‹ Étude sur l'idée du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiquesChapitre 11 sur 25 · MS · texte numérisé non relu

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Cet ordre ne s'adresse pas seulement aux disciples immédiats de Jésus, mais aux disciples de tous les siècles, c'est-à-dire à l'Eglise chrétienne. « La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers » (Mat. IX, 37). Tout chrétien doit être un ouvrier dans le royaume de Dieu. C’est donc à l’Eglise chrétienne, héritière et continuatrice de l’œuvre des apôtres, qu'incombe le devoir de répandre la bonne nouvelle du Royaume. Malheureusement cette tâche si grande et si nette, l'Eglise ne l’a pas toujours comprise de cette manière. Les passions humaines, favorisées par les temps et les circonstances, l’ont compliquée, embrouillée, et dans cette pêche en eau trouble, les hommes, oubliant leur unique devoir, n’ont pas manqué de s’arroger des droits nouveaux, quasi-divins. Et c’est ainsi que l'Eglise, au lieu de semer la semence du royaume de Dieu, répand souvent l’ivraie et la discorde. Il ne peut donc pas paraître superflu de définir l'Eglise au point de vue surtout de son rapport avec le royaume de Dieu. Qu'est-ce que l'Eglise? C’est une société d'hommes religieux unis par une même foi et par un même besoin d’adoration. Or la foi et le besoin d’adoration sont des faits essentiellement subjectifs, personnels, comme le sentiment religieux dont ils ne sont que l'expression. Dans ce cas il est évident que les différences de race, de climat, de nationalité, d'éducation, etc., introduiront des nuances dans la foi et dans le mode d’adoration, c’est-àdire qu’elles donneront lieu à des Eglises différentes. En sorte que l’idée d’une Eglise une et universeïle, est une idée fausse etantipsychologique ; et sa réalisation effective est aussi impossible que si l’on voulait ramener à l’unité réelle les diverses races du globe. C’est là la grande erreur de l'Eglise catholique ; aussi son unité est-elle

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plus artificielle que réelle. Et d’où lui est venue la prétention à l’universalité? Précisément de celle d’être le royaume de Dieu. En s’identifiant avec le royaume de Dieu, l'Eglise catholique devait nécessairement affirmer son unité et son universalité. Mais en même temps aussi elle a faussé les deux idées et ouvert Ja porte aux erreurs les plus graves. Elle n’est pius un témoin de Jésus-Christ, un semeur du royaume de Dieu, mais elle a occupé la place de Jésus; elle est le Royaume, etelle dit contrairement au Maitre : « Mon royaume est de ce monde, » et ses soldats combattent pour elle. Triste Royaume! Et je préfère l'illusion de l’espérance Juive à la réalité catholique.

L'Eglise protestante, sous toutes ses furmes, a nettement séparé les deux idées de l'Eglise et du royaume de Dieu ; mais il ne serait peut-être pas difficile de trouver dans la pratique des dérogations à ce grand principe.

L'Eglise ou plutôt les Eglises, ce sont des faits concrets, humains, terrestres ; tandis que le royaume de Dieu est un principe idéal, transcendant. Ce principe idéal, c’est le but des Eglises; elles doivent sans cesse tendre à le réaliser; mais jamais aucune d’entre elles ne pourra élever la prétention de l’avoir épuisé. Les Eglises réunies, c’est le royaume de Dieu en puissance, et tendant constamment vers l’acte sans pouvoir jamais y arriver. C'est la pensée que Jésus a exprimée quand il nous a appris à dire : € Que ton règne vienne. » Animées de l’esprit du sacerdoce universel, les Eglises doivent montrer aux hommes la grandeur de cet idéal, et par la conviction quiles anime, en provoquer une semblable chez leurs auditeurs.

