‹ Étude sur l'idée du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiquesChapitre 15 sur 25 · I. — LES TEXTES · texte numérisé non relu

I. — LES TEXTES

Voici les principaux textes sur lesquels on appuie cette théorie :

Dans le royaume de Diéu , les justes seront assis à table avec Abraham, Isaac et Jacob (Mat. VIII, 11). Jésus y rompra le pain avec ses disciples et partagera la coupe avec eux. (Marc, XIV, 25). Les justes y retrouveront au centuple tous les biens qu’ils auront abandonnés ici-bas pour suivre le Sauveur (Marc, X, 28). Les apôtres y

Jouiront d’un privilège : ils seront assis sur douze trônes pour juger les tribus d'Israël. Judas l’Iscariot sera évidemment de ce nombre puisqu’au moment où ces paroles furent prononcées, il faisait partie du groupe des Douze. (Mat. XIX, 28). Mais Jésus ne sait pas quels seront les deux qui seront assis immédiatement à sa droite et à sa gauche (Mat. XX, 23).

L'établissement de ce royaume sera précédé de cataclysmes effroyables dont nous trouvons le détail surtout dans les discours eschatologiques de Mat. XXIV et XXV, Mare, XIII et Luc, XXI. Après des guerres fratricides et meurtrières, anrôs des famines, des pestes, des tremblements de terre, eic.…, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus son éclat, les étoiles tomberont du ciel, et l’on verra le Fils de l’homme descendre des nuées du ciel, entouré d’anges qui sonneront de la trompette, et les morts ressusciteront (Mat. XIX, 28 ; XXV, 31 ; Luc, XIV, 14; XVI, 27). Alors commencera le jugement qui sera en tout conforme à la description qu’en a donnée le prophète Joël, IT, 11-14. Les méchants s’en iront dans un lieu ténébreux (Mat. VII, 12; XXII, 13; XXV, 30); un feu ardent les tourmentera sans cesse (Mat. XIII, 42; Marc, IX, 44). Cet endroit s’appelle le séjour des morts (Luc, XVI, 23), ou la géhenne (Mat. V, 22; VIII, 28 ; IX, 44). Les justes s’en iront dans un lieu appelé le paradis (Luc, XXII, 43), où ils jouiront de tous les biens désirables.

Quand arriveront ces choses ? Personne ne le sait, pas même le Fils de l’homme (Mat. XXIV, 36). Mais ce qu'il peut affirmer avec certitude, c’est qu’elles arriveront bientôt, du vivant même de la génération qui l'écoute (Marc, IX, 1 ; Mat. XVI, 28; Luc, IX, 25). Même les Douze

n’auront pas achevé de parcourir les villes d'Israël que le Fils de l’homme sera venu (Mat. X, 23).

Nous voilà bien loin du royaume moral et spirituel qui se développe organiquement, lentement, mais irrésisublement. Nous sommes en plein judaisme, et nous ne pouvons croire que Jésus parle ainsi ; car le premier rabbin venu en aurait dit autant. Nous sommes évidemment. ici en présence d’une altération de la pensée du Maitre, altération inconsciente, mais réelle. C’est un mélange d’idées juives et chrétiennes. Il faut essayer de dégager les deux éléments. Voyons d'abord la part qui en revient aux rédacteurs de nos évangiles.

a.) Part des disciples

Pour bien comprendre la pensée et la vie de l’Eglise primitive, il est nécessaire de se pénétrer tout d’abord du grand principe sous lequel elles se meuvent constamment, qui les inspire et sans la lumière duquel il est impossible de saisir la vérité sur cette période de l’histoire.

Les apôtres et les premiers chrétiens concevaient le temps comme divisé en deux grandes phases: le siècle présent (6 aiwvoûros) et le siècle à venir (0 «iévpéNer) (Mat. XII, 32; Marc, X,30 ; Luc, XVI,8; XX, 35;. Le présent siècle, c’est celui qui a été témoin des plus sanglantes humiliations infligées au peuple d'Israël et à son Dieu : L’étranser foule aux pieds la terre sainte, le temple a été profané et finalement le Messie, le Saint et le Juste a été cloué sur un bois infâme. L’iniquité est à son comble, la coupe des malheurs est épuisée. Le Messie va revenir dans sa gloire, et tirer une vengeance éclatante des ennemis

