‹ Etude sur l'origine des Vierges NoiresChapitre 33 sur 45 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les hypothèses, les légendes et les cultes s’interpénètrent. — Les « Vierges

Noires » sculptées sont des œuvres des Gaules, elles sont la transformation chrétienne des divinités noires fécondes et, plus spécialement, de la Terre.

Étant donné l'existence certaine de « Vierges Noires », nous avons émis et étudié successivement diverses hypothèses : noircissement occasionnel, noircissement fortuit, représentation ethnique, origine orientale, survivance de l'Antiquité, sens symbolique. Aucune hypothèse n’est pleinement satisfaisante et suppose toujours, non une création, mais une reproduction. Toutes les légendes, comme toutes les hypothèses s’interpénêtrent; plusieurs noms servent de titres à une même Vierge; un certain nombre de récits tendent à déterminer son origine, les légendes qui tentent d'expliquer la genèse de la dévotion ou de l’image sont liées les unes aux autres et nous croyons trouver dans cette liaison et cette interpénétration le secret de l’origine.

Le cycle apostolique, par exemple, cherche à prouver l’ancienneté d’un pèlerinage, mais il nous conduit vers l'Orient : les Apôtres sont des Orientaux, ils sculptent ou peignent un portrait de la Vierge d’après leurs souvenirs visuels ou d’après le modèle même : l’original vivant est donc une Orientale vivant en Orient. Les Apôtres abordent en Europe, soit par Marseille, soit surtout par Rome, et l’Orient se trouve rejoindre Rome. La Rome chrétienne, d’où les Apôtres partent évangéliser les provinces romaines, rejoint à son tour la Rome païenne par les légendes du Dieu inconnu auquel César élève un temple. La Sybille et ses oracles se retrouvent dans l’histoire romaine comme dans la légende chrétienne que l’église accueille dans ses hymnes « Teste David cum Sybilla » et la Sybille rappelle encore l'Orient. Le Dieu inconnu est cité par le prophète Jérémie auquel on attribue certaines de nos statues et Jérémie,

prophète oriental, parle des statues en connaisseur et Si. ce. le Messie (1) cachant même le coffre et l'effigie qui seront - retrouvés à la venue du Christ (2), et c’est encore l'Orient qu est rappelé par le Prophète. —. SS

A Chartres, la statue est élevée à la Mère du Dieu inconnu,

comme Sainte-Marie du Capitole se trouve au lieu même où

César érigea un temple au Dieu inconnu; par cette: rencontre, il n’est pas douteux que les hagiographes qui se sont OCCUPÉS de Chartres se soient inspirés de la légende romaine. Cette légende est déjà incluse dans l'œuvre de Jérémie et le Dieu à venir de la Sybille se trouve donc être lemême que celui qui est évoqué par le prophète oriental et ainsi, Chartres voit l'Orient et Rome se confondre dans l’origine de la Vierge Noire. Poursuivons l’histoire de la même Vierge : la première église est fondée par saint Savinien, saint Potentien et saint Aventin, disciples de saint Pierre et envoyés par l'Apôtre de Rome. Une relique est donnée par Charles le Chauve : c’est la Sainte- Chemise qui revêtait la Vierge lors de l'Annonciation, elle a été rapportée de Palestine par Charlemagne à moins que le grand Empereur ne Fait reçue de l'Empereur de Constantinople. Ainsi la légende carolingienne voisine celle des reliques apportées d'Orient. Enfin, le pèlerin Piédefer rapporte du Saint Baume à Chartres; ainsi se trouvent réunies dans Notre-Dame de Chartres, les légendes pré-chrétienne, apostolique, carolingienne, nous ajouterons l’eau qui sourd près de la grotte et ainsi nous possèderons, dans un seul pèlerinage, l’ensemble des légendes relatives aux Vierges Noires (3).

Au Puy, Pierre envoie Fronton évangéliser la région, saint Martial consacre l’église et y apporte le soulier de la Vierge : le cycle apostolique et oriental se mélangent.

Charlemagne ou Charles le Chauve donnent des reliques: légende carolingienne; enfin saint Louis rapporte des Croisades

(x) Jérémie, X, 2 à 10, et XXXI, 22.

(2) Acta S. S., 1° mai.

(3) Toute la légende est racontée par Rouillard dans la Parthénie.