Cette semence morale ne peut germer et se développer

que dans un terrain moral; c’est-à-dire, dans la conscience de l’homme. Il faut un cœur pour la sentir, une intelligence pour la comprendre et une volonté pour se l’assimiler, pour la faire sienne. Or, une idée morale ne peut s'offrir et se communiquer à un être moral que par un moyen moral. Il faut que l'homme soit libre d’accepter ou de refuser le bien que Dieu lui offre. Toute contrainte, soit de la part de Dieu, soit de la part des hommes, serait un non sens, un sacrilège, un anéantissement de la dignité divine et humaine. Le « compelle intrare » de la parabole (Luc, XIV, 16 24), comme l’interprète l'Eglise catholique, est immoral, et c’est ne rien comprendre à la personne et à l’œuvre du Christ que de lui imputer une pareille idée. Quel est le sens de cette parole? Sous cette forme vive, Jésus n’a pu avoir d'autre but que de recommander aux serviteurs d’insister tellement auprès de ceux du dehors, de leur parler avec tant de chaleur et de conviction, qu'il leur serait impossible de ne pas accepter l'invitation à la noce. Non, le royaume de Dieu n’a pour s'établir et se développer qu’un seul moyen : la persuasion par la parole et par la vie de ses membres. Les Eglises chrétiennes et surtout l'Eglise catholique, partant du faux point de vue que nous venons de metlre en lumière, n'ont pas toujours compris ce grand et unique principe de propagande du royaume de Dieu, et, dans leur zèle excessif et aveugle, elles ont armé le bras séculier pour en hâter la réalisation. Entre la conscience de l’homme et lidée du royaume de Dieu, deux puissances morales, elles ont introduit la matière avec ses brutalités et ses horreurs pour opérer l’union et la fusion. Mais l'Eternel n’était pas là.

Le seul moyen de propagande est donc la parole péné-

trée de conviction. C’est à la fois le moyen le plus noble et le plus difficile. Que d'obstacles n’a-t-elle pas à surmonter pour mettre le cœur en contact avec la semence divine, et pour faire naître le premier tressaillement de l'homme nouveau ! Il faut qu’elle s’individualise, qu’elle présente à chacun la même vérité suivant le degré de culture de ses facultés intellectuelles et morales, par le côté qui lui est le plus accessible. Il faut que le savant et l’ignorant, le riche et le pauvre, le blanc et le noir, l'homme civilisé et le sauvage, tressaillent également devant ce divin mystère, et que chacun le comprenne d’une manière suffisante; et l’on pourrait presque dire: autant d'hommes, autant de nuances dans la prédication de l'Evangile. Ne pas comprendre cela, c’est manquer de sens psychologique et se condamner à la stérilité. Il ne suffit donc pas que la parole soit convaincue, il faut encore qu’elle soit intelligente pour trouver le chemin des cœurs et pour y déposer la semence du royaume de Dieu.

Quant au développement du Royaume, Jésus en a nettement marqué le mode dans les paraboles du grain de senevé (Mat. XIII, 21), du levain (XIII, 33) et de la semence (Marc, IV, 26). De même qu'un peu de levain pénètre et fait lever une grande masse de pâte, de même aussi le royaume de Dieu doit pénétrer et transformer les hommes individuellement et l'humanité entière. La semence qui est déposée en terre croît, sans qu’on sache comment. La terre produit d'elle-même d’abord lherbe, puis l'épi, puis le grain tout formé dans l’épi; et, dès que le fruit est mûr, on y met la faucille, car la moisson est là. C'est un développement progressif, presqu’invisible ; rien de brusque, de hâtif, aucune phase n’est sacrifiée. I}

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en est de même du royaume de Dieu: progrès lent et sûr, voilà la loi de son développement. Dans le royaume de Dieu, comme dans celui de la nature, se justifie la parole de Bacon: « Natura non facit saltus. »

Cependant, la comparaison n’est pas rigoureusement exacte. Dans le développement du royaume de Dieu en l’homme, il entre en jeu un facteur qui constitue une différence essentielle : je veux parler de l’effort conscient. Le grain, une fois déposé en terre, se développe sans le secours de l’homme Il renferme certaines puissances invisibles qui, placées dans les conditions voulues, se déploient et produisent la plante et le fruit. Il n’en est pas de même pour l’homme. Quand il a reçu la semence du royaume de Dieu, il faut qu'il fasse un effort de volonté, si petit qu'il soit, pour en favoriser le développement. Dieu ne nous sauve pas sans nous et malgré nous. Dans la plante, le développement est le produit de puissances fatales ; dans l’homme, il est le résultat de puissances conscientes et libres, Mais le dernier comme le premier ne peut être que progressif; car la liberté et la moralité postulent le temps avec ses alternatives et ses possibilités.