d'Israël et de Jéhovah (1). Le présent siècle va finir : c’est un dogme capital de la primitive Eglise. Et les Juifs partagent ce sentiment, qu'il n’y a qu'une intervention divine qui puisse rendre à Israël le rang qu’il doit occuper parmi les nations ; le Messie, annoncé par les prophètes, peut seul réaliser cette grande délivrance. Les Juifs attendent la venue du Christ, tandis que les chrétiens attendent son retour. Et l’attente de ces derniers est justifiée par des paroles explicites du Maitre: « Cette génération ne passera pas avant que ces choses(le retour glorieux) ne soient arrivées. » (Marc, IX, 1; Mat. XXIV, 34). Quand Jésus, au momert e ‘'itter ses disciples, leur annonce l’effusion du Saint-Esprit, ceux-ci lui posent la question: « Sera-ce alors (c’est-à-dire dans quelques semaines au plus) que tu rétabliras le royaume d'Israël » (Actes I, 6)? Cest dans cette atmosphère d’attente fiévreuse que vivaient les premiers chrétiens. Et leur imagination religieuse se donnait libre carrière dans le domaine de l’eschatologie. Ils se représentaient ce jour du Fils de l’homme sous des couleurs d'autant plus sombres et terribles que leurs ennemis avaient mérité de plus grands châtiments. Ils recherchaient dans leur mémoire toutes les paroles de Jésus qui de près ou de loin pouvaient toucher à cette question capitale pour eux, et auxquelles ils n'avaient rien compris jusqu'alors ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, ils les étendaient, les amplifiaient en les commentant. En un mot, ils en rêvaient, s’il nous est permis de parler ainsi. Le retour prochain du Christ était leur préoccupation dominante. Cette idée fournissait

(4) Reuss, Hist. de la théol. chrét. au siècle apost., I, p. 132-144 et 306-314.

un thème inépuisable aux méditations et aux calculs des communautés chrétiennes. Ces grandes choses, elles Îles verront de leurs yeux, elles iront à la rencontre du Christ qui descendra sur les nuées du ciel comme Pa prédit Daniel; il sera accompagné d’anges. Ceux qui seront morts à cause de lui ressusciteront, ils reprendront un corps qui ne pouvait être que terrestre. Tous les peuples seront assemblés sur la montagne de Sion, et là sera tenu un jugement dont Mat. XXV, 31-46 est évidemment une description. Les chrétiens en viennent même à négliger leurs devoirs quotidiens, et saint Paul, tout en partageant leurs idées, est obligé de leur recommander un peu plus de calme et de patience (1 Thess. [V, 15). Une littérature spéciale entreient cette fièvre: ce sont les apocalypses, dont la principale est celle qui ferme le canon du Nouveau Testament. Leur esprit ne pouvait donc pas entrer dans un développement moral, lent, invisible du royaume de Dieu, et dans une fin de même nature. Ils avaient déjà eu l’occasion de constater les difficultés et les lenteurs qui paralysaient les progrès de l'Evangile, et ils sentaient bien qu’une catastrophe soudaine et violente pouvait seule mettre un terme au présent siècle et inaugurer le siècle à venir.

Ces préoccupations apocalyptiques nous expliquent, ce me semble, tout ce qu’il y a de juif et de matériel dans les paroles deJésus au sujet de son retour el de l’établissement de son règne. Ce qui serait vraiment étonnant, c’est que les auteurs sacrés n’eussent laissé, dans leurs écrits, aucune trace d’une idée qui les passionnait à un si haut degré. Même, s’il était possible d'établir des degrés d'authenticité parmi les livres les plus authentiques du Nouveau Testament, je n’hésiterais pas à accorder le premier

rang à ces paroles et à ces spéculations eschatologiques, parce qu’elles expriment le battement même du cœur de l’église apostolique. D'ailleursuneanalyse, mémerapide, du discours rapporté dans Mat. XXIV, Marc, XIII, Luc, XXI, ne fera que confirmer ce qui vient d’être dit. Ce discours, dans sa teneur actuelle, ne peut être attribué à Jésus.

Notons tout d’abord que le quatrième évangile n’en renferme absolument aucune trace. Sice n’est pas une preuve, c’est au moins une présomption en faveur denotre thèse.

Ensuite, nous remarquerons une nuance importante entre le discours tel qu’il est rapporté dans Matthieu et dans Marc, d’un côté, et dans Luc, de l’autre. Tandis que les deux premiers annoncent d’une façon plus ou moins transparente une catastrophe accablant la Palestine (1), Luc précise davantage, et désigne Jérusalem (2), il voit la ville sainte environnée de tranchées, il a le carnage sous les veux. Cette différence s'explique par le fait que Luc a composé son évangile après la ruine de Jérusalem, tandis que Matthieu et Marc ont écrit avant cette date (3). Nous n’examinerons donc le discours que d’après les deux premiers.

