‹ Etude sur l'origine des Vierges NoiresChapitre 32 sur 45 · CRE 2 AT A PME PT RAS · texte numérisé non relu

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le noir évoquerait le goudron spécial dont on enduisait les momies, les statuettes funéraires et les sarcophages. Il serait donc le symbole des rites funéraires bien exécutés, de l’embaumement soigné, des garanties de conservation du corps, conditions de la survie. Les deux grandes statues qui se trouvaient à l’entrée du tombeau de Tout-Ankh-Amon sont enduites de ce goudron noir, or ce sont des statues funéraires. Il est du reste fait mention dans les textes de statues d’ébène de certains souve-

rains ; ces œuvres destinées au culte étaient des imitations en

matière plus précieuse d'images revêtues de goudron. Cet enduit noir est sans doute celui connu sous le nom d’onguent des chairs divines, dont la préparation est décrite dans le « Laboratoire » du temple d'Edfou.

De ces renseignements, nous retiendrons les points suivants :

a) La couleur noire est réservée à certains dieux ou à certains rois divinisés et considérés comme régnant sur le royaume des morts. Cette tradition existait déjà au troisilème millénaire ;

b) Osiris, dieu des morts, est noir, mais il est vert lorsqu'il est dieu de la végétation ; nous nous trouvons donc devant un dieu fécond ;

c) La déesse Hathor-Nout, reine du Ciel, enfante chaque jour le Soleil ; elle reçoit aussi cette couleur ;

d) Les morts sont enveloppés de bandelettes enduites de bitume.

Confrontons nos données sur les Vierges Noires à celles que nous venons d'exposer. Marie, Mère de Dieu, triomphe de la mort par son Assomption ; de nombreux miracles représentent aussi la Vierge ressuscitant des morts pour qu'ils se repertent : elle est donc toute-puissante sur la mort (Légende Dorée, Conception et Assomption). Nous avons vu la Vierge Noire invoquée tout spécialement pour la fécondation ou la parturition.

Marie, reine du Ciel, enfante le Soleil de Justice.

Certaines statues de Vierge Noire (Le Puy et Halle) sont enveloppées de bandelettes. N'oublions pas aussi que l'art

ût appliqué cette doileur à à Mère 4 Dieu, de lui attri- “buer cette facture réservée dans certaines circonstances à des représentations divines.

Héra, la Juno’ Sospita des Latins de Lavinium, . représentée à Argos par un xoanon de poirier que l’on habillait à l’occasion de certaines fêtes (237). Elle est la protectrice de la femme et de l’enfant, connue sous le nom de Lucina, elle est confondue avec Fecunditas; elle est la mère de Mars et l’aïeule de Romulus (238). Reine du Ciel (Juno Caelestis, Juno regina) elle est figurée assise, munie du sceptre, portant un enfant sur le bras.

Un culte qui nous paraît devoir être rapproché de celui pratiqué dans les principaux sanctuaires de « Vierges Noires », et particulièrement à Chartres, consistait en l’offrande d’une

ceinture destinée à entourer le ventre maternel, lors de la gestation et à faciliter l’enfantement. Nous rappellerons, à ce sujet, que beaucoup de statues noires de la Vierge contenaient la ceinture de Marie et que, dans beaucoup de lieux de dévotion, une ceinture était également donnée aux futures mères. Enfin, la déesse est en rapport avec la fête des Lupercales (239) où était célébrée la déesse Luperca, la Louve qui avait allaité les Jumeaux sacrés. En effet, les Luperques étaient vêtus de la peau appelée Amiculum Junonis, et cette dépouille, taillée en lanières, frappait les femmes qui désiraient devenir mères (240). Cette fête était en si grande vénération dans tout le monde romain que le Pape Gélase l’abolit en 494 (241) et la

(237) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités, III, page 686. (238) Daremberg et Saglio, op. cit., page 683.

(239) Daremberg et Saglio, op. cit, page 685.

