LES MANUSCRITS
du moins résumés à l'usage des archéologues bouddhisants. Tel est l’objet de cette nouvelle étude.
Les Manuscrirs. — Il va de soi que les travaux de MM. Bendall et Thomas nous permettent de passer rapidement sur l'examen critique des Mss. que, grâce à la libéralité des Bibliothèques de Cambridge et de Paris, nous avons pu mettre à contribution. ÎT suffira que nous consacrions à chacun d'eux une courte fiche signalétique sous la rubrique abrégée par laquelle nous convenons de les désigner désormals.
A — Add/itional) 1686, Cambridge, est un manuscrit sur feuilles de palmier de 119 feuillets (290><60 mm.) à six lignes. L'une des tablettes porte le titre, sans doute empirique, de Sadhana-maäla. Le début et quelques feuillets manquent : enfin 1l paraît être divisé en deux volumes par une pagination double, et un colophon” (placé au verso du fol. 08, lequel est également numéroté 34) donne la date de décembre-janvier 285 — 1165 ap. J.-C. Mais la comparaison avec la version tibétaine du même ouvrage a prouvé à M. Thomas que «la seconde numérotation seule est correcte et que l'apparence du commencement d’un nouveau volume à 34° est un accident. Il est arrivé au scribe de s'arrêter en cet endroit et quand il a repris plus tard son Ms. il a commencé avec un nouveau et maintenant correct système de numérotation. Cette conclusion est absolument inévitable ».
Ce Ms. contient environ 150 sadhana dont M. Thomas a publié la liste en regard du contenu du Sadhana-çatapañcaçal tibétain (Tandjour, Rgyud, LXX): nous sommes entièrement d'accord avec lui pour penser que cette collection, moins touflue, est aussi plus ancienne que celle qui nous a été conservée par le vol. LXXI du Tandjour et les trois Mss.
1. Ce colophon, très bref, dit seulement : S(amvat) 285 pausyamase ‘li.
sanskrits qui nous restent à examiner. Ceux-ci représentent «une amplification réalisée au moyen d'additions faites en sénéral au commencement ou à la fin des groupes » de sadhana, dont le nombre se trouve ainsi porté à près de 300. M. Thomas a également publié la table des matières, en concordance avec la version libétaine: comme elle est valable pour les trois Mss., nous les désignerons par la même lettre en les distinguant seulement par des numéros :
Bi — Add. 1648, Cambridge : Ms. sur feuilles de palmier de 228 feuiilets (320 ><55 mm.) à 7 lignes, avec index sur feuillet séparé. Il est daté du «jeudi, huitième jour de la quinzaine obscure du mois de Pausa (décembre-janvier) en l'an 226 (— 1106 de notre ère) sous le règne d’Arimalladeva'». Nous devons toutefois avertir que M. Bendall, contre l’analogie des chiffres de la pagination, préfère lire 336 et suspecte la date, mais sans que la réelle antiquité du Ms. fasse de doute pour lui. Il est intitulé Sadhana-samuccaya. Sa correclion est remarquable : 1l fournira — avec le Ms. Add. 1686, à où ils concordent — une base solide à l’établissement de nos textes.
Bo — Add. 1593, Cambridge : Ms. sur papier népàlais de 293 feuillets (295 ><85 mm.) à 7 ou 8 lignes et de diverses mains. Il est daté de 939 de l’ère népâlaise moderne — 1819 ap. J.-C., et reproduit fort exactement le Ms. précédent. Notons toutefois, au début, l’absence de deux versions du Trisamayaraja-sadhana et, à la fin, l'addition de huit sadhana. Il ne porte pas de titre, mais seulement en marge du verso, à pariur du fol. 64, la mention Sadhana° qu'il faut vraisemblablement compléter par *samuccaya. |
B3 — Dev(anagari) 123, Paris : Ms. sur papier népâlais, comptant 193 feuillets (385 >< 123 mm.) de 9 à 11 lignes,
1. Samvat 226, Pausakrsnastamyam, Brhaspativasare, Viçäkhanaksatre, raja-
dhirajaparamecvara-Crimad-Arimalladevasya vija[yalrajye likhitam idam Sadhana-samuccayam nama pustakam (fol. 228 r° et vo).
