‹ Étude sur l'iconographie bouddhique de l'Inde (volume 2)Chapitre 5 sur 92 · Les monuments à identifier · texte numérisé non relu

Les monuments à identifier

Dans notre souci de ne nous servir que de documents 1ncontestablement indiens, nous commencerons par écarter les productions de l’art dit € gréco-bouddhique », qui florissait aux premiers siècles de notre ère sur les confins nord-ouest du Penjäb. Encore qu'il faille, selon toute vraisemblance, attribuer à cette école les premiers essais conscients de l'iconographie bouddhique et jusqu'à l'initiative de sa création, les influences étrangères y prédominent à ce point qu'il est . préférable, pour couper court à toute discussion, de la laisser complètement en dehors de cette étude”. Si nous négligeons de propos délibéré les prototypes des images proprement indiennes, à plus forte raison en ferons-nous autant de leurs copies singhalaises, indo-chinoises ou tibétaines, si voisines qu'elles soient. C'est dire que nous ne sortirons pas du bassin du Gange et du Dekhan. Dans le champ ainsi délimité nous nous attacherons enfin à une époque déterminée de l'art bouddhique. Il va de soi que nous n'avons rien à faire avec la vicille sculpture religieuse, si riche en symboles mais si pauvre en idoles, que nous ont révélée les ruines des stüpas de Bharhut, de Sânchi et d'Amarâvati. Nous ne prétendons pas d’ailleurs remonter aussi haut : nous bornerons notre examen à ce qu'on pourrait appeler l'art bouddhique indien du moyen âge. Les monuments figurés qui nous intéressent tout spécialement sont ceux dont l'Inde s'est couverte pendant la période médiévale de son histoire, entre les invasions scythiques et la conquête musulmane, du 1v° au x1° siècle. En d’autres termes ce sont ceux dont les pèlerins chinois, de Fa-hien à Ou-k’ong, nous entretiennent dans leurs mémoires,

1. On trouvera la question de l’origine occidentale du Panthéon bouddhique discutée à propos du livre de M. A. Grünwedel, Buddhistische Kunst in I1ndien dans la Revue de l'histoire des Religions (nov.-déc. 1894).

nous dirons même plus précisément ceux que Hiuen-tsang et I-tsing purent déjà vénérer lors de leur passage ou qui furent consacrés tôt après. Nous assignerions ainsi provisoirement comme date moyenne à l’ensemble des pieuses et médiocres œuvres d'art que nous nous proposons d'étudier, le vu° siècle de notre ère. Si l’on veut bien se souvenir que cette époque semble en effet avoir marqué dans les € cinq Indes », à l'exceplion de celle du Nord, le plein épanouissement de l’iconographie bouddhique, on s'apercevra que toutes ces restrictions successives, aussi bien dans le temps que dans l’espace, n’ont d'autre but que de concentrer notre attention et nos recherches sur ce qui constitue le fond même de notre sujet”.

Notre tâche ne perd donc rien, pour être ainsi limitée, de sa portée et de son intérêt, malheureusement elle garde encore beaucoup de sa complication et des difficultés qui lui sont inhérentes. Le temps même et les iconoclastes musulmans ne l'ont pas autant simplifiée qu'on pourrait penser. Tels sont encore aujourd'hui le nombre et la variété des images bouddhiques qui peuplent les musées, les ruines et jusqu aux sanctuaires de l'Inde qu'il serait vain de prétendre les passer toutes en revue. Nous voudrions seulement rappeler les plus importantes et les plus accessibles d’entre elles et indiquer aussi exactement que possible la région où elles ont été découvertes, les collections où elles sont pour la plupart conservées, enfin les publications où quelques-unes se trouvent soit reproduites, soit cataloguées.