(240) Daremberg et Saglio, op. cit., III, 2, page 1398.

(241) D. Cabrol, Dicrionnaire d’ Archéologie chrétienne (Purification).

transforma en une fête chrétienne de la Vierge : la Purification, date de la solennité de beaucoup de nos « Vierges Noires » (Marseille).

Athéna, qui partage avec Diane le nom de « Vierge blanche » (242) est également adorée sous la forme d’une statue noire (243). Elle est l’inviolée, la Vierge guerrière, la déesse des marins, l’inspiratrice des arts et la protectrice des cités.

Une déesse qui n’a pas été mentionnée par les archéologues mérite, à notre sens, une place très importante dans cette étude, c’est Tellus Mater, la très ancienne divinité, mère de tout ce qui vit. Elle est mentionnée dans la théogonie d’Hésiode; elle est la mére de fondateurs de cités, elle est donc, au moins indirectement, déesse poliade; elle a engendré les dieux auxquels, par conséquent, elle est antérieure. Médiatrice entre Zeus et les hommes, elle est représentée en suppliante; par son intercession, elle rend aux humains qu’elle a conçus leur place primitive. Elle offre les pommes d’or aux noces d’'Héra et de Zeus; l'hymne homérique l’appelle la « Mère universelle », la déesse vénérable qui fait naître les fruits, la joie et la prospérité.

Sous le nom de Kourotrophos, elle est vénérée à l’Erechteion, c'est une divinité essentiellement chtonienne qui se manifeste par le jaillissement des sources, elle est la protectrice des naissances et aussi des morts qui préparent la vie. Associée à Déméter et à Ilithya, elle est vénérée à Patras; à Rome, près de Jupiter, elle est par excellence la Mère, elle devient le principe féminin de la fécondation auprès du dieu Tellumo et les « Indigitamenta » la confondent avec Cérès (244).

Les soldats romains identifient Gé avec les déesses locales et Grégoire de Tours l’a assimilée à Rhea ou Cybèle. Sans doute, faut-il voir dans cette très ancienne divinité, associée ou confondue avec celles que nous avons citées, l’un des pro-

(242) Cité par Montfaucon, Antiquité expliquée, 1, page 156.

(243) Daremberg et Saglio, op. cit. (Athéna).

(244) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités, tome V, page 80, article de M. Hild.

totypes de nos « Vierges Noires » avec lesquelles elle possède, en commun, un pouvoir fécondant. Saint Sylvestre avait, dans l’une de ses réponses, comparé Marie à la Terre. La « légende dorée » rapporte que Chusi ayant demandé à Sylvestre les causes de la naissance du Christ par l'intermédiaire d’une Vierge, le saint répondit : « La Terre d’où naquit Adam fut Vierge et pour cela il convenait que le nouvel Adam vint de la Vierge Marie » (245).

Auprès de ces Déesses, dont certaines comme Isis, Tellus, Héra, portent sur leurs bras un nouveau-né, il existait d’autres divinités qui présidaient à la génération et à la croissance de l'enfant et ceci, peut-être, tout particulièrement dans notre pays. Les Matres, revêtues de la longue tunique, coiffées d’une sorte de haut diadème, tiennent dans leurs bras ou sur leurs genoux de petits êtres humains qui prennent le sein ou se su pendent à la poitrine maternelle, mais qui parfois aussi, debout, semblent enseigner (246).

La ressemblance entre les statues mariales et celles des Matres est si grande que souvent l'identification est difficile à faire (247). Non seulement les statues de Matres sont nombreuses, mais les céramistes en multiplièrent les exemples et les ateliers de Lezoux, de Vichy, de Toulon-sur-Allier, de Banassac répètérent les effigies des déesses-mères et l’Eduen Pistillius « maître du genre familial, remplit la Gaule de déesses pouponnières d’enfants » (248).