LE SÂDHANA 7
xix° siècle. Commençant comme B1 et finissant comme PB, il constitue un troisième exemplaire, d’ailleurs très fautif, du même recueil. On y remarque quelques changements de main, mais un seul désordre grave: aux fol. 69 et 145 la modification de l'écriture se complique d’une interruption du texte. On constate bientôt que le contenu des fol. 69-74 n'est, aux premières et aux dernières lignes près, qu'un double de celui de sept autres feuillets qui ont été par erreur numérotés de 143 à 149 et constituent à cette place une véritable interpolation. Il est aisé de deviner ce qui s'est passé, sans doute au moment du classement final de l'exemplaire: le scribe, ayant égaré ces sept dermiers feuillets (143-149, à neuf lignes), a comblé la lacune qu'ils laissaient dans le manuscrit à l’aide de six feuillets à dix lignes (69-74) empruntés à une autre copie; puis, soit Inadvertance de sa part, soit qu'ayant retrouvé les feuillets qu'il croyait perdus il n'ait pas voulu perdre le salaire de sa peine, 1l les à intercalés dans la suite de la pagination sous les numéros 143 à 149. Trois sadhana de Tara se trouvent ainsi indûment ré-
pétés à deux reprises dans le Ms.
Le Sipnana. — Mais il est temps d'expliquer de quelle nature sont ces textes et ce qu'il peut y avoir de commun entre eux et l'iconographie. Proprement le mot sadhana signifie une « réussite », entendez une opération magique destinée à faire réussir les vœux de l'opérateur, soit qu'ilsouhaite de conjurer un mal ou un péril, soit plutôt qu'il projette d'obtenir un bien quelconque depuis la science suprème, en passant par les facultés surnaturelles /siddhi), jusqu'aux femmes et à l'or. Le but, essentiellement pratique, de toute une section de la httérature bouddhique sanskrite et tibélaine, connue sous le nom de lantra ou rgyud, consiste, comme on sait, à se rendre favorables, dans des intentions
rien moins que désintéressées, quantité de divinités béni-
gnes ou démoniaques. Les sädhana sont autant de recettes ou, si l’on veut, de «charmes » pour s'assurer leur concours et fonder même avec elles la plus intime des alliances. Nous n'avons pas à faire 1c1 l'exposé, el encore moins la théorie de la méthode thaumaturgique du tantrisme : aussi bien suffit-1l de renvoyer sur cette question au chapitre de Burnouf et surtout au travail si documenté que lui a spécialement consacré M. L. de La Vallée-Poussin'. Mais nous devons au lecteur, pour l'intelligence de ce qui va suivre, l'analyse d’un sadhana typique et complet : tous sont d’ailleurs à ce point coulés dans le même moule qu'à décrire un. spécimen tant soit peu développé”, on se trouve avoir tracé véritablement le schéma de ce bizarre genre littéraire.
Au jour choisi, le magicien improvisé (sadhaka, mantrin ou yogin) se lève et, sa toilette faite”, se rend en un endroit solitaire et selon son cœur, tantôt riant, comme un bois ou un confluent de rivières, tantôt sinistre, comme un lieu de crémation (çmaçäna, nous dirions: un cimetière). Là il s’asseoit à son aise sur une place purifiée à cette intention : évoquant dans l’espace ouvert devant lui la légion des Buddhas et des Bodhisattvas, 1l leur offre un culte accompagné d'offrandes, effectives ou imaginaires, de fleurs et de parfums. Il commence par la confession de ses péchés {papadeçana), puis prononce tour à tour un acte de sympathie joyeuse pour le mérite d'autrui (punyänumodana), un acte de foi dans les trois joyaux du Buddha, de la Loi et de la Communauté (ralnatrayaçaranagamana), un acte de persévérance dans la
1. Cf. Burnour, Introduction à l'histoire du Bouddhisme indien, sect. V, p. 522; L. DE La Varrée-Poussin, Bouddhisme, Etudes et matériaux, 1898 (v. notamment p. 109 et suiv.).
2. Nous utilisons surtout le Cri-Khasarpana-Lokeçvara-sädhana, œuvre d'Anupamaraksita (Br, fol. 18 vo-21 ro ; Bo, fol. 19 r°-23 ro; B3, fol. 17 v°-20 vo).