On peut répartir le gros des statues bouddhiques de style nettement indien entre cinq grands centres de trouvailles. Le plus important à l'heure actuelle est assurément le pays de

1. C’est ainsi qu’un traité d’iconographie chrétienne de l'Europe occidentale pourrait, sans rien omettre d’essentiel, négliger aussi bien les symboles des Catacombes que l'imagerie contemporaine pour étudier spécialement l'art du moyen âge, et, dans cet art même, s'attacher, plus particulièrement aux monuments du xrre siècle (CF. E. Mâle, l'Art religieux du XT11e siècle en France Etude sur l'iconographie du moyen äge, Paris, 1898).

Magadha (Bihar), véritable berceau du Bouddhisme : nous y rattacherons les découvertes isolées faites dans divers coins du Bengale, le pays de l'Inde où la secte devait le plus tarder à mourir, si même elle y est tout à fait morte‘. Les fouilles exécutées à Bodh-Gayà, au lieu même où le Buddha atteignit lillumination, ont mis au jour le plus grand nombre de ces sculptures : elles sont pour la plupart de schiste. Une autre collection presque aussi considérable a été déblayée à Sàrnâth, au lieu où le Buddha prècha son premier sermon, dans la banlieue nord de Bénarès : la pierre constamment employée ici était une sorte de grès grisâtre. Comme les tertres de Kapilavastu et de Kucinärà, lieux de la nativité et du nirvâna du Maïtre, gardent encore leurs secrets, nous passons directemeñt aux découvertes faites à Mathurà (aujourd'hui Matra, orth. angl. : Muttra), sur les confins occidentaux du bassin du Gange : elles sont tout de suite reconnaissables à la belle couleur rouge tachetée de jaune du grès des Vindhyas. Les nombreuses images qui tapissent les murs des temples souterrains du Konkan et du Khâändesh forment un quatrième groupe distinct. Mentionnons enfin pour mémoire les statues, relativement peu nombreuses, qui ont été Jusqu à présent signalées dans le Dekhan méridional.

‘est tout naturellement au Musée de Madras que nous irons chercher quelques spécimens de ces dernières *. Parmi les sculptures de Mathurà, une trentaine ont trouvé un abri

1. Sur la longue agonie et peut-être mème l’obscure survivance du Bouddhisme au Bengale, voyez Haraprasäd Cästri, Discovery of living Buddhism in Bengal, Calcutta, 1897. — Nous avons pu constater que les assertions de M. L. A. Waddell (The Indian Buddhist cult of Avalokita and his consort Tärä «the Saviouress » illustrated from the remains in Magadha, J.R. A. S., 1894), sur le grand nombre des images bouddhiques qui attendent d'être identifiées le long des routes du Magadha, n'ont absolument rien d’'exagéré.

2. Lors de notre visite en déc. 1895, une partie des admirables débris d’Amarôvali (le reste, sauf deux fragments qui sont restés à Calcutta, est au British Museum) formait, avec quelques statues bouddhiques, brahmaniques et jainas, toute la collection archéologique du Musée de Madras.

dans l’élégant petit musée de la ville : d’autres sont restées à la bibliothèque publique d’Allahabäd, où elles avaient d’abord été transportées ; dix-neuf sont descendues jusqu'à Calcutta : mais la plupart ont été réunies au musée de Lakhnau (orth. angl. : Lucknow) dont elles ont fat le plus important de l'Inde avec ceux de Calcutta et de Lahore'. Le produit des fouilles de Sârnâth a en grande partie disparu : les jardins du Queen's College, à Benarès, en ont seulement recueilli quelques fragments ; heureusement les meilleurs morceaux avaient été de bonne heure expédiés à la Société asiatique du Bengale, dont la collection archéologique a formé le noyau du Muséeindien de Calcutta ?. C’est encore à la capitale qu'ont été récemment transportées les sculptures du Magadha d'abord rassemblées au petit musée de Bihar : elles y venaient rejoindre un grand nombre de celles qui furent exhumées au cours de la restauration du fameux sanctuaire de Mahâäbodhi. De ces dernières, une vingtaine est demeurée en route et décore la bibliothèque de Gayà : à Bodh-Gayà même, un hangar construit tout exprès en abrite près d'une centaine: mais surtout les cours du temple et du couvent çaiva voisin sont un véritable musée en plein air. Quant aux sculptures

1. C’est aussi le seul musée dont nous ayons trouvé (en février 1896) toutes les pièces scientifiquement classées, grâce aux soins du Dr A. Führer, qui d’ailleurs les avait pour la plupart découvertes lui-mème au cours des heureuses fouilles qu'il a dirigées de 1889 à 1896 sur le Kankali Tila, dans le voisinage de Mathurà. La section jaina n’est pas moins importante que la section bouddhique. La collection est malheureusement logée dans le rez-de-chaussée bas et obscur d’un ancien palais des rois d’Aoudh.

