‹ Étude sur l'œuvre d'Honoré de BalzacChapitre 2 sur 3 · ÉTUDE · texte numérisé non relu

ÉTUDE

S'il est vrai qu'on doive reconnaître à chaque écrivain une faculté maîtresse, Balzac a possédé surtout la volonté. C'est la volonté qui domine dans son œuvre comme dans sa vie; c'est la persévérance dans l'idée, la continuité dans l'effort, c'est l'unité dans la conception qui caractérisent l'homme et l'écrivain. La volonté n'a pas été seulement pratiquée par Balzac ; dès le collège, il en faisait la théorie, et analysait psychologiquement cette force morale. D'autres génies procèdent de l'inspiration, de la fantaisie ou du hasard ; leur œuvre est, en quelque sorte, spontanée, et s'épanouit presque comme une fleur sans culture. Affaiblissez la volonté chez Balzac, et Balzac n'existe pas. Sans cette fixité de la pensée, sans cette tension énergique de ses facultés vers un seul but, l'auteur de la Comédie humaine ne dotait pas les lettres françaises de son œuvre prodigieuse où l'idéal se combine avec le réel.

Le principal héros des romans de Balzac, le personnage le plus intéressant de ce drame multiple, celui qui § mérite surtout l'attention de la postérité, c'est Balzac lui-même, plus étonnant que son œuvre. 11 ne faut pas croire que la vocation littéraire explique, à elle seule, Balzac. Écrire ne fut pas sa première am~ bition. Il voulait être le quatrième grand homme de son siècle, après Napoléon, Cuvier et O'Connell (1); il projetait d'accomplir par la plume ce que Napoléon n'avait pu achever par l'épée. Gouverner les hommes et pénétrer la nature, étreindre l'univers physique et moral, régner par la puissance, la science ou l'argent, tel fut son rêve personnel, infatigablement poursuivi , nécessairement déçu, mais qu'il lui a suffi d'écrire pour exceller dans le roman. Rien qu'en prenant ses désirs pour la réalité, en s'attribuant par l'imagination la plénitude du pouvoir et du savoir, et en regardant d'un œil attentif et curieux le spectacle extérieur, Balzac a tiré ses personnages de lui-même. Jamais auteur ne s'est peint davantage dans ses œuvres, à son insu peutêtre ; l'impersonnalité de Shakespeare n'est pas son fait. Quel que soit le héros, homme du monde ou homme d'affaires, savant ou usurier, amoureux ou avare; prenez Rastignac ou Grandet, Claës ou Gobseck, Goriot ou Cornélius, c'est toujours Balzac, avec sa volonté dominatrice, son intuition hardie,

(1) Correspondance cVRonoré de Balzac, tome H, p. 64.

et sa double vue fouillant l'âme et les choses. Ces êtres fictifs sont, comme lui, la proie de l'Idée; ils vont jusqu'au bout de leur ambition, dévorant les autres et se dévorant eux-mêmes, à la poursuite de l'or ou du plaisir. Balzac a été lui-même victime de cette terrible puissance ; le premier écrit qui soit sorti de sa plume est un traité de la Volonté composé au collège de Vendôme, en cachette de ses maîtres, qui le lui confisquèrent. Mais ils ne purent lui confisquer la volonté elle-même dont il usa tellement qu'elle prit sa revanche, en l'usant avant l'âge.

Sa correspondance, et sa biographie due à sa sœur (1), nous apprennent par quelles épreuves il a passé avant d'être écrivain. lia fallu qu'il triomphât d'obstacles sans cesse renaissants. S'il aimait le travail, le travail ne le payait pas de retour ; son aptitude littéraire était niée par les appréciateurs les plus favorablement disposés. Une tragédie de Cromwell, écrite laborieusement dans une mansarde, lui vaut ce pronostic : qu'il doit faire quoi que ce soit, excepté de la littérature (2). Il ne se décourage pas, et, malgré l'augure, écrit des romans qui paraissent sous des pseudonymes, car il les juge lui-même indignes d'être signés Balzac. Ce labeur ingrat, il le poursuit, non dans le calme d'esprit favorable aux éclosions littéraires, mais

(1 ) Balzac, sa. vie et ses œuvres d'après sa correspondance, par Mme L. Snrville (née de Balzac).

(2) Balzac, par Mme Snrville, page 64.

parmi des préoccupations et des difficultés pécuniaires qui usurpent à chaque instant sur ses travaux. La question d'argent, qui remplit la Comédie humaine d'un bout à l'autre, tient déjà une grande place dans sa vie. Pour la résoudre, il dépense autant de temps et d'intelligence que pour composer ses livres. xMais l'argent se refuse à lui comme la gloire. Sa gêne est vraiment navrante. « Un port de lettre, un omnibus, écrit-il à sa sœur, «sont des dépenses que je ne puis me permettre, « et je ne sors pas pour ne pas user d'habits (1). » C'esten vain qu'il tente des spéculations pour conquérir l'indépendance parla richesse; Balzac éditeur, imprimeur et fondeur de caractères, ne fait que tripler sesdettes.il redevient écrivain. Ses idées embrassent dès lors un champ immense. Les grandes synthèses l'attirent; la théorie de l'unité de composition pour les espèces zoologiques, proclamée par Geoffroy Saint-Hilaire, le conduit à relier les espèces sociales dans une vaste étude de mœurs. Le pouvoir du savant, qui tient le monde matériel dans ses formules, lui donne l'émulation de trouver les lois du monde moral. Il écrira donc l'histoire, non pas l'histoire des événements publics, des batailles et des révolutions dynastiques, mais l'histoire privée des nations. Walter Scott est son premier maître ; il commence, sous l'inspiration du romancier écossais,

(1) Correspondance . Paris, 1827, t. 1er, p. 71.

l'histoire pittoresque de la France. Les Chouans, aventure guerrière, inaugurent la série des livres que Balzac signe de son nom. Catherine de Médias, qui leur succède, naît de la même idée. Balzac, qui n'a pas encore trente ans, s'y révèle déjà romancier expert en descriptions, et surtout connaisseur du cœur humain, mais il admire trop \Yalter Scott pour ne pas l'imiter. Lu Peau de Chagrin, qui parait après une série de nouvelles où se révèle de plus en plus l'originalité de l'auteur, est la première œuvre qui fasse retentir le nom de Balzac aux oreilles du public. Ce livre, comme Louis Lambert, qui vit le jour deux ans plus tard, est une sorte de confession personnelle, une autobiographie déguisée, dont le héros n'est autre que l'inventeur. Comment ne pas reconnaître l'écolier de Vendôme dans ce marquis Raphaël de Valentin, qui entreprend un long ouvrage intitulé Théorie de la volonté, appelant à son aide les sciences occultes pour pénétrer les mystères de la pensée, savoir comment naissent, vivent et meurent les idées, et évaluer presque mathématiquement la somme de force et le degré d'influence des sentiments humains? Le système d'unité absolue que Balzac a développé dans ses études philosophiques, et auquel il a consacré plusieurs pages de Séraphita et de Balthasar Claës, système qu'il a conçu dès le collège en lisant force ouvrages métaphysiques, est déjà dans la Peau de Chagrin. 11 veut ramener tous les phénomènes intellectuels à une

seule cause, l'électricité, comme plus tard, dans la Recherche de l'absolu, il poursuivra la réduction de tous les métaux à une substance unique. De même, dans Gambara, il voudra faire la synthèse du son et de la lumière. Chimère, sans doute, mais, à force de s'exercer sur toute chose, la puissance de vision dégénère chez Balzac en hallucination, et c'est là un point commun de plus entre lui et ses personnages. Ce Raphaël, possesseur d'une peau magique qui diminue à chacun des souhaits de son maître, en abrégeant d'autant sa vie, n'est-ce pas Balzac lui-même, usant ses jours à poursuivre d'une ambition jamais lasse la gloire et la fortune? « La gloire est le soleil des morts, » fait-il dire à l'une des plus touchanteshéroïnes de sa grande épopée sociale, parole un peu solennelle pour une femme, mais qui vibre de l'accent propre à Balzac lui-même. «Il faudra que je meure « pour qu'ils sachent ce que je vaux, » disait-il de ses détracteurs, et il semble qu'il ait hâté sa mort pour vivre dans cet avenir qu'il se promettait par delà la tombe.

