PARIS ERNEST LEROUX. ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE
Les miniatures de deux manuscrits népâlais du xr° siècle, conservés l’un à Cambridge et l’autre à Calcutta, nous ont déjà fourni les matériaux d’une première étude sur l'iconographie bouddhique de l'Inde. Mais en même temps que nous utilisions de notre mieux les renseignements donnés par les inscriptions dont elles étaient accompagnées, nous avions dû renoncer à découvrir aucune corrélation entre elles et le texte de la Prajñapäramila qu'elles servent à enluminer'. Toutefois nous ne désespérions pas d’en trouver quelque jour le commentaire descriptif en langue sanskrite parmi les restes de la littérature ou plutôt de la bibliothèque du Népäl. Non seulement il était raisonnable de supposer que les règles de l’iconographie bouddhique avaient dû être fixées par écrit, mais encore le tour des notices que le pandit de B.-H. Hodgson avait jointes aux peintures collectionnées par son maître, et dont nous avons publié un spécimen, prouvait clairement que la tradition s’en était conservée jusqu'à nos jours”. Aussi n’avons-nous pas été autrement
1. V. Étude sur l’iconographie bouddhique de l'Inde d’après des documents nouveaux, 1 vol. in-8, accompagné de 10 planches et de 30 illustrations. Paris, 1900, p. 30. Nous désignerons désormais ce travail par les initiales P(remière) É(tude).
2. Catalogue des peintures népâlaises et libétaines de la collection B.-H. Hodgson
surpris, en feuilletant l’un après l’autre les manuscrits bouddhiques de la Bibliothèque Nationale, de rencontrer dans le Ms. Dev. 123, contenant une collection de sädhana, au milieu d’un fatras de rites et de formules conjuratoires, quan-: tité de descriptions exactement rédigées dans le même style. Quelques-unes, à en croire leurs titres, s’appliquaient justement aux personnages dont nous avions déjà publié les miniatures : toutes avaient cet intérêt d'offrir des signalements suffisamment précis et circonstanciés pour permettre sans hésitation aucune à l'artiste d'exécuter, et, par suite, à l'iconographe d'identifier l'image de la divinité évoquée. |
À la vérité, notre prétendue trouvaille n’était pas plus tôt achevée que nous nous sommes aperçus, comme 1l arrive, qu'elle avait déjà été faite avant nous et que nous avions mal su profiter de l'expérience des autres. Dans son bel ouvrage sur la Mythologie du Bouddhisme au Tibel et en Mongolie, M. A. Grünwedel mentionne un Sädhana-maäla-lantra et en donne même de courtes citations ‘ : ainsi l'honneur lui revient sans conteste d'avoir le premier ouvert à l'exploitation celte mine de matériaux inédits. Il s’est d’ailleurs borné à lui emprunter incidemment quelques lignes relatives à quatre ou cinq figures seulement sur une galerie de plus de quarante portraits. Ces emprunts mêmes ne lui servent, vu les exigences spéciales de son sujet, qu'à identifier, côte à côle avec ses sources tibétaines, quelques bronzes lamaïques de la collection du prince Oukhtomsky. Enfin — et ces détails eussent été, en effet, hors de saison — il s’est cru dis-
à la Bibliothèque de l’Institut de France (Extrait des Mémoires présentés par divers, savants à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1'e série, t. XI, 1re partie). Paris, 1897;-p. 25.
1. À. GRÜNWEDEL, Mythologie du Bouddhisme au Tibet et en Mongolie, basée sur la collection lamaïque du prince Oukhtomsky (188 illustrations). Paris et Leipzig, 1900, p. 212 et 213. — L'ouvrage a paru à la fois en allemand et en traduc- .
tion soi-disant française,
pensé de donner aucune indication sur l'ouvrage qu'il cite, aucune référence au manuscrit dont 1l se sert. Il semble donc qu'il y ait heu de procéder, au point de vue strictement indien, à une étude plus complète et plus approfondie de l’ensemble de documents que M. A. Grünwedel s’est contenté d’effleurer.