Voilà donc une nuance capitale, et il pourrait sembler étrange qu’elle ait échappé à Jésus. Il n’en est rien, pourtant ; et nous la voyons proclamée au début même de son ministère dans ces paroles : « Repentez-vous et croyez à la bonne nouvelle. » (psravosire a mioredere à r@ etæyyeliw.) (Marc, I, 15). Nous trouvons encore cette idée fortement mise en lumière dans les paraboles de la perle de grand prix (Mat. XIII, 45), de la drachme et de la brebis perdues (Luc, XV). Repentance et foi, voilà la double action de l’homme nécessoire au développement du royaume de Dieu.

Se repentir, c’est s’arrêter dans la direction dans laquelle nous pousse tout notre passé, vers laquelle nous entraînent tous les instincts, toutes les passions de notre nature, et, sans revenir en arrière — ce qui d’ailleurs serait impossible — et sans mutiler aucune de ces puissances naturelles, les transformer et leur imprimer une direction nouvelle, opposée peut-être à la première; en un mot, se vaincre soi-même, voilà la première et gigantesque tâche qui s'impose à celui qui veut entrer dans le royaume de Dieu.

Mais cette lutte n’est possible que si le regard est fixé sur Jésus, dont la vie et la mort inspirent une énergie et une confiance qui défient les obstacles et les dominent, malgré l'impuissance et les défaites apparentes. Car si Pascal a dit avec raison que l’homme est plus grand que ce qui le tue, cela est vrai surtout pour le chrétien, parce qu'il connait ces obstacles, parce qu’il a la conviction que c’est la main d’un père qui les place devant lui, et que derrière ces nuages brille un soleil radieux. Cette confiance inébranlable, cet attachement puissant s’appelle la foi. C’est la seconde action qui féconde et couronne la première, et qui ouvre à l’homme dès ici-bas, la voie royale du Royaume de Dieu.

Voilà comment Jésus concevait le développement de son royaume. (est la lutte intime, cachée, mais non moins opiniâtre pour cela; la lutte de tous les instants, la lutte qui dispute pied à pied le terrain à l'ennemi, la lutte malgré la défaite, la lutte plus acharnée après le triomphe même. Cest un christianisme viril et fort qui n’a rien de commun avec ce christianisme facile, à coups de foudre, qui tend à nous envahir. Ce dernier peut éblouir, mais il ne transforme pas. I} est

semblable à la plante dont on a hâté la croissance d’une manière excessive; elle peut avoir une apparence de force et de vigueur, elle peut séduire le regard ; mais le premier coup de vent la froisse et la couche, et jamais elle ne porte de fruit. Saint Paul ne connaissait pas ce christianisme facile. Il était déchiré par la lutte entre l’homme nouveau et l’ancien. Ce n’était pas seulement le système nerveux, l'imagination qui était ébranlée, c'était la conscience morale qui se débattait dans les liens de la nature charnelle, qui aspirait à la sainteté et à la vérité, et qui lui inspira ce cri d'angoisse : « Misérable que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom., VII, 21)! C'était un de ces violents qui ravissent le Royaume de Dieu (Mat., XI, 12). L’édification de ce nouvel homme en nous, de cet homme qui doit croître tandis que l’ancien doit diminuer, la régénération, n’est pas l’œuvre d’un moment, c'est l’œuvre de toute la vie. Beaucoup n'arrivent qu’à poser les fondements de cet édifice, d’autres le portent à une certaine hauteur, mais nul ne l’achève ici-bas. Tout finit ailleurs : Que ceux qui luttent, espèrent, la victoire est à eux. Quant aux impatients, aux aveugles qui ne comprennent pas cette loi profonde et divine du développement progressif, et qui, en apparence, plus zélés que Dieu lui-même, cherchent à en corriger la sage lenteur, ils me rappellent la mouche du coche du bon La Fontaine, et Jésus leur répond comme à Jacques et à Jean, qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur un bourg samaritain parce qu'ilavaitrefusé de recevoir leur Maître : «Vous

ne savez de quei esprit vous êtes animés » (Luc, IX, 55.).

