Penini , surnommé Bedersi , parce qu'il était originaire de Béziers , mérite d'être signalé parmi les promoteurs des études philosophiques. Dans une Lettre apologétique , adressée à Salomon ben-Adereth , il les défend avec chaleur contre l'anathème lancé par les rabbins de Barcelone.
(2) Joseph ben-Caspi , de Caspe en Aragon , écrivit des commentaires sur le More Neboukhim , la Grammaire de R. Giona ben-Ganach , les Ethiques d'Aristote et la Répu-
50 l'école juive
définitivement dans la Synagogue le triomphe du Péripatétisme, et faire du peuple juif le principal représentant du Rationalisme au moyen-âge (1).
Le docteur Samuel ben-Tibbon termina ses jours à Lunel (2), où il mourut en 1239, laissant à son fils Moïse le soin de continuer cette laborieuse et utile mission, qui était traditionnelle dans sa famille .
Moïse ben-Tibbon.
La seconde partie du treizième siècle nous offre encore un Tibbonide, Moïse, fils de Samuel (3). Il traduisit de l'arabe la géométrie d'Euclide, les commentaires sur Aristote d'Abu Achmed, quelques autres écrits de ce philosophe ainsi que d'Averrhoès, etc. Il composa lui-même plusieurs ouvrages , parmi lesquels on remarque celui qui a pour sujet les exagérations et hyperboles des rabbins , trouvées dans le Talmud de Babylone, et particulièrement dans le Traité où sont rapportées les visions du rabbin Bar Channa sur la grandeur des poissons aux six premiers jours de la Création, sur celle du bœuf et de l'oiseau cités dans les Psaumes, et autres
blique de Platon. Après avoir longtemps voyagé, il s'établit à Tarascon, où il écrivit son Kevutzad Achesef (la Récolte argentée).
(1) Renan , p. 145.
(2) Carmoly, p. 78.
(3) Bartol., t. IV, p. 241, n° 1264.
choses aussi édifiantes (1). Héritier du culte scientifique de son père pourMaïmonide, il continua à vulgariser certains de ses ouvrages , en les traduisant.
Nous pouvons en donner l'indication suivante :
1. Commentaire sur les aphorismes d'Hippocrate. Cette version qu'on voit manuscrite dans plusieurs bibliothèques publiques , a servi de base à la traduction latine de cet ouvrage.
2. Du régime de la santé, dédié au sultan qui régnait en Egypte. Moïse ben-Tibbon l'a traduit en hébreu sous le titre de Hanhagot haberioth; la Bibliothèque nationale de Paris la possède en arabe, en caractères hébraïques (2). On en a donné une traduction latine qui a paru plusieurs fois, entre autres à Augsbourg, en 1518, in-4°. C'est probablement le même ouvrage que le suivant : Traité de la conservation de la santé, composé pour Mélitk Alafdhal , fils de Mélik al- Masar Sallah-Eddin (3).
3. Consultation de médecine, pour un prince de son siècle, lequel était valétudinaire et hypocondre ; quelquefois il avait des étourdissements et des dérangements dans le cerveau. Cet ouvrage est divisé en quatre parties : clans la première ,
(1) Beugnot , 3e part. , p. 134^
(2) Mss. hébreux , ancien fonds, n° 412.
(3) Ibidem.
52 l'école jdiye
Maïmonide y traite du régime et de la conduite qu'on doit garder dans la santé en général ; la seconde est consacrée au régime que l'on doit observer dans les maladies , que l'on soit à portée de consulter un médecin ou non ; la troisième parle du régime particulier du prince auquel était adressé cet ouvrage ; la quatrième contient plusieurs avis salutaires touchant la médecine , tant pour les personnes qui sont en santé que pour celles qui sont malades. Un manuscrit de cet ouvrage, devenu fort rare et inconnu de la plupart des Bibliographes , se trouve à la bibliothèque nationale de Paris, ancien fonds , n° 413.
