CHAPITRE XII
Conclusion
En voyant que chacun des passages cités peut s'expliquer au moyen de la technique ancienne, le lecteur sera tenté d'en conclure que l'harmonie moderne n'est autre que l'harmonie classique, traitée avec plus de liberté. Ce ne serait pas tout à fait exact. A la rigueur, presque toute la musique nouvelle peut s'analyser avec le secours des anciens traités d'harmonie et de contrepoint, les auteurs modernes ayant tous fait des études classiques, et les esprits les plus novateurs subissant involontairement l'influence indélébile de cet enseignement. Il en résulte que, dans la musique la plus moderne, on peut presque toujours retrouver, quoique très dissimulé, le lien qui la rattache à la technique classique.
Néanmoins il nous semble qu'il y a dans cette musique une harmonie nouvelle à l'état latent, qui ne tardera pas à rompre ce lien, à renverser les murailles dont les professeurs d'harmonie ont involontairement entouré le vieil enseignement.
Si nous avons pu, non sans une certaine puérilité, analyser quelques mesures de musique moderne, les artistes se seront vite aperçus de l'insuffisance de nos commentaires. Il faut à la pensée moderne une nouvelle technique, elle ne sera formulée, croyons-nous, que par un artiste ayant pu se développer en dehors des écoles, et elle dépendra du parti qu'auront pris les théoriciens à l'égard de l'origine des sons.
Pour établir un système, il faut s'appuyer sur quelque chose de stable, or actuellement, nous sommes en présence de trois séries de sons qui, à chaque instant, se mêlent de la façon la plus illogique : sons pythagoriciens, sons naturels et sons tempérés. Il faudra choisir enfin, et mettre la théorie d'accord avec les instruments.
Dans notre préface, nous avons examiné les différentes voies que pourront suivre les compositeurs, dans un temps à venir ; sans prendre parti dans la question, nous pouvons remarquer que la division théorique de l'octave en 12 demi-tons égaux n'a rien d'illogique, puisqu'elle existe dans la pratique, par l'emploi des
instruments à sons fixes, et que nos compositeurs manifestent de plus en plus une sorte d'indifférence dans le choix du jt oudu b (*).
En émettant cette opinion, nous avons le désir de faire naître des discussions utiles et non l'intention de préconiser un nouveau système. Toute autre technique qui abolirait l'absurdité d'écrire une musique qu'on ne peut exécuter, et qui ouvrirait une voie plus large à l'évolution actuelle, devrait exciter l'intérêt de tous les musiciens.
Mais, dira-t-on, il faudrait modifier la théorie de la musique I Nous ne le demandons pas, mais, pour quelles raisons ne pourrait-on le faire? Le système grec a t-il empêché les théoriciens du Moyen-Age de nous donner le système hexacordal? Celui-ci a-t-il entravé l'éclosion de notre système actuel?
Et s'imagine-t-on vraiment que ce dernier doive durer jusqu'à ia fin des siècles? Ce serait trop de candeur.
A l'heure actuelle, vieux et jeunes, nous avons été « façonnés » par une technique traditionnerie,qui ne nous laisse pas la liberté d'en inventer une autre. Aux musiciens de demain appartiendra la tâche d'édifier un nouveau système musical répondant aux exigences de la pensée des compositeurs. La musique actuelle sera une excellente préparation. Supposer que la mélodie disparaîtra au milieu des complications harmoniques est, croyonsnous, une erreur. D'abord, cette complication n'existe que pour les musiciens d'une éducation incomplète, et ensuite, on peut être certain que la mélodie se dégagera aussi facilement des harmonies modernes qu'elle s'est dégagée des harmonies de Schumann et de Wagner. Celles-ci, pour un contemporain de Mozart, eussent passé pour de véritables divagations... D'ailleurs Mozart ne fut-il pas accusé de manquer de mélodie, malgré la simplicité de ses harmonies?
Que les musiciens modernes écrivent donc la musique de leur époque (**) et ils auront rempli leur devoir d'artistes. L'exemple
(*) Nous en trouvons des exemples dans nos meilleurs auteurs modernes, ceux qui ne peuvent être taxés d'ignorance.
(**) On conçoit que^-de vieux artistes dont l'effort fut digne d'admiration, mais qui restèrent enfermés dans le cercle des études de leur jeunesse soient mécontents en voyant éclore un art nouveau, traducteur d'une mentalité qui n'est plus la leur et qu'ils ne peuvent pas, ou ne veulent pas comprendre. Un compositeur âgé, mais d'esprit humoristique, nous disait un jour : « .Dans ma jeunesse, il y avait deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise; la situation était bien sitnple : on était pour l'une ou pour l'autre. Les compositeurs modernes — gens de grand talent — ont inventé une troisième espèce de musique : la musique désagréable... On ne sait plus de quel côté se mettre. »
leur fut donné par Schumann, Chopin, Wagner, Liszt, Berlioz, Saint-Saëns, etc., qui, suggestionnés par l'ambiance, brisèrent les moules classiques pour formuler une musique adéquate à leur mentalité. Les musiciens de l'école actuelle les ont suivis dans cette voie.
Mais, si les maîtres que nous venons de citer s'affranchirent des formes convenues, ils ne changèrent pas le langage musical d'une façon radicale.
Au contraire, nos compositeurs modernes ont complètement modifié le langage harmonique, en même temps que la forme.
Disons aussi que les œuvres modernes nous donnent des impressions de subtilité et de charme, plus souvent que des impressions de force et de grandeur. Faut-il en conclure que la technique dont nous venons de citer de nombreux exemples, ne se prête pas à la construction d'oeuvres puissantes et développées? Non certes, et nous pourrions indiquer des compositions de la nouvelle école où se rencontrent ces qualités de puissance|et de développement.
Cette école vient de faire un grand effort pour se libérer du passé ; laissons lui le temps de tirer parti de ses conquêtes et de
produire les œuvres que Ton est en droit d'attendre d'elle
Mais si cet art nouveau n'était qu'un raffinement de l'art ancien arrivé au terme de son évolution, le perpétuel devenir de l'art n'en serait pas arrêté, et nous verrions surgir de nouvelles formules, dont on ne peut prévoir le caractère (*).