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Étude sur la chanson de Roland

C'est une sorte de lieu commun que la France n'est pas propre à la grande poésie et que son génie se refuse à l'épopée. A l'étranger, on nous accorde volontiers une prose incomparable de clarté, d'esprit et de mesure, le discours pédestre qui marche d'un pas léger et se plaît au calme des plaines. On nous refuse la haute poésie, celle qui vole, et qui séjourne aux régions élevées. Chose singulière ! cette opinion est celle qu'on retrouve dans la plupart de nos cours de littérature, dans l'histoire de notre langue, dans les livres où l'enfant apprend à connaître ce qu'ont pensé ses ancêtres et à se sentir leur fils. Il a suffi pour cela que Boileau, qui ne les avait pas lus, ait parlé de l'art confus de nos vieux romanciers et que Voltaire ait écrit que les Français n'ont pas la tête épique et composé la Henriade pour le prouver *. Et pourtant il n'est pas téméraire d'affirmer que la France a été la plus épique des nations modernes, la nation épique par excellence. Elle a entassé un

1 A la fin de VEssai sur la poésie épique, Voltaire attribue ce mot à feu M. de Malé^ieux. On sait ce que cela veut dire. (Génin.)

si gigantesque amoncellement de poëmes que les écrivains de toutes les nations et de plusieurs siècles y sont venus, comme à une mine inépuisable. Et ce don de grande imagination n'a pas péri avec les auteurs de nos vieilles épopées. Il leur a survécu. A travers les âges, je sens, je retrace ce riche filon de poésie ; je suis une lignée de puissants et glorieux chanteurs qui se sont transmis la lyre aux cordes d'airain, de Tauteur de la Chanson de Roland à d'Aubigné, à Corneille, à notre Victor Hugo. On ne montre pas assez que, dans notre littérature, les hautes oeuvres poétiques se trouvent à côté des fortes oeuvres de prose, que le bon sens n'y a pas tué l'élan et que l'amour des cimes s'y unit au besoin de la clarté, ou plutôt n'est que le besoin d'une clarté plus pure, plus élevée et plus sereine.

Oui, la France a eu un moment de merveilleuse poésie. Il commença avec le premier jour du xi* siècle. L'aurore qui se leva sur la funèbre nuit qui avait clos l'an looo jeta moins de clarté dans l'espace que d'allégresse dans les âmes. On avait cru que le soir du monde était venu et que l'obscurité se fermait pour jamais. . Et voici qu'après les noires heures passées avec crainte et tremblement , la barre d'or apparaissait là-bas et que la lueur inespérée montait dans le ciel. Quelle aube fut jamais saluée comme celle-là ? Ce fut une explosion de joie et de reconnaissance. Un soupir de délivrance passa sur la terre comme un vent puissant et les hosanna éclatèrent comme une tempête. Chacun chérit son Dieu comme un ami qui l'avait sauvé, et, pendant longtemps, la vie ne fut qu'une action de grâces et une prière. Cela fit un peuple qui vécut de merveilleux, c'est-à-dire de poésie. C'étaient en effet des poètes que ces hommes qui renversèrent

les vieilles basiliques pour revêtir la terre de la blanche robe des cathédrales ; des générations de poètes, car le maçon qui avait sculpté le portail était mort depuis longtemps quand le forgeron martelait la croix de la flèche. C'étaient des poètes, ces gens qui, agenouillés dans le crépuscule des nefs et sous la forêt des piliers, rêvaient les yeux levés vers les rosaces éblouissantes, inondées d'un riche et mystique éclat, comme vers des fenêtres ouvertes sur le paradis. C'étaient des poètes, ces gens qui, épris d'un invincible amour pour les lieux où avait souffert leur Sauveur, s'en allaient au hasard par les monts, les fleuves, les plaines traversées de cavaliers étranges et faisaient jusqu'à Jérusalem une grand'route d'ossements. La Croisade est avec la Révolution le plus grand mouvement idéaliste du monde moderne, et toutes deux sont françaises.