Un jour, il se vit au faîte de ses espérances et de ses rêves. « Saluez-moi, dit-il à sa sœur, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie(l) ! » Une idée l'exaltait ainsi. Cette idée, c'était de réunir tous ses romans sous un titre unique et général, celui de la Comédie humaine. Il n'est plus

(1) Balzac, par Mme Surville, page 9o.

dès lors un simple faiseur de récits, un narrateur d'événements isolés ; il n'est plus seulement un écrivain, un poète ; il est un créateur d'hommes. « faisant concurrence à l'état civil » ; il est plus que cela, car il porte une société tout entière dans sa tête. Il gouverne, réforme et juge un peuple imaginaire; il récompense et punit tel ou tel, il s'enivre de sa puissance idéale, et, traitant les fils de sa pensée comme des êtres réels, il éprouve une satisfaction immense à les faire passer par toutes les vicissitudes des fortunes humaines. Il délibère en lui-même et discute avec son entourage s'il les fera riches ou pauvres , s'il les conduira aux sommets ou s'il les laissera dans les bas-fonds de l'ordre social ; il suppute leurs chances de parvenir à la richesse ou au pouvoir; il les marie selon leur situation mondaine, parlant d'eux comme s'ils étaient vivants, plaidant leur cause ou les desservant, avec la chaleur et la puissance d'argumentation qu'il mettrait ou plutôt qu'il ne mettrait pas au service d'intérêts véritables. Car les personnages fictifs valent plus à ses yeux que les hommes en chair et en os, ils sont ses idées visibles et palpables; ses vœux, ses espoirs ayant pris corps, ils sont les sujets sur lesquels sa volonté peut s'exercer despotiquement. « J'ai été souvent général, empereur; j'ai été « Byron, puis rien », dit-il dans la Peau deChagrin. Quelle ivresse de commander ainsi à des foules qu'on a soi-même créées, de régner dans le do-

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maine sans limites de l'imagination, d'y faire et défaire à son gré les fortunes, compensation merveilleuse, revanche éclatante des mécomptes et des déboires si multipliés dans sa vie! Balzac avait bien raison de demander à l'extase intellectuelle l'oubli des préoccupations qui l'assaillaient sans relâche; il lui fallait ce puissant coup d'aile et ce gigantesque effort vers la chimère pour échapper aux étreintes de la mauvaise fortune. Si Balzac ne s'était pas dédommagé de sa pauvreté parles millions de ses financiers et de ses avares, s'il n'avait pas pris sa revanche de n'être rien dans le monde, en agissant sur la société à sa façon, c'est-à-dire en maniant des existences imaginaires, s'il n'avait pas remplacé les découvertes de l'inventeur par la pénétration de son regard au cœur des choses, son génie eût péri étouffé dans les angoisses de la vie.

Une fallait pas moins que cette énergie de volonté exceptionnelle pour tirer Balzac des dangers de la misère. Sa correspondance, et l'étude biographique que lui a consacrée Mue Surville, nous initient aux mille et une phases de la lutte qu'il a soutenue contre le besoin. Rien de plus affligeant et de plus fortifiant à la fois que ce spectacle d'une grande âme aux pri-

ses avec la nécessité, car le combat s'est terminé par la victoire ; il n'y a pas de meilleur exemple que ce génie triomphant des obstacles matériels, et arrivant adonner son œuvre malgré tout. S'il était besoin d'arguments pour démontrer la supériorité de l'homme sur les circonstances, l'histoire intime de Balzac en fournirait de bien convaincants au philosophe. Et cependant, comme tous les grands lutteurs, Balzac a connu les découragements, les incertitudes et les défaillances ; il a eu des heures de doute où il disait tristement à sa sœur : « Je sombrerai. » Il a parfois renoncé à combattre seul, et avec ses propres forces, contre un milieu hostile; il a fait un rêve que sa sœur nous a raconté. Romancier même quand il n'avait pas la plume en main, il a rêvé un jour d'échapper aux étreintes de sa dette par la générosité d'un bienfaiteur. 11 a imaginé un banquier comprenant son génie, devinant son avenir, et lui prêtant un million sur cette garantie. Alors Balzac était libre; ce géant n'était plus arrêté dans sa carrière par l'obstacle du besoin. Il s'enflammait à cette idée, il parlait, il prophétisait, il s'écriait : « Ah ! Balzac est libre ! » Et Balzac libre allait droit devant lui. Il entrait d'abord à l'Institut ; ensuite à la Chambre des Pairs ; il devenait ministre, il réformait les abus. Mais, retombé bientôt du haut de ses espérances dans la réalité, il comprenait que le seul libérateur était son travail, et que c'était à son puissant cer-

veau qu'il devait demander les ressources indispensables pour dompter la misère. Alors, il reprenait son labeur surhumain. On est effrayé des dépenses de force intellectuelle faites par Balzac. Sa correspondance nous offre la peinture saisissante d'une existence en proie au travail continu. La nuit, il est le forçat de sa plume; le jour, il appartient aux affaires multiples qui le prennent dans leur engrenage. Il écrivait à Mme Hanska, le 11 août 1835 (1) : « On parle des victimes dues à la guerre, « aux épidémies; mais qui est-ce qui songe aux « champs de bataille des arts, des sciences et des « lettres, et à ce que les efforts violents faits pour « réussir y entassent de morts et de mourants ? « Dans ce redoublement de travaux qui m'a saisi, « pressé que je suis par la nécessité, rien ne me sou- « tient. Du travail, toujours du travail ! Des nuits « embrasées succèdent à des nuits embrasées, des « jours de méditation à des jours de méditation, de « l'exécution à la conception , de la conception à « l'exécution 1... Je suis haletant après les diffi- « cultes pécuniaires. » Mais que d'efforts il faisait pour maintenir son âme au niveau des nobles amours et des hautes idées, même quand il était le plus torturé par les embarras quotidiens ! Ainsi il n'a jamais renoncé au luxe, cette distinction des choses, de même qu'il n'a jamais renoncé aux tendresses, ce

(i) Correspondance 'd'Honoré de Balzac, 1819-1850, tome Ier, page 304.

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luxe de l'àme. Balzac, débiteur aux abois, n'en est pas moins resté épris des beaux meubles, des objets d'art, des tableaux, de tout ce qui anime et embellit la résidence humaine, de même qu'il a toujours aimé une femme. C'est d'abord une personne mystérieuse qui fut pour lui une consolatrice, et dont sa correspondance garde la trace discrète, et le souvenir survivant à la mort ; puis, une autre femme, inconnue non seulement pour le public, mais pour lui-même ; il ne sut que son prénom de Louise, entretint avec elle, pendant deux années, un commerce épistolaire, ne vit que son âme et jamais son visage (1) ; et enfin la comtesse Hanska, grande dame polonaise, qu'il épousa la dernière année de sa vie, après une longue période de fervent amour. N'oublions pas sa sœur, M1"6 Surville, confidente de ses travaux, de ses désirs, de ses espoirs et de ses déceptions, avec qui il a toujours eu des relations d'une tendresse touchante, s'abandonnant à elle avec la plus fraternelle et la plus absolue confiance. Tous ces cœurs dévoués de femmes ont été les vases xquis dans bsquels il a répandu le trop plein de ses rêves glorieux et de ses aspirations vers le bonheur. Rien n'est plus délicieusement imprévu dans la correspondance de Balzac que ces échappées vers l'azur, cet essor vers l'adoration et la croyance, ces marques naïves d'enthousiasme pour toutes les

(i) Correspondance. Lettres à Louise (l'ai is, 1836-1837], tome 1er, page 343 et suiv.

choses mystérieuses, de la part de l'écrivain qui a fouillé si avant dans les vilaines profondeurs de la nature humaine. Au lieu de trouver dans ses lettres l'amertume, le scepticisme, la raillerie des grandes idées qu'il met si souvent aux lèvres de ses roués, au lieu de ce doute sur le désintéressement des hommes et la vertu des femmes qui fait le fond de la Comédie h umaine, au lieu de l'égoïsme érigé en règle de vie, c'est le dévouement surabondant, l'ouverture de cœur, la confession et la confiance plénières, la passion tendre et croyante d'un jeune homme. Il se met aux pieds de ces créatures adorées, il leur livre son âme, ses plus secrètes pensées, comme s'il avait vingt ans, et comme s'il n'avait pas l'expérience précoce de la vie I C'est ainsi qu'il écrit à l'une d'elles : « Je m'étudie moi-même comme je <( pourrais le faire pour un autre : je renferme dans « mes cinq pieds deux pouces toutes les incohéren- « ces, tous les contrastes possibles... Ce kaléidos- « cope vient-il de ce que dans l'âme de ceux qui préce tendent vouloir peindre toutes les affections et le « cœur humain, le hasard jette toutes ces affections « mêmes, afin qu'ils puissent, par la force de leur « imagination, ressentir ce qu'ils peignent (1)?» Et à une autre : « Il y a en moi plusieurs hommes : le « financier, luttant contre les journaux et le public ; « puis, l'artiste luttant avec ses travaux et ses su-

(1) A la duchesse d'Abrantès. Villeparisis, 22 juillet 1828. Correspondance de H. de Balzac, tome Ier, page 74.

