‹ Étude Sur L'Office De Girone En L'Honneur De Saint CharlemagneChapitre 49 sur 68 · Cf. España Sagrada XIV, pp. 216 sq · texte numérisé non relu

Cf. España Sagrada XIV, pp. 216 sq

poétiques, qui ont pu influer sur cette légende de la prise de Girone. |

C'est ce que confirme encore la différence, que l’on peut constater, pour la conception générale du récit, entre l'Office liturgique et le Tractatus. Si, en eflet, on cherche à préciser comment chacun d’eux a conçu l'expédition de Charlemagne qu’ils ont pour objet de raconter, on est forcé de reconnaître qu’ils l'ont représentée de façon assez différente.

Dans l'Office, la prise de Girone est donnée comme la suite des succès antérieurs de Charlemagne. C’est parce que l’empereur a pris Narbonne et a défait l’armée sarrasine venue à son secours, qu'il se trouve entraîné à passer les Pyrénées et qu'il arrive sous les murs de Girone pour en faire le siège. Cela ressort de toutes les circonstances du récit. Charlemagne est victorieux et dispose d’une armée puissante. L’effort considérable, qu’il a fait contre Narbonne, ne l’a pas affaibli. Il peut, dans la ville conquise, laisser une forte garnison et cependant avoir avec lui assez de troupes pour entreprendre une expédition au delà des monts. La prière qu’il adresse à la Vierge, n’est pas un cri de détresse, que lui arraché le sentiment de sa faiblesse ou la crainte d’un adversaire puissant. C’est l’acte de foi d’un chef chrétien, qui met son entreprise sous la protection divine. Sa marche en avant est une poursuite, et l’armée sarrasine, qu'il taille en pièces à Milet, est celle, qui, sous les ordres de Marsile, avait vainement tenté de dégager Narbonne assiégée. À deux reprises encore, le roi sarrasin s'efforce d’arrêter les chrétiens, mais Charlemagne surmonte tous les obstacles, chasse par deux fois Marsile de la position, où il s’est fortifié, le poursuit à travers les Pyrénées et jusqu’à Girone. La prise de cette ville n’est ainsi que le dernier terme de cette poursuite, commencée sous les murs de Narbonne.

Dans lé Tractatus, quelque chose, sans doute, se retrouve bien de cette conception. L'entrée en Espagne et la prise de Girone sont la conséquence du succès remporté à Narbonne par Charlemagne. Sa marche en avant se poursuit avec les mêmes épisodes et a la même issue. [l dispose d’assez de troupes pour laisser Narbonne sous

bonne garde et pour envoyer par mer un convoi, bien fourni d'hommes et de vivres, qui soutiendra ses efforts et assurera le succès. Et cependant, dès la première rencontre avec les Sarrasins, Charlemagne se trouve en danger. L'armée, que commande Marsile, n'est plus une bande de fuyards. C’est une armée toute fraîche, qui vient on ne sait d’où, et qui est immense. Celle de Charlemagne est une toute petite armée. Il n’a pas toutes ses troupes sous la main, et c'est ce qui rend pour lui la situation si critique. Il a nettement peur et sa prière à la Vierge est un appel à la toute puissance divine, pour qu'elle le tire d’un si mauvais pas. La Vierge lui répond de même en lui promettant spécialement qu'il va être victorieux à Milet. La conquête de Girone et la fondation de la cathédrale semblent même être le prix qu’elle met à son aide.

Il est curieux, en effet, de constater que toute cette expédition, dont l’auteur du Tractatus semble avoir voulu grandir limportance ‘, n'a, dans sa pensée, d’autre but que la prise de la seule ville de Girone. C’est là, entre son récit et l'Office liturgique, la différence essentielle et capitale. L'auteur de l'Office nous présentait la prise de Girone comme un épisode de la conquête de l'Espagne. Charlemagne a entrepris de délivrer l'Espagne du joug musulman, et c’est parce que Narbonne commande, en quelque sorte, l'entrée du pays, qu'il s’est d’abord attaqué à elle. La chute de la ville lui ouvrant la route, il s’élance à la poursuite des Sarrasins et ne s'arrête que sous les murs de Girone. La prise de Girone ne sera que le premier acte de la conquête et l’auteur, s’il arrête là son récit, nous laisse au moins supposer, que Charlemagne poursuivra par de nouveaux succès la réalisation de son premier dessein.