Ces divinités sont caractérisées par une figure sérieuse, pleine de majesté; la pose est rigoureusement symétrique, elles sont assises sur des fauteuils ou, plutôt, sur des sortes de trônes, au dossier large et élevé. Les pieds sont chaussés de souliers effilés et la longue robe dessine des plis verticaux. On a essayé d'établir une dissemblance entre les antiques Matres et les « Vierges Noires », basant la différence sur la haute coiffure,

(245) Légende dorée, tome I, page 71.

(246) Abbé Clément, Représentations de la Madone, page 17, figure 4. (247) Abbé Clément, op. cit., page 16.

(248) C. Jullian, Histoire de la Gaule, V, page 287.

le nombre des enfants et la variété des gestes des premières (249). Mais toutes les représentations de Matres n'étaient pas sem-

blables; il se pourrait donc que les artistes chrétiens aient choisi

l'une de ces représentations comme plus conforme à l'idée qu’ils se faisaient de Marie. Les « Vierges Mères du Christ »,

trouvées par le Père Delattre sont si voisines des divinités païennes que le savant religieux hésite parfois à trancher

définitivement ce point (250). Il n’est pas sans intérêt de remar-

quer que les ateliers antiques spécialisés dans la production des statues de Matres, sont situés dans les régions où sont vénérées des « Vierges Noires ». Peut-être, faut-il voir, dans ce fait, la persistance du symbole d’un culte à travers les âges. La couleur des « Matres » pourrait être objectée, mais il nous semble, au contraire, qu’elle apporte une preuve de l’utilisation des anciennes statues païennes par les chrétiens. Beaucoup de ces œuvres avaient été exécutées en bronze, d’autres en pierre, matière susceptible d’un noircissement, d’autres enfin, les plus nombreuses, sont en argile dont la couleur est variable suivant les régions : elle pouvait être brunâtre, noire, comme c'est le cas à Lillebonne (251), et l’artiste du moyen âge a pu tirer de cette couleur même une explication savante en se basant sur le célèbre verset du Cantique des Cantiques.

Enfin, nous n'oublions pas que les « Martes », fées du centre de la France (donc pays de Vierges Noires) ont été caricaturées comme des femmes brunes aux longues mamelles (252) ce qui semble constituer une charge railleuse des antiques Matres Kourotrophes (253). Ces Matres sont en relations étroites avec les monuments mégalithiques; or, dans quelques sanctuaires au moins, il existe des pierres sacrées auxquelles on vient demander la guérison ou la fécondité (pierre des Fièvres à Rocamadour, pierre de saint Greluchon à Ferrières). Le rapport, entre le culte mégalithique et les « Vierges Noires », trouve

(249) Annales Bourbonnaïses, 1887, page 75. Voir la planche IV, x, 3, 4, 5. (250) Delattre, Culte de la Vierge.

(251) Musée des Amis du vieux Caudebec, N° 106 ou 306.

(252) P. Sébillot, Fo/k-lore de France, 1, page 315.

(253) J. Toutain, Cultes païens, Il, page 350.

survivance “des - anciens lieux de he a | déjà & été

démontrée (256), mais la coïncidence, pour le moins curieuse, des dieux païens enfantés dans une grotte, de même que le Christ, nous semble être un fait important.

Mais pourquoi, à la belle période classique, et plus tardivement dans les arts d'Alexandrie et de Rome, la couleur noire fut-elle donnée à des statues, par ailleurs, remarquables ce qui excita la verve de certains auteurs (257). Rien, en effet, n’est moins conforme à l'esthétique grecque que la couleur noire prêtée à des déesses jeunes et belles. Comment concevoir que l’Héra « aux bras blancs » d'Homère puisse être exécutée en matière sombre, si nous n’admettons pas, comme seul guide, la piété de l'artiste et des fidèles?

