CHAPITRE IV
faux en lui-même, se révèle comme une invention de l'auteur et qui repose sur une fausse interprétation du récit utilisé par lui. La précision du détail pourrait d'abord i\ùvc illusion. Mais pas plus dans les environs d'Elne, qu'ailleurs, dans le Xarbonnais ou dans le RoLissillon, on n'a retrouvé la trace d'une localité appelée Milct. L'erreur de l'auteur du Traclatiis provient sans doute de ce qu'il a mal entendu le texte de rOifice. Celui-ci s'était borné à mentionner, qu'après la victoire remportée à Milct, Charlemagne avait élevé une église, placée sous l'invocation de saint André, auprès de laquelle se trouvait un monastère. Il n'était pas dit, que la construction de l'église ait eu lieu à Milet, et tout de suite après la victoire. L'auteur du Tradalus, au contraire, identifie le lieu de la victoire et l'emplacement du monastère. Charlemagne, dit-il, ayant été vainqueur h Milct, construisit sur le lieu même de sa victoire, — coustnixit ibi — , l'église et le couvent de Saint-André. Or, comme ce couvent ne peut être autre que le couvent de Saint-André de Sorède, lequel se trouve en effet non loin d'Elne, que l'auteur du Tractât us connaissait sans doute mieux encore que Sorède, il a naturellement placé Milct dans les environs d'Elne '. Nous verrons plus loin, que tout effort pour retrouver ce Milct devait être vain, si, en effet, ce nom n'est qu'une faute de lecture de l'auteur, qui rédigea le texte primitif de l'Office de Girone.
Une autre addition, qui n'est guère plus heureuse, est celle de la fondation d'église, qui marque le passage de Charlemagne à Scnt- Miulir. D'après l'Office, l'empereur n'aurait fait qu'y passer pour aller plus loin rencontrer les Sarrasins : il les aurait battus à Amer, et aurait élevé là un couvent dédié à Sainte-Marie. Dans le Tractât us, il nous est montré élevant, àSent-Madir au ssi,une église en l'honneur du saint local, et cela pourrait bien être, de la part de l'auteur, une maladresse assez grossière. Il nous représente, en effet, les deux fondations comme contemporaines. Or, ce que Ton sait du couvent de Sainte-Marie de Amer nous le fait voir comme n'étant à l'origine
I. Sorède est actuellement un village du département des Pyrénées-Orientales, arrondissement de Céret et canton dWrgelès.
LE TRACTATUS DE CAPTIONE GERUNDE
qu'une dépendance du cloître, plus ancien et plus célèbre, consacré à San Emeterio et à San Gines, dont le premier a donné son nom au village actuel de San Medi. Des deux monastères, c'était le premier, qui avait sans doute besoin qu'on lui créât une antiquité, et, c'est pourquoi le rédacteur de l'Office liturgique l'avait fait fonder par Charlemagne '. En rattachant aux mêmes circonstances la fondation de l'autre, l'auteur du Tr^r/^/z/^ semble ainsi avoir desservi ses véritables intérêts. Son erreur s'explique par le besoin qu'il a de renchérir sur les dires de l'Office liturgiqueet aussi, sans doute, par la date plus récente, où il a écrit. A ce moment, le cloître d'Amer, plus ancien et aussi plus important, pouvait à la rigueur passer pour l'égal de celui, dont longtemps il avait été le vassal \
Enfin une variante , pourtant très légère, nous fait entrevoir le véritable caractère du remaniement, que nous paraît être le récit du Tractatus. L'Office racontait, qu'au mont de Ramis diverses fondations pieuses avaient été faites successivement par Charlemagne, Roland et Turpin. Elles sont également mentionnées dans le Tractatus, mais dans un ordre un peu difierent. C'est l'empereur, qui, le premier, sur l'emplacement de sa tente, élève une église à saint Julien, puis c'est saint Turpin, qui fonde un autel en l'honneur de saint Vincent et Roland vient seulement en troisième lieu, qui dédie un autel à sainte Tècle. L'ordre indiqué par l'Office observe, en quelque sorte, les usages épiques. Dans l'énumération des compagnons de Charlemagne, le premier rang est réservé à Roland, et Turpin ne vient qu'après. Il semble, que l'auteur du Tractatus ait voulu réparer le tort, qui était tait ainsi au caractère sacré de l'archevêque, et qu'à ses yeux saint Turpin devait figurer tout auprès de saint Charlemagne, et avant le simple chevalier Roland. En ce sens, son récit d'esprit plus clérical serait plus éloigné de l'épopée et des récits
1. ISEspaùa Sairi\ula dit formellement, que, quoique très ancien, ce cloître ne remontait pas à l'époque de Charlemagne. Elle cite tout un récit du P. Domenec relatif à sa fondation, qu'elle croyait inspiré de la VIII^ leçon de l'Office liturgique, mais qui n'est en réalité qu'une traduction du passage correspondant du Tractatus, Cf. Espana Sdi^rada XLIII, p. 359 et XLV, p. 162.