D ou Éu récits taste se . : cristallissés s sur un certain nombre restreint de Vierges. :

Éliminons le cycle des Croisades qui, admettons-le, est V'indice d’apports directs venus d'Orient (Liesse, par exemple, fondé par des Croisés en 1234 ne présente pas les autres légendes), il correspond à Férection d’églises gothiques ou aux restaurations d’édifices plus anciens, ce qui est fréquent à l’époque. Ces églises s'élèvent souvent à la place occupée par d’autres sanctuaires antérieurs (6) et ee > nom Le la Mère de Dieu.

Nous de nerts de même pour la légende carolingienne et nous admettrons qu’elle cache la fondation ou la restauration d’églises au rx° siècle, ce qui est confirmé par les ordonnances de Charlemagne.

Nous arrivons à la légende apostolique : nous savons que les origines de l’église gallicane sont très obscures, mais que, certainement, dès le re siècle des oratoires chrétiens existent sur notre sol (7); nous savons encore, et ici les légendes et Fhistoire concordent, que les églises sont élevées sur l’emplacement de temples païens, dans un bois sacré ou sur les vestiges (4) Odo de Gissey, Discours historique sur la très ancienne dévotion à Notre-Dame (5) ee légendes ont été rapportées par Rupin, Rocamadour.

(6) Toutes nos cathédrales gothiques sont construites ainsi, et notamment, celle de Chartres. — De Lépinois, Notre-Dame de Chartres et Merlet, Notre-

Dame de Chartres.

(7) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne.

Sue

d’un lieu voué à d’anciens cultes. L'idée, non pas de voisinage mais de succession d'images chrétiennes à des images païennes, s'impose. |

La statue de Chartres vénérée près des idoles « quam in secreto loco juxta idola reconditam » (8), n’est-ce pas un souvenir du Panthéon d’Agrippa où tous les dieux sont en honneur et n'est-ce pas aussi l’idée de Jérémie émise dans le Ménologe de saint Basile (9)? Il y a donc fusion des légendes romaine et biblique, fusion sans doute cherchée par les Chrétiens.

Le Cycle apostolique est aussi lié à l'Orient puisque, outre l'origine des Apôtres, ces derniers ont,*en Orient même, des sanctuaires propres visités par les pèlerins : saint Denis qui aurait sculpté la Vierge de Saint-Étienne-des-Grès, saint Paul qui aurait façonné celle du Puy, saint Jacques qui aurait donné celle de Saragosse, saint Pierre qui se trouve derrière toutes les légendes de saint Martial et de saint Savinien, puisqu'il les envoie évangéliser, possèdent des oratoires qui rappellent, en Palestine, leur existence de Disciples du Christ.

Les légendes se superposent donc et s’interpénètrent, les miracles se répètent, les noms aussi, les visiteurs d’une Vierge célèbre se rendent près d’une autre Vierge, non moins célèbre; ne peut-on donc en déduire qu'il y a, d’une part, un certain nombre de Madones particulièrement sacrées et que, d’autre part, par un mécanisme qui nous échappe, ces images ont un certain rapport entre elles. Ces rapports sont très simples, lorsque nous savons que des confréries ou des liens précis unissent les sanctuaires. Par exemple, Rocamadour est un pèlerinage de pénitence imposé à certains criminels flamands au xive siècle, il n’y a donc rien d’étonnant à trouver de nombreuses Vierges Noires sur le sol des Flandres (10); l'Espagne est dévote à la même Vierge dont l’étendard flotte pendant la bataille de Las Navas de Tolosa et des chapelles sont consacrées

(8) E. de Lépinois, Histoire de Notre-Dame. de Chartres, I, page 540, d’après une vieille chronique. — D. Cabrol, Dictionnaire d’Archéologie chrétienne, tome II (Chartres), 1031.

(9) Acta S, S. 1° mai (éd. d'Anvers, 1679), page 5.