2. Ces dons de statues provenant de Särnâth ont été faits par le colonel Mackenzie en 1815 et par le capitaine (depuis général) Cunningham en 1835-6 : ils forment 60 numéros. Le reste, nous dit Cunningham (Arch. Surv. of India, vol. I, p. 123), fut jeté sous. le pont de la rivière Barna pour remblayer les rives. La fondation du Musée indien est de 1866. C’est surtout de 1879 à 1881 qu'il s’est enrichi d'environ 250 sculptures originaires de Bodh-Gayà. L'’annexion du musée de Bihar est postérieure à 1883, date du dernier catalogue, Elle constituait en 1896-97, avec les récentes acquisitions de sculptures grécobouddhiques provenant du Svàt, le dernier accroissement des galeries archéologiques.

sur roc qui ornent les grottes arüficielles d'Ajantà, Elurà, Nâsik, Karl, Kanheri, etc., 1l va de soi qu'elles sont restées en place, et aussi, dans les premières, les riches débris de peintures murales qui, par une exceplion presque unique, ont survécu Jusqu à nos Jours.

Dans toute cette énumération 1} n’est question que de l'Inde : c'est en eflet une des difficultés de notre sujet que l'extrême pauvreté des musées européens en images bouddhiques de provenance indienne”. Nous en dirons autant de la rareté des reproductions publiées jusqu'ici. À la vérité un bon nombre des peintures et des sculptures de la présidence de Bombay ont été mises sous nos yeux, grâce aux excellents travaux de © M. J. Burgess, dans les illustrations de l’Archæological Survey Of Western India”. Pour les statues du Magadha nous pouvons également avoir recours aux dessins de Ràäjendraläl Mitra et aux photographies du général Cunningham *. Nous aurons encore l’occasion de citer quelques reproductions 1s0lées: mais au total une infinie minorité des images actuellement connues a seule été publiée. Nous ne possédons même

1. Nous pouvons pourtant signaler à Londres quelques spécimens intéressants provenant du Magadha, de Särnâth, et d'Amarävati, dans l’/ndian Museum et le Britihs Museum (grand escalier, et 2° galerie du nord, salle IP).

> Voyez surtout le volume II (Report on the antiquities in the Bidar and Aurangabad districts), le volume IV (Report on the Buddhist Cave-temples), le volume V (Report on the Elur& Cave-temples), Londres, 1878-83, et le n° 9, Notes on the Bauddha Rock-temples of Ajantä, their paintings and sculptures, Bombay, 1879. Voyez également The Cave-temples of India (en collaboration avec J. Fergusson, Londres, 1880). — Quelques statues du sud sont également reproduites par M. J. Burgess dans The Buddhist stüpas nf Amarävati and Jäggayapeta (Londres, 1887).

3. Le Buddha-Gayé (il faut dire : Bodh-Gayà) de Räjendraläl Mitra a été publié à Calcutta (1878). Voyez également quelques statues mediévales dans les Antiquilies of Orissa du même (Calcutta, 1895). — Le Mahäbodhi du général Cunningham est de 1892 (Londres). L'Archæological Survey of India n'a publié dans ses Reports qu’un petit nombre des nombreuses photographies prises par le service dans toute l'étendue de l'Inde : les clichés en sont conservés en partie au Musée de Calcutta et une List of Photographic Negatives of Ancient Buildings and Antiquities in the Imperial Museum à été publiée en 1890, par les soins du superintendent.