Outre ces ouvrages de médecine , nous savons que Moïse ben-Tibbon traduisit en hébreu un petit traité de Maïmonide que celui-ci avait appelé luimême Vocabulaire de la logique ( Miloth higgaïonj. Ce même ouvrage a été traduit en latin par Sébastien Munster, in-4°, Venise 1550, etc.
D'un autre côté, si Moïse ben-Tibbon ne fut pas le premier à traduire Averrhoès , il lui revient du moins l'honneur d'avoir donné à ses coreligionnaires une traduction presque complète de l'émiment philosophe péripatéticien deCordoue (1). Ce travail fut accompli vers l'an 1260, c'est-à-dire trente ans après les versions de Abba-Mari, fils d'Antoli , faites surtout en vue de traductions
(1) Wolf, t. I, pp. 49 et 655; t. III, p. 13; t. IV, p. 752.
latines. « Ainsi, comme l'observe M. Renan (1), lorsque la civilisation des Juifs eut émigré de l'Espagne musulmane en Provence et dans les régions adjacentes aux Pyrénées , l'arabe, qui jusquelà avait été leur langue usuelle et savante , cessa de leur être familier, et ils sentirent le besoin de faire passer en hébreu tous les écrits importants de science et de philosophie. Ces versions ont survécu pour la plupart aux originaux, et se trouvent en grand nombre dans les bibliothèques, en sorte que la connaissance de Fhébreu rabbinique est bien plus nécessaire que celle de l'arabe pour faire l'histoire de la philosophie arabe.
» La gloire de ce grand travail de traduction , qui occupe tout le xme siècle et la première moitié du xive, appartient à la famille des Tibbonides, originaire d'Andalousie et établie àLunel (2). S'il fallait en croire le catalogue de la Bibliothèque nationale, Juda ben- Tibbon, le chef de cette laborieuse famille, aurait déjà traduit les Commentaires d'Ibn- Roschd f Averrhoès) sur la Physique, le Traité de l'âme, la Météorologie. Mais c'est une erreur ; Juda vivait à la fin du xne siècle, à une époque
(1) Renan, pp. 446-147.
(2)Wolf, t. I, p. 454. — Hist. litt. de la France, t. XVI, pp. 381-386.
54 l'école juive
» où il ne pouvait pas être question de traduire » lbn-Roschd en hébreu. C'est également par » erreur que Bartolocci et Wolf attribuent à » Samuel ben-Tibbon la traduction de la para- » phrase dlbn-Roschd sur la Physique. Tous ces » travaux appartiennent au troisième Tibbonide , » Moïse ben-Tibbon. »
Quoi qu'il en soit, les œuvres d'Averrhoès (1) et d'Avicenne ont été traduites de l'arabe en hébreu par les divers membres de cette famille qui a jeté un si grand éclat sur l'Ecole juive de Lunel.
C'est sur ces traductions qu'ont été faites les traductions latines qui ont répandu en Occident la connaissance d'Averrhoès et avec eux celle des écrits d'Aristote. C'est là un des services incontestables que les écrivains j uifs ont rendus à la littérature.
Les Arabes, comme l'observe le savant orientaliste M. Munk (2) , avaient choisi de préférence Aristote parmi les philosophes grecs, parce que sa méthode empirique s'accordait mieux que l'idéalisme de Platon avec leur tendance scientifique et positive.
(1) Vers l'an 1260 , Moïse ben-Tibbon donna à ses coreligionnaires une traduction presque complète des Commentaires d'Ibn-Roschd. (Renan, p. 149.)
(2) Dict. des se, ph.} art. Philosophie des Arabes, t.I, p. 168, S. M.
Néanmoins, on peut dire que la philosophie, chez les Arabes, loin de se borner au Péripatétismepur, a traversé à peu près les phases dans lesquelles elle s'est montrée dans le monde chrétien. Nous y retrouvons le dogmatisme, le scepticisme, la théorie de l'émanation , et même quelquefois des doctrines analogues au Spinozisme et au Panthéisme moderne .
