Cf. Abel und Simson, op. cit., I, p
sion et il en a encore moins fait le siège. La question de date a donc plus d'importance que ne le pensait M. Rocher. Il n’est pas indifférent de savoir, que la reddition de Girone a eu lieu non en 778, mais en 785, puisque cela même exclut la possibilité, que Charlemagne y ait pris part.
Il n’y a pas eu de prise de Girone par Charlemagne et tous les textes, qui, à l'exemple de l'Office liturgique, nous montrent la ville assiégée et emportée d'assaut par l'empereur, puisent manifestement à une source autre que l’histoire réelle. C’est ainsi, que le Pseudo-Turpin, énumérant les villes prises par Charlemagne, à la suite du miracle qui mit Pampelune en son pouvoir, mentionne expressément Girone ‘. Il est vrai, que la quantité des villes ainsi énumérées enlève à son témoignage une grande partie de sa valeur. L'auteur, manifestement, par cette longue liste, a voulu grossir l'importance des succès de Charles et nous le représenter comme ayant, en réalité, conquis la plus grande partie de l'Espagne. Son énumération est un procédé tout littéraire, qui atteste uniquement ses connaissances géographiques. On n’en doit pas conclure, que chacune des villes citées avait été vraiment prise par Charlemagne, ni surtout que chacune avait sa légende propre, où se conservait le souvenir d’un événement si glorieux. Pour Girone en particulier, l’auteur a pu la mentionner, sans se référer à une tradition existante, sans peut-être même se douter, qu'une telle tradition existait, en effet, par ailleurs.
À ce point de vue, le témoignage du Pseudo-Philomena est beaucoup plus probant. L'auteur, qui a pour unique but de composer une histoire glorieuse à son abbaye de La Grasse, rattache sa fondation à la venue de Charlemagne dans le Narbonnais, lors de son expédition contre les Sarrasins. Elle forme un épisode pieux, au milieu des événements guerriers, qui, par la prise de Carcassonne et de Narbonne, préparent l'entrée en Espagne. Ce
1. « Urbes et majores villae quas tunc axquisivil in Galicia ita vuloo dicunlur : Visunia, Lamecum, Dumia............ ; in Hispania : Auchala, Godelfaiar, ASE 6 Uroellum, Elna, Gerunda. » Turpini historia Karoli Magni et Rotholandi, chap. 1,
édition Castets, pp. 5-6.
moine a évidemment utilisé un récit antérieur ‘, qui racontait les événements ayant précédé le passage des Pyrénées par Charlemagne. Sa narration s'arrête, elle aussi, après la prise de Narbonne et la poursuite des Sarrasins jusqu'aux défilés des Pyrénées. C’est sans doute, parce que l’objet spécial, que se proposait l’auteur, est atteint, mais c’est aussi, parce que le texte, dont il s’inspirait, ne lui en apprenait pas davantage. Il déclare expressément, qu’il ignore les événements qui ont suivi et qu'il ne saurait rien rapporter de l'expédition d’Espagne proprement dite *. Or, de façon très curieuse, par une sorte d'anticipation, qui ne va pas sans quelque invraisemblance, alors que Narbonne n’est pas encore prise, il nous raconte deux ‘expéditions, faites par certains compagnons de Charlemagne, et qui ont, plus où moins, pour objectif Girone 5. C'est, à n’en pas douter, une façon de faire prévoir, que, dès que les Français auront franchi les Pyrénées, ils prendront Girone. Quelle que soit l'ignorance de l’auteur touchant l'expédition d’Espagne, et malgré le silence de sa source principale, il savait, que, d’après certaines traditions, Girone avait été prise par Charlemagne.