Le Royaume de Dieu se développe donc insensiblement et irrésistiblement sur la terre. Or ce développement aura nécessairement une fin, c’est-à-dire qu’il arrivera un

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moment où tous les obstacles que le péché dressait devant lui, auront disparu. Le triomphe final restera au bien. Nous ne pouvons en douter sans douter de nous-mêmes. Car le sentiment de l'obligation, du devoir, en posant le bien comme but suprême de nos efforts, en affirme nécessairement aussi le triomphe final (4). Je dois faire le bien, donc le bien peut et doit triompher. Le devoir c'est le nécessaire voulu. Cette fin, l'Evangile l’appelle le jugement: (MatiVI, 45 VII, d5/X,28-82 6 XTIL 375 0XN DOTE XVIII, 8, 23, 35; XIX, 28; XXII, 11-14; XXIV, 30; XXV, 19, 31; Marc., VI, 11; Luc.,X; 14: XVI,22} Quel sera ce jugement? La réponse n'est pas si aisée qu'on pourrait bien le croire. Car les synoptiques ne nous offrent guère de trace d’un jugement différent de celui qui, dans l'esprit juif, devait précéder l'établissement du royaume messianique, c’est-à-dire un jugement matériel et violent. Et pourtant, si ce que nous venons de dire de la nature et du développement du royaume de Dieu est exact, de pareilles prémisses n’autorisent qu'une seule conclusion : le jugement ne peut être que moral, intime, c'est-à-dire absolument différent de ce que dans notre langage juridique nous désignons sous ce nom. Voyons donc si ce dernier point de vue est affirmé aussi dans nos synoptiques, et s’il est conforme à la pensée de Jésus. Quant à l’autre, nous en renvoyons l’appréciation au chapitre suivant, parce que tous les textes sur lesquels il repose rentrent dans la troisième catégorie des paroles de Jésus relatives au royaume de Dieu.

Et tout d’abord, la question se divise nécessairement. Le royaume de Dieu est à la fois individuel et social (2).

(1) Sabatier, cours inédit.

(2) Reuss, Hist. de la théol. chrét., I, p. 257.

Depuis dix-huit siècles, les individus peuvent le posséder, et un jour l'humanité entière doit y entrer. Le jugement s'exerce donc aussi dans une double sphère : la sphère individuelle et la sphère sociale. Il y a un double jugement : l’un, qui fixe le sort des individus après la mort, l’autre qui déterminera la destinée de l'humanité après le développement complet du royaume de Dieu. Immédiatement après la mort vient le jugement. Cette vérité est confirmée par deux textes décisifs : Luc, XVI, 22, et XXIIL, 43. Les destinées du mauvais riche, de Lazare, et du brigand sur la croix sont fixées immédiatement après la mort. Un jour, les Sadducéens s’étant réunis autour de Jésus pour lui poser une question touchant la résurrection, il leur répondit : « Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants; Car pour lui tous sont vivants »

(rares päapadre tôau) (Luc, XX, 38). L'homme qui est uni à

Dieu par la foi, ne meurt point; il est fils de la résurrection parce qu'il est fils de Dieu. L'union avec Dieu, voilà la plus sûre garantie de notre résurrection, de l’indestructibilité de notre âme. La mort n’est qu'un moment, une transition. Elle est en quelque sorte la sanction du jugement, en débarrassant notre âme de tous les liens mondains qui la retenaient dans son élan vers Dieu, vers la sainteté, vers la pureté, vers le bien. En sorte que, pour parler un langage rigoureux, ce n’est pas le jugement qui suit la mort, mais c’est la mort qui suit le jugement. Mais à quel moment faut-il alors placer le jugement? Au moment de la conversion. Le jugement est ouvert pendant toute la vie de l’homme jusqu’au jour où il se décidera pour Dieu et contre le monde. Alors l'esprit de Dieu rendra témoignage à son esprit qu'il est enfant de Dieu (Rom., VIII, 16) et, par conséquent, fils de résurrection.