pas, qui pis est, la liste complète de celles qui sont conservées dans les musées. Pour ne parler que des deux collections les plus considérables, le catalogue du musée de Lakhnau, préparé par le D' A. Führer, n'a pas été, à notre connaissance, publié, et les nombreuses acquisitions du musée de Calcutta postérieures à 1883 ne figurent pas dans le catalogue d’Anderson ‘. Il serait impossible non seulement d'entreprendre, mais presque de contrôler, une étude d’iconographie bouddhique à l’aide des seuls documents accessibles en Europe : aussi serons-nous heureux de pouvoir apporter, à l'appui de nos assertions, un choix des photographies que nous avons prises dans l'Inde *.

$ 11. — Les précédents moyens d'identification. [ dr

Nous venons d'indiquer les principaux monuments qu'il s’agit d'identifier : voyons à présent de quels documents l’on disposait pour leur identification.

L'opération eût été des plus simples si les sculpteurs indiens du moyen âge avaient pris soin, comme les vieux tailleurs de pierre de Bharhut, d'écrire sur leurs œuvres ce qu'ils avaient prétendu représenter. Ils n'ont malheureusement pas eu cette prévoyance. Sans doute le seul aspect et les divers attributs de chaque statue suffisaient alors à la désigner assez clairement aux fidèles : toujours est-1l qu'aucune ne porte son nom. Les inscriptions même, dont s’accompagnent quelques-unes d’entre elles, restent mueltes sur ce point”et se bornent pour

1. Catalogue and Hand-book of the Archæological Collections in the Indian Museum, par John Anderson, en deux parties, Calcutta, 1883.

2. On trouvera dans nos 30 reproductions des spécimens du Magadha (v. fig. 6, 11, 19 à 17, 19 à 23, 25 à 28), de Sarnäth (v. fig. 8, ro, 29, 30), de Mathurà (v. fig. 2, 3, 7), d'Ajantà (v. fig. 5, 9 et pl. I, 1) et du Dekhan (v. fig. 18 et 24).

3. Après la règle, l'exception : v. les sept statues inscrites (dont cinq du Buddha et deux de Bodhisaltvas et toutes antérieures au ve siècle) qui portent

re INTRODUCTION

la plupart à répéter l'éternelle formule dn credo bouddhique sur l'instabilité de ce monde: Ye dharmä heluprabhavä, ete.

Cette absence — ou ce: silence — des inscriptions est d'autant plus regrettable que, les fidèles ayant à présent disparu, personne n'est plus là pour nous donner le titre exact de toutes ces divinités. À la vérité nombre d'images bouddhiques sont encore actuellement vénérées dans l'Inde : mais elles le sont sous des travestissements hindous. Le Buddha du sanctuaire de Mahâäbodhi ne doit d’avoir conservé son nom qu'à la théorie qui en fait un avatär de Visnu : c’est ainsi qu'il porte au front, chaque matin renouvelée par un officiant brahmanique, la marque sectaire des Vaisnavas'. Le plus souvent la statue change non seulement de nom, mais encore de sexe au gré de ses nouveaux adorateurs. À Bodh- Gayà encore, dans l’une des peutes chapelles voisines du temple, un Buddha, affublé d’une robe, est devenu une représentation d'Annapürnà, la déesse hindoue de l'abondance. À côlé, sept Buddhas, un Vajrapâni et une Târà ont reçu les noms des cinq fils de Pându, de leurs deux mères Kunti et Mädri, de leur épouse Draupadi et de leur cousin Krsna. Il ne faudrait pas croire d’ulleurs que ce curieux procédé d’adaptation à des cultes nouveaux d'anciennes images soit par-

l'indication de leur pratimä et que M. Th. Bloch a relevées dans son article sur An ancient inscribed statue from Crävasti, J. B. A. S. 1898. Nous devons ajouter que nos documents contredisent, au moins pour l’époque à laquelle ils se rapportent, la théorie de M. Th. Bloch, d’après laquelle les Buddhas parfaits ne seraient jamais représentés avec l'épaule droite découverte.

