‹ Étude sur l'idée du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiquesChapitre 19 sur 25 · AD RES · texte numérisé non relu

AD RES

37-44). Cependant l'obstacle n’est qu’apparent, et il suffira de quelques mots pour montrer que nous sommes ici en présence de textes déplacés et altérés.

(Mat. X,23) (1). —Jésus, après avoir envoyé ses disciples en mission vers les Juifs, et après leur avoir annoncé toutes les tribulations qu'ils auraient à traverser, les encourage en disant : « Je vous le dis en vérité, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d'Israël que le Fils de l’homme sera venu. » Cette parole, ainsi qu’une grande partie du discours de Jésus est absolument déplacée ici. ;

4e Les disciples ne pouvaient rien comprendre à ce langage. Jésus leur parle de son retour et il ne leur a jamais dit qu'il dût s’en aller, mourir? C’est un non-sens, et je n’ose le mettre à son compte.

20 Est-ii possible d'admettre qu’à ce moment déjà les esprits fussent tellement montés contre les disciples et leur doctrine que ceux-ci eussent à craindre alors déjà tous les mauvais traitements que Jésus leur prédit? Et ce qui prouve qu’à ce moment ces prédictions ne pouvaient avoir aucune signification, c’est qu’elles ne se sont réalisées qu'après l'ascension.

Nous concluons donc que ce discours de Jésus n’est pas à sa place, et qu’il a dû être prononcé, non au commencement, mais à la fin de son ministère (Mat., XIIT, 36-44 (2). Il s’agit de l'explication de la parabole de l’ivraie. Or cette explication est en contradiction avec la parabole ellemême, ce qui nous porte à croire que les deux récits ne sont pas du même auteur, et que le dernier pourrait bien

(1) Weïffenbach, ouv. cité p. 298.

(2) Weiïffenbach, ouv. cité, p. 313.

NOT on 4%

être une interpolation tardive d’un judéo-chrétien. Qu'on en juge. Dans la parabole (v. 24) l’homme qui sème la bonne semence, c’est Dieu lui-même; il est le maître de la maison comme dans d’autres paraboles (Mat., XX, 1; XXI, 40; XVIII, 23; Marc, XII, 9). C’est lui qui envoie les moissonneurs et qui exerce le jugement. Dans l’explication (v. 37), au contraire, c’est le Fils de l’homme qui remplit ces diverses fonctions; il y a contradiction, ou plutôt substitution du Fils au Père. Cela ne peut être l’œuvre que d’un disciple assez tardif, de l’époque où, dans les cercles chrétiens, la figure du Christ glorifié prenait des proportions toujours plus grandes, au détriment de celle du Père. Dans l'Ancien Testament, c’est Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre qui exercera le jugement. Dans le Nouveau, la question est moins nette. Cependant le plus grand nombre de textes, et les moins discutables attribuent également le jugement au Père (Mat., VI, 4; VII, 1; X,28; X, 32; XVIIL 8; XVIII, 23-35; XXII, 11-14; Marc, VIII, 38). Quelques-uns seulement sont en faveur du Fils (Mat., XVI, 27; XIX, 38 ; XXIV, 30: XXV,19; XIII, 37). Cest Dieu qui est considéré comme le maitre de la moisson et qui y envoie ses ouvriers (Mat., IX, 38). Notre récit porte la trace évidente d’une tendance dogmatique : on a voulu mettre entre les mains du Messie glorifié et attendu avec impatience, le sceptre du jugement.

Nous arrivons ainsi à Marc, VIII, 28 et paral. où, pour la première fois, Jésus annonce sa mort, sa résurrection et sa parousie.

On connaît les circonstances. Pierre vient de déclarer à Jésus, au nom des Douze, qu’ils le considèrent comme le Christ. « Tu es le Christ ». Après cette confession, d’une

netteté et d’une sincérité parfaites, Jésus juge le moment venu d'ouvrir à leur esprit une perspective nouvelle, en leur faisant entrevoir le but même de sa vie, le couronnement de son œuvre. « Il faut que le Fils de l’homme « souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, par « les chefs des prêtres et par les scribes, qu’il soit mis à « mort, et qu’il ressuscite trois jours après ». (V. 31) A peine Jésus a-t-il prononcé ces paroles foudroyantes pour les disciples, que Pierre s’écrie : « À Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne t’arrivera pas ». (Mat., XVI, 22) Et Jésus de lui répondre : « Arrière de moi, Satan », et de montrer en même temps à tous ceux qui l’écoutaient, les conditions nécessaires, pour devenir son disciple. Et quand l'incident soulevé par Pierre est clos (1), Jésus reprend pour ainsi dire son discours et ajoute : « Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu’ils n'aient vu le royaume de Dieu venir avec puissance (IX, 1). En sorte que si Pierre n’avait pas interrompu le Seigneur nous aurions sans aucun doute ceci : «.... et qu'ilressuscitât trois jours après (v. 31), et je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu'ils n'aient vu le royaume de Dieu venir avec puissance » (IX, 1). Si ce rétablissement de la suite logique de la pensée de Jésus est exact, n’en ressort-il pas avec évidence qu'ici résurrection et parousie ne forment qu’un

(1) Avec Weiffenbach, op. cité, p. 193, nous pensons que la fin du v. 38 est une addition postérieure, née sous l'influence des espérances apocalyptiques. La forme primitive de cette parole de Jésus se trouve dans les Logia de Matth., X, 32. Ce qui a facilité cette interpolation, c’est le verset suivant (IX, 1) qui renfermait précisément l’idée d’une parousie prochaine. C’est une formule consacrée dans le langage apocalyptique, et l’on ne parle jamais du retour du Christ sans l’employer.

LEFT oil

seul et même moment, et par conséquent sontidentiques? Mais il y a un autre passage où cette identité éclate avec plus d’évidence encore.

Luc, XVII, 24-25. « Car, comme l'éclair resplendit et « brille d’une extrémité du ciel à l’autre, ainsi sera le Fils « de l’homme en son jour. Mais il faut auparavant qu'il « souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette généra- « tion ». Ici, il n’est même plus question de résurrection, il n’y a même aucune place pour ce fait. D'abord, il souffrira, il sera rejeté, en un mot il mourra, puis il apparaitra. Résurrection et parousie se confondent dans la pensée de Jésus, etleur idendité s’impose.

Il y a plus. Cette identité, elle est non-seulement possible, parce qu’elle est fondée sur des textes, mais encore elle est réelle, parce que l’histoire la confirme. Quel devait être, et quel doit encore être le but de la parousie du Christ? — Ranimer le courage des siens, réaliser leurs espérances fondées sur ses promesses, et par un triomphe éclatant, établir son royaume éternel de justice et de vérité, en prononçant à jamais l’arrêt d’impuissance et de mort de l’empire du mal. Or ce but a été pleinement réalisé par la résurrection. Après la mort du Maitre, les disciples sont dispersés, bouleversés, tremblant d’être dénoncés comme les adeptes du Crucifié; 1ls sont accablés, découragés (Luc, XXIV, 13). Ce Jésus de Nazareth qu'ils avaient suivi, en qui ils avaient mis leurs espérances pour la délivrance d'Israël (21), les aurait-il trompés ? Ainsi plongés dans la nuit de la peur, du doute, du découragement, on peut se demander ce qu’il serait advenu du christianisme sans la résurrection de Jésus. Il est très probable qu'il serait resté dans le tombeau du Seigneur, et que les douze seraient retournés à leurs filets. Mais

Page 1