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C’est, en fin de compte, l’homme qui se juge lui-même. Et nous sommes ici en parfait accord avec l’auteur du quatrième évangile (Jean, IT, 16-22; VI, 66). Voilà le jugement prononcé sur tous ceux qui meurent avant la réalisation complète du royaume de Dieu, et nous ne voyons pas dans quel but ces âmes comparaîtraient devant un second tribunal.

Quel sera maintenant le jugement qui mettra fin au développementgénéral du royaume de Dieu dans l’hurmanité ?L’humanité, comme l'individu, marchera de progrès en progrès, elle réalisera l'idéal vers lequel elle tend, le mal sera vaincu et expulsé de son sein, et elle ira s’unir à Dieu. Le royaume de Dieu sera complètement réalisé, c'est-à-dire que les âmes des rachetés seront unies dans un même sentiment. Quel sera le mode de cette nouvelle existence? quelles seront ces demeures auprès du Père, ces nouveaux cieux et cette nouvelle terre? Sera-ce notre terre transformée? Car elle aussi suivra la transformation de l'humanité, ou plutôt l'humanité, en se transformant, la transformera. Où estla limite entrel’esprit et la matière? Questions impénétrables auxquelles il serait téméraire de vouloir donner une réponse. La seule chose que l’on puisse affirmer, c’est que cette existence nouvelle sera essentiellement différente de l’existence terrestre.

La condition des méchants vient compliquer le problème. Dans sa réponse aux sadducéens(Lue, XX, 34-36), Jésus semble considérer la résurrection comme un privilège accordé aux justes seulement, parce que eux seuls sont les fils de Dieu. Cependant il est à remarquer que Jésus n’a pas voulu leur donner un tableau détaillé de l'avenir; il n’était pas venu pour cela. Il a simplement voulu mettre en relief une des conséquences du grand

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principe de la paternité divine. Mais la résurrection des méchants ne fait aucun doute dans la pensée de Jésus. Les méchants seront punis, donc ils ressusciteront (Tue, XVI, 19-31 ; Mat., XIII, 40-50 ; XXII, 13; V, 30; VII, 13: XXV, 30, 46, etc.). Quelle sera la nature de leur châtiment ? Nous ne pouvons ici suivre la tradition des synoptiques que pour l’idée, parce que nous avons des réserves à faire quant à la nature. Un châtiment corporel, terrestre, nous semble être en contradiction avecla pensée de Jésus et avec toute logique humaine.

Nous avons vu, en effet, que le royaume de Dieu était une idée essentiellement morale et spirituelle, et que la récompense des justes consistait dans des biens moraux, résumés dans l'union avec Dieu. Les méchants resteraient donc seuls attachés à la matière? La matière serait donc mauvaise en soi ? Théorie grave qui nous raménerait bien vite au paganisme antique. Dieu est esprit, et ce qui constitue vraiment l’homme, le bon comme le méchant, est aussi esprit. Leurs relations sont morales et spirituelles, et il est impossible que les châtiments aussi bien que les récompenses dont l’homme peut être l’objet de la part de Dieu, puissent avoir un autre caractère. Le méchant, dépouillé de tout ce qui est terrestre, de tout ce qui l’aveuglait, de tout ce qui obscurcissait son jugement, contemplera la vérité, la justice, la sainteté dans tout leur éclat; son péché se dressera devant lui dans toute sa noirceur, et Jésus le reniera devant son pére céleste (4). Ces tortures morales, dont nous ne pouvons

(1) Il faut évidemment renoncer aussi à la conception traditionnelle du ciel et de l'enfer comme étant deux lieux différents, séparés par un abîime. Cette conceptipn n’a d'autre fondement que la difficulté qw'éprouve notre esprit à se représenter un jugement autrement que sous la

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nous faire une idée, ne sont-elles pas un châtiment assez terrible? Les flammes de l’enfer ne pâlissent-elles pas devant les flammes du remords ?