« jets ; enfin, il y a l'homme de passion, qui s'étale « sur un tapis aux pieds d'une fleur, qui en admire « les couleurs, et en respire les parfums (1). » Quand il s'adresse à la comtesse Hanska, il déborde de tendresse poétique ; bien qu'ayant dépassé la quarantaine, il emploie les termes de la première passion, il est toujours au printemps du cœur : « Adieu, « chère étoile mille fois bénie I II viendra peut-être « un moment où je pourrai vous exprimer les pen- « sées qui m'oppressent ; aujourd'hui, je ne puis que « vous dire que je vous aime beaucoup trop pour « mon repos, car, après cet août et ce septembre, je « sens que je ne puis vivre qu'auprès de vous, et que « votre absence, c'est la mort... Ah ! que je serais « heureux de me promener, tout en causant avec « vous, dans ce jardinet qu'on élève à la brochette « au bout du pont de Troïsk, et où il n'y a encore « que des manches à balai, sous prétexte d'y mettre « un jour des arbres! Pour moi, c'était le plus beau « jardin de l'Europe, bien entendu quand vous y « étiez. Il y a des instants où je revois parfaitement « les moindres petits objets qui vous entourent ; je « regarde le coussin encadré d'un dessin en façon de « dentelle noire, sur lequel vous vous appuyiez, et « j'en compte les points ! Jamais je ne me suis senti « une si fraîche mémoire ; ma vue intérieure, où se

(1) A Mme Cirraud. Paris, 17 avril 1835. Correspondance, tome Ier, page 297.

« mirent les maisons que je bâtis, les paysages que « je crée, est tout entière au service de ces souvenirs » les plus complètement heureux de ma vie, et vous « ne sauriez imaginer les trésors de rêverie qui « m'embellissent certaines heures ; il y en a où mes « yeux se mouillent de larmes. Mes yeux d'en de- « dans revoient les angles de bronze ornés de fleurs « où je m'attrapais le genou en arpentant votre « salon bleu, et ce petit fauteuil où vous reposiez vos « pensées rêveuses. Quelle puissance et que de bon- « heur il y a dans ces retours à un passé qu'on revit « ainsi à nouveau ; dans ces moments-là, c'est plus « que la vie, car il a tenu toute une vie dans cette « heure arrachée à l'existence réelle , au profit « des souvenirs qui inondent mon âme à tor- « rents (1). »

Ne dirait-on pas une page détachée d'un de ces romans où le maître a su associer si intimement la nature humaine aux choses, commenter les âmes par les objets, et décrire les intérieurs d'une plume exacte et sensible ? Cette foi qu'il montre dans l'affection et le dévouement, elle éclate encore plus dans la lettre qu'il écrit à une amie pour lui annoncer son mariage : « Vous ne pouvez apprendre que de moi « le dénouement heureuxde ce grand et beau drame « de cœur qui dure depuis seize ans. Donc il y a « trois jours, j'ai épousé la seule femme que j'aie

(1) Dresde, 21 octobre 1843. Correspondance , tome 11, page 57.

« aimée, que j'aime plus que jamais, et que j'aime- « rai jusqu'à la mort. Cette union est, je crois, la « récompense que Dieu me tenait en réserve pour « tant d'adversités, d'années de travail, de difficul- « tés subies et surmontées. Je n'ai eu ni jeunesse « heureuse, ni printemps fleuri ; j'aurai le plus « brillant été, le plus doux de tous les automa nés. Peut-être, à ce point de vue, mon bienheureux « mariage vous apparaîtra-t-il comme une consola- « tion personnelle, en vous démontrant qu'à de lon- « gués souffrances la Providence a des trésors qu'elle « finit par dispenser (1). »

Cette lettre fait apparaître derrière le savant, le philosophe, l'artiste et le spéculateur, un personnage très peu connu : le croyant. Balzac était en effet un esprit très religieux. Non seulement il se montre l'adepte de la religion en général, et du catholicisme en particulier, dans les ouvrages qui contiennent l'exposé officiel de ses vues, le Médecin de campagne, et le Curé de village; mais, dans la vie même, il lui arrivait de mettre à ses actions l'empreinte sacrée. Ses vœux, ses aspirations, ses élans ont peu de chose à faire pour devenir des prières. Il prie pour ceux qu'il aime : « J'ai eu l'idée, écri- « vait-il un jour à la comtesse Hanska, de passer par « l'église où l'on peint une coupole en ce moment, <( et j'ai prié pour vous et votre chère enfant, à

(1) A M"10 Carraud. Vierzschoveria, 17 mars 1850. Correspondance, tome II, page 446.

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« l'autel de la Vierge. Les larmes me sont ve- « nues aux yeux, en demandant à Dieu de vous con- « server à tous deux la santé et la vie (1). » A Victor Hugo, qui vient le voir dans l'hôtel du financier Beaujon, dernière demeure qu'il lui ait été donné d'arranger à la satisfaction de ses goûts magnifiques, il dit du ton le plus convaincu : « J'ai la mai- « son de M. de Beaujon, moins le jardin, mais « avec la tribune sur la petite église du coin de « la rue. J'ai là dans mon escalier une porte qui « ouvre sur l'église. Un tour de clef, et je suis à « la messe. Je tiens plus à cette tribune qu'au « jardin (2). »

Hélas! c'était déjà la mort! Le triple effort de Balzac vers la célébrité, l'amour et la fortune, vers les joies de l'esprit et du cœur, avait presque réussi ; il entrevoyait l'année 1852 comme le terme de ses travaux et la date de son complet triomphe sur les nécessités pécuniaires ; il avait écrit à sa sœur : « Malgré tous nos efforts, nous avons encore « quelques dettes ; aussi, je vais être obligé de « travailler encore d'arrache-pied ; mais nous « avons la certitude qu'en 1852, au plus tard, notre « ménage aura du moins l'aisance (3). » Il n'a pas vu 1852 ! Il est mort à cinquante et un ans, laissant sa

(1) A Mme Hanska. Paris, 29 février 1884. Correspondance, tome 1er, page 80.

(2) Victor Hugo, Choses vues. — Mort de Balzac, page 285.

(3) A Mme Laure Surville. Vierzchovnia, 15 mars 1850. Correspondance, lomo II, page 444.

grande conception inachevée. A la Comédie humaine manquent les pages où, couronnant son œuvre, Balzac se promettait de remonter aux principes qui expliquent toutes nos actions. Il est mort à la tâche, martyr du travail ; c'est son œuvre qui l'a tué. Pouvait-il vivre de la vie et ressentir les passions de ses propres personnages sans consumer la substance même qui leur donnait l'être ?

Voilà l'homme ! Il est connu, admiré, aimé, cet homme aux facultés contradictoires, et à plusieurs âmes, comme on a dit de Michel-Ange, à la fois artiste et savant, historien et poète, ambitieux et tendre, sceptique et crédule, avide de gloire, de richesse et d'amour. Que sera l'auteur ?

L'auteur n'écrira pas, comme Molière, pour reprendre les défauts des hommes ; comme Shakespeare, pour montrer l'âme aux prises avec le sort. Il écrira, non pour traduire ce rêve intérieur du beau qui liante le pur artiste, mais pour se donner dans le monde fictif la puissance qui lui a échappé dans le monde réel ; il sera romancier, moins par vocation peut-être, que pour satisfaire, par le gouvernement d'une société imaginaire et la possession de trésors en rêve, les aspirations d'une volonté qui s'élance dans toutes les directions de l'activité humaine.

