LA CHAUSSURE ET LE PIED
On est surpris de constater combien la conception d'une bonne chaussure, basée sur l'étude du pied, peut varier suivant les auteurs. Le but étant d'obtenir une chaussure hygiénique, destinée à protéger un pied normal, et non une chaussure orthopédique, la difficulté consiste à bien définir le pied normal et à tirer prudemment quelques conclusions logiques de son étude.
Il est classique de se représenter l'architecture du pied en comparant celui-ci à une voûte supportant le poids du corps appliqué au niveau de l'articulation tibio-tarsienne. Cette voûte est limitée par trois arcs, antérieur, externe et interne, prenant appui à leurs extrémités en trois points correspondant à la tête du premier métatarsien, à celle du cinquième et à la partie postérieure du calcanéum : ce sont les piliers de la voûte, au niveau de chacun d'eux se trouve une bourse séreuse existant dès la naissance ; ils représentent les sommets du triangle de sustentation du pied.
L'arc antérieur est formé par les têtes métatarsiennes juxtaposées. Quand l'appui se fait sur celles-ci et sur les orteils, au moment de la propulsion en avant, l'arc antérieur s'écrase et le pied s'élargit. Cet arc est peu accusé, BERTHET pense même qu'il n'y a voussure que si les diaphyses métatarsiennes sont comprimées latéralement. D'autre part, selon WALLET, la compression des orteils entraîne la disposition inverse (pied rond). Quoi qu'il en soit, il
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est donc nécessaire que la chaussure soit suffisamment large à ce niveau.
L'arc externe, peu accusé également, est l'arc d'appui par excellence. Il est maintenu par la traction du péronier antérieur et du court péronier latéral insérés sur la base du cinquième métatarsienne et surtout par le tendon du long péronier latéral qui forme sangle sous le cuboïde.
L'arc interne est de beaucoup le plus accusé, sous lui la peau de la plante du pied est moins épaisse, plus sensible ; cette région ne marque pas son empreinte quand le pied nu repose sur le sol. C'est l'arc du mouvement, il subit un affaissement en rapport avec la charge plus ou moins grande que supporte le pied ; affaissement qui a pour conséquence un allongement du pied, de l'ordre du centimètre, dont il faut tenir compte dans la construction d'une chaussure de marche. L'aplatissement est limité par la forme des os, par les ligaments et les muscles plantaires et par l'action des muscles jambiers s'insérant sur le premier cunéiforme.
L'élasticité de la voûte plantaire donne à la marche sa souplesse ; un bon marcheur doit avoir le pied convenablement cambré. Un pied plat se prête mal aux mouvements alternatifs d'écrasement et de détente et se fatigue très vite ; l’affaissement exagéré de la voûte est douloureux et ces sujets qui ont des pieds plats sont généralement soulagés en utilisant des semelles orthopédiques un peu cambrées. Par contre, une bonne chaussure de marche, pour pied normal, ne doit pas présenter une cambrure trop accusée pour ne pas entraver le jeu de la voûte plantaire. On a signalé que certains bons marcheurs, les montagnards en particulier, semblent avoir des pieds plats, mais que cet aspect est dû à une organisation particulièrement vigoureuse, les muscles plantaires, très développés, comblant l'espace compris sous la voûte. Un autre faux pied plat est dû à l'abondance de tissu cellulaire sous-cutané,
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chez les gens n'ayant jamais porté de chaussures, chez les enfants (WALLET).
Des trois piliers de la voûte, le talon représente le point d'appui principal: c'est lui qui, dans la station debout, supporte la plus grande partie du poids du corps, car il est très près du point d'application de- celui-ci. Une chaussure de marche pour tous terrains doit donc avoir un talon assez large. Les piliers antérieurs servent surtout à maintenir l'équilibre du corps. La direction du pied étant naturellement un peu déviée en dehors (25° d'après BARTHÉLÉMY), le principal appui se trouve, de ce fait, être la volumineuse tête du premier métatarsien. Il y a usure plus grande de la semelle à ce niveau. Ceci explique également que les talons de chaussure usent surtout du côté externe alors que l'extrémité antérieure use plus du côté interne (on en tient compte dans la disposition des ferrures). C'est pour cette raison également que le quartier est parfois éculé du côté interne. L'appui du côté externe se fait au niveau de la tête du cinquième métatarsien, mais aussi un peu sur tout le bord du pied : la semelle est aussi plus usée au bord externe. Pour certains auteurs, cette usure entraînerait un déversement du pied en dehors, et ils proposent d'augmenter l'épaisseur de la semelle tout le long du bord externe, dans le but de ramener l'appui sur la tête du premier métatarsien. Cela est sans doute utile dans quelques cas, mais un pied normal serait plutôt gêné par un tel dispositif.