Les derniers grands philosophes des Arabes florissaient vers le xne siècle. La philosophie, persécutée alors par le fanatisme prépondérant des Ascharistes (1), secte protégée par la dynastie des Almohades (2), chercha un refuge parmi les Juifs, qui traduisirent en hébreu les ouvrages arabes et en copièrent les originaux en caractères hébreux. C'est de cette manière que les principaux ouvrages des philosophes arabes, et surtout d'Averrhoès, nous ont été conservés.
(1) Les Ascharites étaient les disciples d'Aboul-Hasan Ali ben-Ismaïl al-Aschari de Bassora , né vers l'an 880 de l'ère chrétienne et mort en 940. D'abord, ils reconnaissaient la préexistence du Koran, et ensuite ils admettaient contrairement à la secte des Motazales [séparés] des attributs de Dieu distincts de son essence, et niaient le libre arbitre de l'homme.
(2) Abdel-Moumen , chef des Almohades, ayant conquis l'Andalousie vers 1160, voulut y faire triompher la nouvelle secte. Il ordonna, en conséquence, que les Chrétiens et les Juifs qui n'embrasseraient pas le Mahométisme dans un espace de temps donné, sortiraient de ses États. (Depping , p. 959.)
Les Tibbonides de Lunel, de même que Lévi ben-Gerson (1) de Bagnols, Calonyme (2) fils de Calonyme , fils de Méir de Marseille , Moïse (3;
(1) Levi ben-Gerson , appelé Messer Léon , obscurcit tous ses contemporains comme philosophe et exégète. Il est sans contredit un des plus grands péripatéticiens du xivc siècle et le plus hardi de tous les philosophes juifs. Il osa le premier combattre ouvertement le dogme de la création ex nihilo, dans son livre Milhamoth Adonaï ( Guerres du Seigneur) . Il commenta le grand commentaire et les ouvrages propres d'Averrhoès tels que le De substantiâ orbis , le Traité de la possibilité de l'union.
(2) Le Provençal Calonyme fut un des plus laborieux traducteurs d'Averrhoès , à cette époque. En 1314 , il traduisit les commentaires sur les Topiques , les Arguments sophistiques et les Seconds Analytiques ; en 1317 , les commentaires sur la Métaphysique et la Physique , le Traité du Ciel et du Monde , la Génération et la Corruption , les Météores. On trouve aussi sous son nom les traductions du commentaire sur le Traité de l'Ame et de la Lettre sur Y Union de V intellect séparé avec l'homme.
(3) Moïse de Narbonne (Messer Vidal), écrivain moins fécond que son contemporain Lévi ben-Gerson , mais non moins hardi et profond péripatéticien , a laissé des ouvrages qui offrent un intérêt plus réel à l'historien de la philosophie. Ses commentaires sur les principaux philosophes arabes renferment une foule de renseignements utiles , et sont extrêmement instructifs. Plusieurs traductions d'Averrhoès lui sont attribuées, ainsi qu'à Lévi ben-Gerson. Mais on peut croire que ces deux philosophes laissèrent à d'autres le soin de traduire les écrits du Maître qui avait remplacé chez les Juifs Aristote , et que l'on a considéré comme des traductions les traités qu'ils ont composés sur ceux du commentateur. (Renan , p. 153.)
de Narbonne, et une foule d'autres traducteurs et commentateurs peuvent être regardés comme les continuateurs des philosophes arabes. Ce fut par les traductions des Juifs , traduites à leur tour en latin, que les écrits des philosophes arabes, et même en grande partie les écrits d'Aristote, arrivèrent à la connaissance des scolastiques. Tout ce travail arabico-hébraïque exerça une influence décisive sur le caractère que prit la philosophie scolastique.
Mais les Juifs, comme nation et comme société religieuse , ne jouent dans l'histoire de la philosophie qu'un rôle secondaire : ce ne fut pas là leur mission ; cependant ils partagent incontestablement avec les Arabes le mérite d'avoir conservé et propagé la science philosophique pendant les siècles de barbarie, et d'avoir exercé pendant un certain temps une influence civilisatrice sur le monde européen (1).