Beaucoup de ces statues antiques avaient primitivement été exécutées en bois (258); les bois, peints ou dorés, ont pu s’altérer, mais certains ont été choisis intentionnellement, puisque nous savons que l’ébène était réservée aux statues divines (259) et que, parfois, les images étaient passées au bitume (260), à moins que le cyprès ou le cèdre ne reçoivent l’onction d’une huile ‘provenant de ce dernier conifère afin de les préserver

(254) S. Reinach, Cultes, Mythes et Religions, III, page 12.

(255) JT. Toutain, Nouvelles études de Mythologie et d’Histoire, page 243.

(256) I. Toutain, op. cit.

(257) Platon, Hippias, 282 et Athénée, XIV, 613. ) (258) Héra d’Argos, Cérès de Phygalie.

(259) Pausanias, I, 42; V, 8; XVII, 2.

(260) Pline, Hist. Nat., XXXIV, 0.

des teignes et de la carie (261). Il reste, cependant, deux points sur lesquels nous ne pouvons que constater un parti pris très net : la couleur noire et l’emploi du bois associé à l’idée de fertilité et de conception. Le bois a été rapproché des femmes pendant la gestation (262) et le mot « materia » est apparenté par sa racine «mater » au nom latin de la mère (263). Les divinités masculines, exécutées suivant cette technique, fournissent une objection à l’hypothèse d’une technique employée spécialement pour les déesses de la fécondation et surtout de la maternité, cependant Dionysos est, par excellence, le dieu générateur des terres et des êtres. La couleur noire fut, sans doute, attribuée par les artistes à des représentations divines par une identification entre cette teinte et la fécondation souterraine ou utérine et aussi par une transmission de cultes archaïques dont l’origine même échappe à notre connaissance. Les Vierges ont succédé à ces divinités, elles ont été invoquées pour les mêmes besoins, on leur a attribué les mêmes pouvoirs et sans doute, au début, ont-elles été vénérées sous les mêmes traits.

Si même, nous admettions les « Vierges Noires » comme inventées par l’art de la contre-réforme, nous serions amenés, dans une certaine mesure, à leur attribuer une origine antique, puisque, dans la refonte du Bréviaire par Ferreri, en 1525, la Vierge est nommée, la Reine ou la Mère des Dieux (épithète de Cybèle) ou la Déesse des hommes (264).

(261) Vitruve, De materia, lib. IT, cap. IX, 37-40.

(262) Vitruve, De materia, II, IX, 3.

(263) Clédat, Vocabulaire latin, page 122, et Freund, Grand Dictionnaire de la langue latine, traduction Theil, tome II, page 448.

(264) Willy, Bréviaire expliqué, page 107.

é bone Fr tique — Conan ARE pose l'Église ESA Ecclésiastique fournit le thème de la Sedes Sapientiae, formule courante et ancienne de nos « Vierges Noires » — La symbo-

= ee de la couleur noire.

es archéologues ne trouvant pas les hypothèses émises

S assez satisfaisantes ont tenté de trouver, dans les textes litur-

giques de l'office de la Vierge, l’origine de la représentation si anormale de la Vierge de lumière et de blancheur.

Le « Cantique des Cantiques » a servi de base à cette hypothèse savante. Examinons d’abord ce texte et voyons quelles sont les phrases qui auraient pu guider l’iconographie mariale.

« Je suis noire mais belle, filles de Jérusalem.

« Comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon.

« Ne prenez pas garde à mon teint noir,

.« C’est le soleil qui m’a brûlée » (265).

Les commentateurs modernes sont quasi unanimes à interprêter le Cantique littéralement et la plupart d’entre eux voient dans ce morceau un chant récité par la jeune épousée le jour de ses noces (266).

« Comme les tentes de Cédar (Qédar) » répond à « je suis noire ». Cédar était une population nomade du nord de l’Arabie (267) nommée aussi dans les inscriptions assyriennes d’Assourbanipal. Les tentes, comme aujourd’hui encore celles des Bédouins, étaient noires étant faites en poil de chèvres (268).