Ce discours (4) est une réponse aux disciples, réponse directe dans Matthieu, indirecte dans Marc. Jésus vient de leur annoncer que du temple, il ne resterait bientôt plus une pierre sur l’autre. La ques-

(1) Mat. XXIV, 16; Marc. XIII, 14.

(2) Luc. XXI, 20.

(3) Sabatier, Encycl. Lichtenberger, art. St-Matthieu.

(4) Colani, Jésus-Ghrist et les croyances messianiques de son temps, 2° éd. 1F64, p. 201-213; Weifflenbach, Der Wiederkunfts gedanke Jesu, p. 90-101.

Sole

tion qui se pose naturellement à lesprit des disciples est celle-ci : « Quand cela arrivera-t-il, et à quel signe reconnaîtra-t-on que toutes ces choses vont s’accomplir »? (Mare, XIII, 4). Marc l’a très-bien compris. Matthieu, au contraire, semble renseigné sur ce sujet et prête aux disciples cette question invraisciublable « quel sera le signe (non pas de la proximité de cette ruine), mais de son avénement et de la fin du monde (1)? » Et la réponse de Jésus, indirecte et étrange dans Marc, devient directe et naturelle dans Matthieu.

Nous concluons de ce fait :

40 Que Matthieu, sentant le peu d'unité entre la question et la réponse dans Marc, y a porté remède en modifiant la question des disciples; mais de cette façon il lui a ôté tout à-propos et tout lien avec ce qui précède.

20 Que les apôtres ont confondu deux idées — ruine de Jérusalem et retour du Messie — que nous ne trouvons jamais réunies, ni dans l’esprit, ni sur les lèvres de Jésus. Si Jésus avait annoncé la connexité de deux faits aussi considérables, il en serait certainement resté quelque trace évidente dans nos évangiles. Or nous n’en trouvons aucune, si ce n’est dans le discours qui nous occupe. D'ailleurs, 1l nous semble très facile de saisir, dans l’esprit des apôtres, l’origine et le dévoloppement de la connexité de ces deux idées.

Elles devaient naturellement s'appeler et s’associer intimement. Jérusalem sera détruite. C’est une prophétie du Seigneur, et, quelque difficulté que les apôtres aient à la comprendre, ils s’en souviennent. Mais cette ruine ne peut évidemment qu'être le dernier terme de l’iniquité.

(1) Mat. XXIV, 8.

Le Messie puissant et glorieux qu’ils connaissent et qu’ils altendent, ne peut tarder d'un jour après ce sacrilège, pour venir établir son royaume et la Jérusalem nouvelle. Pour eux, comme pour les Juifs, la ruine de la Cité sainte doit coïncider avec la fin du monde. Que le Messie revienne avant cette ruine, ils trouveront la chose toute naturelle : Le Seigneur ne voulait évidemment pas permettre ce triomphe de l’iniquité ! Mais qu'il annonce son retour glorieux comme devant avoir lieu longtemps après cette catastrophe, ils n’y comprennent plus rien. Et voilà comment ces deux idées se sont nécessairement unies dans leur esprit. Marc les a Juxtaposées, sans lien logique ; Matthieu essaie déjà d'en établir un; avec Luc, la fusion est achevée, Jérusalem est nommée. Il y a ici une trace bien frappante, ce nous semble, de la préoccupation des apôtres que nous venons de signaler. Marc nous place en présence d’un hiatus de la pensée de Jésus; la trame est coupée. Matthieu et Luc essaient de la renouer ; mais cette coupure chez le premier nous autorise, et même nous oblige, à poser un point d'interrogation derrière la réponse attri-

buée à Jésus. Le résoudre, nous n’en avons pas la pré-

tention; nous nous contentons de le justifier.

En effet, si maintenant, de la question des disciples, (Marc XIII, 4), nous passons au verset 32, nous y trouvons une réponse directe : « Pour ce qui est du jour ou de l'heure, dit Jésus, personne ne le sait, ni les anges du Ciel, ni le Fils, mais le Père seul. » Suivent quelques conseils fort naturels sur la vigilance. Nous avons donc 5-31, un morceau qui vient interrompre l’ordre du récit, et qui pourrait bien être une interpolation. Ce qui nous confirme dans cette idée, c’est que le morceau

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