Malgré le bannissement des Juifs, ordonné par Philippe-Auguste en 1182, on les retrouve en France dans les siècles suivants et surtout en Languedoc , où ils furent traités avec indulgence par les Seigneurs , qu'au reste ils payaient à deniers comptants.
\ (1) Dict. de Franck , art. Phil. chez les Juifs, t. III , p. 366.
58 l'école juive
Ainsi, Lunel et Narbonne étaient toujours le rendez- vous des jeunes Israélites qui venaient y puiser l'instruction, et les rabbins qui y enseignaient au xme siècle, n'étaient pas indignes de leurs prédécesseurs (1).
Mais les proscriptions successives des Juifs, chassés de France par plusieurs de nos rois, et la prospérité croissante de l'Université chrétienne de Montpellier les firent peu à peu disparaître. Depping (2) dit que « en Languedoc et en Provence, les Juifs continuèrent pendant tout le quatorzième siècle de s'appliquer à l'étude de la médecine, et c'étaient probablement les seules contrées de la France où ils s'adonnassent aux sciences. »
On cite, à cette époque, plusieurs praticiens distingués de la nation juive à Carcassonne, surtout Jacob de Lunel et Dollan Bellan (3) : Tun était un médecin fort habile, et l'autre un savant chirurgien.
Mais il n'était plus question des écoles hébraïques de Montpellier, de Lunel et de Narbonne ; les Juifs étudiaient ou professaient à l'Université chrétienne de Montpellier.
(1) Bartol., t. III , p. 302. — Rossi, Dizionario degli autori ebrei, t. III, p. 129.
(2) Depping , 3e époque , cli. IV, p. 290.
(3) Trésor des Chartes , rég. VI , cité par l'auteur de YHist. gén. de Languedoc, t. IV.
Salomon.
La question superstitieuse du talisman à figure de lion, dont on se servait comme remède, nous révèle un dernier rabbin de Lunel, Salomon , savant docteur de l'Ecole de Montpellier.
Abba-Mari, rabbin de cette dernière ville, écrivit à ce sujet, en 1303 , au célèbre Salomon ben-Adereth de Barcelone , pour lui demander s'il était vrai qu'il avait permis cette superstition (1). Celui-ci lui répondit, en effet, qu'il l'avait tolérée, parce que le grand Nachmanide l'avait non- seulement permise, mais l'avait pratiquée lui-même (2). Mais le docteur de Montpellier combattit cette opinion , et lui prouva que le fameux Ishak de Lattes, quoique s'étant servi également de ce talisman, après Nachmanide, n'avait cessé de déclarer que son opinion était tout-à-fait contraire (3).
Ce De Lattes, dont le nom entier est lshak ben- Jehuda de Lattes (4), jouissait de la plus haute considération, non-seulement en France, mais dans toute l'Espagne (5) ; aussi Salomon ben-Adereth
(1) Minchath Kenaoth , lettre Ire.
(2) Ibid., lettre III*, p. 23.
(3) lbid., lettre V«, p. 32.
(4) Ibid., lettre XXXVI*, p. 80.
(5) Ishak (Ishak) de Lattes est auteur du Sciaare Tzijon (les Portes de Sion). Buxtorf dit que c'est un ouvrage où l'auteur expose les préceptes qui se trouvent
60 l'école juive
l'avait choisi pour faire la paix avecR. Salomon de Lunel, qui avait pris fait et cause contre lui dans la discussion du talisman. Le rabbin de Barcelone reproche à notre De Lattes son silence dans une discussion qu'il avait provoquée en quelque sorte par l'usage qu'il avait fait lui-même de ces figures de lion pour guérir plusieurs maladies. Mais De Lattes, au lieu d'établir la paix entre les deux docteurs de la Loi , se rangea sous la bannière de son compatriote, et écrivit une Lettre violente contre le rabbin espagnol ( 1 ) , parce qu'il avait profité de cette occasion pour lancer, en 1305, un décret qui défendait à la jeunesse israélite d'étudier la philosophie avant 1 âge de vingt-cinq ans.