En effet, Balzac a mis la meilleure part de luimême dans son œuvre ; c'est l'intime de son être qu'il a produit au dehors et livré en pâture à ses contemporains. Mais si ses livres sont tirés de son propre fonds , il en résulte que les personnages qui vont et viennent dans la Comédie humaine sont marqués de son empreinte et lui ressemblent. On ne peut donc pas dire de Balzac qu'il a pris exclusivement ses types dans le monde, et que son mérite ne. consiste qu'à avoir le premier substitué aux héros dits de roman des "hommes peints d'après nature. La vérité est que Balzac a le premier introduit ses personnages dans un milieu réel et exactement observé, qu'il les a traités comme s'ils étaient en effet des êtres vivants, s'atlachant à les déterminer dans leur filiation, leurs habitudes dévie, leurs opinions et leur situation sociale. Mais c'est sa propre volonté dont il a incarné les poésies dans ses personnages. Il n'y a pas un seul de ces individus imaginaires dont on puisse dire qu'il est strictement moulé sur le réel. Au contraire, quelque dissemblables que soient les hommes et les femmes peuplant ses livres, il est facile de signaler chacun comme dépositaire d'une des facultés de Balzac. Il

disait de lui-même : « Il y a plusieurs hommes en moi. » Le penseur, l'artiste, le mystique et le spéculateur se rencontraient chez lui ; de là, dans son œuvre, une diversité de caractères apparente qui, à voir les choses d'un coup d'œil général, s'efface et se résout dans une seule conception : la force de volonté. En effet, quelle que soit la passion qui les anime, les personnages de Balzac s'y livrent avec une violence extrême, allant jusqu'au hout dans la voie qui s'ouvre à leur activité, sans craindre ni les reproches de la morale, ni les plaintes des victimes. L'or ou le plaisir, la conquête de la fortune et de la puissance, voilà le thème de toutes les fictions de Balzac, fictions qui ne sont autres que ses aspirations personnelles, refoulées dans la vie, mais épanouies et triomphantes dans ses rêves en action. Ceshiens, vers lesquels tous ses personnages sont en marche, au lieu de les conquérir à la pointe de l'épée, ou par le bouleversement social, c'est par l'habileté, l'intrigue, en se servant des lois mêmes et par la complicité des institutions établies, que les héros de Balzac se les procurent. Loin d'être des aventuriers, ce sont des calculateurs subtils, agissant comme si la patience et la préméditation étaient les seuls moyens de réussir. Voilà pourquoi Balzac a fait vrai sans faire réel. Tout le mécanisme social, toute l'existence contemporaine, avec les décors de la comédie, les rues, les maisons, les boutiques, les intérieurs, le mobilier dans lequel l'homme se reflète,

le vêtement qui moule son corps et trahit ses habitudes, ces menus détails repoussés jusqu'alors par le roman, trop fier pour se commettre avec les familiarités de la vie, Balzac les recueille et les verse dans son oeuvre, réceptacle immense de tous les documents sur la nature humaine, aussi intéressante pour lui par les petits que par les grands côtés, et inséparable des choses inanimées au milieu desquelles se développe son action. Voilà en quoi Balzac a renouvelé le roman, mais il ne faut pas réduire cette haute raison et ce vaste esprit à la besogne passive d'un photographe. Oui, il a représenté des hommes s'agitant dans le cadre des institutions et des mœurs réelles, il leur a fait respirer l'air ambiant de son époque, mais ces hommes eux-mêmes il les a, non copiés, mais inventés d'après son propre moi, et formés à la ressemblance de son àme multiple ; ses personnages sont la progéniture de sa volonté ardente dans laquelle, par un labeur surhumain, il attisait sans cesse le foyer créateur.

La faculté génératrice de son cerveau était telle qu'il a pu mettre au jour plus de deux mille personnages naissant, vivant, mourant, qui se rencontrent, se coudoient, se perdent de vue, et se retrouvent dans les quatre-vingt-dix ouvrages qu'il a écrits de 1827 à 1848, et qui forment, à part quelques études échappant à la synthèse, cette immense Comédie humaine. L'œuvre est tellement considérable, les fils qui composent ce tissu se croisent et

s'entre-croisent avec une telle rapidité que le regard a peine à discerner les mouvements de ces individualités toujours agissantes, et que, pour permettre de les suivre dans toutes les vicissitudes de leurs destinées, deux érudits, MM. Anatole Cerfbeer et Jules Christophe, ont composé un Répertoire de la Comédie humaine (1). Ce travail, qui a l'importance d'un dictionnaire historique, note sous chaque nom de personnage créé par Balzac les particularités de l'existence qu'il lui a attribuée. La lecture du Répertoire donne l'illusion complète de la réalité, et il semble qu'on ait affaire, non à des êtres imaginés, mais à des gens ayant vraiment respiré notre air. .Mais ce dictionnaire peut-il rendre l'àme même des personnages? Non, ils ne vivent pas dans ces pages de la vie intense que leur a insufflée leur père, fleurs d'herbier, privées d'air et de soleil. Il faut les voir s'agiter dans la Comédie humaine, ces êtres, les uns actifs et poursuivant une idée fixe de fortune ou d'ambition, les autres passifs et en butte à la volonté d'autrui qui les heurte et les refoule. Ils sont tous bourreaux ou victimes, voilà leur raison d'être dans le plan de l'auteur. L'un immole sa famille entière à son amour de l'or, c'est Grandet : toute résistance se brise sur sa volonté inflexible; l'autre subordonne "tout à sa vanité et à sa débauche, c'est Maxime de Trailles, qui dissimule sous une impénétrable dislinc-

(i) Répertoire de la Comédie humaine, de H. de Balzac, avec une introduction de Paul Bourget. — Paris, Calmann-Lévy, 1887.

tion de manières la dévorante avidité de son égoïsme. Voici Goriot, chez qui l'idée fixe revêt la forme delatendresse paternelle. Le plaisir de sesfilles, leurs jouissances de luxe et de coquetterie deviennent son obsession. Pour qu'elles ne puissent se refuser un caprice, le malheureux se ruine et abdique sa dignité de père dans de honteuses complaisances. Goriot, se dévorant lui-même, est à la fois bourreau et victime. Et ce Balthasar Claés, le chimiste halluciné, qui poursuit la formation de l'or dans ses alambics? Il va devant lui, sans voir l'obstacle, indifférent aux millions qu'il dépense et à sa femme qui meurt, toujours haletant vers son but impossible, jusqu'à ce qu'il tombe enfin sous la démence et les railleries populaires : c'est la pensée qui l'a tué. Un autre, Nucingen, en veut à la fortune publique : comploteur financier, ayant le flair des catastrophes profitables, il s'enrichit au détriment des dupes qui suivent sa foi trompeuse. Chez lui règne la volonté indéfectible de faire argent de tout, même du malheur. Mais ce ne sont pas seulement les personnages en vue, les banquiers, les fonctionnaires, les hommes de loi, les industriels, les savants, chez qui Balzac signale cette ardeur infatigable à la poursuite du but; il prête la même faculté aux petites gens, aux vibrions du corps social, qui savent exploiter de plus petits qu'eux-mêmes : le propriétaire rançonnant de modestes locataires, l'homme d'affaires retors, l'avocat de province, le médecin de quartier, le

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brocanteur, l'escompteur, l'usurier, tous ces parasites des classes souffrantes dont ils dévorent la substance.1 Balzac fait voir aussi la grande puissance des jaloux et des faibles contre les supériorités sociales, les ressources de la haine, l'efficacité du travail lent et sourd, l'acheminement sou terrain à la fortune. C'est à cette conception qu'on doit son étude des Paysans ligués contre le château, celte lutte entreprise par l'ancien régisseur congédié, par le moine défroqué devenu usurier, par le maître d'école tombé braconnier, par toutes les rancunes et toutes les avidités de village contre le possesseur de grands domaines. Il a si bien déployé la puissance de la petitesse persévérante, de son travail de ver sous l'écorce, qu'on ne s'étonne pas de voir le maréchal de Montcornet, ancien colonel des cuirassiers de la garde impériale, dont la devise était : « Sonnez la charge », capituler devant les Gaubertin, les Rigou, les Sibilet, les Soudry, les Tonsard et les Fourchon, faibles isolément, mais formidables par l'union des efforts vers la conquête de cette guerre des Aiguës, qui finit par s'en aller dépecée entre leurs mains. Si les bourreaux, grands ou petits, sont doués de cette activité irrésistible, les victimes offrent par contraste une extrême passivité. Eugénie Grandet se laisse enlever par son père l'héritage de sa mère ; Mme Claës, impuissante à arrêter son mari sur la pente de la ruine, se fait la complice de ses folies scientifiques, en apprenant la chimie; la baronne