1. V. fig. 10. Cf. encore la marque çaiva sur le front de l’idole de la fig. 16 qu'un jeune moine était justement occupé à vénérer. On sait qu'à la suite des restaurations exécutées à grands frais pour le compte du gouvernement du Bengale, le temple de Bodh-Gayà vient de faire l'objet d’un procès retentissant entre la « Mahäbodhi Society » et le supérieur du couvent çaiva voisin : le Mahant est resté propriétaire du temple, et y fait célébrer, par un brahmane à ses gages, un semblant de culte hindou, tout en continuant à percevoir les offrandes des pèlerins bouddhistes. — Pour la question de l'introduction du Buddha dans le panthéon brahmanique, nous pouvons renvoyer à un article sur le Buddhdvatära de Ksemendra, dans le Journal asiatique, 1892.

LES DOGUMENTS NOUVEAUX 9

ticuher au Bengale. À quatre cents heues de R, vous retrouveréz une des grottes bouddhiques voisines de Nâsik transformée de même en un sanctuaire des Pândavas. Les brahmanes du heu se sont, à aussi, appliqués à varier les dénominations des uniformes statues de Buddhas : barbouillées de bleu ou de rouge, elles s'appellent tour à tour Indra, Süurya, Candra, Râma, ete., pour répondre aux diverses prédilections des dévots qui y viennent toujours en pélerinage ". Dans un autre coin de l'Inde, nous avons encore vu les rares habitants hindous de Râjar, l'une des huit villes du pays de Hashtnagar, dans le district de Peshavar, empressés à vénérer sous le nom de Dévi une statue du Buddha recouverte de quelques oripeaux rouges. Mais le fait est déjà trop connu pour qu'il soit besoin de multiplier ces exemples: devant les images bouddhiques nous n'avons aucun renseignement digne de confiance à attendre des Hindous actuels *.

La tradition s'étant ainsi irrémédiablement perdue dans l'Inde, force fut de se tourner vers les pays où le Bouddhisme était demeuré vivant. On s’adressa tout naturellement aux peuples chez qui la mythologie bouddhique avait continué de fleurir, c’est-à-dire, selon l'expression consacrée, aux bouddhistes du Nord, de préférence à ceux du Sud. C'est ainsi qu on fut amené à chercher des informations sur liconographie indienne dans des recueils de l'aspect le plus inattendu, tels que — pour citer seulement les publications

1. Nous parlons des « Lena caves », à environ six kilomètres de Näsik, audessus de la route de Bombay. Entre tous les noms de statues que nous avons recueillis de la bouche des purohitas de l'endroit, seuls ceux de Karunadeva et de Gotama-rsi (Cave ID) gardent comme un dernier parfum de Bouddhisme. Il n'est pas jusqu'aux séüpas qui ne deviennent tantôt la massue de Bhima (Cave X VIIL), tantôt une image de Dévi (Cave IT).

2. Cela est vrai non seulement des gens du peupleet des ignorants purohitas, mais encore des pandits ou lettrés. La meilleure preuve en est la façon dont Ràj. Mitra, dans son Buddha-Gaya, patauge désespérément dès qu'il essaye d'identifier une statue, alors qu'on eût pu croire que sa qualité d'hindou lui donncrait des lumières spéciales sur ce sujet.

principales — le Panthéon japonais de la collection Von Siebold, le Panthéon chinois du Changcha Hutuktu ou l’atlas du Buddhism in Tibet d'E. von Schlagintweit'. Si les premiers modèles de toutes ces figures de divinités furent, comme il semble, originaires de l'Inde, il faut avouer qu'ils ont beaucoup changé en chemin. Même les images recueillies de nos jours au Népäl par le pandit Bhagvänlâl Indràji sont en réalité des productions de lart tibétain, simples feuillets détachés de l'étrange album religieux du Lämaïsme: 1l n°y à aucune 1llusion à se faire sur ce point”. Or, s'agissait1l de trouver un nom à une statue du Magadha ou du Konkan, cest au hasard de quelque similitude avec ces représentations, aussi lointaines dans le temps et l’espace que divergentes par le style, qu'il fallait jusqu à présent avoir recours. On juge aisément combien de pareils témoignages, après tant d'années écoulées et de pérégrinations accomplies, sont sujets à caution.