Comment un tel élan de foi, d'enthousiasme, d'héroïsme, n'aurait-il pas produit des œuvres littéraires, imparfaites peut-être, mais à coup sûr neuves et fortes? Elles sortirent, en effet, en tel nombre, que la publication de ce qui nous en reste comprendra soixante volumes de soixante mille vers chacun, c'est-à-dire près de quatre millions de vers *. Elles jaillirent de tous côtés, et avec une telle abondance, que leur flot couvrant le

1 Suivant le plan soumis au ministre par M. Guessard, ce recueil (la publication des manuscrits qui renferment nos anciens poètes encore inédits) devait compter 60 volumes de 60,000 vers chacun, soit 3,600,000 vers. M. Fortoul écrivit en marge de ce rapport : a Tout, tout, publier tout. » Le tout se fût élevé à 4 millions de vers. De cette idée si large est sortie, en 1859, sous le ministère de M. Rouland, une publication partielle, le Cycle Carbpingien, qui se poursuit actuellement et lentement. (Ch. Aubertin, Histoire de la Langue et de la Littérature françaises au moyen âge.)

pays inonda l'Europe et que plus d'un est resté immortel pour avoir fait reluire dans son verre quelques gouttes du fleuve de notre ancienne poésie.

Parmi ces innombrables productions, il en est une, la plus ancienne, puisqu'on peut en placer la composition entre la conquête de l'Angleterre et les Croisades, qui est en même temps la plus simple et la plus belle : c'est la Chanson de Roland. Elle a pour sujet la mort de Roland et de ses pairs, qui, chargés de protéger l'arrière-garde de Charlemagne, alors qu'il repassait d'Espagne en France, avaient été surpris, dans les Pyrénées, au défilé de Roncevaux et avaient péri jusqu'au dernier. Ce fait historique, puisqu'il est rapporté par Eginhard, Angilbert et l'Astronome Limousin, avait assez frappé les imaginations pour que ce dernier chroniqueur, en le mentionnant, ajoute : « Je me dispense de citer les noms de ceux qui furent tués, parce qu'ils sont connus de tous *. » Il est probable que, dès le temps de Charlemagne, des chansons populaires avaient été composées sur ce sujet, qui circulaient dans le pays et que les soldats entonnaient au moment de donner bataille. C'étaient, sans doute, des cantilènes primitives, coupées en strophes et avec un refrain : une sorte de Marseillaise du moyen âge 2. En effet, nous voyons souvent mentionner la cantilène de Roland, et à la bataille de Hastings, quand

1 Dum enim quae agi potuerant in Hispania peracta essent, et prospero itinere reditum esset, in codera monte regii cœsi sunt agminis. Quorum quia vulgata sunt nomina diccre supersedi. (L'Astronome Limousin, Vita Hludovici, dans Pertz. Scriptores, m, 608.)

* Il est au moins vrai qu'au commencement de la troisième race on retenoit encore la coutume de ne point donner de combat que dix ou douze grosses voix n'eussent chanté de toutes leurs forces la fameuse chanson de Roland afin d'animer les

l'armée de Guillaume se déploya devant les palissades du camp saxon, le Normand Taillefer poussant son cheval en avant des rangs et jetant en l'air son épée qu'il rattrapait de la main droite, chantait la chanson de Roland et d'Olivier *.

Peu à peu, la légende s'était mise à l'œuvre : des épisodes nouveaux, des traits dramatiques, des personnages secondaires avaient été inventés, ajoutés. Vers la fin du x^ siècle, le long travail de l'imagination populaire, cette grande créatrice nécessaire pour élaborer les matériaux d'une épopée, était enfin terminé. Ces chants épars, rudes et sonores comme le fer, pleins du souffle et de l'âme d'un pays, n'attendaient plus que la main d'un ouvrier qui les réunît et les martelât en un ensemble. Il se rencontra, ce puissant forgeron ! Il saisit ces morceaux héroïques et simples, il les fondit à un tel feu, il les trempa à une eau si pure, que la rouille n'a pu entamer l'acier de son œuvre, et que, comme l'épée de son héros, rien n'a pu la ternir ni la briser.