Hulot,queson mari trahit pour toutesles femmes, ne recule pas devant l'holocauste de sa propre vertu qu'elle met aux pieds d'un libertin riche pour payer les dettes de son infidèle époux. Les personnages de la Comédie humaine sont tout d'une pièce, forts ou faibles, bons ou méchants, fripons ou dupes. Voilà en quoi ils diffèrent des êtres réels. Dans la société, les caractères sont complexes, les hommes luttent avec eux-mêmes, partagés entre le bien et le mal, contradictoires et changeants. Dans les livres de Balzac, jamais les personnages n'éprouvent d'hésitation; jamais ils n'entrent en combat avec leur propre pensée ; ils luttent violemment les uns contre les autres, excepté dans le Lys de la vallée, ou Mrae de Mortsauf, aux prises avec elle-même, refoule par devoir une affection coupable. Maisl'exceptionconfirme ici la règle, car le Lys n'est pas une inspiration personnelle à Balzac. Sainte-Beuve avait déjà montré ce type de femme dans Volupté. La marque distinctivedes personnages deBalzacestchezles unsl'excès de volonté, l'absence de volonté chez les autres. De là, l'intérêt de son œuvre ; de là, la puissance et la portée des caractères qu'il a conçus ; de là, la longue haleine et le développement colossal de son génie qui ne pouvait s'emprisonner dans les limites d'une conception isolée, d'un fragment d'action, mais à qui il fallait l'ample carrière d'une série d'ouvrages. Qu'importe que Balzac ait eu, après coup, l'idée de relier entre eux les divers épisodes

de ce qu'il a appelé la Comédie hu aine! Qu'importe qu'il en ait d'abord conçu séparément certains chapitres ? Cette chicane que lui a faite la critique est misérable. 11 s'agit de savoir si la réunion de toutes ces actions sous une même rubrique a sa raison d'être. La critique a encore erré à cet égard, en prétendant que faire reparaître dans les récits des personnages ayant déjà joué un rôle ailleurs est manquer aux premières lois du roman, qui exige le mystère et la surprise. Quel roman? L'ancien roman d'aventures, celui qui pivote sur un quiproquo, drame que dénoue à propos la descente du I)em ex machina. Balzac a précisément voulu substituer à ce poème héroïque l'épopée bourgeoise et la peinture des mœurs. Le fait de ramener souvent les mêmes personnages sur la scène est non seulement un artifice de composition qui fait davantage ressembler le roman à la vio, mais l'auteur ne pouvait procéder autrementpour réaliser sa conception. Illui fallait suivre ses personnages du berceau à la tombe, en montrant leur évolution dans le milieu social, noter avec exactitude leurs gestes et leur entourage, afin de créer cette science naturelle de l'homme qu'il voulait fonder, ambitieux émule de Buffon et de Geoffroy Saint-Hilaire. Le cadre du roman simple était trop étroit pour une visée si large. Mais a-t-il vraiment désobéi aux conditions d'une histoire de faits imaginaires ? Non, certes ! Le lecteur aime à connaître les personnages qui passent devant lui ; les

héros de roman doivent être ses amis ou ses ennemis, et l'intérêt gagne à l'apparition d'une figure déjà vue. Dès que Kastignac se montre dans n'importe laquelle de ces études de mœurs, mon intérêt s'éveille comme à l'entrée d'une personne de connaissance ; je suis curieux de savoir où en est cet homme dont je sais la famille et les origines, que j'ai vu d'abord à la pension Vauquer, étudiant pauvre, fraîchement débarqué de sa province, assis à la même table que Goriot, et prenant déjà de Vautrin ses premières leçons sur les moyens de parvenir dans le monde. Quand je le retrouve plus tard riche et ministre, la comparaison que je fais de son point d'arrivée avec son point de départ double pour moi l'attrait de ses aventures. De même, quand Maxime de Trailles vient soutenir une candidature dans l'arrondissement du Député d'Arcis, je suis impatient d'apprendre à la suite de quelles péripéties cet homme, dont la débauche est l'élément, tente la fortune politique.

Certes, le dénouaient de ces existences vouées tout entières à une pensée fixe ne pouvait être donné que dans une œuvre de longue haleine. Mais ce dénoûment est alarmant pour la morale. Ce sont les fripons qui l'emportent ; le bien est sacrifié au mal ; la probité se trompe sur les moyens de parvenir, tandis que l'habileté déloyale conquiert le succès. Voilà en quoi Balzac mériterait un reproche qu'il a toujours eu à cœur de repousser, celui d'être immo-

rai, si Tonne considérait pas l'ensemble de son œuvre. Le juger sur certaines parties de la. Comédie kumpine serait une cause d'inévitable erreur. Oui, le mal triomphe du bien, dans plusieurs récits ; le vice l'emporte sur la vertu, et, loin d'en disconvenir, l'auteur étale avec affectation les scandales de la malhonnêteté impunie. Mais pourquoi? C'est qu'il fait le procès à son siècle. Les défaites de la vertu proviennent, à l'entendre, de ce que, d'une part, la pensée n'est plus dirigée par le pouvoir religieux, et d'autre part, de ce que, pour contenir les appétits déchaînés, le frein du pouvoir absolu manque aux gouvernements. Si Balzac glorifie le succès et l'argent dans ses livres, c'est qu'il voit le monde aux pieds de l'argent et du succès; c'est qu'à côté de la vertu gravissant son calvaire, il voit le vice occuper en maître les hautes positions sociales. L'immoralité de Balzac serait donc la même que celle de l'historien à qui l'on ne peut faire un reproche de montrer le bon droit succombant sous les coups de la force. D'ailleurs, en quoi consiste l'immoralité littéraire? Ce n'est pas à montrer le mal, puisqu'il existe ; ni à le montrer vainqueur du bien, puisque c'est arrivé ; mais à être indifférent au bien comme au mal. Or, Balzac est loin de cette impartialité scandaleuse. S'il comprend le vice, il approuve et aime la vertu, il la propose en exemple, et le nombre est grand, dans son œuvre, de ces êtres qui, comme le médecin de campagne Bénassis ou Mme de la Chanterie,

l'âme d'une association charitable, font le bien obscurément, étrangers aux manœuvres de l'intrigue comme aux soucis du gain, n'attendant d'autre récompense que celle de la vie future à laquelle ils croient.

Pénétrons plus avant dans ce monde créé par Balzac ; voyons en détail cette société fourmillante qui se rue à la conquête des jouissances et du pouvoir. Balzac est à la fois penseur et savant. Il met la volonté au premier rang des facultés humaines, et ses personnages, chez qui la folie guette souvent l'excès de volonté, sont en même temps pour lui des sujets d'observation scientifique. Buffon a fait la zoologie animale, Balzac conçoit la zoologie sociale. C'est l'idée qu'il annonce et développe dans la préface de la Comédie humaine. Il caractérise à grands traits les différences et les ressemblances des hommes avec les animaux, faisant remarquer que, si les espèces zoologiques sont constamment semblables, les espèces sociales, au contraire, subissent une transformation continuelle : « L'épicier devient certainement pair de a France, dit-il, et le noble descend parfois au « dernier rang social. » Une autre loi spéciale

à l'homme, c'est qu'à la différence de l'animal « il tend à représenter ses mœurs, sa pensée et « sa vie dans tout ce qu'il approprie à ses besoins. » De là, la nécessité, pour le zoologiste social, d'étudier non seulement l'homme, mais son milieu changeant et variable comme lui-même. C'est par cette double investigation que le roman atteint à la hauteur de l'histoire, et la dépasse même, du moins celle qui a été faite jusqu'à présent par les historiens, oublieux d'écrire les mœurs : « Avec « beaucoup de patience et de courage, je réali- « serais, dit-il, sur la France au xixe siècle, ce li- « vre que nous regrettons tous que Rome, Athènes, « Tyr, Memphis, la Perse et l'Inde ne nous aient « malheureusement pas laissé sur leurs civilisations.» Tout s'enchaîne et se lie dans l'immense conception de Balzac, et il n'est pas un détail qui ne concoure à l'ensemble. Mais quelle exécution répondra à une pareille conception ? Comment faire pour scruter à fond la société contemporaine ? Le romancier, quelque attentive et sagace que soit son observation, n'a ni le temps de tout voir, ni la puissance de tout sentir. Il faut donc qu'il appelle à son aide une faculté essentielle au savant comme à l'artiste, qui a guidé Buffon et Cuvier, comme elle a servi à Shakespeare et à Molière : l'intuition. Sans l'intuition, comment Balzac aurait-il pu représenter toutes les classes sociales, tous les âges de l'homme; peindre toutes ses situations dans

