‹ Étude sur l'idée du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiquesChapitre 16 sur 25 · LP REZ · texte numérisé non relu

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forme un tout, et que son origine s’explique très facilement.

M. Colani (1) a démontré d’une façon remarquable que nous sommes ici en présence d’une apocalypse judéochrétienne. Nous y trouvons le princine de dir's'on de ce genre littéraire : 40 épyot odivéy (5-9), le commencement des douleurs (hérésies, guerres, famines); 2e &ihu (9-14), persécution sanglante (persécution de la part des parents et des compatriotes); 30 r#0 (14-31) la catastrophe finale (Ruine de Jérusalem et du monde, et Jugement). On connaît en outre à peu près l’origine de cette apocalypse. Eusèbe rapporte (2) que quelque temps avant l’émigration de l'Eglise de Jérusalem à Pella, les principaux avaienteu une révélation qui leur ordonnait cette fuite. Or, cette apocalypse et celle de Marc visent les mêmes évènements; elles doivent donc être identiques, autrement la seconde ne serait qu’une répétition inutile. Et l’on comprend très bien que Marc, en présence d’une apocalypse attribuée à Jésus par toute l'Eglise, lui ait assigné une place dans son Evangile, dont la rédaction se place précisément à cette époque (vers 68).

Nous trouvons une confirmation de cette hypothèse : dans l’avertissement renfermé dans le verset 14 : « Que celui qui lit, comprenne ». Il s’agit clairement ici non de paroles recueillies dans la tradition orale comme le reste de l'Evangile, mais de paroles écrites. L'auteur, sentant qu'il y avait là une difficulté pour le lecteur, a jugé bon d’éveiller son attention ; Jésus aurait dit, et Marc aurait répété après lui : « Que celui qui a des oreilles pour ouïr

(1) Colani, Jésus-Christ et les croyances messianiques, p. 2045. (2)-H. E., livre II, 5

entende ». C’était donc très probablement un petit écrit que Marc aura inséré dans son Evangile.

Cependant il faut ajouter que Marc n’a pas dû l’insérer purement et simplement, car les trois parties ne sont pas enchainées et soudées rigoureusement comme elles devaient l’être dans l'original. Il y a mêlé certaines paroles de Jésus prononcées dans d’autres circonstances (Cf, Mare, XIII, 9-13, avec Mat., X, 17-21, et Marc, XIII, 15, avec Luc, XVII, 31). Et ces interpolations donnent lieu à des contradictions. Ainsi, d’après v. 40, la fin n’arrivera que lorsque l'Evangile aura été prêché à toutes les nations, tandis que d’après v. 14-24 il semblerait qu’elle doive arriver comme une catastrophe soudaine.

Quelque insuffisante que soit notre critique pour épuiser la question, elle nous semble néanmoins assez rigoureuse pour enlever à ces discours leur caractère d’authenticité absolue, et la valeur scientifique et dogmatique que la tradition s’est toujours plu à leur accorder. On sent que ce n’est plus le Maître qui parle, mais que ce sont les disciples qui voient et interprètent certaines paroles du Maitre, évidemment obscures autrefois, à travers le prisme de leurs. préoccupations les plus chères.

b) Part de Jésus.

Quelle est maintenant là part de Jésus dans ces discours ?

À l'observation que nous avon: faite plus haut sur le langage de Jésus-Christ, il convient maintenant d’en ajouter une autre non moins importante sur son œuvre. Quel a été son but? Il est venu dela part de Dieu pour annoncer aux hommes la bonne nouvelle du salut. Son œuvre a été essentiellement et exclusivement morale et religieuse. Il

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est venu révéler aux hommes la vraie nature de Dieu, et leur enseigner leurs devoirs envers ce Dieu-Pèreet envers eux-mêmes. Il leur a montré toute la grandeur et toute la beauté de ces rapports nouveaux, et toutes les conséquences heureuses qui pouvaient en résulter pour eux. Dans ce domaine moral et religieux, la conscience de Jésus était le reflet fidèle de la conscience même de Dieu, elle en était l’incarnation. Jésus avait la conscience nette et claire de la volonté de Dieu à l’égard des hommes. C’est par ce côté qu’il a été vraiment Dieu. Il n’en a pas été de même pour sa conscience scientifique. Il ne possédait pas la toute-science comme son père; son intelligence était celle d’un homme, plus ou moins cultivée. L'avenir, en dehors du domaine moral et religieux, lui était caché. Les circonstances de la fin du monde, le moment de cette fin, il n’en savait rien (Marc, XIII, 32) ; il ne s’en préoccupait pas même. Il n’avait pas mission de révéler l’avenir à la curiosité humaine. Pour tout ce qui concerne son œuvre, il est d’une clairvoyance parfaite : il prédit sa mort, sa résurrection, son retour, l'établissement définitif du royaume de Dieu. Sa route se trace devant lui comme un sillon lumineux, et quoiqu'elle passe par le calvaire, il y marche; c’est pour cette heure qu’il est venu, et il a le sentiment de l’indestructibilité de sa personne et de son œuvre.

On m'objectera peut-être que par sa prédiction de la ruine de Jérusalem, (Marc. XIII, 1-2; Mat. XXIII, 37) prédiction qui s’est réalisée, Jésus a établi sa connaissance de l'avenir en dehors du domaine moral et religieux. Cela est vrai; mais je me demande si un homme politique et clairvoyant, à l'esprit élevé comme l'était celui de Jésus, libre de tout préjugé juif et national, n’eût pas pu pres-

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sentir également cette catastrophe en présence de l’endurcissement des Juifs et de la surexcitation croissante des esprits contre les Romains? Et le souvenir des malheurs du passé devait désormais ouvrir la pensée aux possibilités les plus extraordinaires.