Dans le Tractatus, au contraire, la croyance à la conquête de l’Espagne par l'empereur se trouve très nettement contestée et niée. C’est seulement après la prise de Narbonne, que Charlemagne, pour obéir aux ordres de saint Jacques, a l’idée d’aller, au delà des monts,

r. Telle est, croyons-nous, la vraie raison d’être des grands préparatifs attribués à Charlemagne et, notamment, de l’envoi par mer du grand convoi, que l’on sait. |

Coucer. — Office de Girone. 8

propager la foi chrétienne. Mais il ne se propose pas la conquête de l'Espagne. Il ne va qu’en Catalogne, et c’est la Catalogne seule, qu'il veut rendre au christianisme ". Si, dans un autre passage, il est parlé de saint Vincent, comme d’un auxiliaire possible pour la délivrance de « l'Espagne » ?, il se peut bien, que l’auteur ait attribué à l’empereur le désir de voir l'Espagne tout entière délivréedes Musulmans, mais il ne s’ensuit pas, que, dans sa pensée, Charlemagne ait jamais entrepris cette délivrance. Surtout, on ne trouve nulle part dans son récit la trace de la croyance au succès de cette entreprise et à la conquête de l'Espagne par l’empereur.

Il y a même dans le Tractatus un passage très curieux, où l’auteur affirme positivement, que Girone fut la seule viile d’Espagne qu'il réussit à prendre. Il se trouve dans le récit des prodiges, qui annoncèrent la prise de la ville. En voyant la croix merveilleuse apparue dans les airs et le miracle des gouttes de sang se transformant en croix, Charlemagne aurait décidé de manifester pour la Sainte Croix une dévotion spéciale. Ne pouvant modifier linvocation, sous laquelle devait être placée la cathédrale de Girone, il se contenta d’ordonner, que, dans cette église, un autel particulier dédié à la Sainte Croix rappelât de si grands prodiges. Mais, en outre, il s’engagea à placer sous l’invocation principale de cette Sainte Croix la première ville, qu’il prendrait ou qu'on prendrait en son nom. Et l’auteur ajoute, que c'est ce qui eut lieu, en effet, quand son fils Louis, dans la suite, eut pris la ville de Barcelone5. Ainsi, pour cet auteur, Girone est la seule ville, que Charlemagne ait prise. Non seulement il ne croit pas, qu’il ait conquis l'Espagne, mais même,

1. Cf. supra, p. 77 : « Volens mandatis et monitionibus beatissimi Jacobi apostoli parere et in omnibus obedire disposuit in Cathaloniam ire el eam Dei filio subjugare. »

2. Cf. supra, p. 80: « In eodem autem monte Sanctus Tuypinus archiepiscopus Remensis construxit altare Sancti Vincencit ut ipse. ..... esset coadjulor imperatori atque ipsam Yspaniam de manibus Infidelium liberandam. . : .... ministrator existeret. »

3. Cf supra, p. 82 : « Reddit domino laudes et Virgini gloriose et beato Jacobo dicens quod ultra invocationem beale Virginis capitaneam faceret in capite ecclesie altare Sancle Crucis promitlens quod primam civitatem quam caperet per se vel per aliam [sub] invocationem principalem Sancte Crucis ordinaret, quod et factum fuit cumper filium suum primogenitum Ludovicum poslea fuit civitas Barchinone capla >

LE TRACTATUS DE CAPTIONE GERUNDE IEILS,

en Catalogne, son action personnelle se serait réduite à assez peu de chose. La ville, qui, après Girone, tomba la première au pouvoir ‘ des chrétiens, fut Barcelone, dont la conquête fut l’œuvre de Louis le Pieux.

