SABLE
Extrait du rapport de M. Camille Doucet , secrétaire perpétuel de V Académie française, sur les concours de l'année 1886.
Comme de Beaumarchais, commedebeaucoup d'autres, on a pu dire de Balzac que sa gloire manquait à celle de l'Académie. C'est bien le cas d'accuser la Mort ! la porte qu'elle a fermée ne demandait plus vraiment qu'à s'ouvrir tout à fait devant l'illustre auteur de la Comédie humaine.
Alors que le roman n'occupait pas encore, dans les lettres françaises, là grande place que lui ont faite tant de morts que nous regrettons et tant de vivants qui nous sontchers, Balzac parut, et, pénétrant avec puissance dans les secrets delà nature, il nous étonnatout d'abord par une audace, qui ne surprend plus aujourd'hui personne.
Jusqu'à lui, Messieurs, le roman se maintenait volontiers dans les régions poétiques de l'idéal, où l'imagination pouvait s'égarer à son aise. Sous la plume de ce grand écrivain, sous le pinceau de ce grand peintre, sous le scalpel de ce grand anatomiste, l'art ne s'inspirera plusdésormaisque de la nature; s'étudiant sans relâche à la saisir partout sur le fait , à sonder la profondeur de ses mystères, à reproduire avec complaisance et ses beautés et ses laideurs, ses grâces si bonnes avoir et ses plaies si bonnes à cacher; à créer enfin, en les animant dans une œuvre immense, ces types sans nombre, étranges alors, mais qui déjà, suivant l'expres-
sion d'un maître juge, étaientvrais à force d'être vivants.
« De tous les romanciers de son temps, a dit quelque part Sainte-Beuve, M. de Balzac est celui qui étreint et qui creuse le plus fort. » Creusant et étreignant avec force, mais sans franchir pour cela les bornes que le goût impose aux plus violents, le jeune révolutionnaire entraînait à sa suite toute une génération, qui ne devait pas tarder à le dépasser à son tour.
L'œuvre d'un pareil homme, quand le temps en a respecté et même agrandi le prestige, méritait qu'après tant d'autres une étude nouvelle lui fût spécialement consacrée et qu'à la voix de l'Académie un jugement définitif vint, s'il se peut, ajouter encore à sa gloire.
C'est donc une Etude sur l'œuvre d'Honoré de Balzac que l'Académie propose pour sujet du concours d'éloquence qui sera jugé en 1888.
Extrait du rapport de M. Camille Doucet , secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur les concours de l'année 1888.
« On vit trop longtemps, et l'on meurt trop tard, » disait souvent un de nos bons confrères qui, frappé au cœur, portait le deuil de tous ses bonheurs perdus, en regrettant de leur survivre.
S'il ne faut pas mourir trop tard, il faut aussi prendre garde de mourir trop tôt. Parfois alors, passée pour les uns, l'heure de la justice n'est pas encore venue pour les autres.
Voilà, Messieurs, comment Balzac s'est arrêté sur le seuil de l'Académie, dont la porte, déjà entrouverte, ne demandait plus qu'à s'ouvrir tout à fait devant l'illustre auteur de la Comédie humaine. J'aime à répéter ainsi ce que je disais, il y a deux ans, à cette place, en vous annonçant que le sujet proposé pour le prochain concours d'éloquence était : Une étude su> l'œuvre d'Honoré de Balzac
Trois manuscrits à peine ont été, à divers titres, l'objet d'une attention particulière
Restait le n° 2 qui, plus mesuré que les deux autres, dans le fond comme dans la forme, avait à la fois l'élégante brièveté qui est l'un des caractères du discours, et les qualités solides d'une étude sérieuse qui doit se distinguer avant tout par la hauteur des vues, par la finesse des observations et par l'honnête impartialité des jugements.
Peut-être a-t-on reproché à ce n° 2 un peu de prétention dans le style, un peu d'admiration préconçue et persistante pour l'auteur et pour les œuvres. Est-ce là un reproche, Messieurs? J'y veux voir encore un éloge. L'Académie a fait de même; car, après quelques réserves, c'est à l'unanimité qu'elle a décerné le prix d'éloquence, de la somme de quatre mille francs, à l'étude inscrite sous le n° 2 et qui porte pour épigraphe ces mots empruntés à Balzac lui-même: La volonté peut et doit être un sujet d'orgueil bien plus que le talent.
En ouvrant le pli cacheté qui, joint au manuscrit, devait nous faire connaître l'auteur de ce travail aimahle et distingué, nous avons été heureux d'y trouver un nom cher à l'Institut, le nom d'un jeune magistrat, M. Augustin Gabat, fils de notre excellent confrère de l'Académie des beaux-arts.
On vous lira tout à l'heure, Messieurs, un fragment de l'étude de M. Augustin Gabat, et le but de l'Académie sera atteint quand, répondant à son appel, vos applaudissements s'associeront à l'hommage qu'elle a voulu rendre chez elle à l'un de ces écrivains dont la gloire appartient à la France entière.