I.Oll-ICH I.rrrKCilQUH KT L histoire P0ET1Q.UE DK C.IRONE II
En vertu Je cette foi aveugle pour la chose écrite, qui caractérise tout le moyen âge, la prise Je Girone, ayant une fois pris place Jans l'historiographie, Jevait Je plus en plus être affirmée, attestée, comme un fait réel, malgré tous les Jémentis Je l'histoire. Mais Je plus, en Jehors Jes traJitions littéraires et écrites, il y a eu, à Girone même, Jes traJitions locales, très anciennes et très vivaces, qui n'ont pas peu contrihué à Jénaturer sur ce point particulier la vérité historique. De très bonne heure, le nom Je Charlemagne apparaît inJissolublement lié à celui Je Girone '. Il est celui qui l'a Jélivrée Ju joug musulman. La toponymie locale attribue le nom Je l'empereur à Jes lieux et à Jes monuments Jivers -. D'après De Marca, le souvenir Ju siège Je Girone par Charlemagne se conservait, Je son temps, si précis et si vivant qu'on montrait l'emplacement occupé par ses armées \ AujourJ'hui encore, nous avons pu constater nousmême, combien, à Girone, on croyait fermement au rôle, que la légenJe attribue à l'empereur Jans l'histoire Je la ville. On n'y célèbre plus le culte, qui lui avait été jaJis voué, mais on ne Joute pas, qu'il ait, en eflet, Jélivré la ville Jes Sarrasins. On nous a montré, par oîi ses troupes étaient venues et, où s'était livré le combat. La seule chose que nous n'ayons pu éclaircir, tant les témoignages étaient Jivergents, c'est si Charlemagne avait pris la ville ou s'il l'avait seulement JéfenJue. On ne sait plus très bien, aujourJ'hui, à Girone, s'il a fait le siège Je la ville ou s'il s'est borné à repousser Jes attaques Jirigées contre elle. On se contente Je croire fermement.
Gerundae et fecit noz'a>n sedem in mesquita Sarracenorum in sede quae nunc est. » Cité par Rocher, op. cit., p. 284.
1. C'est ainsi qu'une des tours de la cathédrale porte aujourd'hui le nom de l'empereur et que, déjà dans un acte du 20 janvier 15^2, une fontaine, située sur un emplacement qu'aurait occupé Charlemagne, lors du siège de la ville, se trouve désignée comme étant la Font de Caries Magnes. Cf. Rocher, op. cit., p. 267,
note i.
2. Cf. Schneegans, Dissertation de Strasbourg, 1891, p. 53, renvoyant à Girbal, IaI Academia, I, pp. 1 50 sq. et Rocher, op. cit., p. 267. Cf. également Villanueva, Viaje literario a las iglesias d'Espana, XII, p. 170.
3. « Ejus ohsidionis et singulorum eventuum quos tune accidisse aiunt adeo recens est memoria apud Gerundenses ut loca qnoque monstrent ubi castra posita erant. » De Marca, Marca hispanica, p. 250, cité par Schneegans, Dissertation, p. 5).
CHAIMTRE I
que Charlemagne eut à lutter, àGirone, contre les Sarrasins et qu'il fut leur vainqueur. Là-dessus tout le monde semble être d'accord, et c'est assurément l'unanimité de cette croyance, quia embarrassé les historiens espagnols, qui les a empêchés de nier toujours nettement la participation de Charlemagne à la soumission de la ville et les a parfois amenés à taire à la légende plus d'une concession '.
