LES MANUSCRITS
$ 1. — Le Ms. Add. 1643, Cambridge.
Le manuscrit Additional 1643 de la Bibliothèque de l'Université à Cambridge‘ est écrit sur feuilles de palmier et mesure environ Cinquante-cinq centimètres de long sur cinquante-cinq millimètres de large. Il compte 223 feuillets à six lignes, percés de deux trous pour lusser passer les cordons et enfermés entre deux tablettes dépareillées. Le numérotage est double, en lettres à gauche, — en haut, à droite, en chiffres modernes : on distingue en bas, à droite, les restes d'un troisième numérotage en chiffres plus anciens. Le feuil- Jet 1 manque et est remplacé par une feuille moderne en papier népälais. Le feuillet 109 manque également et est remplacé par un second feuillet 120 numéroté à droite 109. Les miniatures sont au nombre de quatre-vingt cinq, sans compter celles qui forment la décoration intérieure des tablettes. Nous reviendrons sur ces deux derniers points.
. Le manuscrit contient l’As{asdhasrikä, c'est-à-dire la version en 8,000 çlokas ou lignes de trente-deux syllabes de la Prajñâpäramilà, et sur le dernier feuillet (fol. 223, r° et v°)
1. Cf. le catalogue de M. C. Bendall, p. 151. On trouvera le fac-similé d’une des feuilles de ce manuscrit dans la série orientale de la Palæographical Society,
pl XXXIL. | |
a trouvé place un court texte en douze stances nommé la Vajradhvajaparinämand". Entre les deux textes sont insérés
deux colophons dont voici le premier :
Pañcatrimçeädhike ” bde calalamapragale caittramäse himäbhe Vikhyäte”smin daçcamyäm Dilijaripuguror vâsare sampracçasle, Räjñi CriBhojadeve ” py amilagunaganä à CriRudradeve Crilaksmikämadevair arijaga(Dhuliçair arddharäjyopabhukte, Yah pürvabhüpalikulaih samudà prasrslah Nepälamandalasvalamharanäya samyal:
Crilamvoihära ii sarvajanänurägo Y'asmin vibhäli vacanam Sugalasya eaçval, Tasmin vihäre nayaçästrasägare Sujälabhadrah samalikhal sudhih, Tanoli yäm prâpya nirullaram sukham Sandlu, tà[m|m Aslasahasrikäkhyäm.
Comme 1l ressort de ce colophon * dont les prétentions poéliques n'arrivent pas à obseurcir tout à fait le sens, notre manuscrit fut achevé d'écrire le jour du guru des ennemis des fils de Dit — donc, un jeudi — le dixième de la quinzaine claire du mois de Caitra (février-mars), en l'an 135° d’une ère non autrement spécifiée. Si nous prenons, avec M. C. Bendall, comme base de notre calcul la date initiale de l’ère népâlaise encore actuellement en usage (879-80 après J.-C.),
1. Sur le sens du mot parinämandä, sorte de prière ou plutôt d’acte de charité destiné à faire bénéficier toute l'humanité des mérites particuliers du fidèle, voyez L. de la Vallée-Poussin, Bouddhisme, Études et matériaux, p. 108.
>. Au premier vers © pragate est une correction de M. C. Bendall pour © pracale. Au 4e vers, le ms. porte ° gand | labdha°(?). -— NH eût été inutile de signaler quelques différences entre notre lecture et celles de M. C. Bendall si nous n'avions retrouvé la plupart de nos leçons déjà proposées par M. Windisch dans un article du ZLitterarisches Centralblatt du 21 mars 1885, mentionné par M. C. Bendail (A journey in Nepal, Cambridge, 1886, p. 95). Pas plus que M. CG. Bendall nous n'acceptons la correction sandttanämm®o. — Les deux premières stances sont en mètres sragdharä et vasantalilaka.
nous arrivons à la date de 1015, qui est en tout cas la plus basse qu'on puisse assigner au manuscrit’.
La mention des rois est plus difficile à comprendre. On voit bien que Bhojadeva partageait la royauté avec Laksmikâmadeva et nous savons d'autre part, grâce au colophon du Ms. Add. 1683 de la même Bibliothèque, que celui-ci régnait encore vingt-quatre ans plus tard. Mais leurs relations à tous deux avec Rudradeva sont infiniment plus obscures. Huit ans auparavant ce dernier était le co-régent d’un certain Nirbha ya d’après le colophon du Ws. Add. 866. Vivait-ilencore et fautl croire avec M. C. Bendall qu'il partageait avec Laksmikâmadeva la moitié de royaume que leur laissait Bhojadeva ? Faut-1l admettre au contraire, ainsi que nous inclinons à le penser, que, de façon ou d'autre; Bhojadeva lui avait succédé ? Le texte étant corrompu, toute discussion serait oiseuse à ce sujet”.