Ainsi, non seulement l’auteur du Tractatus ne s’est inspiré à aucun degré des légendes poétiques et populaires, qui attribuaient à Charlemagne la conquête de l'Espagne, mais encore il semble avoir corrigé la donnée de l'Office liturgique pour rendre son récit plus conforme à la vérité historique. Nous avons vu, que, d’assez semblable façon, la Cronica general ŒAlphonse de Castille avait protesté contre les traditions et les récits, qui représentaient l’empereur comme ayant conquis la plus grande partie de l’Espagne. « Cela ne peut être, disait-elle. Il conquit quelque chose en Cantabrie. Il y conquit Barcelone et Girone et Ausone et Dico er Cet empereur ne conquit aucune autre ville, sinon celles que nous avons dites *. » L'auteur du Tractatus renchérit sur la Cronica, puisqu'il attribue à l’empereur la seule conquête de Girone. Il. ignore ou contredit nettement toutes les autres traditions. Peut-être même, n’affirme-t-il la conquête de Girone, que parce que l'Office liturgique l’affirmait et qu’il avait lui-même intérêt à le faire.

Ainsi, tout en se ressemblant beaucoup et tout en ne paraissant différer que par le plus ou moins de développement donné à la narration, les deux récits de l'Office et du Tractatus reposent sur des conceptions distinctes et opposées de l'expédition, à laquelle se rattache la prise de Girone, qu’ils racontent tous deux. Des deux, celui qui se rapproche le plus, sinon de la vérité historique, du méins de l’histoire poétique, c’est sans contredit l'Office liturgique.

Toutes les variantes particulières au Tractatus ne se comprennent vraiment, que si on les reconnaît comme des additions et des corrections apportées à la donnée de l’autre récit. L'auteur a voulu éclairer, embellir et dramatiser son modèle. Il l’a développé, parfois à contre sens, en s'inspirant de la réalité?, en mêlant, inconsciem-

PACE HP DD TO; 2. Nous avons déjà relevé l’invraisemblance, qu’il y avait à envoyer par mer

ment peut-être, l’histoire à la légende. Il a fermé loreille aux traditions poétiques, à supposer qu'à cette date elles fissent encore entendre leur voix. Son récit, par rapport a l'Office liturgique, nous apparaît comme s'éloignant, à dessein, ou non de la légende qui fait le fond de cet autre récit. Et c’est, en définitive, ce qui nous fait retrouver en lui une conception très postérieure à celle de l'Office. Non seulement il a été écrit beaucoup plus tard, mais la façon, dont l’auteur se représente les choses, exclut la possibilité, qu'il ait pu s'inspirer d’un récit antérieur à la rédaction de l'Office. Il ne peut être qu'un remaniement de la légende, que nous avons appris à connaître sous la forme rituelle, que lui imposa, en 1345, l’initiative de l'évêque Arnäud de Montredon. À cela se réduit sa véritable valeur. Il ne peut expliquer les particularités, que nous avons signalées dans l’autre texte. C'est celui-ci, dont le témoignage importe, au point de vue de l’histoire poétique de Girone, et dont il nous reste, en recherchant ses sources, à établir la valeur traditionnelle.

une armée de secours et un convoi de vivres, qui, débarquant sur la côte espagnole, devaient, pour parvenir à Charlemagne, traverser un pays tout entier aux mains de l'ennemi. Nous croyons, que c’est là un souvenir assez malencontreux des expéditions, parties plusieurs fois au moyen âge des côtes du Languedoc pour venir au secours de la Catalogne et de l’Aragon. C’est ainsi, notamment, qu'en 1114 Guillaume de Montpellier et Aymeri Il, vicomte de Narbbnué. ayant chacun armé vingt vaisseaux, étaient venus se joindre à Raimond Bérenger comte de Barcelone, pour reprendre Majorque, qui était encore aux mains des Sarrasins. Cf. Histoire de Languedoc, HI, pp. 620, sq.

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