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est juste aussi et saint ; je sais qu’il punira le méchant et que le châtiment sera terrible, mais j'ai de la peine à croire qu’il sera éternel, parce qu’il me semble antichrétien, parce qu’en Dieu l’idée de justice est inséparable de celle d'amour, et qu’elle diffère essentiellement de celle que nous attachons à ce terme.
Ainsi donc, un jugement moral et intime sera le couronnement logique et digne du développement de la grande idée morale du royaume de Dieu. Les apôtres, n'ayant de sens que pour un royaume terrestre et prochain, ne pouvaient en concevoir l’établissementque sous la forme d’une catastrophe arrivant brusquement et suivie d’un jugement plus ou moins semblable à ceux qui étaient rendus dans les prétoires de l’époque.
c) Les éléments constitutifs du royaume de Dieu
Nous connaissons la nature du royaume de Dieu et tout ce qui ce concerne son développement. Il nous reste à voir maintenant quels en sont les éléments constitutifs. L'idée de royaume en comprend effectivement trois autres : celle d’un roi, de citoyens et d’une loi réglant leurs rapports et leurs actes. Examinons successivement chacune d'elles.
Le souverain de ce royaume c’est Dieu, le créateur de toutes choses. C’est un roi saint et juste qui ordonne et qui veut être obéi. Mais cette justice qui supposerait une certaine crainte chez les sujets, et introduirait par conséquent le mal dans le royaume de Dieu, est transformée par l'amour. Le roi est avant tout un père qui aime tendrement ses enfants. Or le gouvernement d’un père, et du meilleur de tous, dont l’unique mobile d’action est l'amour, est absolument différent de celui d’un roi, lié
par une constitution, mais aussi appuyé sur elle pour sévir. Cette révélation de Dieu comme Père remplit toutes les pages du Nouveau Testament ; nous en trouvons bien aussi des traces dans l’Ancien, mais avec un sens tout différent. Le peuple entier est le premier-né de Dieu. « Quand Israël était jeune, je l’aimais, et j’appelais mon fils hors de l'Egypte » (Osée XI,) « Israël est mon premier né. » (Exode IV 22). Mais individuellement les Israélites n'avaient pas le droit de s’appeler les fils de Dieu. Et d’ailleurs l’idée ne leur en aurait pu venir que difficilement, parce que Dieu leur apparaissait toujours sous une forme sévère et inflexible. « Tu dois », voilà l’accent que portent toutesses paroles. Il revêt toujours une apparence redoutable et imposante. Le grand-prêtre seul peut l’approcher et servir d’intermédiaire entre lui et le peuple. Le simple Israélite était trop impie pour se présenter devant la face de Jéhovah.
Quel contraste entre ce Dieu et celui que Jésus nous à révélé, le souverain du royaume de Dieu ! Toutes les barrières, tous les tonnerres, toute cette atmosphère imposante et redoutable qui enveloppait et cachait Dieu, est dissipée; nous le voyons tel qu'il est, nous sentons battre son cœur de père. Quelle intimité entre lui et son enfant ! « Offrez-lui vos jeûnes et vos prières dans le secret de votre cabinet, car il est là, avec vous ; il sait tout ce dont vous avez besoin, avant même que vous le lui demandiez. Et si vous qui êtes méchants, savez donner de bonnes choses à vos enfants, à plus forte raison votre père qui est dans les cieux, donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les luidemandent(Mat. VIT. 11). Il prend soin de vous, lui qui revêt le lis des champs, et nourrit les petits oiseaux ; il ne vous oubliera point. Tous les cheveux de votre tête
Le
sont comptés, et pas un ne tombera sans sa volonté. » Et si nous réfléchissons un peu sur nous-mêmes, sur notre conduite à son égard, ne sommes-nous pas obligés de convenir qu’il n'y à qu’un père qui soit capable d’un amour aussi grand et aussi désinteressé ?
Du moment où le roi est le père de ses sujets, ceux-ci doivent se considérer comme frères et dans une condition de parfaite égalité. Toutes les différences de race, de nationalité, de rang doivent disparaitre, parce qu’elles ne constituent aucun privilège aux yeux de Dieu. Tous ont péché et mérité la condamnation ; Jésus dit à tous : Repentez-vous et croyez. Aucun ne peut invoquer en sa faveur quelque bonne action ; et cela füt-il possible, il n'y a aucun rapport entre nos mérites et la grâce de Dieu. Et St-Paul à parfaitement exprimé la pensée de Jésus, quand il nous montre Dieu renfermant tous les hommes sous la condamnation, afin de faire grâce à tous. (Gal. III 23) A la fraternité dans le mal, par Adam, a succédé la fraternité dans le bien, par Jésus. Il n’y a plus ni Juifs ni paiens, ni sages, niignorants, ni grands, ni petits, mais tous ceux qui sont entrés dans le royaume de Dieu, sont enfants de Dieu, enfants qu’il s’est acquis par son amour immense. Tous reposent sur son sein.
