Loc. laud., p:8 et
2. Sur tous ces points, cf. plus haut, p. 42, 55-77 et P. E., p. 38, 94, 114, 120, 121, 148 et 184.
DUT I Da OPRMOT,
fidèles passerait successivement de la vénération du Buddha éteint au culte des Bodhisattvas vivants pour patauger finalement dans la fange des superstitions les plus grossières. Ce serait là, croyons-nous, une grave méprise historique. Tout ce que nous pouvons dire est que les divinités tantriques sont arrivées plus tardivement que les autres, en raison de leur caractère plus vulgaire, aux honneurs de la littérature et de l'art. Archéologues et philologues ne sont naturellement que trop disposés à faire dater leur origine du jour où leurs noms émergent du fond des ténèbres de la conscience populaire à la puissante lumière des textes, et où leur image est fixée par de véritables artistes à l’aide de matériaux durables. Mais il y avait de longs siècles qu'elles hantaient les imaginations mdiennes, etles indices n’en manquent pas si nous consentons à les voir. C'est ainsi que les textes pàlis énumèrent quantité de ces déités inférieures et terrestres fbhumma — bhamya), souvent monstrueuses et terribles, mais toutes douées d’un pouvoir surnaturel et magique Aaddhi— rddhi), et ce sont ces figures, bien plus anciennes que celles du Buddha lui-même, que les sculpteurs des balustrades de Bodh-Gayà et de Bharhut s'essayent déjà à représenter’. Que, d'autre part. ces déités, en dépit des hyperboles des fantra, n'aient jamais joué un rôle prédominant dans le Bouddhisme, la preuve en est facile à trouver dans ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux. Les hordes démoniaques ou obscènes des Yakhas, des Nats ou des Yi-dam n'empêchent nullement à l'heure actuelle les bonzes de Ceylan et de Birmanie ou les lamas du Tibet de faire, pour peu qu'ils soient instruits, les différences qui conviennent
1. Cf. sans aller plus loin, le Maha-samaya-sutla du Digha-Nikäya dans GrimBLor, Sepi Sultas pâlis, p. 280 et sqq., où sont citées — pour leur rendre leur nom sanskrit — des listes de Yaksas, de Nagas, de Gandharvas, de Kumbhandas, d’Asuras, de Kimnaras, etc. — Cf. Ouxnixcnam, Stüpa of Bharhut,
P: 19 et sqq.
entre les diverses classes de divinités qui peuplent leur panthéon. Si nous avons des raisôns de croire que les Bouddhistes du mm siècle avant notre ère n avaient pas moins peur des génies et des fées que leurs descendants, nous devons également reconnaître que les reliques réelles ou supposées du Buddha continuent à tenir officiellement la première place dans la dévotion des fidèles, tout comme au temps d’Acoka. Force est donc de renoncer à la commode théorie du Bouddhisme en trois périodes: l'histoire ne suit malheureusement pas un développement aussi linéaire, et il faut se résigner à admettre que nos € conjurations » et nos images tantriques n'inaugurent rien de bien nouveau.
Nous ne croyons pas qu'elles perdent en intérêt, bien au contraire, à voir se dissiper cette illusion. Si l'entrée en scène de ces figures dans les monuments et les textes sacrés du Bouddhisme n’est plus un coup de théâtre inattendu, elle ne s'agence que mieux dans le mouvement général des idées indiennes. Telle que nous l’envisageons, ce serait simplement une couche plus profonde de superstitions populaires qui, en vertu même du progrès de la civilisation que leurs aberrations semblent contredire et de la diffusion croissante de l'instruction, s'organise, se codifie et prétend à son tour au privilège de la littérature savante et du grand art religieux. Peut-être ces textes ont-ils commencé à être rédigés et colligés bien plus tôt qu'on ne pense: Hiuen-tsang ne craint pas de faire remonter jusqu'au premier concile de Räjagrha la compilation, qu'[-tsing attribue plus modestement à Nagäarjuna, d'un Q recueil de prières magiques » /Dharani ou Vidyadharapitaka)". W suffit pour nous que l'existence de ces textes destinés à € s’asservir les esprits » et parmi lesquels nos sädhana ont plus que tout autre le droit de prendre rang,
1. Cf. Hiuen-rsanG, trad. Stan. Jurien, I, p. 37 et I-rswe, Religieux Éminents, trad. Ed. CHavannes, P. 101-104.
soit ainsi attestée dans l'Inde gangétique dès le vn° siècle de notre ère, et par les mêmes témoignages certains que celle des statues de métal ou de pierre représentant les dits (esprits ». À notre avis, ces derniers étaient depuis longtemps figurés en bois, sous une forme plus ou moins grossière, sur la place du village, à l'ombre de l’habituel figuier. De son côté le quatrième pitaka n'est la plus récente des «corbeilles » que dans le sens où l’Afharva-Veda est le plus jeune des quatre Vêdas. En réalité, par son contenu elle est la plus ancienne et la plus primitive de toutes. Elle aussi nous reporte «en plein folk-lore et en plein passé préhistorique! » et s'ouvre au culte de divinités non seulement populaires et rustiques, mais même —- et parfois à bon escient, comme dans le cas de la Jäñguli ou de la Parnaçabari par exemple (cf. plus haut, p. 67 et 101) — empruntées aux croyances des tribus sauvages de la forêt. En un mot, elle puise directement aux plus vieilles sources de ce qu'on est convenu d'appeler l’hindouisme; et ainsi s explique de façon naturelle que les fantra de toute secte fraternisent entre eux sur ce fond commun avec une absence de vergogne qui, au premier abord, achève de dérouter l'esprit simpliste et rationaliste de l’Européen, déjà choqué par tant d'impudeur et de fantasmagorie. C'est pourtant grâce aux aperçus ethnographiques ou, comme on dit, « anthropologiques » qu'elles nous ouvrent — car à quoi toujours revenir, sinon à la science de l’homme? — que cette littérature de sorciers et cette mythologie de démons peuvent mériter de nous intéresser le plus; et c'est aussi pourquoi, si nous avons dû nous borner à en amorcer 1c1 l'étude, nous avons du moins tenu à aller jusqu'au bout de nos documents.