En revanche la suite, d'un mètre plus facile, est aussi
1. Nous prenons bien entendu himäbhe comme un équivalent poétique de la mention ordinaire de cuklapañse. La date exacte serait le 3 mars 1015, selon M. Kielhorn (/nd. Antiqg., 1888, p. 248) : mais la correction qu'il propose n’est guère acceptable. — Si nous prenions l'ère précédemment employée au Népäl et dont M. $. Lévi a fixé le début à l’an 595-6 de notre ère (Note sur la chronologie du Népäl, Journ. Asiat.. 1894), nous obtiendrions 596 + 135 — 731, qui est justement la date où la Vamcävali de Bhagvänläl Indräji place les règnes de Bhojadeva et de Laksmikämadeva (V. Pandit Bhagvänläl Indràji, Twenty-three inscriptions from Nepäl, p. 38). La coïncidence est assurément curieuse à noter. V. d'ailleurs, p. 28, n° tr.
>. Le troisième vers de la première strophe est en effet incompréhensible, tel que le manuscrit nous le donne. On voit bien qu'il devait contenir en même temps qu'un compliment sur le nombre des qualités de Bhojadeva un jeu de mots sur les Ganas du cortège de Civa, dont Rudradeva est un autre nom: tant d’ingéniosité semble avoir égaré le scribe lui-même qui coupe le vers d’un signe de ponctuation au moins inattendu. Peut-être d’ailleurs le texte est il obscur à dessein et fait-il une allusion enveloppée à quelqu’une de ces tragédies de palais si fréquentes dans l’histoire du Népäl. S'il faut lire, comme il parait le plus vraisemblable : « Räjñi. CriBhojadeve ‘py anutagunaganälabdhaCriRudradeve, etc. », il est peu douteux qu'on doive entendre que le roi Bhojadeva partageait la royauté avec Laksmikâmadeva « encore qu'il eut, à l’aide de ses innombrables mérites (1er sens) : fait un cortège au dieu Giva — (2e sens): mis à mort le roi Rudradeva. »
moins alambiquée : CITY a, fondé dans la joie par les vieilles familles royales pour le plus grand ornement du Népâl, un couvent, nommé Cri Hlam, délices de toute créature, où brille la parole du Buddha, éternellement : c’est dans ce couvent, océan des traités de la discipline. que le docte Sujàtabhadra écrivit... cette Astasähasrikä. » Suit un souhait de bonheur sans égal à l'adresse du lecteur de ce livre. Le nom du couvent de Hlam nous est encore connu par le colophon du Ms. Add. S66, dont nous avons déjà parlé et qui y fut également écrit, huit ans avant le nôtre. Nous y retrouvons les mêmes éloges emphatiques : c’est «le royal couvent de Gri Ham... dont on célèbre la vaste gloire et qui brille comme l'œil du Népâl... » La part de l’exagération faite, 1l se peut que ce couvent fut effectivement, comme le prétendaient ses moines, l’un des plus anciens et des plus importants du Népâl. Quant au scribe nous n’en connaissons pas d’autre menton. L'Add. S66 lui-même est l’œuvre, non de Sujätabhadra, mais d'un certain Maticandra'.
Cependant notre manuscrit ne demeura pas dans ce saint asile de Hlam et il semble avoir eu bien des aventures, si nous en croyons le second colophon. Celui-ci nous transporte cent vingt-quatre ans plus tard &en l’année courante 259°, le cinquième jour de la quinzaine claire du mois de Kârtika (octobre-novembre), sous le règne de Mânadeva” ». Et vorci
1. Voici ce que nous avons pu déchiffrer de ce passage très effacé du colophon de l'Add. 866 que M. C. Bendall ne s’est pas avec raison attardé à lire en entier : Räjye prativu v-v vvairisamghe CriHlamvihéra ii kirtitakirttipumyje Nepélanetraka iva pratibhäti yas tu, TAsmINREGI GC CRUE EEE NS Moksäcayo yah sumati(r) Maticandranämä Yo ‘lalikhid Bhagavatyastasahasrikäkhyäm, Âryäm Jinasya janani(m)o u-v -- Sallekhakena susamähitakaucalena, Sambodhisaukhyapadaviprati 0 hetoh.