Noir désigne le teint hâlé des paysannes et des nomades par opposition à la couleur blanche de la peau des citadines. La même opposition est faite dans la poésie érotique de la (265) Traduction Crampon, page 864.

(266) Les commentateurs religieux préfèrent l’explication symbolique du Cantique. Voir Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, IL, 1, page 185 (article de M. Lesêtre). R. Dussaud, le Cantique des Cantiques.

Les explications qui suivent sont dues à l’extrême obligeance de M. A. Lods, professeur de langue sémitique à l’Université de Paris. Je le prie de trouver ici l’expression de toute ma gratitude.

(267) Genèse, XXV, 13 : Primogenitus Ismaelis Nabaioth, deinde Cedar.

Paralipomenes, 1, 1, 29.

(268) Apocalypse, VI, 12.

Palestine actuelle entre les noires ou brunes (les € bédouines s ex

et les blanches (les filles de la ville) (269).

« Comme les pavillons ou tapis de Salomon » à ; à « je suis belle ». Salomon est le Lie même de la gloire cb due

luxe (270).

Au verset 6, le mot employé est un diminutit de noir équi-

valant à notre « noirâtre ». Le mot traduit hypothétiquement

par « brûlée » signifie ordinairement « regardée », mais avec une

légère correction du texte (suppression de la première lettre qui se trouve en double), on obtient le sens « m'a noircie », littéralement « m'a enduite de poix ».

Une a allégorique a été soutenue par le Père Jouon (271) : l'épouse (Israël) a contracté le teint bruni des habitants de l'Égypte où elle a séjourné et a été condamnée à de durs travaux. La noirceur, symbole de la souffrance, Salomon, image de l'Éternel; ses pavillons : le Tabernacle.

Un sens semblable avait été donné au Cantique par Honorius d’Autun; il fut repris par Jansenius et Bossuet, mais une interprétation allégorique, très voisine, avait été vue, dès les premiers temps chrétiens par Origène et, plus tard, par Théodoret, saint Jérôme, saint Bernard et saint Thomas (272).

Très tôt, l’image de l’Épouse, de l’Église et de Marie se confondirent et saint Ambroise, tout particulièrement, rapprocha ces figures (273).

« Fusca » s'applique tantôt à l’Église du Christ : «fusca per culpam, decora per gratiam »; à celle des Gentils; tantôt à la Synagogue : « Fusca per incredulitatem, decora per legem », enfin, à la Vierge. Au sujet des paroles : « Introduxit me Rex in cubiculum suum », saint Ambroise évoque l’Ange de l’Annonciation faisant part à Marie de sa conception par l'Esprit Saint

(269) Dalman, Palastin. Diwan, pages 25, 2, 86, 13; 200, n° 2; 236, 240, 250, 306.

(270) Mathieu, VI, 20.

(271) Jouon, le Cantique des Cantiques, Commentaires philologiques et exégésérique, pages 122-135.

(272) Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, XI, 1, 185 (article de M. Lesêtre).

(273) Migne, Patrologie latine, XN, colonne 1861 (Commentarius in Cantica Canticorum e scriptis Sancti Ambrosi, a Guillelmo quondam abbate Sancti Theodorici.

de l'â âme de ne Ce ait en dut à — par une prescience du. drame du Calvaire que la jeune Mère aurait reçu cette forme, la couleur prenant le sens figuré de sombre et de triste, sens, du reste, conforme à l’usage qu’en font les langues latine, grecque et française (275).

. Parmi les commentateurs, le plus important pour nous est saint Bernard qui, d’une part, est contemporain des plus anciennes Vierges Noires que nous connaissons et qui, d'autre part, fonde un ordre puissant dont l'influence considérable se fait sentir dans toute la chrétienté. Docteur illustre, vénéré pour sa sainteté autant que pour sa science, puissant entraîneur des hommes et des âmes, amant chastement passionné de la Mère de Dieu, il a pu, par ses écrits ou ses sermons, suggérer une forme particulière de statue mariale. Or, nous trouvons dans ses écrits de longues pages consacrées au Cantique des Cantiques et, parmi celles-ci, une nous paraît particulièrement intéressante pour le sujet que nous étudions : « De nigredine et formositatæ sponsæ id est Ecclesiæ.