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l'état civil ou naturel ; le décrire mari ou célibataire, jeune homme ou jeune fille, vieille fille ou vieux garçon ; le faire avare ou prodigue, athée ou croyant; peser l'influence des femmes sur le monde; analyser l'homme de lettres, le militaire, le prêtre, le magistrat, le chef de bureau, l'homme d'affaires, l'homme de loi et l'homme hors la loi, les gens d'ancien régime et les gens de la Charte, le financier, l'usurier, le marchand, l'artiste et le médecin, tous évoluant dans le milieu qui leur est propre, la province ou Paris ? La description chez Balzac est de premier ordre ; personne avant lui n'avait si bien fait passer la Plastique dans le Verbe. Les villes, Paris, les façades des maisons, les appartements, les meubles, les costumes, les couleurs, les lignes, toutes les formes et tous les aspects des êtres sont exprimés, non pas avec l'indifférence d'une vue s'arrêtant à la surface, mais avec l'observation divinatrice d'un penseur. Les choses y sont comme les âmes, dans ce style où l'extérieur traduit l'intérieur. «Penser, c'eslvoir » , a-t-il dit quelque part (1). Il pense et il regarde; il regarde et il pense. Sa vue est une réflexion et une enquête. Voilà pourquoi les objets matériels prennent les devants sur son récit; l'esprit, les idées, les mœurs, les goûts des personnages, nous les lisons sur le papier des murs avant de les apprendre du narrateur. C'est également par intuition qu'il découvre les mobiles des actions

(1) Louis Lambert.

humaines. Balzac se substitue , par le jeu de sa volonté observante , au personnage observé, et l'on dirait qu'il échange avec lui son individualité, comme le héros de son conte fantastique , Melmoth réconcilié. On comprend très bien ce personnage des Etudes philosophiques , Andréa Marcosini , devinant l'existence entière d'une femme, et la lui racontant à elle-même, dès la première entrevue. C'est qu'aux yeux de Balzac non seulement le physique reflète le moral, mais est même identique avec lui. Il va plus loin qu'admettre les intimes corrélations del'esprit et de la matière, il réduit tout à une seule substance; il conçoit, il proclame l'unité de nature. C'est cette idée qui l'a conduit à noter avec un soin égal tous les phénomènes à sa portée, à ne pas séparer l'homme de son entourage, et même de son nom, car il professait que le nom signifie l'homme, et, joignant l'exemple au précepte, il cherchait longtemps pour chacun de ses types le nom qui le définissait. Dans son amour du vrai, il baptisait ses personnages de noms réels qu'il recueillait, dans ses promenades, aux enseignes des boutiques. Pour lui, Crevel représentait bien le triomphe bruyant et la grosse satisfaction d'un parvenu, de même que Z. Marcas sonnait à ses oreilles comme l'onomatopée du génie.

Bien n'échappait à sa compréhension encyclopédique. On se demande comment Balzac apuappren dre et retenir tant de choses : l'organisation polit i-

que, administrative et judiciaire, les industries et les métiers;, le vocabulaire des arts et des sciences, au point de pouvoir rédiger avec la même abondance un système d'impôts, et des théories esthétiques. Pour construire son œuvre, sa vie lui a sufti à peine; où a-t-iltrouvé le loisir de l'élude et de l'observation? Loin d'avoir eu, comme Descaries, le temps de lire dans « le grand livre du monde », Balzac n'a pu achever son propre livre ; pris entre la dette inexorable et le labeur quotidien, comment s'est-il frayé tant d'issues vers les connaissances spéciales? En effet, les notions techniques remplissent et même encombrent ses ouvrages. Dans son entreprise ambitieuse d'expliquer la société contemporaine, voulant prouver qu'il sait tout, il trahit trop les efforts de sa pensée vers le savoir universel. Souvent, le charme de ses récits s'envole au bruit de ses lourdes formules; l'action est coupée par des théories sociales et des développements généraux qui se jettent à la traverse. Mais si Balzac charge ses livres de statistique et de chiffres, cette accumulation n'étouffe ni le peintre, qui retrouve promptement sa faculté descriptive, ni le psychologue, qui sait toujours éclairer l'intérieur des âmes.

Balzac a construit toute une morale sociale et individuelle. Il suffit, pour en développer l'économie, de recueillir dans les diverses scènes de sa Comédie humaine les maximes et les traits de mœurs qu'il y a semés à profusion.

Dès le collège, s'il faut croire ce qu'il raconte dans Louis Lambert, Balzac disait, en se promettant la célébrité future : « Je serai le chimiste de la volonté. » En effet, décomposer la faculté qui agit chez l'homme individuel comme chez l'homme collectif, atteindre par le scalpel de son analyse pénétrante le moteur social et la cause impulsive des actions privées, tel est le but qu'il a toujours poursuivi. Nul n'a sondé plus profondément que lui les mystérieuses profondeurs du cœur humain; nul n'a mieux pénétré dans le labyrinthe des raisons qui déterminent nos actes, mettant impitoyablement h nu les secrets mobiles, et confondant les sophismes du désir toujours ingénieux à se justifier.

Commençons par la morale sociale. Balzac a exprimé à maintes reprises et proclamé, tant par la bouche des personnages qui lui servent de truchement, comme le docteur Bénassisou le curé Bonnet, qu'en son propre nom, dans ses préfaces et ses ré- ■ flexions personnelles, que la religion seule, et, en particulier, le catholicisme, pouvait relier les espèces sociales entre elles; que, sans l'idée d'un monde futur, instrument propre à gouverner, la société n'avait plus d'autre ciment que les relations

d'intérêt. Or, il s'est épuisé à démontrer que l'intérêt individuel, ou, pour parler moins philosophiquement, l'égoïsme, est l'infatigable destructeur de l'ordre social. Il a voulu prouver qu'en l'absence du principe religieux les hommes n'obéissent plus qu'à l'intérêt, sous sa forme la plus sensible et la plus tyrannique : l'argent, en qui se résument toutes les puissances humaines. Or. cette société qu'il montre se ruant per fas et nef as à la conquête de larichesse, il n'y a pas d'institution capable de la maintenir dans les limites du juste et de l'honnête, car aucune loi n'est tellement efficace que l'habileté ne puisse l'éluder. La légalité, répèle-t-il sans cesse, sert à protéger les friponneries sociales. Toutes ces idées de république, de philanthropie, de progrès collectif ne sont pas viables, et le dernier mot restera toujours, dans la gestion des choses humaines, aux astucieux et aux forts. Tel est le tableau pessimiste qu'il trace de la société contemporaine, accumulant les considérations philosophiques et les faits pour démontrer que les lois, la politique, les mœurs et la presse sont tributaires de l'argent.

D'où résulte, selon lui, que le seul moyen curntif du grand mal, l'individualisme, c'est l'union de la monarchie et du catholicisme, autrement dit un pouvoir fort dans l'ordre temporel, et intolérant dans l'ordre spirituel, régentant à la fois les actes et les pensées. De là un plan d'asservissement de la France au régime des Ordonnances de Charles X, moins la

Charte, car il repousse la Charte, comme ayant proclaméle règne de l'argent ; ilécartel'électionàlabase du pouvoir, et préfère hautement à l'autorité représentative des Chambres le pouvoir d'un seul, puisant dans sa liberté d'action jointe à sa responsabilité un double stimulant pour accomplir de grandes choses.