3. Outre les ablutions ordinaires, il est quelquefois prescrit de s'habiller de frais ou même de neuf.
LE SÎDHANA 9
bonne voie {margäçrayana), une invitation à tous les Bienheureux pour qu'ils consentent à prêcher la doctrine /adhyesana) et une requête aux mêmes pour qu'ils se refusent à l’extincüon finale /yacanà)"; enfin 1l voue au salut universel des êtres le mérite qu'il vient d'acquérir /parinamana,. C'est R le €septuple office »* auquel vient s'ajouter la réalisation par la pensée /bhävana) des quatre qualités incommensurables /calur-apramäna) ou états parfaits {brahmavihära) qui sont la tendresse pour tous {mailri), la compassion pour les malheureux {karunaä), la joie du bonheur d'autrui (mudita) et enfin l’équanimité /upehksa). Suivent encore deux autres méditations, l’une sur la pureté originelle de tous les principes des choses /sarvadharma-prakrlipariçuddhala) et l’autre sur leur vide ou néant absolu fçünyalä), ce qui revient d’ailleurs au même. Mais toutes ces oraisons verbales ou mentales ne sont qu'une préparation au grand œuvre qui va s’accomplir : € Par le feu de la notion du vide, est-1l dit, sont détruits sans retour les cinq éléments * » qui constituent l'individu. C’est nous avertir que. la personnalité de l’évocateur étant abolie, 1l se trouve en meilleure posture que jamais pour susciter, du son de la syllabe magique appropriée qui est son germe {bija), la divinité qu'il désire et s'identifier à elle complètement : cette identification une fois réalisée, 1l ne lui reste plus qu'à faire le geste de circonstance {samaya-
1. Faut-il rappeler qu’adhyesana est le nom même donné par le Lalilavistara à l’ « invitation à la prédication » que Brahmaä et Indra adressèrent au nouveau Buddha encore hésitant et que la yäcanä est la requête qu’Ananda aurait dû — si Mära ne lui avait égaré l'esprit — présenter au Buddha vieilli pour le faire demeurer de ce monde ?
2. Le culte {pujanä), l'adoration (vandana), le vœu de la Bodhi (bodhicitlotpadana), l’offrande de soi-même (atmabhava-niryatana) concourent dans d’autres énumérations à constituer ledit office ou un autre, en onze rites (ekadaçavidha puja).
3. Gunyata-vahnina dagdhah pañcaskandhä apunarbhavah (Ms. B3, fol. 100 19; ete.)
mudra) et à prononcer la formule jaculatoire /mantra) pour que tout lui réussisse à son gré.
Tel est le cadre obligé d'un sädhana: on comprend dès lors comment, plus encore qu'un étudiant du rituel ou de la magie, un archéologue peut trouver à glaner dans la lecture d’une collection de ces & charmes ». En fat, les rites préliminaires que nous avons énumérés sont à ce point stéréotypés que les compilateurs bouddhistes de ce manuel opératoire eux-mêmes n'ont pas eu le courage de les répéter à chaque fois : € Comme il a été dit ci-dessus, jusqu’à la méditation sur la notion du vide inclusivement!... », ainsr fontils commencer un grand nombre des € procédés » qu'ils ont recueillis. Si l’on peut parler de variété au milieu d’une telle monotome, elle réside tout entière dans le caractère particulier de la devata visée. Sa descriplion et la teneur de l'incantation qui la le, c’est là ce qu'on peut attendre de plus nouveau dans un sädhana: ajoutons que c'en est aussi la parte la plus importante. Les sept ou onze actes du culte s’emploient à l'occasion de toute cérémonie: ce qui constitue le rite essentiel et spécifique du sadhana, c’est l'évocation d’une divinité en vue de l'identification de l’évocateur avec elle. La réalisation de cette identité doit être, avons-nous dit, parfaite ; quelle que soit la monstruosité de la figure surnaturelle, en dépit même de la différence des sexes, elle devient lui, 1l devient elle”. Par suite, il est de toute nécessité qu'aucun trait du signalement de la divinité ne soit passé sous silence : couleur, posture, ornementation du corps, nombre, geste el attributs des mains, aucune description n’est trop
1. Purvoklavidhänena çunyatabhavananantaram... ou Purvavac chunyataparyantam!..”: cf p.20, 189 01/56 Netc.
2. On en trouvera cités plus bas maints exemples ; en voici tout de suite un des plus caractéristiques : « Tato drdhahamkäram kuryat: « Ya Bhagavati Prajüaparamita so’ham ; yo’ham sa Bhagavati Prajñaparamita. » (Mss. Br, fol. 112
vo ; Bo, fol. 135 vo; B3, fol. 03 ro.)