Pralekhya, etc. M. C. Bendall donne la fin du colophon. 2. Une inscription découverte au Népäl par M. C. Bendall lui a fourni exac-
ce qui nous est raconté : € Alors qu'elle était tombée entre les mains de gens sans for, — elle, la mère sans pareille de lOmniscient, elle qui, un jour viendra, jour de Joie, dissipera l’amas des ténèbres de toute ignorance, la Prajñäpäramild, — moi, Karunâvajra. ayant prosterné par piété ma tête que la foi incline, je l'ai sauvée! ». Et toujours avec le même pathos Karunâvajra, puisque tel était son nom, ajoute le souhait généreux, mais banal à force d’être répété dans les formules bouddhiques, qu’en vertu du mérite ainsi acquis, toutes les créatures puissent, son père et sa mère en tête, parvenir à la condition de Buddha :
Samvalsare galavali doilaye çalasya Pañcäçalà parigale navamäñcilena, CriKarttike Caçikarärcilapañcame ‘hni CriMänadevanrpater vijaye ca râjye, Craddhähinajanasya hastapalilà Sarvajñamäläparà Sarväjñänamahändhakäravisaracchelrt bhavitrt mude Prajñäpäramilà mayätra Karunäpürvena Vajrena sà Craddhäbandhurakandharena çirasà bhaktyà pranamyoddhrtà. Yat prâplam atra kuçalam caradindukänti- Saubhägyahäribhavaduslarasägaränta… Magnäs Talhägalapadam paramapraçäntam Mätäpitrpramukhasarvajanäh prayäntu".
Quels étaient ces infidèles? M. C. Bendall suggère que c'étaient des musulmans : mais des incursions musulmanes au Népâl — et cela dès avant 1 139 — semblent bien difficiles
à admettre : le texte ne parle pas d'ailleurs de Mlecchas. Peut-être vaut-1l mieux supposer que le manuscrit était sim-
tement la même date 259 et le nom du même roi Mänadeva (A Journey en Nepal, p. 81).
1. Au dernier vers © janäh est une correction de M. C. Bendall pour ° jändh. La première et la troisième stances sont en mètre vasantatilaka et la seconde en cärdülavikridita.
. plément tombé entre les mains indifféréntes où même hostiles de quelque népälais brahmanisant. En tout cas il était, semble-t1l, en danger de périr, et quelques moyens que Karumâvajra ait employés pour le sauver, nous lui en avons des obligations. Peut-être cependant eût-1l pu s'imposer plus discrètement à notre reconnaissance. Qu'il n'ait pas voulu perdre le mérite de sa bonne œuvre et qu'il ait tenu à la consignér par écrit, et même en vers, nous l’en excusons d’autant plus volontiers qu'il nous aide du même coup, comme nous allons voir, à établir l’âge des miniatures. Malheureusement il s’est avisé de gratter la moitié de la dernière ligne du fol. 222 v° immédiatement après le premier colophon et tout le reste du feuillet suivant, où, à vrai dire, l’espace est fort ménagé par la présence de cinq miniatures. Son élucubration remplit ainsi la fin de la page 222 v’° et les six premières lignes du fol. 223 r° : évidemment il tenait à ce qu'elle suivit la Prajñdpäramità d'aussi près que possible. Dans les trois dernières lignes du recto du feuillet 223 et dernier (qui se trouve ainsi en contenir excephionnellement neuf, sauf dans le premier compartiment de gauche qui n'en compte que huit), il a recopIé le commencement, soit deux stances, de la Vajradhvajaparinämand qui reprend au verso dans l'écriture du manuscrit. Quelque place que ces deux stances aient pu primitivement occuper sur le recto dans cette écriture beaucoup plus large que la cursive de Karunävayra, 1l n'en reste pas moins qu'entre leur début et la fin du premier colophon se trouvait un minimum de deux lignes et demie à trois lignes que nous avons ainsi perdues. Dans l’état actuel du palimpseste, 1l nous est impossible de savoir à quoi elles se rapportaient.
Nous avons dit que le manuscrit complait quatre-vingt-
1. La preuve que Karunävajra a respecté la fin du premier colophon se trouve dans le fait qu'au commencement de son grattage on distingue encore le signe particulier qui annonce le début d’un nouveau texte.
cinq nuniatures : sur le nombre, les soixante-seize premières sont accompagnées d’une inscription et représentent des divinités ou des monuments bouddhiques : une est un simple motif d’ornementation : les huit dernières nous montrent des triades sacrées où des scènes légendaires. Elles sont assez inégalement réparties : six pages n'en ont qu'une, trentedeux en ont deux, quatre en ont trois, une en à jusqu'à cinq. En règle générale on peut dire qu'elles correspondent à la fin des chapitres ou parivartlas. Il n’y a que deux exceptions, au début et vers la fin du manuscrit. Dans le premier chapitre qui est d’ailleurs fort long (il couvre quatorze feuillets), sont distribuées, outre la miniature finale, cinq autres miniatures isolées. Sur les dernières pages elles vont en se pressant. Le chapitre xxxr en contient quatre, outre les deux qui signalent la fin du parivarla, et les seuls feuillets 299-293 en comptent onze : trois (dont l’ornement) marquent la fin de la Prajñäpäramità et les huit dernières sont insérées au milieu des colophons.