1. Son imposture consiste à attribuer la rédaction de ce récit à un secrétaire de Charlemagne et appeler celui-ci « Philomena ». Mais, quand il affirme, qu'il a eu sous les yeux un manuscrit trouvé dans la bibliothèque du couvent, qu'il s’en est inspiré et qu'il l’a traduit en latin, il n’y a aucune raison de douter, qu’il ait en effet emprunté le fond de sa narration à un texte antérieur, écrit en langue vulgaire. Cf. Gesta Karoli Magni ad Carcassonam et Narbonam, édition Schneegans, 22-30 et 2134-3138. L'on trouvera la confirmation de cette façon de voir dans une étude que nous publierons prochainement sur la composition du Pseudo- Philomena. |
2. « Qualiter aulem Karolus Yspaniam el alias provincias acquisierit, prelia, lorneamenla, el omnia que fecit postea, nescirem in scriptis redigere nec veraciter enarrare ». Edition Schneegans, 3130-3132.
3. Une première fois, c'est Augier le Danois et le duc de Normandie, qui, au sortir de Carcassonne, s’aventurent en pays ennemi, traversent les Pyrénées et vont jusqu'à Girone, d’où ils reviennent avec un riche butin. Cf. édition Schneegans, 388-391. Plus tard, c’est Roland lui-même, que Charles envoie faire du butin, outre les monts, jusqu’à Barcelone et Girone. Cf. édition Schneegans, 503. Le succès de cette seconde expédition est en rapport avec l'importance de son chef. Quand Roland rejoint l'empereur, il à conquis toute la Cerdagne, la moitié de Girone, Lérida et Balaguer. Cf. édition Schneegans, 594.
Nous retrouvons, en effet, la mention de ce prétendu événement, accompagnée de certains détails poétiques, dans un texte d’un tout autre caractère, la Kaïserchronik, vaste compilation, qui s’est inspirée de la légende aussi bien que de l’histoire ‘. La prise de Girone aurait eu lieu, d'après elle, dans les mêmes circonstances, qu’indiquait le Pseudo-Philomena, et lors de la même expédition de Charlemagne. Après avoir pris Arles, l’empereur aurait fait le siège de la ville et l’aurait réduite par la famine. Ses habitants auraient été forcés de se rendre et aussi de se faire chrétiens.
D'après une chronique du monastère de Ripoll, c’est en 786 ? que Charles aurait pris Girone, après avoir vaincu dans un combat son roi Mahomet. L'événement aurait comporté une intervention de la toute-puissance divine, car plusieurs miracles l’auraient accompagné, qui auraient vivement frappé l'imagination populaire 5. Par ce dernier détail et aussi par ce qui est dit du choix par Charlemagne de l'emplacement de la cathédrale, ce passage de la Chronique de Ripoll se rapproche singulièrement, ainsi que nous le verrons, de la fin de l'Office liturgique, qui cependant raconte tout autrement le fait lui-même.
Il y a donc eu une légende, qui attribuait à Charlemagne la prise
1. Le passage relatif à la prise de Girone est traduit par Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 278. Il est reproduit textuelleraent, d’après l'édition de Massmann, par M. Schneegans, Dissertation de Strasbourg, 1891, p. 77.
« Dannen schiel der gotis dienishnan dé er daz liut unseren hérren gwan, zuo einir burc, die heizit Gerundo :
die twanc er mit hunger,
un? sie tm die burc irgäben.
Sich touften alle die dd waren. »
2. Nous verrons plus loin comment l’auteur a été amené à dater ainsi la prétendue
prise de Girone.
3. « Hic Carolus dictus Magnus anno Domini 786 cepit civitatem Gerundae, vincens in praelio Machometum, regem ipsius civilatis. Et dum cepit islam civitalem, multi viderunt sanguinem pluere el apparuerunt acies in coelo, in vestimentis hominum et signa crucis. Et apparuit crux ignea in aere supra locum ubi nuncest altare B. Virginis. Et propter hoc mutavit Sedem quae erat in ecclesia S. Felicis in loco ubi nunc est. » Mon.
Germ. hist. Script., 1, 297, en note.
