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3. On concevrait très bien un récit épique, uniquement consacré à raconter la prise de Narbonne, qui ferait allusion au début à la conquête antérieure de Carcassonne ét qui se terminerait, après l’insuccèés de Charlemagne à l’'Ecluse, par l'annonce d’un retour offensif des Français, faisant présager leur entrée en Espagne et la conquête du pays. Un tel récit, qui n’excéderait pas les proportions d’une chanson unique, suffirait à rendre compte de toutes les particularités, relevées dans le Pseudo-Philomena comme provenant de sa source. Cf. Schneegans, op. cif., p. 83.
Les rapports entre l’Office et le Philomena sont tels, et telle surtout leur nature, qu’on ne conçoit pas, qu'ils puissent s'expliquer autrement que par l’imitation directe de l’un par l’autre, ni que les traits, qu’ils ont en commun, puissent provenir d’une source commune, qui serait un récit épique.
Sans doute, l'identité de Pitinéraire, suivi par Charlemagne dans l'Office et dans le Philomena, pourrait s'expliquer par le fair, que, dans la source qu’on attribue à tous deux, la marche des Français était, en effet, racontée ainsi. Mais ilest peu probable, qu’un récit purement épique se fût préoccupé de marquer avec autant de précision les étapes de Charlemagne et que l’exactitude de sa topographie, si sensible dans le Philomena et dans l'Office, füt déjà une des caractéristiques de cette source. En fait, tous les noms de lieux figurant dans l'Office se retrouvent dans le Philomena, et exactement sous la même forme. Le Malpartus, auquel le Tractatus avait préféré lenom, moins pittoresque et sans doute plus usité, de Pertus ou Partus, est dans le Philomena, qui nous l’explique en disant que ce Malus Pertusus se trouve, en eflet, in pessimo passu. Un seul des noms cités par l'Office ne se retrouverait pas dans le Philomena, celui: de la plaine appelée Milet, où Charlemagne bat les Sarrasins, s’il ne fallait, sans doute, considérer ce nom comme né de l’altération d’un autre nom, qui était fourni à l’auteur de l'Office par le Philomena.
Nous avons déjà vu, qu'il était impossible d'identifier ce Milet avec une localité existante, ou dont l'existence nous serait anciennement attestée. La localisation de cette plaine aux environs d’Elne nous a paru être une invention de l’auteur du Tractatus, qui, du fait que sur le lieu de la victoire, Charlemagne aurait construit le couvent de Saint-André de Sorède, en avait conclu que Milet lui-même devait être dans le voisinage de la ville d’Elne. C’est M. Schneegans, qui, le premier, a eu l’idée de rapprocher ce nom de celui d’une rivière mentionnée par le Philomena, que d’après une mauvaise lecture il appelait Mella et qu'il faut, comme il Pa reconnu depuis, appeler Nie/la, la Nielle, aMluent de l'Orbieu. Nous croyons, en effet, que l’identification est certaine.
Non seulement le Philomena dit expressément, que la bataille,
livrée par Charlemagne aux Sarrasins en fuite, s’engagea d’abord sur les bords de la Nielle, apud rivum Nielle *, mais, en outre, dans toutes les allées et venues des Sarrasins et des Français, entre les Pyrénées et Narbonne, c’est toujours de la Nielle qu’il est question, pour situer les combats, ou comme d’un point de repère ?. L'auteur de l'Office, après avoir lu le Philomena, et lui empruntant l’idée d’un combat livré aux Sarrasins, ne pouvait le placer que sur les bords où dans le voisinage de la Nielle. On s'explique, qu’un étranger, peu familier avec la topographie du Narbonnais et ne connaissant pas ce que c'était que Nie/la ait pu parler de la plaine appelée Milet, ce nom pouvant être la corruption d’une forme telle que Nielle.
On s’expliquera d'autant plus aisément l'erreur de l’auteur de l'Office, que M. Schneegans a relevé lui-même les formes très divergentes, données pour ce nom par les divers manuscrits latins et provençaux 5. Nous avons vu de même, que Florez et Villanueva, transcrivant le texte du Bréviaire dit de 1339, n’ont pas lu de même la leçon de l'Office, et que là, où l’un a lu Mibet, l’autre a lu Nulet+. L'erreur de Villanueva nous aide à comprendre, comment, inversement, l’auteur de l'Office a pu faire Milet de Niella où Nielle, qui se trouvent dans le Pseudo-Philomena.
Il n’y a à cette identification de Milet avec la plaine de la Nielle
1. Cf. Schneegans, op. cit.,p. 75, note 1, et son édition des Gesta Karoli Magni ad Carcassonam et Narbonam, 746, 788, 794, 1195, etc.
2. À propos d’une première attaque des Sarrasins, qui, du reste, échoue, le Philomena mentionne, qu'ils arrivèrent per ripariam de Niela (édit. Schneegans 746). Roland, de son côté, venant rejoindre Charlemagne, campe la nuit apud Nielam (ibid., 788). Il barre la route aux Sarrasins ?# loco illo ubi Niela cadit in Urbionem (ibid., 794). Dans le récit de la première poursuite, la bataille s’engage apud rivum Nielle (ibid., 1195). Lors d’uné nouvelle attaque dirigée spécialement contre La Grasse, les moines mettent les Sarrasinsen fuite wsque ad Nielam. L'abbé Helyas, par ce qu'il faisait nuit, soluit transire Nielam (ibid., 1688 et 1700) et retourna alors au couvent. Mais racontant le fait à l'empereur il n’a garde d’omettre, que la poursuite a duré usque ad rivum Niele (ibid., 1757).
3. Cf. Schneegans, op. cit., p. 59, où se trouvent relevées la forme latine Mellae et les formes provencçales Wila et Melha.