Quand ont été peintes ces miniatures ? Nous pourrions répondre au nom de l'expérience générale que le fait seul d’avoir été exécutées prouve qu'elles l'ont été tôt après l'achèvement du manuscrit. On sait en effet que toute miniature différée est une miniature perdue. Plus d’une fois sur nos feuilles de palmier, comme sur les parchemins du moyen âge, nous trouvons ainsi la place qu'on leur avait ménagée d'avance condamnée à rester perpétuellement en blanc”. Dans le cas même où l'usure d’une feuille enluminée oblige à la remplacer (commeil est arrivé par exemple pour le premier feuillet du Ms. Add. 1464 de Cambridge *), le nouveau copiste laisse
1. Citons par exemple l’Or. 3346 du British Museum. C’est un manuscrit du x1° siècle (daté du règne de Vigrahapäla, vers 1080), contenant la Pañcaraksa. Il ne renferme aucune miniature : on trouve seulement sur le dernier et l'avant dernier feuillet, d'ailleurs anciens, trois places de miniature restées en blanc.
2. Ce manuscrit est également daté du xi° siècle et nous aurons à y revenir plus bas à cause des miniatures dont sont ornés les vieux feuillets conservés.
bien autant de vides que la feuille originale portait de miniatures, mais personne à ce moment ne s’avise de les remplir. Nous serions donc en droit d'avancer que, selon toute probabilité, 11 ne s’est pas écoulé entre la fin du premier colophon et l'exécution de nos miniatures un temps capable d'en infirmer l'authenticité. Certains détails matériels transforment cette denu-hypothèse en certitude. Plus d’une fois la maladresse de l’enlumineur a laissé la peinture déborder sur le texte ! ; au contraire le grattage du recto du fol. 223 et le deuxième colophon sont postérieurs aux miniatures et, 1e1, ee sont les lettres qui empiètent à leur tour sur les couleurs. Nous avons là une preuve indiscutable que si, d'une part, les miniatures ont été exécutées, comme 1l arrive d'ordinaire, sur le manuscrit achevé, elles étaient en tout cas terminées jusqu'à la dernière moins de cent vingt-cinq ans après l'achèvement du manuscrit. C'est à un premier point acquis eton en sent toute l'importance pour la suite de cette étude.
Il n’est pas moins important de savoir à quand remontent les inscriptions qui accompagnent soixante-seize de ces miniatures et qui toutes sont parfaitement lisibles — sauf la cinquième, qui est effacée. Au premier coup d'œil, l'écriture semble bien contemporaine de celle du manuserit : on ne relève entre elles d’autres différences que celles d’une écriture serrée et cursive à une écriture large et posée. Ces raisons purement paléographiques sont confirmées par la teneur même des inscriptions. Îl se trouve en effet que les vingt-six premières sont suivies de la mention érisaslhäna. écrite de la même main, avec adjonction, à la fin des chapitres, de pra- {hama, dviliya, ete., et ainsi de suite jusqu'à la fin du ch. x : parfois même le mot parivarta est exprimé”. Or, dans
1 V.parex. fol! 74 vo ;tno:2% fol ta 18 /vo/no"s etc, 2. On lit par exemple : pañcama parivartta ärisa, sasla parivartta àrisd, ärisa Saptama parivarttah, ete. — Prathama ärisasthäna ne veut donc pas
ce mot drisasthäna, nous avons simplement une corruption vulgaire de sanskrit dlekhya-sthäna, & place de miniature »°. IL va de soi qu'une pareille mention ne s'explique que comme une indication laissée par le scribe à l’enlumineur. Dès lors nous sommes autorisés à conclure que celles au moins des inscriptions qui sont accompagnées de cette mention étaient antérieures aux miniatures dont elles indiquaient à l'avance la place et le sujet. Il est probable qu'il en était de même des autres. Îl ÿ avait quelque naïveté à noter ainsi à chaque fois € miniature » ou € place de miniature » : si borné que l'on pût supposer l’enlumineur, le fait de lui laisser un espace blanc et un titre fui indiquait assez ce qu'il avait à faire. La mention d'érisasthäna finit-elle par paraître au moins superflue ? En tout cas les cinquante dernières inscriptions ne la donnent plus.
S1 donc, comme 1l est sûr au moins pour les premières inscriptions et très vraisemblable pour les autres, celles-ci précédaient l'exécution des miniatures, où le copiste les prenait-1l ? Pourquoi laissait-1l 1c1 une place, à deux ou trois places blanches ? Pourquoi indiquait-1l tel sujet à traiter plutôt que tel autre ? Leur choix était-1l laissé à sa fantaisie comme leur traitement à l'improvisation de l'enlumineur ? Il est plus naturel de penser que la tâche de ces deux bons Népälais consistait simplement à reproduire un archétype sur lequel le scribe copiait les inscriptions aussi bien que le texte,
dire « première place de miniature » (et de fait cette mention est attachée à la miniature n° 6), mais « place de miniature (à la fin) du premier (chapitre) ».