10 CHABRITRENT
de Girone, et c’est cette légende, qui, en raison de sa popularité, a réussi très souvent à passer pour une réalité. À l’exemple de la Chronique de Ripoll, des textes à prétentions historiques n’ont pas hésité à l’adopter. De façon très curieuse, la Cronica general du roi Alphonse de Castille, qui met en garde ses lecteurs contre les récits poétiques relatifs aux conquêtes de Charlemagne en Espagne, atteste la réalité de la prise de Girone ‘. Un autre texte, qui paraît avoir puisé directement à la Chronique de Ripoll ?, la rapporte à peu près dans les mêmes termes et comme un fait certain. C’est une relation, faite par un moine du monastère de Saint-Félix de Guixols pour autoriser la légende de la fondation de ce monastère par Charlemagne . La même mention se retrouve dans un martyrologe de l’église de Girone+, sans que l’on puisse discerner, s’il l’a empruntée spécialement à la Chronique de Ripoll ou à l'Office liturgique.
1. Le passage se trouve dans l’édition de la Primera Cronica General, publiée par M. Menendez Pidal, tome I, pp. 355-356. Il est cité et traduit par Gaston Paris dans son Histoire poétique de Charlemagne, pp. 284-285 : « Et ores sachez, vous qui cette histoire oyez, que, quoique les jongleurs chantent en leurs chansons et disent en leurs fables que Charles l’empereur conquit en Espagne maints châteaux et maintes cités et qu’il y eut maintes batailles avec les Mores,......... cela ne peut être, si ce n’est qu’il conquit quelque chose en Cantabrie. Il y conquit Barcelone et Girone et Ausone et Urgel; mais le reste qu’ils racontent n’est pas à croire et, comme vous entendez, cet empereur ne conquit en Espagne aucune autre ville, sinon celles-là que nous avons dites.......... On doit certainement plutôt croire ce qui semble naturel et raisonnable, et ce qu’on trouve en livres et en écrit, que les fables de ceux qui content ce qu’ils ne savent pas. »
2. L’España Sagrada qui le cite croit qu’il s’est inspiré de l'Office de saint Charlemagne et des traditions populaires. Mais le rapport avec la chronique de Ripoll est beaucoup plus évident. Cf. España Sagrada, XLIIL, p. 89.
3. « De Carolo Magno. Unde noveritis quod dominus Pepinus rex Franciae qui fuit paler Caroli regnavit annis 36; qui fuit consecratus in regem per papam Stephanum anno Incarnationis Domini 720. Mater dicti Caroli vocabatur Berta. Carolus Magnus Imperator filius dicti Pepini cepit regnare anno Domini 757 et regnavit annis 47 et mensibus 3. Et anno 28 sui regni cepit civitatem Gerundae et viderunt sanguinem pluere et apparuerunt acies in coelo et signum crucis in vestimentis hominum ; et etiam apparuil eis crux ignea in üere super locum mezquitae ubi munc est altare Beatae Mariae et propter hoc ipse Carolus mutavit Sedem, quae tunc erat in ecclesia S. Felicis, in locum ubi nunc est, el tunc currebat annus Domini 785 et dictus Carolus imperator obiit anno 803. » Cité par España Sagrada, XLITI, p. 90.
4. © Post aliquod tempus Karolus magnus imperator et rex Francine, cepit civitatem
Ph ‘ 1 L OFFICE LITURGIQUE ET L HISTOIRE POËÉTIQUE DE GIRONE II
En vertu de cette foi aveugle pour la chose écrite, qui caractérise tout le moyen âge, la prise de Girone, ayant une Ge pris place dans Ii historiographie, devait de plus en plus être affirmée, attestée, comme un fait réel, malgré tous les démentis de l’histoire. Mais de plus, en dehors des traditions littéraires et écrites, il y a eu, à Girone même, des traditions locales, très anciennes et très vivaces, qui n’ont pas peu contribué à dénaturer sur ce point particulier la vérité historique. De très bonne heure, le nom de Charlemagne apparaît indissolublement lié à celui de Girone ‘. Il est celui qui l’a délivrée du joug musulman. La toponymie locale attribue le nom de l’empereur à des lieux et à des monuments divers ?. D’après De Marca, le souvenir du siège de Girone par Charlemagne se conservait, de son temps, si précis et si vivant qu'on montrait l'emplacement occupé par ses armées 3. Aujourd’hui encore, nous avons pu constater nousmême, combien, à Girone, on croyait fermement au rôle, que la légende attribue à l’empereur dans l’histoire de la ville. On n’y célèbre plus le culte, qui lui avait été jadis voué, mais on ne doute pas, qu'il ait, en effet, délivré la ville des Sarrasins. On nous a montré, par où ses troupes étaient venues et, où s'était livré le combat. La seule chose que nous n’ayons pu éclaircir, tant les témoignages étaient divergents, c'est si Charlemagne avait pris la ville ou sil l’avait seulement défendue. On ne sait plus très bien, aujourd’hui, à Girone, s’il a fait le siège de la ville ou s’il s’est borné à repousser des attaques dirigées contre elle. On se contente de croire fermement,
Gerundue et fecit novan sedem in mesquita Sarracenorum in sede quae nunc est. » Cité par Rocher, op. cit., p. 284.
