CHAPITRE VI
La critique historique en Italie à la fin du XVII° siècle et dans la première moitié du XVIII°.
SOMMAIRE. I. Eclat de l'érudition italienne au xvie siècle, — Pierre Vettori, César Baronius, Onuphre Panvinio. — Charles Sigonius, son activité, sa mcthode. — Décadence de l'érudition æu xvire siècle ; comment on comprend
alors l'étude du passé.
IT. La renaissance de l’érudition italienne, à la fin du xvue siècle et dans la
re moitié du xviue, est liée aux progrès de la méthode expérimentale. Beau-
coup des érudits qui s'illustrèrent alors connaissaient en détails et admiraient ces progrès. Plusieurs même y contribuèrent personnellement.
IIT. Cette renaissance est due aussi en grande partie à l'exemple étranger. Par le Journal des Sçavans, par le Giornale de’ Letterati, par des correspondances, on sut quel prix on attachait à l’érudition hors d'Italie ; d’ailleurs, c’est la péninsule qui souvent alimentait, avec ses matériaux, les trataux exécutés de l’autre côté des Alpes. — Tantôt, elle les expédia aux érudits de France, de Hollande, etc.,etc.; c'est le cas de Ménage ; tantôt, ils vinrent eux-mêmes les chercher; ainsi firent plusieurs béuédictins français, notamment les Pères Mabillon et de Montfaucon, ainsi que leurs compagnons. — Accueil généralement aimable
qu'ils reçurent. Cependant, dépit, susceptibilité ou émulation que provoquè-
rent leurs succès, leur rude franchise et leur activité. On les admiraou on les jalousa ; en tout cas, on les connut, eux et leurs ouvrages. Souvent, on prit ceux-ci comme modèles. — L'exemple de ces religieux put, en particulier, encourager les érudits à l'indépendance.
IV. Celle-ci se manifesta parfois envers le pouvoir séculier et la papauté elle-même (exemples de Scipion Maffei et de Benoît Bacchini). — A propos de l’histoire ecclésiastique et des vies de saints (le Ziber pontificalis de Bacchini). — La polémique relative aux actes de saint Cresci ; l'opinion du P. Sassi.
V. Avec quel esprit la nouvelle école accueillit plus spécialement les récits de miracles : on le voit par des exemples empruntés à Bacchini, Noïa, Muratori, Grandi, Lami.
VI. Apparition de cette idée que l'avis d’un érudit hérétique peut valoir celui d'un catholique : Lami, Muratori, Tartarotti. — En résumé, les érudits n’examinent que les problèmes dont l'Eglise n'impose pas la solution. Ils ne s’attaquent pas (sauf Giannone) aux livres saints, ni à la possibilité elle-même du miracle.
Durant la deuxième moitié du xvr° siècle, l’érudition italienne avait jeté un vif éclat. Le célèbre humaniste Pierre Vettori, non content de publier, enrichis de notes, maints textes grecs inédits, imprima sur Aristote et Cicéron des commentaires cités
Poe
encore aujourd'hui avec honneur (1). Le cardinal César Baronius raconta les destinées de l’Église jusqu’en 1198. Désormais, on l’appellera le père de l’histoire ecclésiastique (2). Panvinio recueillit un nombre considérable d'inscriptions, et les utilisa pour illustrer les antiquités romaines (3).
Nul avant Charles Sigonius n’avait précisé l’ordre des grands événements politiques d'Athènes, de Lacédémone ou de Rome : voilà l’œuvre qu'il entreprit (4). Il aborda un autre sujet original, lorsqu'il débrouilla l’ancien droit des Italiens et des Romains (5). La philologie classique lui est redevable de deux travaux délicats : il réunit des fragments de Cicéron, derniers restes d'ouvrages perdus, il rétablit le texte de Tite-Live défiguré par des copistes ignorants (6). Aucune œuvre ne lui coûta plus de peine que son histoire du royaume d'Italie, depuis l’arrivée des Lombards, jusqu’à la fin du xmr° siècle (7). Pour se renseigner sur une époque si ténébreuse, il parcourut la péninsule et en particulier la région qui a Milan pour centre. Aidé par des collaborateurs dévoués, il exhuma de la poussière beaucoup décrits qu'avaient composés en un style barbare des
(1) Commentarii in tres libros Aristotelis de arte dicendi. Florentiae 1548. — Comm. in librum 1 Aristotelis de arte poetica. Flor.1560.— Comm. in Aris-
totelis libros de optimo statu civitatis, positis ante singulas declarationes graecis verbis auctoris cum latina interpretatione. Flor. 1576. — Comm. in X libros
Aristotelis de moribus. Flor. 1584. — Explicationes suarum in Ciceronem castigationum. Venetiis 1536. — Posteriores castigationes in Epistolas Cice-
ronis quas vocant familiares. Lugduni 1541. — Sur Vettori, voir W. Rüdiger : Pier Vettori. Halle 1896. — De Nolhac. P. V. et Ch. Sigonio, Roma,
(2) Annales ecclesiastici usque ad annum 1198. Romae, 1593-1607. Autre édition à Venise, 1710-1711, par L. Basegio.
(3) Reipublicae Romanae commentariorum libri tres, scilicet Respublica romana, Civitas romana, et Imperium romanum. Venetiis, 1558. — De praecipuis Romae basilicis. Romae, 1570.— Voir D. A. Perini : 0. Panvinio e le sue opere. Roma, 1899.
(4) De republica Atheniensium librilV.Bononiae, 1564. — De Atheniensium Lacedaemoniorumque temporibus liber. Venetiis, 1564. — Fasti consulares ac lriumphi a Romulo ad Vit. Caesarem cum commentariis. S. A.
(5) De antiquo jure Italiae libri tres. Venetiis,.1560. — De antiquo jure civium romanorum libri duo. Venet. 1560.
(6) Ces travaux se trouvent réunis avec tous les autres dans Sigonii Carli opera omnia cum ejusdem vita a Lud. Ant. Muratorio collecta cum animadversionibus a Phil. Argelato. Mediolani, 1732-1737, 6 vol.
(7) Historiarum de regno Italiae libri XV. Venetiis 1574, (Cette partie va jusqu’en 1200.) —- Historiarum libri V reliqui ab anno 1200 ad 1286. Venetiis, 1591.