1. L’échange constant dans les manuscrits népälais entre l’r et l’{, le 4h et le s, etc., sont trop connus pour qu'il vaille la peine d’insister. Si l'on désire toutefois des exemples, citons : risttam pour likhitam (Catalogue Cowell et Eggeling, p. 45, 21), ou encore ce vers de scribe (Ms. Add. 1460, Cambridge) qui demande qu'on protège son œuvre de l'inondation, de l'incendie, des voleurs et des rats. [Il écrit : Udakänaracauresu mükhikänäm tathaiva ca | Lakhatavyam.…, etc. ; il faut lire: Udakänalacauresu müsikänäm tathaiva ca | Raksitavyam..., etc. — Nous avons retrouvé les mêmes confusions et aussi celle de l’e avec l’£ dans la prononciation sanskrite des pandits Kachmiris.
3 / INTRODUGTION
d’après les miniatures duquel le peintre exécutait ensuite les siennes. L'hypothèse trouve une confirmation inattendue dans le fait déjà signalé qu à défaut de feuillet 109 nous avons deux feuillets 120, dont l’un est numéroté à droite, d’une main plus moderne, 109. Or le fol. 120-120, commençant “exactement au même endroit que le fol. 120-109 le répète à la lettre, sauf une rature" ; bien mieux encore, il en reproduit avec des ‘variantes insignifiantes les miniatures et leurs inscripions ; mais comme l'écriture du fol. 120-109 est plus espacée, le scribe a eu beau, pour occuper de la place, insérer dans le fol. 120-120 une troisième miniature supplémentaure et allonger son écriture à la dernière ligne, il n’en a pas moins dû remplir avec des paraphes un blanc assez considérable pour regagner le début du feuillet suivant. Le fol. 120- 120 (ou 120 b) est donc la copie du fol. 120-109 (ou 120 a), à moins qu on ne préfère admettre, ce qui est indifférent à notre thèse, qu'ils sont tous deux la copie d’un même original. Quoi qu'il en soit, ce simple fait suffit à prouver que notre manuscrit était copié, texte, inscriptions et miniatures. Plusieurs bas de pages remplis de paraphes, analogues à celui que nous signalions tout à l'heure et répandus dans tout le manuscrit, nous donnent même le droit de supposer qu’en géné-
ral — et sauf des additions ou des transpositions toujours possibles de miniatures, — il était copié feuillet à feuillet.
Nous ne voyons pas en ellet d'autre manière d'expliquer cette subsütution de feuilles. Dira-t-on qu'il s’agit simplement d’un feuillet égaré dans le manuscrit? Comment en ce cas expliquer la presque identité des deux feuillets 120 a et b ? Alléguera-t-on que l’on s’élait borné pour une raison ou pour
1. Le passage omis se compose de dix afsaras ou caractères (fol. 120- 109 r°, lignes 2 et 3) placés entre deux parenthèses pour indiquer qu'ils sont raturés.
2. C'est ce qui est arrivé par ex. dans le Ms, Add. 1684, Cambridge (Saddharmapundarika, xre siècle) : ‘cette feuille égarée n'est mème pas du même format que le reste du manuscrit.
‘une autre à recommencer deux fois le feuillet 120 ? Mais alors comment rendre compte de la lacune correspondante, nous ‘voulons dire de l'absence de tout feuillet 109? Force nous est d'admettre qu'il y a eu échange de feuillets soit entre : l'original et la copie, soit entre les deux copies d’un même “manuscrit. IL s'ensuit du même coup que non seulement la méprise est antérieure à la main moderne qui l’a consacrée en ajoutant en marge à droite du fol. 120 a le chiffre 109, mais encore qu'elle n'a puse produire qu'au monastère même de Hlam. Ce couvent, nous en avons par ailleurs la preuve préparait naturellement plus d'une copie de la célèbre Prajräpäramità : c'est dans le classement des divers exemplaires que le mélange des feuilles a dû se produire. S'il faut en croire la ressemblance des écritures, ce serait même entre les deux copies d’un même scribe que s'est opérée la confusion”. Quant au fait matériel qui l’a provoquée, il est des plus faciles à dégager : le feuillet manquant 109 marquait également une fin de parivarla, le onzième de l'ouvrage, et, à ce ütre, était enluminé de même facon que le feuillet substitué 120 où finit le chapitre xur.