En outre, quel rapport y a-t-il entre le péché, acte moral, etle châtiment corporel ? La souffrance du corps peut-elle expier un péché de l’âme ? lon, ceiu st impossible, et toute l’œuvre rédemptrice de Jésus repose sur cette impossibilité même. Si je puis expier mes fautes, Je n'ai plus besoin de Sauveur. Que les hommes châtient le corps pour punir les crimes de l’âme, cela se conçoit aisément ; c’est le seul moyen à leur disposition pour atteindre l’âme, et encore est-il bien indirect, bien imparfait et souvent même absolument impuissant. Mais Dieu peut atteindre directement l’âme, dans cette vie déjà, et à plus forte raison dans la vie à venir ,\quand ce corps mortel aura disparu. Vouloir le renfermer dans les limites étroites de

forme d’une séparation des méchants d’avec les bons, parce qu’il nous semble, que dans un même lieu, le châtiment des uns nuirait à la félicité des autres. Mais que l’on veuille bien peser ces trois considélations ; 4° Les notions de temps et d'espace dans lesquelles notre esprit est enfermé ici-bas, en dehors desquelles il ne peut se mouvoir, seront modifiées alors, et ne seront plus pour nous, comme aujourd’hui, des limites, des entraves. Notre esprit ne connaîtra plus ni obstacle, ni obscurité. 20 Ce qui constitue le vrai châtiment du méchant, c’est non l'absence, mais la présence de Dieu, de cet être bon, juste et saint qu’il a volontairement offensé. Dieu sera pour ainsi dire le miroir pur et fidèle qui reflétera, étalera devant ses yeux toute sa méchanceté, C’est le contraste de l’âme avec Dieu qui fera le bonheur des uns et le malheur des autres. 8 La félicité de ceux qui auront accepté la grâce de Dieu, offerte en Jésus-Christ, ne sera nullement troublée par le châtiment des méchants, pas plus que celle de Dieu n’est troublée actuellement par leur conduite coupable. La félicité ne consiste pas dans une absence de sentiments ; bien au contraire, l’activité du sentiment est la condition même de la vie, partant aussi de la félicité.

notre impuissance, c’est faire de l’anthropomorphisme à outrance sans le savoir et sans vouloir en convenir.

Ce châtiment sera-t-il éternel (1)? Ici encore je doute que les disciples nous aient transmis la vraie pensée du Maître. Car tout ce que Jésus nous a révélé sur Dieu, le Père tendre et miséricordieux, s’y oppose. Je ne puis comprendre que, devant un pécheur courbé sous le poids de son indignité, disant à Dieu : « Père, aie pitié de ton enfant », ce Père reste éternellement inflexible. Si, comme nous l’avons établi plus haut, laïloi du monde moral, comme celle du monde physique, est le développement progressif, cette loi serait-elle donc annulée pour les méchants, c’est-à-dire, pour ceux quien auraient le plus besoin? Ces malheureux auraient le sentiment de leur faute, de leur imperfection ; ils verraient la perfection, ils en pressentiraient la grandeur et la beauté, ils y aspireraient de tout leur être, et jamais ils ne pourraient faire un pas vers elle? Dans ce cas, Dieu me semblerait plus cruel qu'aucun homme ne l’a jamais été. Et je n’oublie pas qu’il

(1) L'idée d’un Dieu un est contraire à la doctrine des peines éternelles. En effet, sile châtiment est éternel, le mal l’est aussi; car à quelque point de vue que l’on envisage le châtiment, soit comme une expiation, soit comme un moyen de relèvement et d’éducation, on ne peut soutenir que ce ne soit un mal. Partout où il ÿ a souffrance il y a mal, parce que la souffrance n’est pas dans l’ordre qui'est le bien. Mais, si le mal est éternel, Dieu n’est plus le principe un et éternel duquel dépendent toutes choses, comme le proclament l’Ancien et le Nouveau Testament ; non, il y a à côté de lui un autre principe, éternel comme lui, qui lui échappe, le mal. Et nous voilà en plein dualisme, sur la route du manichéisme et de toutes les erreurs qui ont si cruellement éprouvé l'Eglise des premiers siècles. Deux issues seulement me semblent possibles. L’anéantissement des méchants ou le rétablissement

final.

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