Assurément rien n'est plus loin de nous que la pensée de contester la légitimité de leur emploi, n1 les excellents résultats qu'en ont su tirer MM. J. Burgess, À. Grünwedel et L. Waddell. Grâce à leurs remarquables travaux *, non seulement

1. Von Siebold, Nippon, Beschreibung von Japan, vol. V, édité par

J. Hoffmann. — E. Pander, Das Pantheon des Tschangtscha Hutuktu, édité par À. Grünwedel, Berlin, 1890. — Pour E. von Schlagintweit, voyez également

la traduction française par M. de Milloué; Annales du musée Guimet, t. I, Paris, 188r.

2. Pandit Bhagvänläl Indràji, The Bauddha mythology of Nepäl, édité par M. J. Burgess dans le n° 9 de l'Archæological Survey of Western India (Notes on the Bauddha Rock-temples of Ajaut&), appendice À. — Toutes tibétaines de style sont également les quelques reproductions données par le Dr D. Wright (History of Nepal) et les peintures népälaises de la collection B. H. Hodgson, à la Bibliothèque de l’Institut de France, dont nous avons donné le catalogue dans les Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, (x'e série, t. XI, Paris, 1897).

3. Nous avons déjà eu l’occasion dé citer l'Archæological Survey of Wester: India de M. J. Burgess, le Buddhistische Kunst in Indien de M. A. Grünwedel, et The Indian Buddhist cult of Avalokita and his consort Tara, etc. (J. R. A. S., 1894), de M. L. Waddell.

la distinction générale entre les images des Buddhas et celles des Bodhisattvas est chose depuis longtemps faite, mais encore ils ont pu désigner nommément quelques-uns de ces dermers. Les images d’Avalokitecvara par exemple, et celles de Târâ sont couramment identifiées par eux. Entre tous les documents extra-indiens dont 1ls se sont servi 1l y a d’ailleurs des distinctions à faire : si l’on se défie à Juste titre de la libre fantaisie des artistes japonais, on peut, avec M. L. Waddell, témoigner plus de confiance dans la tradition stéréotypée des Lâmas tibétains‘. Il n’en reste pas moins que les indianistes doivent user avec la plus grande circonspection de ces sources étrangères. Chez des peuples d’un génie aussi différent, plus d'une erreur a pu se glisser et plus d’une lacune se produire dans l'interprétation des monuments jadis importés de l'Inde et transformés depuis à plaisir. Une analogie tibétaine est certanementune très utile amorce pour nos recherches : encore aurait-elle besoin d’être corroborée par des données plus anciennes, plus indiennes surtout. C'est une série, non encore exploitée, de ces documents strictement indigènes que nous voudrions justement introduire dans le débat. Nous y trouverons, hâtons-nous de le dire, non point le renversement, mais bien la justification nécessaire des brillantes hypothèses déjà proposées sur la foi de rapprochements moins sûrs. Ils nous fourniront également les moyens d'établir quelques identfications nouvelles. Avant tout nous désirons qu'il soit bien entendu que nos prétentions ne vont pas le moins du monde à renouveler, mais seulement à confirmer et, dans la mesure du possible, à compléter ce que les auteurs cités plus

1. C'est encore le témoignage d’un läma contemporain qui a servi à identifier assez correctement la stèle du Magadha publiée par M. G. Grierson (J. B. A. S., 1804), sauf deux erreurs de détail déjà relevées par M. Th. Bloch dans l'article cité plus haut, p. 7, n° 3. — Nous aurons nous-mêmes plus d'une fois l’occasion de faire des rapprochements entre les images indiennes et celles de la

Haute-Asie, mais seulement à litre d'argument accessoire.

haut nous ont déjà appris au sujet de liconographie bouddhique! : encore n'aurions-nous pas tenté l’entreprise sans l'heureuse circonstance qui a mis entre nos mains des documents ignorés d'eux.