(x0) Rupin, Routiers ou Brabançons du xIxI° siècle à Rocamadour.

ee la: a. de Rocamadour à Se Séville, ete. (11); : mais lorsque nous voyons Guillaume de Montpellier invoquer = Notre-Dame de Rocamadour et cheminer vers Tortosa ou des Italiens aller près de la Vierge quercinoise, ou bien la ville de Toulouse se vouer tantôt à la Vierge du Puy (er tantôt à celle de Rocamadour (13), le Puy se consacrer à Notre-Dame de Lorette (14), nous comprenons la parenté qui unit ces divers pêélerinages entre eux. Les églises peuvent avoir été érigées ou restaurées par des moines ou des prêtres appartenant à un sanctuaire fondé antérieurement : nous sommes ainsi amenés à restreindre le nombre initial des pélerinages ayant pour objet une Vierge Noire. Il semble, d’après les miracles, que Notre-Dame de Chartres ait été vénérée par les habitants du nord de la Loire, et Jean le Marchand, au xrrre siècle, ne note pas de miraculés provenant de régions où se trouvaient déjà des Vierges Noires.

Étant, par suite de l’établissements des confréries ou des filiales de sanctuaires, obligé à restreindre le nombre des Vierges Noires (dans notre répertoire nous indiquons celles qui sont reliées par des rapports certains), nous arrivons à nous demander quelles sont les plus anciennes Vierges Noires.

La Vierge du Puy présentant avec celle de Rome l'analogie de la neige apparaissant miraculeusement un matin d’août,, nous pensons qu’elle doit être postérieure à sainte Marie Majeure, que nous savons exister au vit siècle, être portée processionnellement par le Pape Libère et servir d'objet de pêlerinage à la chrétienté dès cette époque.

Notre-Dame de Chartres répète également une légende semblable à celle de la Vierge romaine : Priscus remplaçant César (15) et ces deux exemples nous amènent à supposer un pèlerinage initial existant à Rome. Rome en effet, se vantait

(1x1) Rupin, Rocamadour, page 107.

(12) Odo de Gissey, Discours, page 608.

(13) Albe, Rocamadour, page 47.

(14) Turselin, cité par O. de Gissey, Discours, page 615.

(15) Il y a, sans doute, dans ces deux pèlerinages un souvenir direct de la IVe églogue de Virgile.

de Dossédér. les plus. insignes reliques ou se - int rieurement en Orient : la crèche de Bethléem, l'escalier du Prétoire, l’image de saint Luc, le tombeau de saint Pierre est un pélerinage majeur et, plus tard, au xine siècle, la sainte : maison de Lorette, transportée à Ancône, nee le nombre =

des souvenirs sacrés.

Nous déduisons de ces exemples que Ja Rome eine a

voulu posséder tous les vestiges saints (peut-être, du reste, : =

apportés par les Orientaux ou les Syriens) de manière à drainer : vers elle le flot des pèlerins qui tendait à s’écouler vers la Palestine. RS

Que la Gaule : la France ait voulu, à son tour, agir de même, ceci est une explication plausible. Nos images noires, imitées du portrait de la Vierge, ont pu, par dissimulation ou par ignorance passer pour être l'effigie même vénérée dans la ville de Saint-Pierre ou avoir été exécutées par un envoyé de lApôtre, il n’y a là qu’une supposition fort acceptable.

Rome même n'était certainement qu’un pêlerinage de remplacement; les reliques provenaient certainement d'Orient d’où elles passèrent à Byzance, puis à Rome. Le pêélerinage de Bethléem, auquel nous attribuons une grande importance, dont l’église avait été fondée par sainte Hélène, la mère de l'empereur Constantin, c’est-à-dire du César qui transféra le siège de l’Empire en Orient et servit de lien par conséquent entre les deux empires, n'avait plus raison d’exister puisque l’objet même de la dévotion, c’est-à-dire le berceau du Christ, se trouvait dans le sanctuaire de Rome. Le pèlerinage romain émigre en Gaule, les légendes apostoliques révèlent cette transmission, les moines érigent à leur tour sur le sol des provinces romaines des églises de pèlerinage, car il ne faut pas perdre de vue que, partout où une Vierge Noire est vénérée, il existe un monastère, Nous savons que les moines émigrent d'un point à un autre, sans égard pour leur patrie d’origine, vers les lieux qui leur sont fixés par le Pape ou par leurs supérieurs (16). Il est donc fort admissible que le fondateur d’une

(16) Colomban à Luxeuil, Theodulph à Germiny.

devient sans “objet ne ces sont sur . sol.

