DE CAUSALITÉ OCCASIONNELLE
Guyau avait bien compris cette nécessité de découvrir un principe de distinction entre l'avant et l'après, et l'on sait comment il a prétendu dériver le temps de l'espace, faisant de ce qui est devant nous le futur et de ce qui est derrière le passé ^ Mais cette solution ne saurait nous satisfaire, car, d'une part, elle ne fait qne reculer la difficulté, si l'espace, comme le temps, est sans réalité propre, et, d'autre part, elle accorde au spatial sur le psychique pur une prédominance que nous ne saurions admettre, tenant pour certain que les phénomènes mentaux revêtent la forme temporelle indépendamment de toute forme spatiale.
Ce n'est pas à Hume, assurément, que nous demanderons une réponse, car il commence sa définition de la cause en disant : « La cause est un objet qui en précède
(1) Critique de la Raison pure, Analytique des principes, seconde analogie, 1. 1, p. 275.
(2) La Genèse de l'Idée de Temps.
un autre *... », sans paraître se soucier de savoir ce que peut signifier cette expression « précède ».
Mais Kant, après avoir posé la question avec la précision que nous avons vue, nous paraît bien y avoir fait la véritable réponse : « le concept emportant la nécessité de l'unité synthétique ne peut être qu'un concept pur de l'entendement, concept qui ne se trouve point dans la perception ; et ce concept est celui du rapport de la cause et de l'effet » ^
Pour Hume, la cause, ou mieux Tensemble des causes, est la totalité des conditions antécédentes à la production d'un phénomème ; pour nous, au contraire, dans un groupe de faits, ceux qui sont la condition des autres sont dits les précéder, et les seconds suivent les premiers, sans que ces expressions signifient autre chose que cette .relation de causalité occasionnelle, pour employer le langage de Malebranche \
Après avoir si magistralement développé la pensée kantienne que le principe du temps est dans la synthèse de l'être et du non-être, Balmès n'a pas su tirer parti du complément essentiel que Kant avait donné à cette pensée ; le philosophe espagnol énonce bien que « la dépendance représentée comme rapport de durée... ne nous offre autre chose que le rapport même exprimé par le prin-
(1) Traité de la Nature humaine, liv. I, sect. XIV, traduction Henouvier et Pillon, p. 225.
(2) Loc. cit. Ce n'est pas sans étonnement que, dans un compte rendu de notre ouvrage publié par The Philosophical Review (vol V, nO 4, p. 441), nous avons lu cette affirmation que Kant explique la causalité par le temps et non le temps par la causalité
ndependamment des citations que nous donnons de l'Analytique transcendantale, nous pouvons invoquer le passage suivant du résumé de la doctrine de Kant donné par M. Boutroux dans la (grande Encyclopédie : « La succession, loin qu'elle fonde la causalité, ne peut elle-même être considérée comme objective aue SI elle repose sur la causalité ».
(3) M. de Vorges avait-il fait attention à cette détermination de
a cause visée, la cause occasionnelle, lorsqu'il nous a opposé
1 ad^e : causa est simul cum effectu ? (voir La Science catholique au i5 février 1896). * ='
GHAPITBE IX
cipe de causalité * », mais, sous sa plume, le principe est resté stérile. Il a traité, en effet, toutes les questions relatives au temps, sans s'inquiéter de la causalité autrement que pour en faire la base d'une objection.
Mais Kant lui-même a développé les points essentiels de la théorie causale du temps, et nous n aurons qu'à compléter les considérations exposées dans sa seconde et sa troisième analogies. Sans le suivre pas à pas, nous allons envisager la question sous le point de vue qui concorde le mieux avec l'ensemble de notre étude.
Si Ton considère le monde des corps, le principe du déterminisme mécanique énonce que Tétat d'un système de points matériels, à un certain instant, est déterminé par ses états antérieurs et détermine ses états postérieurs ; pour nous, cette loi se réduit à renonciation que les états de ce système sont déterminés les uns par les autres, et que les états déterminants sont dits, par définition, antérieurs aux états déterminés, chaque état étant, d'ailleurs, à la fois déterminé et déterminant, suivant qu'on considère sa relation à l'un ou à l'autre des divers états. 11 est bien vrai que, dans la théorie mécaniste, au sens étroit qu'attribuent à ce mot MM. Boutroux et Poincaré, les mouvements d'un système matériel sont réversibles, en sorte qu'il serait impossible de distinguer les états déterminants des états déterminés, du moment qu'on ne peut emprunter au temps le principe de cette distinction. Mais nous avons vu, dans le chapitre VII, que la mécanique peut n'être pas conforme au système en question, ni satisfaire au principe de réversibilité, et que, le fût-elle, on disposerait encore d'un principe de distinction, puisque le sens inverse de celui que nous adoptons instinctivement attribuerait aux phénomènes un caractère d'instabilité souverainement invraisemblable.
Quoi qu'il en soit, l'enchaînement des phénomènes
(1) Philosophie fondamentale, liv. X, chap. VII, n» 82.
LA NATURK DU TEMPS
psychiques ne peut essentiellement avoir lieu que dans un sens déterminé, et ce sens impose celui des phénomènes spatiaux, par suite de la liaison qui existe entre les deux ordres de phénomènes : la piqûre d'une épingle précède la douleur, puisqu'elle en est la cause, et, de même, la volonté de lever mon bras précède ce mouvement.
Mais revenons à l'exemple d'un système de points matériels pour examiner, à son occasion, une difficulté fondamentale et d'une portée générale. Vous êtes parti, nous dira-t-on, d'un certain état de ce système, c'est-àdire d'un état à un instant déterminé ; or, poser ainsi la simultanéité, c'est poser le temps, et, par suite, nous n'avons pu, semble-t-il, en déduire le temps que par un cercle vicieux. Cette objection oblige à approfondir l'idée de simultanéité. Si nous supposons un univers immobile, l'absence de tout changement entraîne pour conséquence que cet univers est en dehors du temps, ou plutôt que le temps n'existe pas ; mais, dans notre langage tout imprégné de la notion du temps, nous dirons incorrectement qu'il y a simultanéité des diverses relations existant entre les parties de cet univers. On voit donc que la notion d'état statique d'un système de points matériels est, en réalité, une notion extra- temporelle. Le temps apparaîtra lorsqu'on envisagera plusieurs états différents d'un même système de points ; mais chacun de ces états considéré isolément est étranger à la notion du temps. L'accusation de cercle vicieux ne reposait donc que sur l'introduction non motivée de l'idée temporelle de simultanéité *.
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(1) Nous devons ici prévoir une objection : l'état d'un système de points matériels qui détermine ses états suivants comprend leurs vitesses aussi bien que leurs positions, et la notion de vitesse suppose celle du temps. Ceci serait exact si l'on tenait à ce qu'un seul état suffît à déterminer les suivants, mais cela équivaut k taire la synthèse de deux états successifs, et nous avons parfaite-