Par une coïncidence heureuse et dont nous ne saurions trop nous féliciter, tout le travail bibliographique, qui restait à faire sur les divers recueils de saädhana existants, a été accompli vers la même époque, et de main de maître, par M. F.-W. Thomas. {la publié dans le Muséon les intéressants résultats qui sont venus le récompenser de la tâche fastidieuse qu'il s'était imposée": nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici ses constatations : (On trouve décrits dans le Catalogue of the Buddhist Sanskrit Mss. in the Universily Library, Cambridge, par M. Bendall (pp. 132-133, 154-155, 174), trois Mss. qui contiennent des collections de sadhana ou charmes bouddhiques. Ces Mss. portent les numéros : Add. 1595, 1648, 1686, et sont intitulés, le premier et le dermier : Sädhana-mala-lantra, et le second : Sadhana-samuccaya. Néanmoins, quand on les examine, 1l apparaît que les deux premiers /1595, 1648) sont des doubles, car 1ls contiennent les mêmes sadhana dans le même ordre ; le troisième (1686). ouvrage beaucoup plus court, ne présente qu'une portion du contenu des deux autres. Nous avons lu ces Mss. à l'occasion de l'index du Tandjour dont nous avons entrepris la rédaction, et le fait nous a frappé qu'un grand nombre des sadhana qu'ils contiennent se trouvent réunis dans un même volume du Tandjour, Rgyud LXXI. Ceux qui correspondent aux Mss. 1595 et 1648 sont précédés dans le xylographe LXXI du titre Sadhana-samuccaya, tandis que
t. F.-W. Tuomas, Deux collections sanscrites et tibétaines de Sadhanas, dans le Muséon, vol. IV, n° 1, 1903.
dans le volume LXX du Rgyud prend place un ouvrage intitulé Sadhana-çalapañcaçal qui correspond au Ms. 1686. Il semble donc que les deux collections décrites par M. Bendall soient reproduites en entier dans la corbeille tibétaine ; et nous avons ici un bon exemple de la fidélité avec laquelle les Tibétains ont respecté la tradition de leurs initiateurs indiens: des volumes de charmes même, qu'on pourrait comparer au Psautier des chrétiens, ont été adoptés et gardés intacts...»
À ces remarques si complètes nous avons seulement à ajouter que le Ms. Dev. 123, de la Bibhothèque Nationale, n’est, sous le titre de Sadhana-malä-tantra, qu’un troisième exemplaire, d’ailleurs médiocrement correct et tout moderne, du recueil le plus étendu. En revanche le Ms. Add. 1686 est daté de 1165 ap. J.-C., et le Ms. Add. 1648, s'il ne lui est pas antérieur d'un demi-siècle, lui est tout au plus postérieur d'autant. Cette relative antiquité augmente singulièrement, il va de soi, la valeur documentaire de ces textes. Leur copie devient presque contemporaine de l'exécution des miniatures inscrites des Mss. Add. 1643 de Cambridge et À. 15 de Calcutta. Contre-épreuve toute prête de leur fidélité, 1ls prennent aussitôt rang à côté d'elles parmi les rares éléments indigènes que nous puissions utiliser pour l'identification des statues médiévales de l'Inde et notamment du Magadha. Peut-être même nous donnent-ils la clef de l’extraordinaire fixité traditionnelle des types divins du Bouddhisme, si le pinceau des peintres ou le ciseau des sculpteurs était ainsi guidé jusque dans le dernier détail par la plume des mythographes. En tout cas, ils nous présentent la version originale sanskrite des descriptions depuis traduites en tibétain el auxquelles se conforment encore à l'heure actuelle les représentations du panthéon lamaïque. Pour toutes ces raisons, les renseignements iconographiques qu'ils nous prodiguent nous ont paru valoir la peine d’être tous, sinon recueillis,