1. C’est ainsi qu’une des tours de la cathédrale porte aujourd’hui le nom de l’empereur et que, déjà dans un acte du 20 janvier 1332, une fontaine, située sur un emplacement qu’aurait occupé Charlemagne, lors du siège de la ville, se trouve désignée comme étant la Font de Carles Magnes. Cf. Rocher, op. cit, p. LOT note I.
2. Cf. Schneegans, Dissertation de Strasbourg, 1891, p. 53, renvoyant à Girbal, La Academia, 1, pp. 150 sq. et Rocher, op. cit., p. 267. Cf. également Villanueva, Viaje literario a las iglesias d’España, XII, p. 170.
3. « Ejus obsidionis et singulorum eventuum quos lunc accidisse aiunt adeo recens est memoria apud Cerundètises ut loca quoque monstrent ubi castra posila erant.
De Marca, Marca hispanica, p. 250, cité par Schneegans, Dissertation, p. 55
que Charlemagne eut à lutter, à Girone, contre les Sarrasins et qu’il fut leur vainqueur. Là-dessus tout le monde semble être d’accord, et c’est assurément l'unanimité de cette croyance, qui a embarrassé les historiens espagnols, qui les a empêchés de nier toujours nettement la participation de Charlemagne à la soumission de la ville et les à parfois amenés à faire à la légende plus d’une concession *.
Ce qui nous importe à nous, c’est qu'on ait cru, de tout temps, et en particulier à Girone, à la prise de la ville par Charlemagne. C’est là une tradition bien établie, absolument distincte, on le voit, de celle qui a eu le fameux Ernaut pour héros. Jusqu'ici, on ne semble pas avoir suffisamment distingué parmi les textes et les traditions se rapportant à Girone, ceux qui concernent Charlemagne et l'épopée royale, et ceux qui se rattachent à Ernaut et à la geste des Narbonnais ?. Mais, en réalité, nous avons bien affaire à deux légendes d’origines, d’âges et, peut-être même, de natures absolument différents. À elles deux, elles composent l’histoire poétique de Girone, mais, à qui voudrait retracer celle-ci, une question se pose tout d’abord, celle des rapports de ces deux traditions. Sont-elles absolument indépendantes l’une de l’autre ? Sont-clles nées et ontelles grandi en s’ignorant, ou au contraire le développement de l’une a-t-il été conditionné par l’autre? Peut-on les considérer toutes deux, comme le produit inconscient et anonyme de l'imagination populaire, transformant une réalité historique ? Sont-elles, au même titre, des légendes populaires ?
On ne saurait lafhrmer, et, si même il ne s'agissait que d’une hypothèse, on ne peut dissimuler, qu’elle aurait contre elle toutes les apparences. En ce qui concerne la tradition relative à la prise de Girone par Charlemagne, on peut, sans hésitation, la considérer
1. Cf. notamment l’España Sagrada, XLII, pp. 68-77, et Villanueya, Viaje literario a las iglesias d'España, XI, pp. 160-161.