Passons à la morale particulière. Balzac exige de l'homme vertueux qu'il ne s'attende à aucune rémunération terrestre, car la vertu est trop gauche pour parvenir. Le dévoûment aux grandes choses dégénère en duperie ; l'égoïsme seul est clairvoyant. U fait valoir, avec une singulière complaisance, les côtés séduisants et l'ascendant trop souvent irrésistible du vice. Quant à la bonté, cette préoccupation du sort des autres, elle ne jouit d'aucune estime dans le monde ; on y voit le produit, non de l'effort, mais du caractère. Au contraire, la méchanceté prospère, car on récompense les méchants du mal qu'ils ne font pas. Si certaines gens éprouvent des passions nobles et généreuses, qu'ils se gardent de les laisser paraître! La faute la plus impardonnable, c'est d'avoir l'air de croire, ou d'admirer ; c'est surtout d'attribuer aux actions une cause désintéressée. « Vous n'obtiendrez rien par les bons sen- « timents. Si vous êtes bon, faites-vous méchant », fait-il dire par un de ses roués à Lucien de Rubempré, jeune homme qui arrive de sa province à Paris, avec tout un bagage d'illusions. Ces maximes dé-

solantes sont émises couramment par des jeunes gens élégants, spirituels, nés pour être heureux, mais qui puisent dans une expérience prématurée leur définition de la vie. Les jeunes femmes complètent l'éducation du provincial, en lui dictant les préceptes de l'art de parvenir, et c'est une stupeur de voir tomber de leurs lèvres roses les articles brutaux de ce code du succès. Que de Marsay, que Raslignac, ouïes sceptiques écrivains Blondet, Nathan, Lousteau, fassent ces désespérantes professions de doute, passe encore; mais les reines des salons et des grâces mondaines, la vicomtesse de Beauséant, la duchesse de Maufrigneuse, la marquise d'Espard,la duchesse Carigliano, et surtout la comtesse de Mortsauf, ce lys qui parfume une solitude, ouvrir aux jeunes gens la voie de l'intrigue, leur dire de courtiser les femmes comme des protectrices, leur recommander de taire leurs vrais sentiments s'ils veulent réussir, n'est-ce pas pousser à l'extrême le pessimisme?

Oui, Balzac est un observateur chagrin de la nature humaine, une sorte de la Rochefoucauld; mais s'il affiche cette incrédulité en matière de bonnes actions, si ses personnages substituent à la morale le fait accompli, comme Bastignac, à qui il fait dire cyniquement : « Il n'y a pas de vertu absolue, il n'y « a que des circonstances », faut-il s'en prendre à lui ou à son temps ? Il écrit à l'heure de la nuittombante sur les grands horizons qui s'ouvraient à la foi des anciens âges ; autour de lui, la législation hésite

et s'interroge; le présent s'inquiète de l'avenir, le problème social n'est pas résolu. De là, son accent de révolte contre des institutions qui, ne faisant pas la part suffisante à l'homme de pensée, mettent à trop haut prix son affranchissement pécuniaire. 11 s^ ible qu'on entende dans ses pages le rire amer d'un blessé de la vie. Au lieu de gémir, il raille ; en face d'un monde aux apparences menteuses, il proteste qu'il n'est pas dupe.

Balzac, dans la série de ses études sociales, nous déroule trois mondes : le monde qui travaille du corps, le monde qui travaille du cerveau, et le ni3nde qui jouit. Il met en scène ceux qui gagnent leur vie en peinant des muscles, ceux qui font suer leur esprit dans les divers laboratoires de la production intellectuelle, les marchands, les hommes d'affaires, les fonctionnaires et les artistes, et enfin ceux qui n'ont d'autre occupation que de dépenser leur fortune. Quelle gamme immense va de la Maison du chat qui pelote aux Parents pauvres ! Quel chemin parcouru des Chouans à Séraphita ! Que de régions explorées depuis les pauvres quartiers d'une bourgade de province jusqu'aux magnificences surnaturelles du ciel de Swedenborg ! Quelle anti-

thèse entre la Physiologie du mariage et le Lys dans la vallée! L'œuvre du maître nous emporte dans toutes les sphères, nous fait comprendre toutes les âmesi juger toutes les questions, monter aux plus hautes cimes de la métaphysique, descendre dans tous les gouffres sociaux. Dans la Comédie humaine , il y a le roman sentimental, le roman d'affaires, le roman judiciaire, le roman fantastique, le roman militaire; le roman sacré et le roman profane ; le roman optimiste, et le roman pessimiste ; le roman historique et le roman contemporain; le roman parisien et le roman provincial; le roman légendaire, le roman cauchemar et le roman cas de conscience. Balzac voyage dans toutes les idées, et il n'est pas de plage intellectuelle où n'aborde sa pensée aventureuse. Curieux du mal comme du bien, il atteint même les dernières limites de l'observation lorsque, d'un pinceau hardi, sans être obscène, il étale dans toute leur honte les passions monstrueuses, devant lesquelles reculait jusqu'alors la pudeur littéraire.

La conception de Balzac a donc été universelle. Mais l'exécutant et l'écrivain valent-ils l'inventeur?

Il faut reconnaître qu'un grand nombre de ses récits tombent sous l'analhème de d'Àlembert :

« Malheur à tout roman que le lecteur n'est pas « pressé d'achever! » Dans l'attention et le soin admirables qu'il donne aux passions et aux caractères, il néglige les proportions et l'unité. Entraîné par la puissance même de sa donnée, il se laisse aller à des développements qui entravent l'action, sans observer la loi des sacrifices, indispensable en art. Son amour des idées générales et des notions scientifiques s'épanche en digressions qui l'emportent si loin des personnages qu'on trouve dans ses romans des espaces interminables à franchir sans que le récit ait fait un pas. Il lui arrive en outre de greffer sur la situation primitive des situations nouvelles qui détournent l'attention de l'intrigue commencée, en sorte que le sujet même se dérobe et échappe à la vue du lecteur. Balzac ne sait pas pondérer ses forces. Il paraît méconnaître, lui, si familier cependant avec l'art du peintre, la subordination des accessoires au principal. Comment n'a-t-il pas appris, à l'école des maîtres de la composition, que, dans un roman comme sur la toile, il faut, à côté des premiers plans et des lointains, des masses qui se balancent, l'équilibre des pleins et des vides, et un sujet central se présentant d'une façon immédiatement intelligible?

Si, delà composition, nous passons au style, il faut bien dire, avec Lamartine, que le style chez Balzac n'égale pas la conception. Balzac professait que le style venait des idées et non des mots, en quoi il

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abusait d'une vérité. L'art de penser et l'art d'exprimer ses pensées, si voisins qu'ils soient, se touchent sans se confondre. Balzac a cru qu'il lui suffisait, pour bien écrire, d'avoir beaucoup d'idées, de les accumuler, de les entre-choquer et de les produire toutes à la fois. S'il avait fréquenté davantage l'école des classiques, il y aurait appris les belles réticences de leur style, heureux d'exprimer tout avec un mot. Il n'a jamais su que le grand art est un abréviateur. De là, son intempérance, sa prodigalité de mots, son luxe bruyant de comparaisons et d'images; de là, cette expression à la fois subtile et lourde qui rebute dans ses livres.

Son procédé littéraire consiste surtout à expri mer physiquement les choses morales, et moralement les choses physiques. C'est ainsi qu'il dira d'un horizon qu'il est « vague comme un souvenir d'enfance » et des bons mots « qu'ils assassinent les plus grandes idées»). La transposition est heureuse dans ces deux exemples, mais comme il pèche dans le portrait de M"10 de Mortsauf qu'il croit nous faire avec un bariolage de métaphores incohérentes î Que veut dire ce front « paraissant plein de fleurs noyées dans des « eauxamères» et ce corps « ayant la verdeur des feuilles nouvellement dépliées » ? Balzac n'a pas le sens de la mesure et du goût. Ses lettres de femmes sont manquées; ses causeries de salon trahissent un défaut absolu de manières ; ses personnages, qui devraient être les plus affinés par l'éducation élé-

gante des milieux aristocratiques, violent à chaque instant les règles de la civilité puérile et honnête ; les premières entrevues de ses jeunes gens avec les grandes dames sont marquées par de brusques déclarations d'amour que celles-ci accueillent avec une trop rapide faveur.