LE SÂDHANA II
précise ni trop détaillée : le succès de l'opération est à ce prix. À la vérité, tout se passe le plus souvent dans l'imagination : le dieu ou la déesse apparaît, se détachant sur Île fond du ciel « comme un reflet » dans un miroir ou € comme en songe », pour ne pas cire en vertu d'une hallucination. Très rarement 1l est question de dessiner ou d’avoir seulement sous les yeux un dessin’, même dans les cas les plus compliqués, quand le personnage principal doit être conçu au milieu d’un cercle d’acolytes, au centre d'un mandala. Mais quel que soit le tour de force exigé des facultés évocatrices de l'opérateur, toute erreur ou toute omission serait fatale à la & réussite » : et c’est aussi pourquoi l'exactitude est de rigueur dans les sadhana. Il serait bien étonnant que les artistes d'Asie n'en eussent pas de bonne heure fait leur profit : 1l ne tient aujourd’hui qu'aux archéologues d'Europe d'en profiter à leur tour.
1. « Tato viçvam citram pattram ...…. svapnavat pratibimbavad atmäanam nicçcintya.. » (B3, fol. 28 ro, 1. 23). — Voici pourtant, à propos d’une opération familière à toutes les magies, un exemple de rite manuel où le dessin joue un rôle : « Akarsane, gorocanaya bhurjapattre striya va purusasya va pratikrtim krtva, fi çirasi ti hrdaye ti guhyadece ti padayos {i lalata evam aksaravinyasam kuryat. Atha patavidhäane(na) Bhagavatim Taram likhet: caturbhujam ...…. cintayet. Yojanasahasrad apy akarsati (Mss. Br, fol. 86 r° ; B2, fol. 102 v° et 103 r°; B3, fol. 75 vo): S'agit-il d’une « attraction » (par envoûülement), qu'il prenne du pigment jaune, et, après avoir fait sur une feuille d’écorce de bouleau la ressemblance d’une femme ou d'un homme, qu'il procède à la distribution des lettres inscrites de la façon suivante : {4 sur la tête, 4 sur le cœur, ti sur les parties honteuses, & sur les pieds, {i sur le front. Puis qu’à la façon d’une peinture sur toile il dessine (l’image de) la Bienheureuse Tara : elle a quatre bras..…., etc., c’est ainsi qu’il faut la concevoir. (Par ce procédé), même à la distance d’un millier de lieues, il attire (à lui qui lui plait). » Sur un procédé pour extraire le venin d’une morsure et qui comporte le modelage d’un morceau de terre glaise {mritika) en forme de serpent, voir encore Ms. B3, fol. 73 vo, 1, 5 et 6, etc. Il convient de spécifier que ces rites nous sont décrits, non par des sadhana proprement dits, mais par des kalpa ou rituels qui y sont mèêlés, ainsi que quelques prétendues explications légendaires {mahavidya) et litanies
(dhärant).
Les considérations qui précèdent nous dictent la méthode à suivre pour la publication de ces textes, incontestablement les plus intéressants que nous possédions en sanskrit sur l’iconographie bouddhique. Notre première tâche devait être d'extraire de ces quelques 300 sadhana ce qui constitue à nos yeux leur substantifique moelle, nous voulons dire les descriphions de divinités qu'ils contiennent. C'est à quoi nous n'avons pas manqué: hâtons-nous d'ajouter que nous ne prétendons pas nous en venger sur le lecteur. Nombre de sädhana, consacrés à l'évocation d’une même divinité, se répètent presque textuellement : de telles répétitions ne vaudraient pas le papier sur lequel elles seraient imprimées. En dépit de la richesse de la synonymie sanskrite, les mêmes expressions ne reviendront déjà que trop souvent par la force même des choses. Pour chaque divinité ou vocable de divinité, qui nous paraîtra digne d'arrêter notre attention, nous devrons donc nous borner à choisir le texte le plus explicite, sauf à le compléter en note à l’aide des variantes les plus intéressantes empruntées à tous ceux qui portent le même titre: en revanche, nous n’omettrons de notre liste aucun nom divin, ne füt-1l représenté que par un texte unique. Dans l'impossibilité où nous sommes, étant donné le but que nous poursuivons, de nous soustraire à l’une ou à l’autre de ces obligations, il nous faudra seulement veiller à ce qu'aucune méprise ne puisse se produire sur l'importance relative des personnages: aussi bien la place que nombre d’entre eux tiennent dans nos manuscrits ‘est-elle dispropor- : tionnée avec celle qu'ils occupent dans la hiérarchie du panthéon bouddhique.
On comprend que nous soyons réduits à ne donner en somme que des € morceaux choisis »: on ne s'étonnera pas davantage de voir l'appareil critique à peu près absent. Ce n'est pas que nous nous soyons le moins du monde départis du respect que l’on doit aux textes, si ineptes soient-ils : |