..Nigra est sed formosa filiæ Jerusalem... Nigra vestro, formosa divino angelicoque consilio. Nigra foris sed intus formosa... Nigredo est sed forma et similitudo Cbristi. Vade ad Sanctum Isaïam et describet tibi quatem in spiritu illum viderit. Quem namque alium dicit virum doloris » (276) et

(274) Luc, I, 35.

(275) Ater, niger, mmmmm.

(276) Migne, Patrologie latine, CLXXXIIT, page 202, sermo XXVW.

l’auteur cite les versets d’Isaïe dans lesquels le prophète dépeint le Christ homme de douleurs, victime transpercé et chargée de nos fautes (277).

Il n'y a donc pas de doute, le Saint a identifié Poe à l'Église, la couleur noire de la Sulamite surprend, mais cette teinte n’est qu’extérieure. L'Église est belle devant les Anges et Dieu, elle est noire, mais elle est belle à la ressemblance du Christ qu’Isaïe a vu chargé de honte et de douleurs, objet de mépris devant lequel on se voile la face, car Il a assumé tous nos péchés et toutes nos souffrances. Le sens symbolique de noir est donc indiqué par saint Bernard comme cachant à la fois la tristesse et l’iniquité.

Saint Bernard a comparé, dans l’un de ses sermons, l’Épouse à l’âme humaine pleine de turpitudes : «cependant, pour cette Ethiopienne, le Fils de Dieu est venu du ciel, Il est devenu son fiancé et Il est mort pour elle. Moïse avait pris pour épouse une Éthiopienne, mais il n’a pu changer la couleur de sa peau, le Christ, au contraire, rendra éclatante l'Éthiopienne qu’Il a aimée malgré ses hontes et ses souillures ». L’image de l’âme noire associée à l'Église et lui conférant sa couleur a, du reste, été citée par saint Augustin (278) : « Nigram Ecclesia se vocat propter malos qui sunt in ea permixti, formosam tamen propter bonos. »

Puisqu’il est admis que la Vierge symbolise l’Église, nous devons chercher la préfigure biblique de cette dernière : c’est l’arche d’alliance (notons l’invocation des litanies de la Vierge Fœderis archa). Saint Ambroise rapproche l’arche de la Mère de Dieu (279). L’arche portait les Tables de la Loi, mais Marie portait, en elle, le Législateur du Testament; en Marie était la nouvelle loi : l'Évangile; elle possédait, dans ses flancs, la voix de Dieu, c’est-à-dire le Verbe; l’arche était brillante au dehors par l'éclat de l’or, mais Marie « au dedans et au dehors resplen-

(277) Isaïe, LIII, 3, 5.

(278) De doctrina Christi, III, cap. XXXII.

(279) Migne, Patrologiae Cursus, tome XVII, page 689 (sermo XLII).