Ce qui nous importe à nous, c'est qu'on ait cru, de tout temps, et en particulier à Girone, à la prise de la ville par Charlemagne. C'est là une tradition bien établie, absolument distincte, on le voit, de celle qui a eu le fameux Hrnaut pour héros. Jusqu'ici, on ne semble pas avoir suflisamment distingué parmi les textes et les traditions se rapportant à Girone, ceux qui concernent Charlemagne et l'épopée royale, et ceux qui se rattachent à Ernaut et à la geste des Narbonnais -. Mais, en réalité, nous avons bien affaire à deux légendes d'origines, d'âges et, peut-être même, dénatures absolument dirtérents. A elles deux, elles composent Thistoire poétique de Girone, mais, à qui voudrait retracer celle-ci, une question se pose tout d'abord, celle des rapports de ces deux traditions. Sont-elles absolument indépendantes Tune de lautre ? Sont-elles nées et ontelles grandi en s'ignorant, ou au contraire le développement de l'une a-t-il été conditionné par l'autre? Peut-on les considérer toutes deux, comme le produit inconscient et anonyme de l'imagination populaire, transformant une réalité historique? Sont-elles, au même titre, des légendes populaires?
On ne saurait l'affirmer, et, si même il ne s'agissait que d'une hypothèse, on ne peut dissimuler, qu'elle aurait contre elle toutes les apparences. Hn ce qui concerne la tradition relative à la prise de Girone par Charlemagne, on peut, sans hésitation, la considérer
1. Cf. notamment VEspaihi Sugnuli, XLIII, pp. 68-77, et Villanueva, Viiije literarioa las Iglesias iFlispana, XII, pp. 160-161.
2. C:V'st ainsi que M. Schneegans, dans la dissertation à laquelle nous aurons souvent Toccasion de renvoyer, intitule un chapitre G/ro^/c/f umlHcniaut de Gironde im altfraniosiscbeu lipos et y relève, en les confondant, toutes les traditions se référant à Girone, qu'elles mettent en scène Charlemagne ou Iirnaut. C^t. Dissertation de Strasbourg, 1 891, pp. 77-82.
l'office LITURCilClUE ET l'hISTOIRE POÉTiaUE DE GIRONE I3
comme l'expression épique d'un fait historique et réel. Si, en effet, Charles ne prit pas la ville, il est non moins certain, qu'à un moment donné celle-ci tomba en son pouvoir. L'imagination populaire devait, tout naturellement, surtout quand se constitua la légende carolingienne, attribuera l'empereur un rôle actif et prépondérant dans cet événement : il lui appartenait de transformer cette reddition assez obscure en une glorieuse conquête. Pour cette légende particulière, nous saisissons donc le germe historique, d'où elle est sortie et, presque le moment, où elle a du se former.
Pour l'autre, au contraire, l'on ne voit pas, de quels faits historiques les différents sièges, où figure Ernaut, pourraient être l'expression poétique et, quant au héros lui-même, il a été impossible, jusqu'à présent, de l'identifier avec un personnage ayant réellement vécu. L'origine comme la date de cette légende paraissent également obscurs, mais bien que les textes, qui s'y réfèrent, soient plus anciens que ceux, où nous retrouvons la trace de l'autre, il est très vraisemblable, que, des deux, elle est la plus récente. Et d'autre part, comme il est impossible de lui trouver un fondement historique, on est assez naturellement amené a se demander, si elle ne serait pas, purement et simplement, la création toute littéraire d'un poète. La lé^^ende d'Ernaut n'aurait-elle pas été « trouvée », imaginée, pour donner une suite à celle de la prise de Girone par Charlemagne?
C'est à la solution de ce problème, intéressant au premier chef pour l'histoire de notre ancienne poésie héroïque, que peut contribuer l'étude de l'Office liturgique. Ce qui rend cette solution malaisée, c'est qu'elle exige un examen très attentif des textes, où s'expriment ces deux traditions, et l'état très défectueux de ces textes. En ce qui concerne la légende d'Ernaut, les chansons qui chantaient spécialement ses exploits ont péri ' ; elle ne nous est connue que par des allusions, et par le rôle encore considérable, que joue le héros dans
I. Cf. (îaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 85.
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les poèmes qui nous sont parvenus. De plus, ceux-ci ont été conçus sous l'influence de l'idée cyclique, et, pour retrouver la léii^ende d'Ernaut avec ses traits primitifs, il flmdrait déterminer les modifications, qu'elle a pu subir du fait de son incorporation à la geste des Xarbonnais.