est sur l'autel; au reste, comment en douterait-on? Il est si dissemblable des images habituelles? Puis, ce portrait accomplit des prodiges, il contient bien en sa toile et surtout en son bois, la toute-puissance accordée par Jésus à sa Mère. Et l’on ira même si loin dans ce culte idolâtrique de la représentation formelle que le Pape, après avoir protégé et même enrichi

d’indulgence les nouveaux pèlerinages, après avoir toléré un

culte particulier rendu à certaines images, devra sévir, interdire ie l'œuvre même et déclarer que l'esprit de Marie ne réside pas Le réellement dans telle ou telle effigie (18). -

Les pèlerinages de substitution ont existé, nous en avons la preuve au moins dans deux exemples, et le transfert des légendes se produit en même temps que celui des reliques les Italiens, pour retenir les pèlerins quise rendaient aux Lieux Saints, eurent l’idée de faire charger des galères de terre de Palestine et de la répandre dans le Campo-Santo.

En France, l’évêque Aubert d’Avranches fait construire une église semblable à celle du Mont-Gargano et la légende qui raconte la fondation du monastère français est en tous

points semblables à celle d'Italie (19). Voici donc, au moins,

(17) C. Lavigerie, Pèlerinage de Notre-Dame d’Afrique, chapitre III, pages 46 et suivantes.

(48) L. Hourticq, Vie des images, page 181.

(x9) E. Mâle, Art du xtI°, page 260, d’après le Ms N° 211 de la Bibliothèque d’Avranche.

L'image noire de Marie, présentée comme son portrait véritable,

deux points précis où le transfert des pèlerinages est attesté

mais nous connaissons, en outre, les luttes, les rapts qui eurent lieu auprès des corps saints afin d’en enrichir telle ou telle fondation : Rocamadour, par exemple, est en butte aux persécutions des moines de Tulle et de Montpellier; or, dans ces trois églises, il existe des Vierges Noires et des pèlerinages.

Le pèlerinage de remplacement, l'hypothèse d’une Vierge Noire vénérée à la place d’une autre étant admise, il reste à se demander d’où cette formule pouvait provenir.

Deux solutions s'imposent : Vierges noires ou Vierges brunes peintes viennent d'Orient, elles correspondent aux peintures byzantines et alexandrines des premiers siècles chrétiens et conservent certains traits des civilisations orientales qui ont formé ces arts. Elles sont rares en France, en Espagne et au nord de l'Italie.

Les Vierges sculptées qui se trouvent précisément dans les contrées que nous venons de citer proviennent de l’imitation d’autres modèles auxquels on a prêté une origine apostolique. Les Chrétiens orientaux ne faisaient pas de sculptures pour l’ornement de leurs églises et nous rappelons à ce sujet, que la querelle iconoclaste, prouvant d’ailleurs l'existence d'œuvres représentant le Christ et sa Mère, aboutit à l’abandon de la figure sculptée par les Chrétiens de Grèce et d'Orient. Fit-on, à ce moment, une sculpture et fut-elle attribuée à saint Luc pour indiquer que cet art n’était pas contraire à la doctrine chrétienne ? Ces sculptures furent-elles plus spécialement accueillies par les pays que nous avons nommés? Le bris de la statuaire y fut-1l moins intense? Cela est probable, mais ne suffit pas à expliquer cette localisation.

Il semble que les légendes, encore une fois, viennent porter une solution. Priscus pose la Vierge « juxta idolum recondita », saint Georges et saint Fronton consacrent au vrai Dieu plusieurs temples païens (20) et nous savons, d’autre part, que l’église de la Daurade fut construite sur l’emplacement d’un ancien temple, de même que Périgueux, Montpellier, Fourvières, etc., et

(20) de Gissey, Discours, page 26. — De Rubis, Privilèges, page 23.