Ce décret excita une grande rumeur, trouva de nombreux ennemis : le combat s'engagea avec ardeur, surtout dans l'école de Montpellier ; mais le bannissement des Juifs de France, en 1206, mit fin à cette guerre d'intelligence (2) .
dans chacun des livres de Moïse ; il paraît cependant que l'auteur abandonne quelquefois les matières philosophiques et morales , pour s'attacher à l'histoire et à la chronologie de la Terre-Sainte , car il énumère tous les pontifes qui ont été revêtus du sacerdoce sous le premier comme sous le second temple ( Adrianus Relandus , Antiq. sacr. Hebrœor., p. 161. — Bartol., t. III, p. 912.)
(1) Minchath Kanaoth, lettre XLIII6, p. 96.
(2)Carmoly, pp. 92-93.
La grande époque du Rabbinisuie est le duuzième siècle, parce qu'alors les hommes qui tenaient le sceptre de la littérature furent plus philosophes que savants, qu'ils aspirèrent moins à briller dans les jeux de l'esprit qu'à réformer leur religion et à créer une noble et pure philosophie ; mais ces sages jugèrent mal l'état de leur nation: ils ne virent pas qu'il y avait chez les Juifs un tel endurcissement que, pour les convaincre, il fallait les égarer, et non éclairer la route qu'on voulait leur faire suivre. Les rabbins furent éblouis par les flots de lumière qui jaillisaient des écrits de Maïmonide ; mais , quel qu'ait été le résultat des nobles efforts de ces réformateurs, jamais la postérité n'oubliera que leurs ouvrages , écrits sous l'inspiration d'une philosophie plus vraie et d'une science plus profonde, ont autant de droits à l'estime des savants qu'à celle des gens de bien. Le treizième et le quatorzième siècle n'offrent rien de remarquable, qu'une stérile abondance d'auteurs sans originalité. Si les rabbins ne se distinguèrent pas à partir de cette époque, il n'en faut pas chercher la cause ailleurs que dans les persécutions qui, alors accablant les Juifs de France , ne leur laissèrent plus le loisir de s'adonner aux lettres . mais les forcèrent de se livrer à un commerce qui leur donnait au moins les moyens d'attendre
G '2 L ÉCOLE JUIVK
patiemment et de déjouer les injustices de leurs ennemis. Toutefois, l'on ne saurait méconnaître les services qu'ils ont rendus à la philosophie, à la critique des Livres Sacrés, à la grammaire, à l'astronomie , à la médecine. Sous ces différents rapports, on peut dire que la nation juive a pris part aux progrès de la civilisation. 11 est hors de doute que les travaux philologiques 'des rabbins ont été très-utiles , surtout aux Chrétiens qui , pouvant séparer le fatras talmudique des recherches vraiment utiles, ont extrait des écrits rabbiniques ce qu'ils possédaient de bon et de substantiel. Les Académies juives d'Espagne et d'Italie ont acquis une juste célébrité; de leur sein sortirent de vrais savants, qui répandirent en beaucoup d'endroits le goût de l'érudition. A qui l'Europe doit-elle ses succès dans les langues orientales si ce n'est aux rabbins? Ne sont-ce pas eux qui, dans l'Italie et la France, enseignèrent ces langues aux Chrétiens, firent des grammaires et des lexiques sans nombre? Si c'était ici le lieu, il serait aisé de montrer combien la connaissance des langues orientales servit aux progrès de l'histoire , de la grammaire et du commerce : on avouerait alors , je le pense, que les travaux des rabbins, en apparence si frivoles, aidèrent cependant la marche de l'esprit humain.
Telle est l'opinion d'un homme compétent ,
qu'aucun lien, dit-il, n'attache aux Juifs, et qui , en explorant, sans haine et sans affectation, les annales de ce peuple, a cru avoir le droit de porter sur lui un pareil jugement (1).