Mais c'est surtout l'autre élément de Thistoirc poétique de Girone, la légende de la prise de la ville par Charlcmagne, qu'il nous paraît malaisé de fixer. Tous les textes, qui nous permettent d'en retrouver la trace sont récents. Alors que l'événement, qui lui a donné naissance, est de la fin du \ni', le plus ancien de ces témoins est du xir" siècle. Entre les deux il y a un intervalle de quatre siècles, durant lequel la légende a dû nécessairement s'altérer et s'obscurcir. Au moment, où nous recueillons la première trace de son existence, l'autre légende, celle qui semble Tavoir supplantée, a déjà trouvé sa pleine expression.
Ses altérations nous sont attestées, d'autre part, par les divergences qui séparent les divers textes, où il y est tait allusion. A l'exception du Psi'uiio-lnrpin, qui se contente de la mentionner, chacun d'eux raconte, à sa fae;on, la prise de Girone par Charlemagne. La manière, dont l'auteur du Psciulo-Fhilonii'Hd nous tait pressentir la prise prochaine de la ville, permet de supposer, que la tradition, à laquelle il se référait, considérait le tait connne résultant d'im coup de main ou d'un combat heureux. Parla, elle paraît se rapprocher de celle, qui s'exprime dans la Chronique de Ripoll. Au lieu de cela, si l'on en croyait la Kaiscrchroiiih, Girone aurait été prise à la suite d'un long siège, et après que ses habitants auraient été réduits à la flmiine. Enfin, dans l'Otfice liturgique, Charlemagne assiège longtemps la ville en vain, et il ne réussit à la prendre que grâce à une intervention de la toute-puissance divine. De toutes ces versions, quelle est celle, quî représente la tradition primitive et quelle est la valeur des autres? Les variantes, qu'elles nous ofirent, reposent-elles sur un tond traditionnel, ou sont-elles des détails ajoutés par des remanieurs à la légende première, qu'ils connaissent mal, ou qui s'est elle-même trop altérée et effacée ?
Une autre ditficulté provient de l'extrême concision des textes, qui
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nous ont transmis cette tradition. Presque tous se bornent à de brèves allusions, et c'est en particulier le cas du Pscudo-Tiirpin et du Phihmena. Sans doute, il y a un peu plus dans le passage, cité plus haut, delà Kaiscrclmmik et dans celui de la Chronique de Ripoll. L'un et l'autre nous ont conservé un ou deux traits des récits ou de la tradition, auxquels ils se référaient. Mais aucun d'eux ne nous fait une narration détaillée, explicite de la prétendue prise de Girone par Charlemagne.
L'Ofiice liturgique est seul à nous la raconter. Son objet propre étant, en etfet, d'exalter le service rendu par Charlemagne à la ville de Girone, quand il la délivra du joug musulman, il devait, autant que possible, relater les circonstances et les divers épisodes de sa prétendue conquête. En fait, son récit, quelle qu'en soit la valeur traditionnelle, est un récit complet. L'auteur s'est efforcé de situer dans le temps Faction, qu'il raconte, et, autant qu'il le pouvait, d'en expliquer la marche, les péripéties et l'issue. Et, par là, il semble fournir, plus que tous les autres textes, une base solide à l'étude de la tradition, qu'il met en œuvre.
Il se distingue d'eux aussi par une particularité, qui rend son témoignage infiniment précieux pour nous. Il est le seul, qui ait été écrit à Girone même. Les autres se bornent à relater, plus ou moins expressément, avec plus ou moins d'indifiérence, la prise de la ville. Ils ne portent pas à Girone un intérêt particulier. Elle n'est pour eux qu'une ville quelconque et certainement étrangère. Au contraire, l'Office a été écrit par un clerc de Girone, pour être lu et récité par ses concitoyens. Il raconte un fait, qui les intéresse directement, dont ils tirent gloire, et à propos duquel ils étaient naturellement portés à accueillir tous les embellissements de la légende. Par suite, si les traditions, attestées par les autres récits, étaient vraiment restées populaires et vivantes, c'est à Girone surtout, que nous devrions les retrouver et, en particulier, dans cet Office, qui veut donner, en quelque sorte, une consécration solennelle à l'événement, dont elles s'étaient efforcées de faire une réalité. L'auteur devait utiliser l'autorité et le prestige, qu'elles exerçaient sur l'esprit du peuple.
