‹ Étude sur l'iconographie bouddhique de l'IndeChapitre 48 sur 53 · LES NOMS SANS FIGURES · texte numérisé non relu

LES NOMS SANS FIGURES

toutes multiplient le nombre et exagèrent à plaisir l'horreur de leurs visages et de leurs attributs ‘: évidemment elles ne passent plus pour «protectrices » qu'à condition d'apparaître sous forme d'épouvantails.

$ ur. — Les noms sans figures.

À partr de ce moment, tout monument figuré de provenance purement indienne nous fait provisoirement défaut ; force est donc de nous borner, en attendant des recherches nouvelles, à donner seulement le nom des déesses que continuent à évoquer en foule nos sadhana. Tour à tour défilent Parnaçabart, la sauvagesse vêtue d’un pagne de feuilles : Aparäjita, L'Cinvincible » au parasol blanc ; Mahäpratyangirä, qui nest qu'une autre forme de Durga ; Dhvajägrakeyura, dite (l'anneau du sommet de l’étendard » ; puis les Vajracarcika, Vayragandharti, Vajraçrnkhala, Vayravaraht, Va- Jrayogint, Nairaätmä et la troupe des quatre, des six, des huitou des vingt-cinq yogini ; et enfin après elles, Mahämaäya et tout l’essaum des däkini nues, échevelées et dansantes. Il ne faudrait pas d'ailleurs nous en laisser imposer par leur nombre qui est, comme 1l arrive, en raison inverse de leur dignité. De toutes on pourrait répéter ce qui nous est dit de la première que ce sont «filles de basse caste» /matangi, pulkasi) et « diablesses » /piçaci), mais que leur magique pouvoir rend, selon l’occasion, redoutables ou précieuses. En fait ces Cterribles sœurs» {bhisma-bhagini) sont à ranger dans la même catégorie que les fées de nos campagnes ou les goules de nos cimetières : ce n’est que de la populace parmi les divinités. Nous avons pu constater que ces sortes de sorcières surnatu-

1. Cf. P.E., p. 32 et176. — Cf. le Ms. Add. 1164, 1, de Cambridge (xvne siècle, Cataloque de M. C. BenDazz, p. 33) ou les Mss. B4 de Calcutta

(Catalogue de Ràj. Mirra, p. 164 et sqq.), etc.

relles continuent à hanter, au moins dans l'imagination des indigènes, les montagnes du Kaçmir; tout comme sur les lutins ou piçäca, mainte histoire nous fut contée sur les yoginiï, leurs enchantementset leurs traîtrises. A la vérité nos informateurs, tout en témoignant de leur existence, se vantaient seulement de les avoir entendues, car souvent elles mènent grand bruit au fond des bois; mais si l’on veut les voir, la chose est plus facile qu'ils ne semblaient croire : il suffit en effet d'ouvrir un panthéon lamaïque et, ici encore, tout ce que nous en pourrions dire ne vaudrait pas un coup d'œil jeté sur un album tibétain”.

1. Cf. GrünweDez, Myth., fig. 126 (Parnaçabari), 131-9 (Vajravarahi), ete. — Toutefois le Mss. Add. 1688 de Cambridge pourrait déjà nous fournir quelques images indiennes de ces déesses secondaires, notamment de la Vajravarahi.

Du sein de cette cohue confuse et grouillante de dieux et de déesses se détachent déjà un certain nombre de figures aux contours suffisamment précis et au nom dûment authentiqué ; il faut et 1l suffit pour cela que les images viennent illustrer les textes, et les textes fournir leurs papiers d’identité aux images. Ce mutuel contrôle s'est réalisé plus d’une fois : aussi pouvons-nous considérer — et c’est là le plus clair bénéfice de cette étude iconographique — un certain nombre d'identifications de divinités bouddhiques indiennes comme un fait désormais acquis : si l'acquisition est mince, on sait assez que les indianistes n’ont pas encore le droit de se montrer très difficiles sur la question des realia. Au sujet même des personnages dont les inscriptions des miniatures nous avaient déjà donné la clef, les sadhana apportent, soit des confirmations intéressantes — comme, par exemple, à propos du caractère çivaïte des représentations d’Avalokiteçvara —, soit des rectifications ou des précisions nouvelles sur le véritable nom des « assistants » et la nature exacte de certains détails accessoires. Tous ces traits ont déjà été signalés au passage, et il serait inutile d'y revenir.

Au point de vue de l’histoire générale de l’art bouddhique, nos documents écrits ne complètent pas moins heureusement ce que nous avaient déjà appris les monuments figurés. Nous savions que, jusque dans ses pires extravagances, l’imagerie lamaïque n'avait d'abord fait que copier sans ménagement les modèles indiens : mais si clairs que fussent les

résultats de cette imitation, ses origines et ses progrès restaient insaisissables et, par suite, toujours un peu suspects aux yeux de l'historien. Nous n’en sommes plus réduits à supposer seulement l'existence d'un colportage pieux ou mercantile d'idoles importées par l'Inde au Tibet: nous discernons à présent entre les deux panthéons un lien des plus tangibles dans ces textes passés du sanskrit au tibétain. Si les Bhota ont pris la peine de les traduire avec une fidélité dont M. F.-W. Thomas nous rend témoignage”, c'était apparemment pour s'en servir: et leur utilité comme mémento de l’iconographe est assurément plus pratique et moins sujette à caution que comme manuel du magicien. Il y a mieux : dans ces mentions d'Avalokiteçvaras, de Mañyjueris, de Samantabhadras, de Taras, d'Ekajatäs & à la mode » du Tibet ou de la Chine, peut-être est-1l déjà permis de découvrir la trace de quelque réaction du goût de la Haute-Asie sur celui du bassin du Gange: nous verrions commencer à se dessiner ce retour d'influence qui a fini, comme nous avons déjà eu l’occasion de le constater, par ôter, dès le xvi° siècle, à l’iconographie bouddhique du Népäl, par rapport à l’art trans-himäâlayen, toute espèce d'indépendance native”.

Il est enfin une question, d'une portée encore plus générale, sur laquelle nous croyons devoir notre opinion au lecteur. On constate dans ce recueil de sädhana, par aggravation de ce que suggère déjà l'examen des miniatures”, la presque totale disparition des Buddhas, la diminution notable des Bodhisattvas, et, au contraire, la multiplication des figures dites & tantriques ». Là-dessus on pourrait être tenté d’échafauder une théorie du Bouddhisme où la faveur des

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