me souvent a une image n’a pas été. conservée. Diane, Jsis, Vénus, Cybèle, Minerve, Tutèle ne sont-ce | point les images qui ont prêté leurs traits et même leur couleur à Marie? Diane, et surtout celle d° Éphèse, dont il existe de house, répliques dans l’art classique ou provincial s'impose tout naturellement à notre esprit. La tradition chrétienne fait parfois vivre Marie auprès de Jean à Éphèse (21), puis saint Paul (souvent nommé au sujet des Vierges Noires), évangélisateur de cette ville, parle lui-même de la Déesse, il est accusé d’avoir déclaré que « les dieux faits de main humaine ne sont pas des dieux » et, après avoir raconté le rassemblement des orfèvres et de la foule, ainsi que les cris des dévots clamant : « Grande est la Diane des Éphésiens! » il cite ces paroles du grammate : « Éphésiens quel est l’homme qui ne sache que la ville d'Éphèse est vouée au culte de la grande Diane et de sa statue tombée du ciel (22). La statue achéropite antique était, nous le savons, faite d’ébène, par conséquent, elle était notre, de plus, la déesse était vierge mais elle était aussi féconde ainsi que l’indiquent les attributs qui lui étaient ajoutés. Cette fécondité se manifestait par de nombreuses mamelles, or, dans les légendes que nous avons consultées, nous avons vu la Vierge de Chartres, de Châlons réconforter de leur lait certains de leurs dévots. Dans les reliques conservées il y a partout du lait de la Vierge, enfin, sur les statues de la célèbre Chasseresse il existe des têtes de bœufs et de béliers et, dans la plupart des inventions de Vierges Noires, ce sont les mêmes animaux qui sont indiqués.

Isis, Mère qui allaite Horus, symbole de la Terre féconde,

(21) Herzog, Culte de la Vierge, page 79.

(22) Actes des Apôtres, saint Paul à Ephèse, XIX, 23 à 36.

foyer, elles sont salitifères. elles veillent sur la de la ville et la végétation : autant de caractères que nous retrouvons dans les statues que nous étudions et toutes deux sont repré sentées noires. Mais ces déesses ne remplacent-elles pas, ellesmêmes, d’autres divinités plus anciennes qui, suivant la politique romaine avaient été conservées et ceci expliquerait la présence = des Vierges Noires près des sources, sur le sommet des montagnes, au creux des arbres et les cultes ancestraux prolongés que étude du folklore révèle encore actuellement (23). 3 Le Les ex-voto les plus représentatifs, ce sont ceux qui ont eu cours à l’époque romaine; entre l'inscription lapidaire votive et la plaque de marbre où s’incrit en lettres d’or ou de pourpre … le témoignage de la reconnaissance à Marie, il n’existe que peu de différence, la formule même est à peine changée. Les membres et les animaux de cire que l’on offre de nos jours, en Flandres, rappellent les humbles dons suspendus aux arbres ou déposés près des sources. Le sanctuaire caché dans les entrailles du sol, c’est la Terre féconde et fécondante dont les dieux classiques et les divinités obscures qui les précèdent ont été les représentants. Qu'il se soit établi un rapport entre la vie physique et la vie morale, c’est ce dont nous ne saurions douter, car Marie représentait la Mère féconde puisque Mère du Christ et en même temps la Mère de la vie spirituelle puisqu'elle était

(23) Revue du Folklore Français, mai-juin 1931, page 99. — Revue des traditions populaires, août-septembre 1894, tome IX, page 463.— 25 janvier 1887, pages 16 et suivantes.

. La, sens symbolique s’est ds avec le sens éel et, par un détour fréquent de l'esprit humain, la signification ratérialiste s’est substituée à la signification mystique. La grotte rappelle les cérémonies isiaques et le culte des ie et, si nous constatons que toutes les déesses que nous avons nommées sont représentées noires dans leurs plus célèbres lieux de culte, nous remarquons cependant que c’est avec Isis que l’image de la Mère de Dieu présente le plus de ressemblance et, par cette divinité, Rome rejoint une fois de plus lOrient. Enfin, puisque nous avons remarqué la présence des Vierges noires sculptées dans certaines contrées, il est impossible de ne pas accorder une mention toute spéciale aux Matres galloromaines (24) vénérées aux lieux mêmes où se trouvent des Vierges noires (Bourgogne, Auvergne). Elles sont sculptées, leur aspect est si voisin de celui de la Mère de Dieu que, souvent, des statues chrétiennes leur ont été attribuées, et la fréquence des inscriptions qui les nomment prouve la généralité de leur culte. La Vierge a donc remplacé les divinités païennes adorées ‘antérieurement aux mêmes lieux. Les divinités classiques, où Rome rencontre l'Orient, sont elles-mêmes substituées à d’autres dieux plus anciens ou à des cultes locaux. Ces cultes avant de revêtir une forme anthropomorphique avaient pour objets la pierre, l'arbre, la source ou la montagne. La source se recommandait d’elle-même par l’eau sortant de terre, l'arbre se faisait remarquer par sa forme, sa couleur, sa vieillesse, sa beauté ou son groupement avec d’autres arbres (sex arbores), il donnait le bois et ses racines sortaient de terre. La pierre manifestait l’empreinte divine par sa tonalité, sa masse, sa taille, son aspect et même par certains signes qui