On à quelquefois essayé de contester l’universalité du royaume de Dieu, en se fondant sur certaines paroles de Jésus : CN’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains,» dit-ilà ses disciples(Mat. X,5-6). À la femme cananéenne qui lui demande de guérir sa fille, il répond : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens » (Marc, VII, 24 ; Mat XV 26). Il aurait clairement affirmé ici un particularisme juif. Nous ferons simplement observer :
LS à
1° Que la spiritualité du royaume, démontrée plus haut, entraine nécessairement l’universalité.
2° Que Jésus a nettement exprimé ce caractère de son royaume en diverses circonstances (Luc, XIV, 42 ; Mare, VII, 51; Mat. VIIL 5; XXIV, 14; XXVIII, 19;)
9° Que les paroles de Jésus (Mat. X, 5-6 et XV, 26) n’ont pas le sens absolu qu’on leur prête.
4° Que les conditions d’entrée dans le royaume de Dieu, telles que nous les avons exposées plus haut, excluent tout particularisme.
Quelle sera la loi, la constitution de ce royaume ? Quand les hommes se sentent frères, il ne peut être question d'autre loi que de celle de l'amour, né du contact avec le père et du sentiment de la filiation divine. L’amour doit être l’inspirateur du culte divin et de la vie individuelle et sociale, parce que amour implique liberté, et exclut toute espèce de contrainte. Cest cette loi qui nous dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu par dessus toutes choses et ton prochain comme toi-même. » Tu chercheras lintérêt de ton prochain avant de songer au tien. Alors tu seras le disciple de celui qui à dit: «Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mat. XX, 28). II n'ya plus de grand et de petit commandement. Tous sont d’égale importance. De la même source il ne peut s’échapper une eau tantôt pure, ot tantôt impure. Aussi n'est-ce pas aux actes que Dieu regarde, mais au principe, à la source d’où ils émanent. Il a été dit aux anciens : « Tu ne tueras point, et moi, je vous dis que celui qui dit à son frère « raca » mérite d’être puni par le sanhédrin, et que celui qui a regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis adultère avec elle dans son cœur. » Il a été dit aux anciens: «Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ; mais
moi je vous dis : Aïmez vos ennemis. Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? (Mat. V, 43, 46)les péagers n’agissent-ils pas de même ? »
Aimez vos ennemis ! Parole étrange dans un tempsoù l'ennemi était l'étranger ; mais aussi l’une de cellesquimarquent le mieux la grandeur de l'œuvre du Christ, et qui nous font entrevoir son royaume comme ce lieu tant désiré, où toutes les querelles, toutes les animosités seront apaisées, pour se confondre dans la divine harmonie qui unira tous les cœurs. « Aimez-vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés, » voilà le seul commandement que Jésus nous ait laissé.
Mais cette loi de l’amour n'est-elle pas la négation de celle du Sinaï? — Ecoutez la réponse de Jésus : « Je ne suis pas venu pour abolir ja loi, mais pour l’accomplir. » On n’abolit que ce qui est mauvais. Or, la loi du Sinaï n’est pas mauvaise; elle est l'expression de la volonté de Dieu, et cette volonté est bonne et parfaite, une et immuable. Mais elle nous permet de prendre attitude pour ou contre elle. Aussi est-ce en nous qu’il faut chercher la cause de ce dualisme apparent. Par sa révolte, l’homme a expulsé, pour ainsi dire, la volonté de Dieu de son cœur; elle est devenue pour lui une puissance extérieure, étrangère etennemie. Mais, comme nous en avions besoin pour vivre, Dieu l’a objectivée en la gravant sur les tables du Sinaï. Le trésor qui était à nous et en nous, nous l’avions rejeté; mais Dieu Pavait gardé pour nous le rendre par Jésus-Christ. Le second Adam a réparé la faute du premier. La volonté de Dieu n’est plus gravée pour nous dans la pierre, mais elle s’incarne en nous par le Saint- Esprit qui habite dans nos cœurs, et devient pour nous un sujet de joie et de bonheur. Nous nous sentons riches
Ho
et puissants, et ce qui pesait sur nous comme un joug, devient une passion : faire la volonté de Dieu, c’est la passion du chrétien, du citoyen du royaume de Dieu. Mais le principe de cette passion est précisément l'amour.
d) Coup-d'œil général sur l'idée du royaume de Dieu dans le plan divin.