Faut-il pousser encore plus loin dans cette voie et admettre que notre manuscrit soit tout entier formé grâce au mélange de deux copies successives d’un même scribe ? On pourrait alléguer à l'appui de cette opinion le double aspect qu'il présente et le contraste singulier entre les cent premières pages ou à peu près, avec leur teinte foncée, leur écriture espacée,
1. Nous avons déjà parlé du Ms. Add. 866, Cambridge, de la Prajñaäpäramila, écrit huit ans auparavant dans le même couvent : il faut remarquer toutefois qu'il ne présente pas de miniatures, mais seulement des ornements géométriques. (V. le fac-similé de la dernière page dans les planches du Catalogue de M. C. Bendall et les Oriental Series de la Palæographical Society).
2, Il serait en effet bien difficile d'admettre que deux copistes de l'atelier de: Hlam aient pu se faire un style d'écriture aussi identique. Voyez dans le Ms. Add. 1683, Cambridge (Saddhharmapundarika, xre siècle), qui est de re «8 scribes,. la netteté avec laquelle se distinguent les diverses mains.
leurs lignes régulières, et les cent dernières où l’on voit la feuille prendre une teinte plus claire, les lettres se serrer, les lignes serpenter, sans toutefois que rien décèle un changement de main. Ce serait en même temps la meilleure explication à donner des irrégularités quenousavons signalées, comme l'inégale répartition des miniatures ou encore la brusque abolition de la mention érisasthäna après la vingt-sixième inscription. Le feuillet 120 a reste une preuve vivante de l'existence d’une première copie : les précédents feuillets, également porteurs de cette indication technique, ne pourraient-1ls pas être considérés comme lui appartenant également? Par une coïneidence peut-être significative, c’est justement à partir du fol. 120 b que ladite mention disparaît : on comprendrait que le copiste n'ait pas jugé uüle de la répéter dans un nouvel exemplaire. L'écriture toujours plus serrée d’une seconde copie nous expliquerait aussi pourquoi les miniatures se multiplient sur les pages à partür du même feuillet 120 b, tandis que jusque-là nous n’en comptons jamais plus de deux par page. Enfin on n'aurait plus lieu de s'étonner que certaines miniatures semblent, comme nous le verrons, se répéter dans les deux parties entre lesquelles ces deux feuillets 120 a et 120 b marqueraient ainsi comme une ligne de démarcation. Mais nous crandrions d'entrer là dans des spéculations otseuses. Îl suffit que nous ayons pu prouver lessentiel et mettre hors de doute l'authenticité du manuserit, des inscripuions et des miniatures.
De tout ce qui précède nous pouvons en ellet conclure : que la copie du texte a été terminée au plus tard en 1015 dans le couvent népâlais de Hlam : que près de la moitié, sinon la totalité, des inscriptions ont été copiées en même temps que le texte : que les miniatures ont été Lôt après exéculées ou, en tout cas, avant le commencement du xr° siècle, époque à laquelle le manuscrit était déjà sorti du couvent ; enfin que l'ensemble représente une tradition encore plus
ancienne, étant la reproduction remarquablement fidèle d’un archétype dont nous possédons peut-être un feuillet original, à moins que ce ne soit la copie en double de ce feuillet.
Rappelons enfin que le manuscrit est en état de conservation à peu près parlaite, avec ces seules restrictions qu'une inscription est effacée, que le fol. 109 est perdu et sAue la première feuille a été remplacée.
N°11. =, Le Ms. A. 15, Calcutta.
Notre confiance dans l'authenticité du Ms. Add. 1643 de Cambridge peut donc se justifier par des raisons intrinsèques : l'existence d’un autre manuscrit de la même famille vient encore la confirmer. Le Ws. A. 15 de la Bibliothèque de la Société asiatique du Bengale renferme en effet des miniatures également accompagnées d'inscriptions. Ces deux manuscrits sont, à notre connaissance, les seuls chez qui cette particularilé ait été jusqu ici relevée. Là ne se bornent pas d'ailleurs les ressemblances qu'ils ont entre eux. Il nous sufhira, pour éviter toutes redites, de relever en passant ces analogies, sans nous engager à nouveau dans la même discussion approfondie que précédemment.
