SUR
Nous essayons , dans l'étude qui va suivre , d'indiquer sommairement la manière dont s'est formé et transformé, entre le troisième et le cinquième siècle, l'art chrétien du bas-relief. Nous verrons dans quelles conditions il a pris naissance et quelle influence les conditions premières ont gardée sur lui. Nous tâcherons de démêler les matériaux anciens dont il s'est servi largement et les parties nouvelles qu'il a su y ajouter. Nous insisterons principalement sur les transitions qui le rattachent à l'art romain alors existant, et qui, une fois qu'il s'est constitué à luimême une vie propre , relient ensemble les diverses périodes de cette vie. Ce que nous voudrions faire sentir avant tout, c'est l'unité et la suite parfaite qu'on trouve dans son histoire, c'est la logique avec laquelle il s'est développé.
But
de cette étude.
L'emploi des sarcophages paraît s'être répandu à Rome vers le second siècle ; il était devenu fréquent au troisième. Mêlés les uns aux autres et vivant en bien des occasions d'une vie commune, la foule des païens et le nombre plus restreint de chrétiens qui composent alors la société romaine employèrent également ce nouveau mode de sépulture, étranger en lui-même aux deux religions qui commençaient à se partager les esprits. Il n'y
L'emploi des sarcophages
est commun aux païens et aux
SI
chrétiens.
a point là, à proprement parler, un emprunt fait par l'Eglise au paganisme, comme on l'a pu dire quelquefois (1) ; il n'y a qu'un usage commun aux hommes d'une certaine époque. Rien n'obligeait ceux qui adoraient Jésus à faire en ce cas autrement que ne faisaient auprès d'eux leurs concitoyens qui adoraient les anciennes divinités nationales. Tout au contraire, l'emploi des sarcophages restait d'accord en somme avec les traditions juives que les chrétiens avaient adoptées pour l'ensevelissement des corps; il convenait au respect des survivants pour la dépouille mortelle de leurs frères ; il ménageait la répugnance instinctive qu'inspira si longtemps aux fidèles celte destruction totale du cadavre par les flammes, qui pouvait sembler un obstacle invincible à la résurrection de la chair.
Au reste, est-il besoin de rechercher pourquoi , ici ou ailleurs, les chrétiens et les païens en ont usé de môme ? C'est du contraire qu'il faudrait plutôt s'étonner. Il n'y a point, entre la société païenne et la société chrétienne un brusque divorce, une séparation si profonde qu'elle ne laisse plus de terrain neutre. Le changement des idées religieuses amène assurément de graves modifications dans l'homme intérieur ; il renouvelle les âmes. Mais enfin, après comme avant le baptême, c'est le même Romain qui continue le cours de sa vie, qui garde une foule d'habitudes prises, qui reste nécessairement ce que le siècle l'a fait et ce que sont les contemporains. On n'est pas , — on n'a pas lieu d'être chrétien da.ns les moindres occasions de l'existence^ On est homme et voilà tout, fils de son temps, fils de son pays, et l'on agit comme tel (2). Cette continuation d'usages déjà existants est donc toute naturelle, et les exemples en abondent. C'est elle qui fait la règle en quelque sorte, et ce sont les exceptions qui ont besoin d'être expliquées par une raison spéciale. Les croyances relatives à la destinée des âmes et au sort des morts se sont modifiées. Mais le fait même d'ensevelir ces morts, et, dans l'espèce, le choix
(1) C'est le système de Raoul Rochette, qui voit là « un exemple de l'impuissance où se trouvèrent les chrétiens... de produire eux-mêmes la plupart des choses dont ils avaient besoin , et de satisfaire aux besoins de leur culte autrement qu'avec les éléments d'un culte ennemi. » {Mémoires de l'Académie des Inscriptions f année 1838, p. 695.)
(2) Il y a , disait-on autour de TertuUien , qui voulait une séparation plus rigoureuse , des points communs à tous les hommes et par lesquels le Christ lui-même a manifesté son humanité : « ipso Christo... non alias scilicet hominem functo quam per communia hœc instrumenta exhibitionis humanœ. » (De corona. cap. VIT.) Voir ci-dessous, p. 36, le passage tout entier.
pour quelques-uns, de cercueils de marbre où parfois deux époux reposeront côte à côte, voilà qui n*a point à changer, n'étant à vrai dire ni chrétien, ni païen.