2. C’est ainsi que M. Schneegans, dans la dissertation à laquelle nous aurons souvent l’occasion de renvoyer, intitule un chapitre Gironde und Hernaut de Gironde im altfranzôsischen Epos et y relève, en les confondant, toutes les traditions se référant à Girone, qu’elles mettent en scène Charlemagne ou Ernaut. Cf. Dissertation de Strasbourg, 1891, pp. 77-82.
comme l'expression épique d'un fait historique et réel. Si, en effet, Charles ne prit pas la ville, il est non moins certain, qu’à un moment donné celle-ci tomba en son pouvoir. L’imagination populaire devait, tout naturellement, surtout quand se constitua la légende carolingienne, attribuer à l’empereur un rôle actif et prépondérant dans cet événement : il lui appartenait de transformer cette reddition assez obscure en une glorieuse conquête. Pour cette légende particulière, nous saisissons donc le germe historique, d’où elle est sortie et, presque le moment, où elle a dû se former.
Pour l’autre, au contraire, l’on ne voit pas, de quels faits historiques les différents sièges, où figure Ernaut, pourraient être l'expression poétique et, quant au héros lui-même, ila été impossible, jusqu'à présent, de l'identifier avec un personnage ayant réellement vécu. L'origine comme la date de cette légende paraissent également obscurs, mais bien que les textes, qui s’y réfèrent, soient plus anciens que ceux, où nous retrouvons la trace de Pautre, il est très vraisemblable, que, des deux, elle est la plus récente. Et d’autre part, comme il est impossible de lui trouver un fondement historique, on est assez naturellement amené à se demander, si elle ne serait pas, purement et simplement, la création toute littéraire d’un poète. La légende d’Ernaut n’aurait-elle pas été «trouvée », imaginée, pour donner une suite à celle de la prise de Girone par Charlemagne ?
C’est à la solution de ce problème, intéressant au premier chef pour l’histoire de notre ancienne poésie héroïque, que peut contribuer l’étude de l'Office liturgique. Ce qui rend cette solution malaisée, c'est qu’elle exige un examen très attentif des textes, où s'expriment ces deux traditions, et l’état très défectueux de ces textes. En ce qui concerne la légende d’Ernaut, les chansons qui chantaient spécialement ses exploits ont péri ‘; elle ne nous est connue que par des allusions, et par le rôle encore considérable, que joue le héros dans
1. Cf. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 83.
I 4: CHAPYIRE I
les poèmes qui nous sont parvenus. De plus, ceux-ci ont été conçus sous l'influence de l’idée cyclique, et, pour retrouver la légende d'Ernaut avec ses traits primitifs, il faudrait déterminer les modifications, qu’elle a pu subir du fait de son incorporation à la geste des Narbonnais.
Mais c’est surtout l’autre élément de l’histoire poétique de Girone, la légende de la prise de la ville par Charlemagne, qu'il nous paraît malaisé de fixer. Tous les textes, qui nous permettent d’en retrouver la trace sont récents. Alors que l’événement, qui lui a donné naissance, est de la fin du vin, le plus ancien de ces témoins est du xu° siècle. Entre les deux il y a un intervalle de quatre siècles, | durant lequel la légende a dû nécessairement s’altérer et s’obscurcir. Au moment, où nous recueillons la première trace de son existence, l’autre légende, celle qui semble l'avoir supplantée, a déjà trouvé sa pleine expression.