Comme le manuscrit de Cambridge, celui de Calcutta est une copie, écrite sur feuilles de palmier, de l’Astasähasrikd- Prajñäpäramilà. IL compte 185 feuillets, également à six lignes, mais plus longs d'un ou deux centimètres. Le colophon est à peu près intact. Si on laisse de côté les périphrases poétiques, les subtilités de calendrier et les éloges courtisanesques, il nous fournit les renseignements suivants : le manuscrit fut achevé le jeudi, dixième jour de la quinzaine claire du mois de Phâlguna (février-mars) en l'an 191 écoulé, sous le règne de Gañkaradeva, de la dynastie solaire du Népâl, par un scribe nommé Kiranasimha dans le couvent de
Kisa.…. (le reste du nom est perdu). Voici en effet ce qu'un déchiffrement rapide nous à permis de lire :
Ekädhike navalikänugale prayäte Samvac chate, lapasimäsatithau daçamyäm Samvarddhamänaçaçitaddayilänvitäyäm. Väcaspalau & © cobhanayogayulite, Cribhüsane Cañkaradevasamjne Vikhyätakirtlau jitavairivrnde Süryänuyà o daivadevah (° ve ?) Samräji samraksitasarvaloke, CriKisa.… samjñe nivasan Kiranasimhanämäyah (° yam ?) Prajñäpäramiläyäm pratisthitim sâdhu karilavän, | Anena punyena bhavalo a Jagadmunindrabhuvanddhinäthah, Ullirya samsära & 0 (u)ccaih Kleçoragam duhkhajalaprapärnam.
it.
Creyo ’stu. Samval 191 Phälla]gqunaçukladaçamyâm tilhau. Rohininaksatre. Cobhanayoge. Brhaspalivasare. Cubham astu”.
Comme on le voit, l'exactitude de la date est corroborée par sa répélilion en prose: elle nous donne, toujours avec le même point de départ, l'année 1071 de notre ère. Le Ms. A. 45,
1. La première strophe est en mètre vasantatilaka, la deuxième et la dernière en endravajrä. La date du ms. serait donc 191 + 880 — 1071 et non 19317, comme le donne par erreur le catalogue de Räjendralàl Mitra (The sanskrit Buddhist litterature of Nepäl, p. 188). Toutefois M. À. Barth nous fait remarquer qu'elle ne se vérifie pas. D’après ses calculs, qu’il veut bien nous communiquer, on obtient pour l’année écoulée (prayäte) le samedi 12 février, au lieu d’un jeudi. D'autre part, M. S. Lévi nous fait observer qu'en partant de l'ère qu’il a proposée (595-6) on est justement conduit au jeudi 20 février 788. Par une coïncidence non moins intéressante, le Caitra 10 sudi, date du Ms. Add. 1643 (v. p. 16 et 17, note 1) tomberait bien, 56 ans plus tôt, c'est-à-dire en 731-2, le jeudi 22 mars, comme l'indique le colophon. Aussi peut-on se demander avec lui si la chronologie népälaise n’est pas tout entière à refondre. L'âge de nos mss. ne pourrait en tout cas qu'y gagner,
exécuté comme l’Add. 1643 au Népâl, mais dans un couvent différent, serait donc de cinquante-six ans plus jeune.
De même quil contient moins de feuillets, il renferme aussi moins de miniatures que son aîné, trente-sept seulement au lieu de quatre-vingt-cinq. Elles marquent comme à l'ordinaire la fin des chapitres, sauf les deux premières qui rompent la longueur du chap. r et les trois qui forment l'ornementation particulièrement soignée de la dernière feuille. Toutes, — sauf six dont l'inscription à été onuse, probablenient par oubli" — sont accompagnées d'une légende explicative qui les nomme et les localise à la fois : seulement au heu d’être écrite au bas, elle est placée en haut du feuillet, toujours à gauche de la miniature. La mention dlekhyasthäna ne $ y rencontre Jamais.
Mais le fait le plus digne de remarque est que sur les trente et une miniatures inscrites, huit seulement sont particuhères au Ms. À. 15. Les vingt-trois autres sont identiques, sauf de légères variantes, aussi bien pour l'inscription que pour les figures, à autant de miniatures du Ms. Add. 16/15. Plus exactement encore les vingt et une premières images du Ms. À. 15, si l’on met à part la dix-septième qui lui est spéciale, correspondent aux dix-neuf premières du Ms. Add. 1643, plus la soixante-serzième : seulement elles ne sont pas rangées dans le même ordre *.
On devine aussitôt à quel point les deux manuscrits s'éclurent et se complètent mutuellement. Telle inscription par exemple est plus explicite chez l'un que chez l’autre *. Dans
I. Toutes pareilles aux miniatures voisines et disséminées dans le recueil (n°$ 29, 27, 20, 31-33), il n’en est pas d’elles comme des huit miniatures non inscrites de l’'Add. 1643, qui forment un groupe à part à la fin du manuscrit.