Notre analyse est terminée. Nous avons essayé de montrer cette idée du royaume de Dieu dans toute sa richesse et sous toutes ses faces. Nous croyons n'avoir Jamais abandonné le terrain des paroles historiques de
- Jésus, sauf pour ce qui concerne la condition ultérieure
des méchants. Une pierre manquait à l'édifice; mous avons essayé d'entrer dans la pensée de Jésus et de combler la lacune. Mais avons-nous en général bien compris la pensée explicite et implicite de Jésus? Voilà la question qui se pose. Pour la résoudre, il faudrait un critère sûr, qui nous permit de contrôler notre interprétation des textes. Or, ce critère existe, et nous croyons le trouver dans la détermination de la place que tient l’idée du royaume de Dieu dans le plan divin de la Providence. Si cette idée, telle que nous venons de l’exposer, est juste, il faudra qu’elle s’adapte exactement à cette place.
Le royaume de Dieu, c’est l’œuvre de Dieu lui-même. Jésus n’a été que l’envoyé du Père pour la réaliser. « Père, dit-il, je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l’œuvre que tu nvas donné à faire » (Jean XVII, 4). Cette œuvre a donc sa place dans le plan de Dieu à l'égard de l'humanité, et pour saisir cette place, nous devons jeter un coup-d’œil sur ce plan tel que le déroulent devant nous la révélation et l’histoire.
De quelque manière que l’on interprète les premiers
chapitres de la Genèse, il en ressort toujours l’idée que Dieu est le Créateur de toutes choses, et que l’homme est sorti saint et pur de ses mains. L'homme reflétait l’image de Dieu; sa nature était en pleine harmonie avec la nature divine; son désir se confondait avec la volonté de Dieu, et il trouvait dans cette communion tous les biens désirables. Mais une pareille communion ne pouvait être fondée que sur la liberté, condition de toute moralité. Or, la liberté ne mérite ce nom que lorsque, mise en présence de toutes les possibilités, elle se détermine pour l’une à l'exclusion de toutes les autres. Ce glorieux privilège de l’homme le perdit. Avec le péché, plus d'harmonie entre Dieu et lui, plus de relations filiales, plus d'unité; un abime s’est creusé entre eux. Cette scission entre Dieu et l’homme en a déterminé une autre parmi les hommes eux-mêmes : l’égoisme remplace l'amour. Les inimitiés personnelles se perpétuent dans les familles et dans les nations. L’œuvre de Dieu semble déchirée pour toujours. Cependant, il n’abandonnera pas ses créatures égarées. Mais comment parviendra-t-il à les réunir de nouveau en un seul troupeau, à effacer les différences de races, de nationalités, de sexes, de caractères ? Comment ramener l'unité au milieu de ce chaos de toutes nations, de toutes tribus et de toutes langues ? Comment vaincre l’égoisme naturel et concilier les intérêts multiples? Les diverses communautés sociales et religieuses tendent bien vers ce but, et l’on peut dire que toute l’humanité soupire après le royaume de Dieu. Mais ce royaume n’est pas une juxtaposition d'unités, il est une unité. Il fallait done une économie nouvelle qui embrassät le monde entier, et une passion dominante dans laquelle se confondissent toutes les autres ; or, cette économie nouvelle, c’est précisément
le royaume de Dieu annoncé par Jésus, et la passion qui résume et dirige toutes les autres, c’est l'amour de Dieu et du prochain. Le royaume de Dieu, c’est Dieu lui-même ; c’est son amour s’incarnant en Jésus-Christ, et descendant parmi les hommes pour les pénétrer, les régénérer, les élever à lui, les diviniser. Oui, les hommes peuvent et doivent devenir les fils de Dieu, les frères de Jésus- Christ. Le royaume de Dieu, c’est l'harmonie rétablie dans le monde moral, c’est le cœur de l’homme s’unissant avec le cœur de Dieu, son Père; c’est l’unité primitive et divine. C’est le chrétien un avec Christ, et, par Christ, un avec le Père.