Ses altérations nous sont attestées, d’autre part, par les divergences qui séparent les divers textes, où il y est fait allusion. A l’exception du Pseudo-Turpin, qui se contente de la mentionner, chacun d’eux raconte, à sa façon, la prise de Girone par Charlemagne. La manière, dont l’auteur du Pseudo-Philomena nous fait pressentir la prise prochaine de la ville, permet de supposer, que la tradition, à laquelle ilse référait, considérait le fait comme résultant d’un coup de main ou d’un combat heureux. Par là, elle paraît se rapprocher de celle, qui s'exprime dans la Chronique de Ripoll. Au lieu de cela, si l'on en croyait la Xaiserchronik, Girone aurait été prise à la suite d’un long siège, et après que ses habitants auraient été réduits à la famine. Enfin, dans l'Office liturgique, Charlemagne assiège longtemps la ville en vain, etil ne réussit à la prendre que grâce à une intervention de la toute-puissance divine. De toutes ces versions, quelle est celle, qui représente la tradition primitive et quelle est la valeur des autres ? Les variantes, qu’elles nous offrent, reposent-elles sur un fond traditionnel, ou sont-elles des détails ajoutés par des remanieurs à la légende première, qu’ils connaissent mal, ou qui s’est elle-même trop altérée et effacée ?
Une autre difhculté provient de l’extrème concision des textes, qui
nous ont transmis cette tradition. Presque tous se bornent à de brèves allusions, et c’est en particulier le cas du Pseudo-Turpin et du Philomena. Sans doute, il y a un peu plus dans le passage, cité plus haut, dela Kaïserchronik et dans celui de la Chronique de Ripoll. L'un et l’autre nous ont conservé un ou deux traits des récits ou de la tradition, auxquels ils se référaient. Mais aucun d’eux ne nous fait une narration détaillée, explicite de la prétendue prise de Girone par Charlemagne. |
L'Office liturgique est seul à nous la raconter. Son objet propre étant, en effet, d’exalter le service rendu par Charlemagne à la ville de Girone, quand il la délivra du joug musulman, il devait, autant que possible, relater les circonstances et les divers épisodes de sa prétendue conquête. En fait, son récit, quelle qu’en soit la valeur traditionnelle, est un récit complet. L'auteur s’est efforcé de situer dans le temps l’action, qu’il raconte, et, autant qu’il le pouvait, d'en expliquer la marche, les péripéties et lissue. Et, par là, il semble fournir, plus que tous les autres textes, une base solide à l’étude de la tradition, qu'il met en œuvre.
Il se. distingue d’eux aussi par une particularité, qui rend son témoignage infiniment précieux pour nous. Il est le seul, qui ait été écrit à Girone même. Les autres se bornent à relater, plus ou moins expressément, avec plus ou moins d’indifférence, la prise de la ville. Ils ne portent pas à Girone un intérêt particulier. Elle n’est pour eux qu'une ville quelconque et certainement étrangère. Au contraire, l'Office a été écrit par un clerc de Girone, pour être lu et récité par ses concitoyens. Il raconte un fait, qui les intéresse directement, dont ils tirent gloire, et à propos duquel ils étaient naturellement portés à accueillir tous les embellissements de la légende. Par suite, si les traditions, attestées par les autres récits, étaient vraiment restées populaires ét vivantes, c’est à Girone surtout, que nous devrions les retrouver et, en particulier, dans cet Office, qui veut donner, en quelque sorte, une consécration solennelle à l'événement, dont elles s'étaient efforcées de faire une réalité. L'auteur devait utiliser l'autorité et le prestige, qu’elles exerçaient sur l'esprit du peuple.
Dans un seul cas l’on conçoit, qu’il ait pu les négliger et même
les écarter de parti pris, c’est si elles étaient en désaccord avec l’idée, que l’on se faisait à Girone de la prise de la ville, et si ces traditions littéraires et étrangères se trouvaient en contradiction avec des traditions locales, elles-mêmes bien établies et vivaces, que l’auteur de l'Office devait forcément leur préférer. Mais, de toute facon, on voit combien ce texte est précieux pour l’histoire de la légende. Il peut permettre de mesurer, -en quelque sorte, à une date donnée, la force d’expansion et de vie des traditions, que les autres documents nous attestent. Ceux-ci nous les transmettent, mais peut-être, comme une chose morte, qui passe de texte en texte, sans plus trouver d’écho dans la conscience populaire. Il peut, d'autre part, nous livrer les traditions locales, qui s'étaient développées autour du fait légendaire de la prise de la ville. Dans un cas comme dans l’autre, l'Office représente ce que l’on croyait à Girone, touchant la conquête de la ville par Charlemagne, et cela, à la date même, où il fut composé.