(24) S. Reinach, Cultes, Mythes et Religions, tome III, pages 382 et suivantes. J. Toutain, Cultes païens dans l’Empire romain, WII, page 250. À. Blanchet, Figurines de terre cuite, page 117.

te

s'y trouvaient gravés (ces derniers furent, du reste, annexés par les religions aussi bien gauloise que romaine et chrétienne (5). Venue du ciel ou vomie par la terre, la pierre est sur le sol ou à l’intérieur du sol, elle sert de retraite et de protection mystérieuse. Ainsi par trois fois nous sommes amenés vers la terre, donc vers une idée de fécondité, de maternité et d'humidité

et aucune terre n’est plus féconde que celle provenant de la

décomposition des végétaux, c’est-à-dire une terre d'aspect noir. Et voici, sans doute, pourquoi la couleur noire a une double signification, elle représente la terre sous ses deux aspects l’un triste et destructeur évoquant la mort, l’autre bienfaisant et fécondant montrant le triomphe de là vie sur le néant.

Nous ne disons pas que la Vierge Noire soit la Terre, mais qu'Elle s’est substituée, dans la dévotion populaire, à la divinité féminine féconde. Mais, objectera-t-on, comment se fait-il que, de nos jours encore, où l'étude critique est poussée si loin un culte soit rendu aux Vierges Noires? Comment se fait-il qu’au moyen âge, époque de foi vivante et de soumission à l’Église; moment où d’illustres docteurs ont étudié les problèmes les plus ardus de Ia connaissance divine, le culte des Vierges Noires ait été plus en honneur ? C’est que la Vierge Noire, vierge de dévotion populaire, faite de légendes, de croyances et d’attributions, où toutes les religions se cachent derrière la pure figure chrétienne, aspect marial toléré par l'Église, devient une Vierge issue de la science théologique. Les Docteurs cherchent un texte expliquant la couleur de ces statues qui se trouvent dans les églises et les monastères et le Cantique des Cantiques s'impose à leurs méditations, le texte biblique pourra résumer toutes les qualités mystiques de Marie; sa beauté morale, l'amour divin qui l'embrase, son élection et sa place au-dessus des autres femmes, ses mystiques épousailles avec la divinité, sa tristesse et les persécutions qu'elle endurera; les végétaux qui sont nommés dans la poésie salomonique, sont précisément ceux dans

(25) Pierre de Saint-Martin, de la Vierge, etc. Builiot, Mission de Saint-Martin, Pierre de Abd ul Hamed 1%, Revue des Traditions populaires, 1894, page 473.

aus à sa ue est taillée, rer ébène d’origine orientale, symbolisera le double caractère de son indestructible

: e pureté et de sa sainteté ; les cèdres et les cyprès, par leur appa-

rence d’éternelle verdeur sont bien faits pour exprimer la Source de Vie; le lis pur et immaculé, sa blancheur morale, les épines, ses souffrances; le figuier bénéfique, sa douceur et sa fécondité ; le pommier « sous lequel sa mère l’a conçue », l'arbre du Paradis. Comme l’Épouse, Marie a la beauté de la lune (26), la pureté de l’aurore, la force. intrépide d’une armée et les noms des villes d'Orient où l’homme du xrre siècle a vu des images de la Mère de Dieu s’y trouvent aussi : le Liban, Damas et le Carmel. L'aspect physique de la Vierge et de l’Épouse sont semblables, la parure est faite de colliers, de sandales et de vêtements magnifiques, enfin elle est noire La belle Sulamite.

Les chrétiens peuvent donc, sans crainte, révérer la statue de Marie la Noire puisque les Docteurs ont pu l'expliquer et même lui donner le titre de Sedes Sapientiæ.