Pour NoGiEr, le pilier antéro-externe n'est pas la tête, mais la base du cinquième métatarsien. Cette conception est reprise par DuGuET et par BERTHET, cela pose pour eux un problème d'appui à envisager dans la construction des chaussures : DuGuET propose de prolonger en arrière la partie portante de la semelle et d'augmenter son épaisseur au niveau de la base du cinquième métatarsien. BERTHET pense qu'il faudrait prolonger en avant la partie externe du talon. Il semble bien pourtant que l'appui sur la base du cinquième métatarsien n'est réa-
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lisé que chez des sujets présentant un affaissement de l'arc externe.
Dans la marche normale, le pied prend appui d'abord sur le talon, puis aussi sur les piliers antérieurs et le bord externe, à ce moment la voûte s'affaisse, le pied s'élargit et s'allonge. Puis le pied bascule, l'appui se fait alors sur les têtes métatarsiennes et l'extrémité des orteils, puis sur les orteils seulement, qui contribuent par leur détente à la propulsion en avant, et le pied quitte le sol. Il peut également se produire un déroulement continu de l'appui : talon, puis bord externe, puis têtes métatarsiennes. Ce qui est certain, c'est que dans la marche normale l'appui commence par le talon, pourtant on a obligé pendant longtemps le fantassin français à marcher en posant d'abord la pointe du pied par terre |
On attaque par la pointe du pied quand la marche est un peu délicate : marche silencieuse, montée et descente des escaliers. Dans la course et la marche athlétique, où le corps est plus où moins penché en avant, l'appui sur le talon est plus ou moins escamoté. On a pu en conclure que les espadrilles sont de bonnes chaussures de marche. Si on fait exception pour les « pieds plats des montagnards », ce sont plutôt des chaussures de sport, ou de repos. Le talon de chaussure facilite la marche en dimi- nuant le travail qu'exige à chaque pas le soulèvement du pied, il évite à l'homme chargé d'un sac sur le dos de se pencher en avant pour rétablir son équilibre. Il ne doit pas être trop haut pour éviter que le pied glisse en avant et prenne appui sur les orteils. « Le pas raccourcit à mesure que le talon s'élève » (MaAaREY).
La chaussure doit être assez souple pour permettre aux articulations du pied de jouer normalement. Mais les mouvements trop accusés sont parfois dangereux et souvent douloureux s'ils sont trop répétés. Il est utile qu'une chaussure de fatigue maintienne/le pied : la tige doit permettre les mouvements de flexion-extension, de rotation, d'adduction-abduction des articulations tibio-tar- :
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sienne, médio-tarsienne et sous astragalienne, mais il est bon qu'elle limite un peu leur amplitude pour éviter, dans une certaine mesure, les entorses. Le brodequin est donc préférable au soulier bas pour marcher en terrain accidenté. La semelle doit être assez souple pour permettre le jeu des articulations métatarso-phalangiennes, mais il ne semble pas souhaitable de mettre à ce niveau une charnière, comme il a été proposé. Outre les difficultés techniques qu'il y aurait à réaliser cet aménagement de façon convenable, le pied, mal soutenu à cet endroit, fatiquerait plus vite.
La forme du pied varie avec les races : pied cambré des Méridionaux, pied des Montagnards, pied allongé et plat des Germains, des Noirs, pied large et court des Indochinois. Elle varie avec les individus. Les deux pieds d'un même sujet ne sont pas toujours symétriques, souvent ils seraient de taille inégale, le gauche étant généralement le plus grand. D'après CHEVALIER, cela serait dû à ce que le corps prend appui plus souvent sur le pied gauche, afin de laisser plus de liberté au côté droit. Explication ingénieuse, mais qui est loin d'être absolument vérifiée.
Pour la construction d'une forme à chaussure, on tiendra compte de la saillie du talon en arrière, des malléoles, l'externe étant plus basse que l'interne, de l’épaisseur du pied plus grande au bord interne qu'au bord externe. Il faut respecter autant que possible la forme de la plante, surtout à la partie antérieure, la plus maltraitée en général. On a beaucoup insisté depuis MEYER sur le fait que le gros orteil n'est normalement pas, ou très peu, dévié en dehors; d'autre part, les extrémités antérieures des deux premiers orteils sont généralement à peu près au même niveau (le gros orteil est plus long, mais le premier métatarsien est plus court que les autres) de sorte que le bout du pied est relativement large. Les chaussures à bout pointu et symétrique ne sont donc pas hygié-
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niques. Il faut que le bord interne soit peu dévié en dehors à son extrémité antérieure, que celle-ci soit suffisamment large pour permettre l'étalement des deux premiers orteils ; il faut aussi que la courbure du bord externe soit assez ample pour permettre l'étalement des autres orteils, du cinquième en particulier.