C’est là, vraiment, ce qui fait son importance pour l'étude de l’histoire poétique de Girone. Quoique plus récent que la plupart des autres textes, c'est de lui qu’on peut partir pour retrouver la légende primitive et la rattacher à l’histoire. Il importe donc d’étudier son contenu, afin de déterminer le caractère des faits racontés et l'origine des traditions mises en œuvre. Est-il vraiment, comme on le croit, une émanation directe de l’épopée populaire ? C’est l’opinion, que s'est efforcé d'établir M. Schneegans, lequel a consacré la moitié de la dissertation déjà citée à l’étude des sources de l'Office de Girone ‘. Il croit même avoir des raisons de penser, que cette source épique était non pas un poème unique, mais un groupe d’épopées. Il n’hésitait que sur la question de savoir, s'il fallait reconnaître en eux des épopées provençales ?. |
1. Schneegans, Die Quellen des sogenannten Pseudo-Philomena und des Officiums von Gerona zu Ehren Karls des Grossen. Dissertation de Strasbourg, 1891, pp. 82 sq.
2. Déjà Gaston Paris avait eu l’idée, que les premiers poèmes, quiavaient établi la légende d’'Ernaut de Gironde, devaient être des poèmes provençaux. On les aurait traduits et imités dans la France du Nord, mais les imitations auraient péri tout comme les originaux. Cf. Histoire poétique de Charlemagne, p. 83.
On pouvait, en effet, se poser les deux questions, si l’on concevait comme lui le caractère de l'Office. Mais, peut-être, ne doiventelles pas se poser en réalité. Il se pourrait que notre texte ne dût rien, directement au moins, à l’épopée. C’est la conclusion, à laquelle un examen attentif de l'Office nous a conduit. Nous avons pu constater aussi, que ni son texte n’était solidement établi, ni son histoire parfaitement éclaircie. Un voyage à Girone et des recherches, malheureusement trop hâtives dans les archives de la cathédrale, nous permettent d'apporter sur ces deux points quelques précisions intéressantes. Et l’ensemble de ces raisons nous a paru justifier une nouvelle étude de l'Office liturgique, celle-ci devant être surtout, dans notre pensée, une contribution à l’histoire de la légende de Girone.
CouLer. — Ofhice de Girone. 2
Jusqu'ici, quand on a étudié l'Office de Girone, l’on ne s'est guère préoccupé, semble-t-il, de préciser l’histoire du culte local, dont il est une des manifestations. Cette histoire cependant, en ellemême déjà fort curieuse, intéresse directement la tradition du texte.
Il importe, en effet, de savoir, à quelle date le culte de saint Charlemagne a été établi à Girone, afin de voir quand l'Office a pu être composé tel qu'il est, et de reconnaître l’âge des traditions mises en œuvre. Sur ce premier point une obscurité règne, qu’on a de la peine à s'expliquer. À en croire M. Schneegans, il faudrait reculer l'institution de ce culte à une date inconnue, mais certainement très ancienne ‘. Au moment, où nous la trouvons attestée pour la première fois, elle aurait déjà un long passé.
Il faut pourtant reconnaître, quelque désir qu’on ait de vieillir et de rendre vénérable ce culte local, qu'il suppose la canonisation de Charlemagne et qu'il est par suite postérieur à 1165. On sait, comment, cette année-là, l’empereur Frédéric Barberousse, dans un dessein politique au moins autant que par piété, s’employa à faire proclamer solennellement la dévotion et les mérites de’ celui, dont l’opinion populaire avait dès longtemps fait un saint. Selon son désir, Reinald, archevêque de Cologne, canonisa Charlemagne et l’antipape Pascal IT, qui devait son élévation à Frédéric, donna son approbation. Quelque irrégulière que fût l’origine de ce culte, Alexandre III n’osa pas défaire ce qu'avait fait son rival. Ses successeurs, à leur tour, n’eurent garde de le désavouer et, si aucun d’eux ne