On trouvait dans les ateliers ces tombes prêtes d'avance, et ^es ofocines des
••^ ' sculpteurs ;
décorées le plus souvent de motifs eu reliefs qui répétaient des Les chrétiens y modèles connus. Seule, la place de Tinscription restait fruste, et comme les autres parfois aussi la figure d'un personnage que Ton sculptait ensuite des MrcVhages. à la ressemblance du défunt. Les chrétiens allaient avec les antres à Toflicine du sculpteur, comme ils allaient chez le même marchand d'amphores ou de tissus, et ils y faisaient leurs choix. Il est vrai que le choix ne pouvait être laissé au hasard , et voici pourquoi :
La décoration des sarcophages consistait parfois en simples ns se bornent à strigilles creusés sur la face antérieure. Mais elle admettait aussi les tombées où des sujets à personnages, et, parmi ces sujets, figuraient au dessufe^fraythopremier rang ceux que l'art antique était le plus accoutumé à logiques; reproduire, les dieux et leurs aventures. On y trouvait Bacchus et son cortège , Diane visitant Endymion , Vénus avec Mars , Apollon frappant les Niobides, etc. (1).
Le sarcophage, qui n'a point en lui-même un caractère païen , devient païen cependant avec cette décoration mythologique. Il va de soi que les fidèles ont évité d'employer des tombes ainsi profanées, et d'introduire dans leurs cimetières les images de divinités ennemies.
Mais , à côté de ces bas-reliefs , les ateliers romains leur en Mais
ils V trouvent
offraient d'autres qui n'éveillaient pas les mêmes scrupules, et daiueurs
dont nous retrouvons encore aujourd'hui les fragments dans les "° ^de^ujets" "^^
Catacombes. L'étude de ces fragments a son intérêt. Ils annoncent ''''^'^pouvent'^'' '^'
et préparent la sculpture proprement chrétienne qui n'existe pas choisir sans scruencore, mais qui va peu à peu se former sur ces modèles et finira par acquérir, à côté d'eux, sa physionomie particulière , sans jamais cependant les oublier tout à fait.
Ce sont d'abord , pour en citer quelques-uns , des épisodes de intérêt
la vie champêtre , les vendanges , les moissons , les bergers avec ^® *^1^hutoi?e^°"^
leur troupeau ; — ce sont encore les monstres marins , les dau- ilnimératlon de*
phins représentés d'ordinaire sur les couvercles (2) ; — les portes ^®® ^"J®^^de la tombe entr'ouvertes , sujet que les Romains avaient em-
(1) Voir au deuxième volume des Antike Bildwerke in JRom, de Matz et Duhn, consacré tout entier aux sarcophages , la table analytique qui forme un catalogue assez complet des représentations figurées sur les sarcophages païens.
(2) Des fragments de tous ces sujets existent encore dans la catacombc de Prise i lie.
prunté aux Etrusques (1); parfois méme^ quoique plus rarement, les scènes de chasse (2). La conjunctio manuum , qui rappelle sur la tombe Tunion des deux époux , convenait aux chrétiens aussi bien qu'aux païens (3), comme aussi le groupe souvent reproduit, mais encore assez mal expliqué ^ où Ton voit un personnage assis lisant un volumen déroulé, tandis qu*une femme se tient debout devant lui et semble Técouter (4). Il faudrait, pour être complet, faire mention de tous les sarcophages dont Tornementation est restée plus strictement décorative, comme ces grandes urnes ovales où figurent seulement deux têtes de lion avec l'anneau dans la gueule , ou bien encore deux lions tout entiers , dont le corps se prolonge sur les côtés^ et qui dévorent un autre animal. Un des types les plus simples et le plus fréquemment reproduits par les ouvriers du troisième siècle fut celui du sarcophage à strigilles, avec le buste du défunt se détachant au centre dans un espace réservé. La partie comprise entre le médaillon arrondi et le bas de la face antérieure est d'ordinaire occupée par un sujet approprié, les cornes d'abondance entre-croisées, les masques scéniques opposés, le combat de coqs, etc.
Parfois le clypeus est soutenu par deux Victoires ailées , gracieux motif d'ornementation auquel viennent s'ajouter en certains cas, étendues à terre auprès de leur urne , ces figures de fleuve que la statuaire avait si souvent répétées. Parfois encore deux génies, tenant la torche renversée, occupent les extrémités du sarcophage, et le terminent ainsi d'une manière agréable pour les yeux. Des génies analogues représentent les saisons de l'année, et tiennent à la main leurs attributs respectifs : une corbeille de fruits, une gerbe de fleurs, un lièvre ou des oiseaux vers lesquels un chien s'élance.
(1) Ce sujet est plus rare chez les chrétiens. J'en ai vu un exemple à la catacombe de Priscille , un autre à celle de Calliste.
(2) Un couvercle où est représentée une scène de chasse se trouve à la villa Pacca» avec l'inscription suivante :
FILI FECERVNT MATRI BEN MERN
CIPIAE AVGETI
QVAE • VIXIT • AN •