Dans l'établissement des pointures, on tient compte de la longueur du pied, de la grosseur des doigts (prise en mesurant le tour du pied au niveau des articulations métatarso-phalangiennes), du cou de pied (tour du pied au niveau de la voûte); on doit ajouter aussi l'entrée, ou ligne de fixité (tour du pied passant par la pointe du talon et le cou de pied) car c'est en ajustant bien la chaussure à ce niveau qu'on obtient une bonne fixation de celle-ci au pied, on évite que l'extrémité des orteils aille buter contre le bout de la chaussure.
La chaussure a souvent une action fâcheuse sur le pied, qu'elle blesse ou déforme. Un Allemand nommé PHOEBUS est allé jusqu'à conseiller d'habituer le soldat à marcher nu pieds, dans le but de diminuer ou empêcher les blessures aux pieds (Du CazaL).
Au cours de la marche, on peut observer un certain nombre d'accidents aigus. Les plus courants sont les ‘ampoules et les écorchures provoquées par le frottement sur un contrefort trop rigide, la saillie d'une couture, un pli de l'empeigne.. Ces accidents quérissent vite et spontanément par le repos, mais ils rendent la marche très douloureuse et diminuent momentanément la valeur de l'homme. On les évitera, dans une certaine mesure, avec des chaussures bien adaptées, souples et bien entretenues.
D'autres accidents aigus, tel que la névralgie de Morton, due au pincement d'un nerf collatéral entre deux têtes métatarsiennes dans une chaussure trop étroite, ou les tarsalgies décrites par les anciens auteurs, sont d’observation beaucoup plus rare.
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L'usage prolongé de mauvaises chaussures peut entrainer des déformations, des affections chroniques qui peuvent devenir douloureuses. Les chaussures trop étroites sont généralement en cause.
La pression exagérée contre des saillies osseuses va provoquer une série d'affections de même nature mais d'aspect variable suivant leur siège
Le cor, d'observation fréquente, est situé au niveau de la partie dorsale des articulations des orteils, du cin-' quième le plus souvent. Un moyen héroïque d'atténuer la douleur parfois très vive qu'il provoque consiste à couper le soulier à son niveau. Il vaut mieux éviter sa formation en utilisant des chaussures plus larges.
L'œil-de-perdrix, interdigital, doit son aspect à la macération. :
L'oignon se forme au niveau de la partie interne de la tête du premier métatarsien, il accompagne généralement l'hallux valgus.
Le durillon siège sur la face plantaire, en regard des têtes métatarsiennes en général.
On a incriminé aussi les chaussures trop étroites du bout dans la formation de l'ongle incarné.
Le soulier pointu et trop étroit entraîne, par compression des orteils (surtout quand il est complété par de hauts talons, chez la femme) ce que WALLET appelle la « triade de déformation traumatique du pied » :
L'hallux valgus est la subluxation en dehors de l'articulation métatarso-phalangienne du gros orteil, avec hypertrophie de la tête métatarsienne et formation d'un oignon douloureux. Les déviations simples, non douloureuses, du gros orteil en dehors sont très fréquentes,
L'orteil en marteau, replié sur lui-même faute de place pour s'étendre, est fréquent. Il est douloureux lorsqu'il s'y ajoute un cor ou un durillon:
Le pied rond consiste en l'inversion de l'arc antérieur de la voûte plantaire, les têtes métatarsiennes moyennes
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étant repoussées vers le bas a les phalanges serrées contre la paroi rigide du bout dur. C'est l'apparition de durillons qui rend l'affection douloureuse.
Signalons le rôle favorisant de la compression dans l'apparition des gelures, la circulation étant ralentie.
On reproche aussi aux chaussures trop hermétiques de favoriser le développement de l’hyperhydrose, de la macération.
Mais s'il est exact, comme le dit WALLET, que l'homme n'ayant jamais porté de chaussures ne présente jamais d'hallux valgus, d'orteils en marteau, de cors…. il faut également reconnaître l'importance des prédispositions individuelles à l'origine de ces affections. Certains pieds semblent se déformer avec la plus grande facilité, alors que d'autres supportent remarquablement des chaussures assez mal conçues.