Dans un seul cas l'on conçoit, qu'il ait pu les négliger et même
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les écarter de parti pris, c'est si elles étaient en désaccord avec ridée, que Ton se faisait à Girone de la prise de la ville, et si ces traditions littéraires et étrangères se trouvaient en contradiction avec des traditions locales, elles-mêmes bien établies et vivaces, que l'auteur de l'Office devait forcément leur préférer. Mais, de toute façon, on voit combien ce texte est précieux pour l'histoire de la légende. Il peut permettre de mesurer, en quelque sorte, à une date donnée, la force d'expansion et de vie des traditions, que les autres documents nous attestent. Ceux-ci nous les transmettent, mais peut-être, comme une chose morte, qui passe de texte en texte, sans plus trouver d'écho dans la conscience populaire. 11 peut, d'autre part, nous livrer les traditions locales, qui s'étaient développées autour du fait légendaire de la prise de la ville. Dans un cas comme dans l'autre, l'Office représente ce que l'on croyait à Girone, touchant la conquête de la ville par Charlemagne, et cela, à la date même, où il fut composé.
C'est là, vraiment, ce qui fait son importance pour l'étude de l'histoire poétique de Girone. Quoique plus récent que la plupart des autres textes, c'est de lui qu'on peut partir pour retrouver la légende primitive et la rattacher à Thistoire. Il importe donc d'étudier son contenu, afin de déterminer le caractère des faits racontés et l'oriirine des traditions mises en œuvre. Est-il vraiment, comme on le croit, une émanation directe de l'épopée populaire ? C'est l'opinion, que s'est efforcé d'établir M. Schneegans, lequel a consacré la moitié de la dissertation déjà citée à l'étude des sources de l'Office de Girone '. Il croit même avoir des raisons de penser, que cette source épique était non pas un p(K'me unique, mais un groupe d'épopées. Il n'hésitait que sur la question de savoir, s'il fallait reconnaître en eux des épopées provençales -.
1. Schneegans, Die (Jnclleii Jcs soi^tUiUinten Pseinlo-Philonicua uml des Oj/iciutns von Gerona :(ii lîhrcn Karls desGrosscn. Dissertation de Strasbourg, 1891, pp. 82 sq.
2. Déjà Gaston Paris avait eu l'idée, que les premiers poèmes, quiavaient établi la légende d'Hrnaut de Gironde, devaient être des poc'nies provençaux. On les aurait traduits et imités dans la France du Nord, mais les imitations auraient péri tout comme les originaux. Cf. II isio'ur poétique de Chailevuii^ne, p. 85.
l'oIMCE LlTURGldUE HT l/lilSrOlKi: POl':riQ.LK OH GIRONE I7
On pouvait, en effet, se poser les deux questions, si l'on concevait comme lui le caractère de l'Office. Mais, peut-être, ne doiventelles pas se poser en réalité. Il se pourrait que notre texte ne dût rien, directement au moins, à l'épopée. C'est la conclusion, à laquelle un examen attentif de l'Office nous a conduit. Nous avons pu constater aussi, que ni son texte n'était solidement établi, ni son histoire partaitement éclaircie. Un voyage à Girone et des recherches, malheureusement trop hâtives dans les archives de la cathédrale, nous permettent d'apporter sur ces deux points quelques précisions intéressantes. Et l'ensemble de ces raisons nous a paru justifier une nouvelle étude de VOîhcc liturgique, celle-ci devant être surtout, dans notre pensée, une contribution à l'histoire de la légende de Girone.
COULKI. — Olfur ih' (h'iviic.
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