Sir. — Les nouveaux éléments d'identification.

Dans notre rapide revue des monuments figurés de l'Inde médiévale nous n'avons pas mentionné les miniatures des manuscrits. Depuis la glorieuse initiative prise par B.-FE. Hodgson au début de ce siècle, on sait combien le Népäl a fourni non seulement de copies, mais encore d’originaux d'anciens manuscrits bouddhiques aux bibliothèques de Londres, de Cambridge et de Calcutta. Plusieurs de ces originaux, écrits sur feuilles de palmier et de provenance soit népâlaise, soit bengalie, remontent au moins, en vertu de colophons datés. au xr° siècle de notre ère. Les miniatures que renferment quelques-uns d’entre eux prennent donc rang parmi les dernières productions authentiques de l’art bouddhique indien du moyen âge à son déclin. Il n'apparaît pas toutefois à première vue que leur récente découverte doive avancer en rien nos recherches, mais seulement augmenter le nombre déjà si considérable des monuments que nous avons pris à (âche d'étudier. Pour qu elles pussent nous être de quelque secours, il faudrait qu'elles nous fussent données elles-mêmes tout identifiées : or le cas s’est justement produit.

Deux des plus anciens parmi ces manuscrits, PAdd.

1. Notons toutefois qu'à propos d'une des identifications déjà proposées, nos documents sont en désaccord avec les témoignages dont se sont servis M. L. Waddell et Pandit Bhagvänlàl Indräji: l'Avalokitecvara « simhanäda » du premier (loc. laud., pl. D ou « simhanätha » du second (loc. laud., pl. XXV, fig. 15), serait une image mal interprétée de Mañjucri. V. plus bas l'étude consacrée à ce Bodhisattva.

1643 de la Bibliothèque de Université de Cambridge et l'A. 15 de la Bibliothèque de la Société asiatique du Bengale, présentent cette particularité que leurs miniatures sont accompagnées d'une légende explicative en écriture du temps. Est-ce une représentation de monument, linscription nous donne son nom et sa situation géographique : est-ce une image de divinité, l'inscription nous apprend également son nom et d'ordinaire celui du pays ou même de la ville où elle était adorée sous cette forme, avec l’épithète particulière qu'elle y portait. On ne saurait exiger de notice plus détaillée, n1 plus sûre. Également contemporaines des manuscrits, 1lustrations et inscriptions remontent à une époque où la continuité de la tradition bouddhique n'avait pas encore été rompue dans l'Inde orientale par les vicissitudes des invasions musulmanes. Exécutées au Népäl, non seulement avant que ce pays eût subi à son tour par réaction l'influence du Tibet, mais avant même qu'il eût commencé à s'isoler, comme 1l a fait depuis, du reste de l'Inde, elles ne sont pas moins véritablement indiennes pour être l’œuvre de scribes et d’enlumineurs népâlais. Si nous n'avions d’autres raisons de croire à l'existence de relations constantes jusqu'à ce temps entre le Népäl et la basse vallée du Gange, la paléographie suffirait seule à le prouver. Au xr° siècle, manuscrits bengalis et népâluis sont encore d’une écriture presque identique" et c'est à peine si nous trouverons à relever entre les miniatures des uns et des autres certaines nuances de style. On sent dès lors l'intérêt que peuvent présenter pour l'histoire de l’iconographie bouddhique et de l’art indien — sans parler de la riche moisson de renseignements géographiques qu'ils nous promettent — des documents indigènes, fidèles représentants de la tradition, identifiés à l'avance et plus proches des

1. L'écriture ne commence à différer qu'au siècle suivant. Voyez l’introduction paléographique de M. C. Bendall à son Catalogue of the Buddhist sanskrit Mss.in the University library, Cambridge, p. xxrr.

anciens monuments qu'aucun de ceux que nous possédons déjà.

Il nous reste seulement, avant d’en faire usage, à justifier, par l'examen critique des manuscrits et des miniatures, ce que nous venons d'avancer au sujet de leur date et de leur

autenthicité.

Page 1