Les Juifs, dans le moyen-âge, restèrent étrangers à la politique. On le conçoit aisément : ils n'avaient point de patrie, leur état social était purement imaginaire ; dès-lors , l'art de régir les Etats, de sonder leurs fondements, de régler et d'administrer les intérêts publics, devaient leur sembler une science vaine , puisque nulle part ils ne trouvaient l'occasion de l'appliquer. 11 est donc curieux de voir un rabbin distingué par son savoir, comme Maïmonide, aborder les grandes questions de gouvernement. Son esprit démocratique, sa haine contre les rois, qu'adoptèrent dans la suite plusieurs de ses coreligionnaires , comme Abarbanel , juif portugais du xve siècle, apparaît dans le More- Neboukhîm , où il dit « qu'il ne connaît pas de plus grands dangers que » de voyager sur mer ou d'être soumis à un roi; » qu'il y a entre ces deux périls une affinité » remarquable. 11 n'existe, en effet, aucun » refuge contre la fureur des flots ou contre » la colère des rois, et celui qui se trouve exposé » à l'un ou à l'autre est bien près de la mort ; car » le vent de la mer et l'esprit des rois sont choses
(1) Beugnot, déjà cité.
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» périlleuses et mortelles . Les matelots, en mer, » regardent toujours les nuages et les vents : » ainsi, les ministres ont toujours les yeux fixés » sur le visage des rois ; car la vie est dans la » sérénité du visage d'un roi , et sa faveur est » comme la nuée portant la pluie de la dernière » saison, et la colère du roi est messagère de » la mort. On doit s'étonner de voir' les auteurs » de cette sentence comparer l'unité d'un roi, t> dont l'élection est dans le pouvoir et la volonté » des hommes , avec l'unité et l'éternité de la » cause première, de Dieu, dont le nom soit béni, » qui ont une existence nécessaire, comme disent » les théologiens. » Abarbanel, après avoir cité ce passage de son illustre devancier, dans une dissertation où il se demande : Un roi est-il nécessaire au peuple, d'une nécessité absolue, ou le peuple peut-il s'en passer? ajoute une peinture exagérée des maux que peuvent faire les rois. « Mais cela n'a pas lieu également dans tous les » royaumes, dit-il ; car il en est où le pouvoir » royal est limité dans son exercice , comme en » Aragon; ailleurs, ils ont un pouvoir absolu; le » meilleur état est celui où ils n'en ont aucun : » c'est ce que j'ai voulu prouver (1). »
(1) Abarbanel, Dissertations philologico-théologiques, publiées par Buxtorf le fils, en 1662 : Comment, sur le cb. 17 du Deutéronome et le eh. VIII du Ier livre de Samuel.
Je m'arrête , après avoir essayé de réunir avec soin tous les documents , épars dans l'histoire, qui se rapportent à la Communauté juive de Lunel. Ce qu'il y a d'étonnant et de regrettable tout à la fois, c'est que nos archives n'en fassent aucune mention.
En outre, il n'existe plus chez nous une seule famille israélite , et Ton trouve à peine quelques vestiges de l'emplacement de la Synagogue dans l'ancien hôtel de Bernis, appartenant aujourd'hui à M. David Bouzanquet.
On sait seulement que le cimetière des Juifs était situé sur le chemin du Mas Desports, à cinq cents mètres de la ville , en sortant par la Porte Seguin.
Après avoir parcouru les trois ou quatre siècles qui sont les plus intéressants de notre histoire locale , constatons heureusement qu'il n'y eut jamais ni vexation ni conflit entre les Juifs et les Seigneurs de Lunel (1).
(1) Un seul fait regrettable est signalé par les Lettres patentes du roi Philippe V, en date du 22 août 1319 , pour informer des insolences des Juifs de Lunel contre les Chrétiens. « Le carême passé , ils avaient dansé à Lunel » dans ce temps de la Passion de Jésus-Christ el traîné » dans la boue une croix, ayant maltraité celui qui portait » la croix , feignant que ce fut Jésus-Christ. » (Manusc. d'Aitbais, bibl.de Nîmes, Seigneurs de Lunel, 13855.)