dissait par V éclat de sa «Virginité », € Celle-Ià (l'arche) était ornée d’or terrestre, et celle-ci (Marie), d’or céleste » (280). L’ arche est souvent mentionnée dans les livres saints, mais un texte de l’'Ecclésiastique, rapproché du Sur des Cantiques (281), est particulièrement intéressant à cet égard. La Sagesse se compare au cèdre, au cyprès, à l’olivier et à la vigne et ajoute : « Mes fleurs ont donné des fruits de gloire et de richesse, Je suis la Mère du pur Amour, de la Crainte de Dieu, de la Science et de la sainte Espérance. « Puis la Sagesse vante le charme de son commerce et le profit moral qu’on en retire : « Tout cela, c’est le livre de l'alliance du Dieu très haut, c’est la loi que Moïse a donnée (282). » Ceci ne serait que de peu d'intérêt si nous ne savions qu’à l’épître de l’Assomption le texte de l'Ecclésiastique que nous venons de citer est lu, attestant, par conséquent, l'identité de la Sagesse et de Marie dans la pensée de l’Église. La Mère de la Science, de l'Amour, de l’Espérance (invocations des litanies), la détentrice du livre du Dieu trèshaut a, naturellement, été interprétée comme étant Marie; l'amour, la science, l'espérance, l'alliance étant le Christ. Le texte biblique parle de la Sagesse et des archéologues, en voyant le type le plus ancien et le plus représentatif des Vierges Noires, l'ont classé sous le titre de Sedes Sapientiæ (invocation des litanies).

La Vierge, trône vivant de la Sagesse, portant sur ses genoux la Sagesse même, c’est-à-dire le Christ, peut en effet être considérée comme l'illustration du texte cité et, par rapprochement du Cantique, avoir été représentée noire. Nous ajouterons que les bois qui sont énumérés ont été employés, fort souvent, pour tailler les statues de Vierges Noires (283). Du reste, la

(280) Migne, op. cit. « Ante arcam ergo saltavit propheta David : arca autem quid, nisi Sanctam Mariam dixerimus? Sequidem arca intrensecus portabat Testamenti tabulas Maria autem ipsius Testamenti gestabat haeredem : illa intra semet Legem, haec Evangelium retinebat; illa Dei vocem habebat, haec Verbum. Verumtamen arca intus forisque auri nitore radiabat sed et Sancta Maria intus forisque virginitatis splendore fulgebat ; illa terreno ornabatur auro, ista cœlesti.

(281) Liber Eecclesiastici, XXIV, 12 à 34.

(282) (Sainte Bible) Ecclesiastique (traduction Crampon), XXIV, 12 à 17.

(283) Le Puy (cèdre); olivier, à Murat; vigne, à Dijon.

suite des versets a donné lieu à l'image des quatre fleuves, ce qui apporte la certitude d’une interprétation du texte par les artistes. Puisque ceux-ci se sont servis de la seconde partie

du chapitre de l’Ecclésiastique, il est naturel de supposer qu'ils

ont pu également puiser dans la première partie une formule

iconographique. + Puisque l'Église chante le Cantique des ts aux

fêtes de la Vierge, c'est qu’elle identifie l'Épouse à la Mère

de Dieu; puisque l’Église est représentée par la Vierge, préfigurée elle-même par l'Arche d’Alliance, puisque Marie est le trône de la Sagesse, c’est-à-dire que, mère, ses‘ genoux servent de siège au Christ enseignant, nous nous demandons si la pierre d’autel ne lui a pas été assimilée. Nous rappelons qu’Hinemar ordonna de ne se servir que d’une pierre noire pour cet usage (284). Y a-t-il une relation entre les Vierges Noires et la couleur imposée de la pierre du sacrifice? Nous Fignorons, mais nous avons cependant tenu à mentionner ce fait. Ce dont nous sommes sûre, c’est du rapport étroit qui existe entre le Cantique des Cantiques, l’Ecclésiastique et le type primitif de nos ie Noires dit de la Sedes Sapientiæ.

L'interprétation de la Vierge Noire symbolisant le deuil de la Mère aboutiraïit aux Vierges de douleurs. M. Réau a rejeté la tristesse prêtée aux icones; un littérateur, Huysmans, a dit que, seule, la Vierge de Compassion devrait être représentée avec une face sombre; or, si dans les images que nous étudions, Marie est toujours grave, elle est surtout majestueuse; c’est une jeune mère tenant son Enfant, qui est déjà d’ailleurs un Christ enseignant, muni du livre ou du phylactère, mais jamais de la Croix, si ce n’est sur le globe du monde, attestant ainsi son empire. Nous savons que l’iconographie a, au moins une fois, représenté Marie Jeune Mère tenant dans ses bras le corps du Supplicié (Notre-Dame de Marienthal}, nous savons que la Vierge byzantine du Perpétuel Secours est accompagnée des

anges porteurs des instruments de Ia Passion mais, dans ces

deux cas, le visage est blanc.