2. V. les deux catalogues placés en appendice. Les n°5 1 à 91 du Ms. A. 15 (la 15° miniature mise à part) correspondent respectivement aux n°$ 15, 76, HEMNON ro MMS Nan, ET Gta, 19,114, 20, 171809, cdûr Ms. Add,
3. Ainsi l'inscription de la min. I, 19 est plus explicite que celle de la min,
un cas même, l'inscription de la troisième miniature de Calcutta permet de restituer sûrement l'inscription plus qu'à demi effacée du n° 5 de Cambridge : l'inscription n° 15 de Cambridge nous rend le même service pour la première de Calcutta. D'autre part le simple rapprochement des six images non inscrites du Ws. A. 15 avec les représentations analogues du Ws. Add. 1643 permet de les identifier au premier coup d'œil. Nous verrons enfin tout à l'heure comment les miniatures des deux recueils se contrôlent lune l’autre. Mais déjà leur rôle purement ornemental, au moins dans le cas particulier des manuscrits de la Prajñdpäramità ”, est nus hors de doute par l'ordre tout différent dans lequel nos deux exemplaires nous les présentent. Quand nous ne connaissions que le premier, nous n'avions pu découvrir aucune corrélation entre les figures et les chapitres qu'elles décoraient : l'examen du second nous prouve qu'il n'y avait pas lieu d'en chercher, puisque les mêmes figures ne tombent jamais à la fin des mêmes chapitres. Nous serons donc désormais autorisés à considérer ces miniatures en elles-mêmes, abstraction faite du texte qu'elles servent à illustrer.
S rt. — Autres Ms. illustrés du XF siècle.
Si ces deux manuscrits sont les seuls actuellement connus dont les scribes aient pris soin d'identifier à notre usage les miniatures, ce ne sont pas, il va de soi, les seuls qui en contiennent. Le nombre des manuscrits sanskrits du x1° siècle est malheureusement, comme on sait, fort restreint. et encore ne sont-ils pas tous enluminés. Nous voudrions pourtant en signaler à Cambridge deux au moins, originaires CeUx-CI
II, 21, et réciproquement celle de la min. II, 30 complète celle de la min. I, 64, etc. (V. l’appendice). 6
1. Nous n’en dirions pas autant des manuscrits de la Pañcaraksä par exemple,
LES DOCUMENTS NOUVEAUX al
du Bengale et dont les illustrations prêtent à des comparaisons intéressantes avec leurs pendants népâlais #3
Le Ms. Add. 146%, daté du règne de Mahîpâla, vers le début du x1° siècle, est un exemplaire de plus de l'As{asähasrikà en 227 feuillets (V. C. Bendall, Catalogue, p. 100). Ilrenferme quinze miniatures, à raison de trois sur chacun des fol. 2, 127 et 128, 226 et 227, sans parler des tablettes qui l’enserrent et dont les faces intérieures sont décorées de vingt-quatre figures : encore avons-nous perdu avec l'original du premier feuillet les trois images qu'il portait et dont la place a été laissée en blanc sur la nouvelle feuille de palmier qui le remplace. Ce sont toujours soit des images de divinités, soit des scènes légendaires de la vie du Buddha. Les premières pourraient au besoin s'identüfier à l'aide des miniatures inscrites : les secondes méritent peut-être davantage notre attention à cause des analogies qu'elles présentent avec les miniatures non inscrites du Ms. Add. 1643. Nous aurons à y revenir’.
Quant au Ms. Add. 1688, également bengali et daté du règne de Nayapäla, vers le milieu du xr° siècle, 1l diffère de ceux que nous venons de mentionner en cequ'ilest une copie de la Pañcaraksä. Son étude n'en est que plus suggestive. Si ses lourdes tablettes de bois noir sont restées nues, ses 70 feuillets sont, comme le dit justement M. C. Bendall (Catalogue, p. 179), € copiously 1llustrated ». Il ne renferme pas en effet moins de trente-six miniatures : six ornent les deux premiers feuillets ; conformément à la division du texte en cinq chapitres, les trente autres se partagent en cinq groupes qui ont respectivement trouvé place sur les fol. 19-
1. Nous ne citons que pour mémoire le Ms. Add. 1163 (Astasähasrikä, v. C. Bendall, Catalogue, etc., p. 32) dont les plancheltes sont intérieurement ornées de deux miniatures. l’une du Buddha, l’autre de la Prajñàpäramità,
2. Pour des spécimens des miniatures du Ms. Add. 1464, v. pl. X, 1,,9,:4. D. — Pour des spécimens du suivant, v. pl. IX, 5 el 6 et fig. 4.
20, 40-46, 64-66, 67, 69-70, toujours à raison de trois par feuillet. En dehors d’un édifice sacré, elles ne représentent que des divinités, mais quelques-unes tout à fait originales. À les rapprocher des miniatures contemporaines, elles nous fournissent, elles aussi, d’utiles renseignements sur l’état de l’art bouddhique au xr° siècle : il n’est pas moins instructif, pour l'histoire de la décadence de cet art, de les comparer avec les illustrations des Pañcaralisà postérieures, que le Népâl nous a fournies en d'autant plus grand nombre qu'on se servait couramment de ces manuscrits pour les pres-
tations de serment.
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