Une autre objection, bien plus grave, qu’on pourrait nous faire est celle-ci : Puisque la conscience scientifique de Jésus était humaine, partant faillible, pourquoi ne pas admettre purement et simplement l'authenticité de ces discours, et dire qu’il s’est trompé, qu'il s’est contredit, qu'il a partagé certaines idées erronnées des Juifs, ou que, pour cacher son ignorance de l’avenir, il s’est réfugié dans le vague quand il en parlait, de façon à nourrir et à raviver les tendances apocalyptiques des disciples? L’objection paraît séduisante et la solution possible ; néanmoins nous ne pouvons nous y rallier.

Si nous nous plaçons à un point de vue purement logique et rationnel, nous sommes obligé de reconnaitre la possibilité de toutes ces incertitudes et obscurités dans l'esprit de Jésus. Mais notre tâche n’est pas de déterminer un Christ possible, mais le Christ réel et historique. Or l'impression que fait sur nous la personne du Christ, telle qu’elle ressort des autres parties de nos évangiles d’une authenticité incontestée, est contraire à toutes ces possibilités. Partout nous trouvons un Christ saint, d’une lucidité d’esprit et d'un tact merveilleux. Jamais 1l n'hésite sur le chemin à suivre; il ne dit Jamais que ce qu'il veut dire, ce qui est opportun, nécessaire dans la circonstance présente, pour réveiller et cultiver la conscience de ses auditeurs ; il n’est jamais embarrassé, il dévoile et réduit à néant les pièges de ses adversaires,

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il s’affranchit des traditions subtiles et des préjugés nationaux, et nous ne craignons pas d’être démenti en disant que si son intelligence à été humaine, il n’y en a jamais eu de plus élevée et de plus saine que la sienne, et que ce qui fait la grandeur et la beauté de sa vie c’est son unité et son harmonie. Et ce Christ se serait contredit de la façon la plus grossière? Il aurait eu moins de conséquence et d'unité dans l’esprit, que le plussimple moraliste ou théologien moderne? Non, il n'a pas pu prononcer ces discours eschatologiques, dans leur teneur actuelle. Supposé même que la chose füt logiquement possible, elle serait moralement impossible.

c.] Conclusion : Jésus n’a annoncé que son retour prochain.

Que reste-t-il donc de ces textes qui puisse être vraiment attribué à Jésus? C’est l’idée du retour prochain. Jésus a prédit son retour non pas dans un temps éloigné, indéterminé, mais du vivant même de la génération (yevex) qui l’écoutait (Marc, IX,1; Matthieu, X, 23, XXIV, 34). C’est la génération présente qui le verra et dira : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (Matthieu, XXIIT, 39). Quand il réclame la vigilance (Matthieu, XXIV, 42-44; XXV, 1-13), la fidélité et la bonne administration des talents (XXV, 14-30), il a en vue son retour (1)

On a souvent essayé de nier l’authenticité, non pas de l’idée du retour, mais celle de la proximité du retour,

(1) Dans toutes ces paraboles, l’idée centrale est : Soyez toujours prèts, que ce soit votre préoccupation dominante, car le Fils de l’homme peut venir à toute heure. Ainsi Moïse recommandait aux enfants d'Israël de se tenir prêts à partir après le passage de l'ange exterminateur. Exode XIT. Voyez : Wittichen, Jahrb, d. d Théol., 1867, p. 34-56.

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affirmée dans le mot #2. Jérôme (1) traduit ce mot par « l'espèce humaine, » Dorner et Riggenbach par « le peuple juif. » D’autres ont allégorisé les paroles de Jésus, et.c’est ainsi que M. Schérer (2) voit dans la destruction de Jérusalem une manifestation invisible du Seigneur. Meyer (3) y trouve un triple sens : Jésus aurait désigné son retour : 4° dans l’effusion du Saint-Esprit ; 2 dans le triomphe de son œuvre dans le monde; 30 dans son retour à la fin des temps pour ressusciter et juger les hommes ; les disciples auraient fait une confusion, et ramené ces trois sens à l’unité. Cest, à notre avis, chercher bien loin lexplication d’une parole simple et claire. Dans la grécité biblique (4) 74 indique toujours un espace de temps, et par dérivation les hommes de cet espace, et nous traduisons par « génération. » Lue XI, 90, confirme explicitement ce sens quand il déclare que c'est la y: présente qui aura à rendre compte de tout le sang versé depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie. Une génération représente la moyenne d’une vie d'homme, c'est-à-dire 30 à 40 ans. Hérodote (5) et tous les anciens comptaient trois générations par siècle. Jésus a donc annoncé son retour dans un temps très rapproché. L'idée de la parousie prochaine du Seigneur est, comme nous l’avons déjà montré plus haut, la pierre anoulaire de l'Eglise primitive. C'est elle qui inspire cette ardeur missionnaire, et qui explique aussi en partie les

(1) Godet, Ev. de St-Luc, II, p. 341.

(2) Strasburger Beitrægen z. d. théol. Wissen schaften IT, 1851, p. 83 5s.

(3) Meyer, Com. de St-Matth.,p. 462.

(4) Cremer, Weærterb. d. neutest. Gracitat, p. 147.

(5) Hérodote, II, 142.

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