(284) Rohault de Fleury, Messe, page 183.

pt dans + pierre de. nos ee - : Christ ent dernier, Séraphin aux six ailes, Job, etc., il est donc tout naturel de trouver dans les représentations mariales l'inspiration de textes bibliques ou évangéliques. Une dernière interprétation à été proposée (286), basée sur la mythologie. La Belle du Cantique ne serait autre qu’Isis et le chant salomonique ne serait qu’une complainte ou une lamentation sur la mort d’Osiris. L'auteur, dans cette inter- prétation hardie, se base sur une caractéristique que nous étudions ailleurs, sur la coloration noire d’Isis et d’Osiris. Si donc cette interprétation était exacte, nous serions amenés à voir dans la déesse égyptienne le modèle de Marie la Noire. . Nous n'avons pas la prétention d’avoir étudié le sens mystique prêté au Cantique des Cantiques et son influence sur les représentations noires de la Vierge, nous avons seulement voulu indiquer que des recherches pourraient être tentées dans ce sens, recherches qui préciseraient toutes les théories émises entre le re et le xr1e siècles, date à laquelle il existe certainement des Vierges noires. Nous serions ensuite amenés à étudier pourquoi la teinte noire a été choisie, et nos recherches nous conduiraient vers la symbolique chrétienne et païenne à travers le temps et l’espace.

Le noir a été considéré comme la couleur propre de l'erreur, : de la nuit, de la négation de la lumière; les Juifs et les Mahométans y ont vu l’image de l’impureté mais, en Occident, au

(285) Apocalypse, XII, 1.

(286) Oswald Neuschotz, le Cantique des Cantiques et le Mythe d’Ostris, page 42-45.

contraire, cette même teinte symbolise la nuit mère de toute la création et s'applique, par conséquent, aux divinités bienfaisantes. Cérès la déesse des moissons, Vénus la mère des hommes, Isis et Osiris, noircis par l’eau ont gagné à ce contact le pouvoir fécondant, ce sont des dieux sauveurs qui, descendant dans le royaume sombre de la mort, en arrachent les êtres qui y sommeillaient.

Le Christ descendant aux Enfers, se chargeant des péchés du genre humain fut rapproché de ces dieux et, dans un manuscrit du xrrre siècle, il est revêtu de noir lorsqu'il se trouve en contact avec Satan ou avec la souffrance (287). On a même supposé que les byzantins avaient donné cette couleur au visage de la Vierge afin d'indiquer qu’Elle participait à la régénération des hommes. Symbole de l’Église militante, elle combat l’Ange des ténèbres c’est-à-dire Satan (288).

Mais le noir est aussi une couleur bénéficiente et féconde puisque Diane, Isis, les statues de beaucoup de dieux et la pierre de l’autel étaient noirs. Aïnsi, les diverses interprétations du Cantique des Cantiques pourraient avoir donné lieu à une image noire. Le verset salomonique du « nigra sum » indiquant le teint noir de l’Épouse aurait pu être appliqué littéralement ou prendre une signification symbolique, le texte de l’Ecclésiastique, d’ailleurs en relation avec le Cantique, renferme l’image de la « Sedes Sapientiæ », les noms des arbres qui sont utilisées dans la facture des Vierges Noires, ainsi que les titres dont l’Église salue Marie; l'hypothèse archéologique de l’origine des Vierges Noires issues d’un sens symbolique trouve donc ici sa justification.

(287) Emblemata Biblica, Ms. lat. Bib. Nat., N° 37. (283) Auber, Histoire du symbolisme religieux, 1, page 301.

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