Il reste à savoir si une forme particulière était adoptée et d’où provenait cette forme. La Vierge assise, tenant l'Enfant sur ses genoux, c’est celle qui figure sur de nombreux tympans romans : à Notre-Dame de Paris, à Reims, à Marseille, etc., ce qui prouve, d’une manière évidente, que le type de la Vierge de Majesté a été fixé par des règles précises, écrites par des clercs pour être répandues et ceci atteste l’origine savante de cette image propagée par les érudits. Cette figure existe déjà aux Catacombes, sur les sarcophages et dans de nombreuses statuettes d'argile (27), c’est la Vierge de l’Adoration des Mages.

Certes, le thème est ancien et l’Inde ou la Perse avaient pu l’apporter, mais c’est à Rome que nous le voyons appliqué à la Mère du Dieu des Chrétiens. L’Asie rejoint constamment Rome par les légendes, les images et les croyances, la Kaabah et ses reliques ont pu être confondues avec les vestiges de la Vierge Noire, des statues ou des images ont pu être rapportées par les

(26) Elene, 1113 Cynewulf (la lune, astre spirituel est le symbole de l’Église du Christ).

(27) D. Cabrol, Dictionnaire d’Archéologie chrétienne, X, 2, 1982 et figure 7707, colonne 1991. Tudot, Annales Bourbonnaises, 1887, page 20.

routiers de Yen Sainte, ces images, du reste, sont relativement récentes (28); des interprétations byzantines, cappadociennes À ou coptes, peut-être même des images gnostiques, ont-elles pu

fournir un type de femme portant un enfant, que l’on a interprété

comme le portrait réel de Marie, mais les statues noires de nos autels ne sont que les reproductions d’une divinité classique. La Vierge de Saint-Sixte et celle de Sainte-Marie-Majeure, seraient d’après les textes et la tradition, apportées d'Orient à Byzance et, de là, à Rome, antérieurement au vi® siècle, mais la mosaïque de l’oratoire de Jean VII (29) ne peut être rapprochée que de peintures : celles du Manuscrit de Clermont- Ferrand (30) ou les fresques de Berzé la Ville (31) par exemple. Si, dans la célèbre mosaïque romaine, la Vierge est assise, elle n’a pas la majesté grave des statues que nous étudions; l'Enfant n’est ni le Dieu bénissant, ni le Docteur enseignant, Il se penche au lieu d’être rigide, Il sourit au lieu d’être hiératique et Il avance la main avec vivacité pour saisir l’offrande du Mage. Ainsi, tout dans la peinture : forme et, surtout, caractère, est différent de la représentation noire de la Vierge.

Les historiens et les archéologues ont outrepassé leur droits lorsqu'ils ont assigné une origine unique, quelle qu’elle soit, à la Vierge Noire. L’Orient rejoint Rome, mais Orient et Rome donnent une forme à la divinité ancestrale inconnue et l’Église chrétienne se sert de ces images et les prête aux traits de la Vierge.

On nous reprochera, peut-être, d’avoir donné une trop grande importance aux légendes et de n’avoir pas indiqué que certaines étaient tardives (nous savons que la légende de Priscus n'apparaît qu'en 1389) (32), mais nous répondrons que nous considérons ces légendes comme la tradition orale cachant l’antiquité de l’œuvre, même si la statue est d’une date certaine qui ne correspond pas avec celle qui lui a été attribuée. Qu'importe que l’on assure que la statue de Rocamadour ait été

(28) Liesse, la deuxième statue de Notre-Dame du Puy, Murat, etc.

(29) A. Michel, Histoire de l’Art, I, 1, page

(30) L. Bréhier, Renaissance de l’Art français, avril, 1924, pages 205 à 210. (34) F. Mercier, les Primitifs français, Berzé la Ville, planche LXXII.