Mais ces graves défauts n'empêchent pas Balzac d'atteindre souvent aux plus grands effets littéraires. Si ses duchesses et ses marquises font des fautes de goût autant que de conduite, ses usuriers parlent excellemment le langage des affaires. 11 traduit à merveille les pensées, les sentiments et la vie des êtres en dehors du monde, des irréguliers et des aventuriers; il est orateur et même poète quand un vieux soldat raconte à une veillée rustique la carrière de Napoléon ; quand un spéculateur financier développe les secrets des industries louches ; quand Vautrin jette à la société son défi sauvage, ou qu'un de ses roués, de Marsay, Lousteau ou Blondet, passe au crible de sesépigrammesla société contemporaine. Il excelle à rendre par un développement à la fois musical et plastique l'hallucination d'un ambitieux, comme dans le passage suivant de César Birotteau: « Dans l'œuvre des huit symphonies de Beethoven, « il est une fantaisie, grande comme un poème, qui « domine le finale de la symphonie en ut mineur. « Quand, après les lentes préparations du sublime « magicien si bien compris par Habeneck, un geste « du chef d'orchestre enthousiaste lève la riche toile

« de celte décoration, en appelant de son archet « l'éblouissant motif vers lequel toutes les puissan- « ces musicales ont convergé, les poètes, dontle cœur « palpite alors, comprendront que le bal de Birol- « teau produisait dans sa vie l'effet que produit sur « leurs âmes ce fécond motif, auquel la symphonie « en ut doit peut-être sa suprématie sur ses brillance tes sœurs. Une fée radieuse s'élance en levant sa « baguette. On entend le bruissement des rideaux de « soie pourpre que des anges relèvent. Des portes « d'or sculptées comme celles du baptistère Florence tin tournent sur leurs gonds de diamant. L'œil « s'abîme en des vues splendides, il embrasse une « enfilade de palais merveilleux d'où glissent des « êtres d'une nature supérieure. L'encens des pros- « pérités fume, l'autel du bonheur flambe, un air « parfumé circule! Des êtres au sourire divin, vêtus « de tuniques blanches bordées de bleu,- passent lé- « gèrement sous vos yeux en vous montrant des figu- « res surhumaines de beauté, des formes d'une délice catesse infinie. Les Amours voltigent en répan- « dant les flammes de leurs torches ! Vous vous sen- « tez aimé, vous êtes heureux d'un bonheur que « vous aspirez sans le comprendre, en vous baignant « dans les flots de cette harmonie qui ruisselle et « verse à chacun l'ambroisie qu'il s'est choisie. Vous « êtes atteint au cœur dans vos secrètes espérances « qui se réalisent pour un moment. Après vous être <( promené dans les cieux, l'enchanteur, par la pro-

« fonde et mystérieuse transition des basses, vous « replonge dans le marais des réalités froides, pour « vous en sortir, quand il vous a donné soif de ses « divines mélodies, et que votre âme crie : encore ! » Si Balzacest surtout musicien dans cette page, il est peintre incomparable quand il nous montre le mobilier estropié et la misère sans poésie de la pension Yauquer, le presbytère et l'humble église de Montégnac, la fenêtre delà rue du Tourniquet-Saint- Jean, d'où Mme Crochard et sa fille observent en brodant. Comme il détaille l'intérieur de la boutique d'Asie, marchande à la toilette, rue neuve Saint- Marc! « Depuis huit jours, Nucingen allait mar- « chander la livraison de celle qu'il aimait, presque « tous les jours, dans l'entresol de larue neuve Saint- « Marc. Là trônait Asie entre les plus belles parures uarrivées à cette phase horrible où les robes ne « sont plus des robes, et ne sont pas encore des hail- « Ions. Le cadre était en harmonie avec la figure « que cette femme se composait, car ces boutiques « sont une des plus sinistres particularités de Paris. « On y voit des défroques que la mort y a jetées de « sa main décharnée, et l'on entend alors le râle « d'une phthisie sous un châle, comme on y devine « l'agonie de la misère sous une robe lamée d'or. « Les atroces débats entre le Luxe et la Faim sont «écrits là sur de légères dentelles. On y retrouve la « physionomie d'une reine sous un turban à plumes « dont la pose rappelle et rétablit presque la figure

« absente. C'est le hideux dans le joli ! Le fouet de « Juvénal, agité par les mains officielles du commis- « saire-priseur, éparpille les manchons pelés, les « fourrures flétries des Messalines aux abois. C'est « un fumier de fleurs où, çà et là, brillent des roses « coupées d'hier, portées un jour, et sur lequel est « toujours accroupie une vieille, la cousine germaine « de l'usure, l'occasion chauve, édentée, et prête à « vendre le contenu, tant elle a l'habitude d'acheter « le contenant, la robe sans la femme, ou la femme « sans larobe (1) ! » Si 13alzac prolonge avec excès les comparaisons, il lui arrive souvent de rencontrer des métaphores saisissantes, où la concision fait valoir l'idée, telles que : << Un pli du cœur est un abîme « comme un pli de terrain dans les Alpes ; à dis- « tance, on ne s'en figurerait jamais la profondeur « ni l'étendue. » Ou encore : « Le doute est notre duel a avec nous-mêmes, et nous nous y faisons de ferrite blés blessures.» Enfin, il est sublime dans certaines pages, non par la forme qui n'est jamais irréprochable, mais par l'invention des circonstances et du détail, comme dans la mort de Grandet. Cette fin de l'Avare est un morceau horsligne. On le voit, ce sinistre Harpagon de Saumur, ne vivant plus que par l'idée de sa richesse, déjà mort pour le reste ; toute sa sensibilité s'est réfugiée dans ses yeux, et, sans cesse, il les tourne vers la porte de la chambre où

(1) Splendeurs et misères des courtisanes .

son or est amoncelé. Lorsque sa dernière heure est venue, pendant qu'il reçoit l'extrême onction, le crucifix de vermeil, aperçu entre les doigts du prêtre, allume sa convoitise ; il fait « un épouvantable geste» pour saisir le métal, et ce dernier effort, dans lequel il ramasse toutes les énergies du désir, épuise, d'un seul coup, le reste de sa vie. Ce geste suprême d'avare, on voudrait le voir dans une eau-forte de Rembrandt.

Si Balzac ne posséda pas ces dons du style qui font les grands écrivains, s'il est inférieur à ses contemporains dans l'art de construire les phrases, il a sur tous cette supériorité qu'il est le père du roman moderne.

Jusqu'à lui, en effet, le roman, dénué d'observation, se bornait à être sentimental, tragique ou comique. C'est à dater de Balzac que se ferme le cycle du roman purement fabuleux. Désormais, « histoire privée des nations », chronique des vicissitudes bourgeoises, poème des faits et gestes domestiques, le roman dira l'existence végétative d'un marchand derrière son comptoir, ou d'une vieille fille au fond de sa province, comme la carrière accidentée d'un ministre ou les recherches fiévreuses d'un inventeur.

oO L'OEUVRE D'H. DE BALZAC

Balzac est le premier qui ait cueilli ses sujets de livres à même la vie.

Combien en rencontre-t-on dans le monde de ces gens qui vont à la fortune ou au pouvoir par des voies suspectes, menant de front toutes sortes d'intrigues, et à la vue desquels on s'écrie : « Tiens ! un personnage de Balzac ! » Mais s'il a produit des êtres qui lui survivent et font eux-mêmes souche dans le monde idéal, ce n'est pas seulement en peignant d'après nature les hommes qu'il voyait, ni parce qu'il concevait l'art comme un simple reflet de la vie; c'est surtout en lui-même qu'il a puisé. Il comprenait qu'il n'y a pas équation entre la vie et l'art. Les créations de l'esprit ne sauraient être ramenées aux existences réelles. Tel individu qui n'a jamais vécu dans le monde a, cependant, une personnalité dans l'art, tandis que tel être de chair et d'os ne serait pas viable en littérature. « La poésie est plus vraie que l'histoire », a ditAristote ; il n'a pas dit qu'elle était aussi vraie. Le poète et le romancier enfantent des êtres qui résument en eux plusieurs existences, qui ne meurent pas, et qui attestent, par leur survivance au milieu des générations passagères, le triomphe du génie humain.

Balzac a excellé dans cette création parallèle, mais non semblable à l'œuvre de la nature. 11 est peut-être l'écrivain qui, par sa fécondité inventive, a peuplé du plus grand nombre de figures « ce monde «■ indestructible quoique fictif, comme dit Alexan-

« dre Dumas fils, que la pensée humaine a créé à «. côté du monde réel, pour nous consoler de celui- « ci. » Philosophe, savant, observateur, réformateur, Balzac a été surtout un grand faiseur d'hommes.

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