(32) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, III, x, 1070.

| faite : au er siècle de l'ère rétienne ee que ses caractères

: archéologiques annoncent la fin du xrre siècle ou le début du

; “XIIe siècle? Nous accueillons la légende parce qu’elle indique

ne. que, non pas la statue actuelle, mais une autre œuvre qui lui

était antérieure existait, et, si Virgile bâtit en une nuit une route pavée d'immenses pierres noires (33), si Jérémie taille une image de la Vierge qui devait enfanter, si les Anges consacrent les églises qui renferment ces précieuses statues, si saint Louis rapporte une figure sculptée par le Prophète ou par saint Paul, et Charlemagne un tableau peint par saint Luc, c’est qu’un pêlerin ou un visiteur, simple d'esprit, a recueilli imparfaitement la légende savante du clere, moine qui a lu Virgile et la IVe églogue annonciatrice de la Vierge, saint Augustin racontant la consécration de la Maison de Dieu par les Anges, Jérémie prophétisant le Messie et sa Mère (34); or, si ce clerc a employé toutes ses facultés à rassembler ces textes et à les coordonner c’est, sans doute, pour les appliquer à une représentation dont il voulait indiquer l'ancienneté et l’authenticité. Les Vierges Noires les plus illustres sont priées surtout près des grandes écoles monastiques (Orléans, Ferrières, Chartres, Montpellier) et ceci apporte une nouvelle preuve de recherches savantes qui furent entreprises sur leur origine.

Les divinités populaires symbolisant à la fois la vie et la destruction apportent le caractère de fécondité aux déesses vierges du clacissisme, dont les images sont sans doute issues de divinités locales et du vieux fonds oriental créateur de formes.

Les Vierges Noires sculptées, frontales, majestueuses et tenant l'Enfant de face, assis sur leurs genoux, empruntent les traits et la couleur de divinités païennes particulièrement aimées. Objets d’un culte populaire, tolérées par l’Église, les Vierges Noires reçoivent des hommages nombreux et fervents.

La Vierge Noire est expliquée par les Docteurs et les exégètes du xrne siècle, ses statues sont replacées dans les nouvelles églises, souvent elles sont refaites, mais gardent les apparences

(33) Thévet, Cosmographie, livre XVII, chapitre VIII. (34) Jérémie, cap. XXX, XXI, XXXII,

de l’œuvre antérieure. Elle devient, de ce fait, une Vierge savante où le symbolisme, les textes, les commentaires, la tradition d’un portrait expliquent la couleur.

Pèlerinée en Orient, puis à Rome la Vierge Noire de France sert de pèlerinage de remplacement. Nous en retenons le caractère de maternité et de fécondité, nous lui attribuons en France, une forme spéciale et surtout une technique sculpturale, une antériorité sur les autres représentations mariales; nous croyons que, si la Vierge Noire se trouve plus spécialement limitée à nos frontières ou aux régions limitrophes, c’est parce qu’elle remplaçait une divinité-mère particulière à notre sol, c’està-dire sans doute : les Matres.

Enfin, d’après la liturgie grecque nous attribuons la Vierge Noire h sculptée au rite latin, car si la première indique la Vierge Conductrice peinte par saint Luc, elle ne tient pas compte du Cantique des Cantique qui n’est pas cité au cours des offices de la Vierge.

Parmi les acclamations qui saluent la Mère de Dieu, il n’en est pas une où nous trouvions les traces du texte biblique (35).

Dans le rite latin, au contraire, dans l'office de la Vierge comme dans le propre de ses fêtes, les versets du Cantique des Cantiques sont récités et la phrase qui nous intéresse particulièrement Nigra sum sed formosa est souvent répétée et nous pouvons en tirer la conclusion suivante :

L'image sculptée de la Vierge Noire, résultat du syncrétisme des divinités orientales, grecques, romaines, gauloises succédant à à des déités ancestrales de la Fécondité, a été vénérée sous la forme d’une statue majestueuse et maternelle, plus spécialement dans les régions que nous avons indiquées, régions où le rite latin était en usage (36).

(35) Paraclisis : « Elles sont muettes les lèvres des impies, ceux qui ne vénèrent pas votre sainte image, celle de la Vierge conductrice peinte par le Tout Sacré Apôtre Luc ». Tiré du Manuel de prières à l’usage des fidèles du rite grec recueillies et mises en ordre par l’Archimandrite Jean Oquet, Beyrouth, 1902, traduction approuvée par Sa Béatitude Monseigneur Cyrille VIIL, patriarche d’Antioche, de Jérusalem et de tout l'Orient.

(36) Les représentations noires de Marie continuent à être en honneur ; ainsi au Pavillon Pontifical nous pouvons voir une vierge présentant tous les caractères étudiés ici. Elle est l’œuvre du sculpteur Le Bourgeois, exécutée en un bois noir, sans doute de l’ébène, et destinée à l’église de Somme-Py.

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