Quel est-il ce poète ? Quel est-il ce vieux créateur de notre épopée nationale , le naïf et grand aïeul de Corneille et d'Hugo? Où vécut-il? où mourut-il? Nous n'en savons rien. Était-ce un moine ardent, qui, dans sa cellule paisible, avait frémi au récit des luttes religieuses

troupes, par le récit des hauts faits d'armes de ce héros. {Histoire littéraire de la France, t. III, p. 19. — Voir aussi t. V, pp. 4î et 129.) ' Taillefert qui moult bien cantait,

Sor un ceval ki tost allait

Devant le duc allait cantant

De Karlemaine de Rollant

E d'Olivier et des vassaux

Ki morurent à Renchevaux.

(Wace, Roman de Rou.)

contre les Infidèles? Était-ce un écuyer qui avait savouré la joie farouche du combat et l'ivresse de voir les épées sauter hors des fourreaux et reluire au soleil ? Était-ce un pauvre jongleur , qui allait de château en château, sa vielle sur l'épaule, et à qui son long pèlerinage avait, dans une intuition de génie, révélé l'unité et la grandeur futures de la patrie française ? Hélas! qui nous le dira? Qui nous dira son nom pour que nous le gravions au fronton de notre histoire ? Qui nous dira l'endroit où il repose, pour que nous en fassions un coin de terre sacrée et que nous y plantions des lauriers autour d'un autel de marbre * ?

Et cependant, tandis qu'il vivait et mourait inconnu, son poème se répandait dans le pays. Il devint l'épopée de tous. On le chantait partout : devant le portail des églises, dans la grande salle des châteaux, dans la cour des couvents, dans les carrefours des villes et jusque sous la toile des camps et le chaume des villages. Dans les rues, dans les maisons, sur les enseignes, sur les vitraux on voyait le nom et l'image de Roland. Ce fut le poème national, le seul peut-être que la France ait jamais connu. D'un bond, il franchit les frontières et vola par toute l'Europe -. Il fut traduit en Espagne deux siècles avant le Romancero du Cid ; il fut traduit en Allemagne deux siècles avant les Niebelungen. Quant à ritalie, il la remplit de sa renommée, et il suffit de citer et les compilateurs des Reali de Francia et Pulci, et Boiardo, et l'Aretin et l'Arioste. Il alla en Angleterre ;

1 Voir, à ce propos, la discussion de M. Léon Gautier au chapitre VI de son introduction à la Chanson de Roland et ['Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 74 J.'

2 Voir le chapitre très-complet de M. Génin sur les traces de la Chanson de Roland dans toute l'Europe.

en Danemarck *, où il est encore un des livres les plus populaires dans les campagnes. Il alla en Islande, où les libraires de Reykiavick vendent aujourd'hui la Kronike dom Keiser Karlamagnus. Il alla en Orient et jusque sur les bords désolés de la mer Noire ^. Il est dans toute la littérature du moyen âge et plus tard encore. J'entends dans l'Enfer du Dante un écho lointain du cor de Roland, et je vois le héros dans son Paradis ^•, je vois cette grande figure évoquée dans l'Enfer de Milton *, comme si les deux grands poètes épiques modernes avaient voulu reconnaître et proclamer comme leur frère le vieux poète de la Chanson de Roland.

Mais cette vigueur de jeunesse et cette ardeur d'héroïsme, qui font qu'un peuple comprend et chante une épopée, ne pouvaient pas durer. Pour cette œuvre brève et sublime, il fallait des hommes courts de parole et prompts d'action, les hommes du xi^ et du xii® siècle. Les Croisades usèrent l'enthousiasme dont elles étaient nées. Ceux qui en revinrent en rapportèrent l'amour du

1 Un auteur danois du xve siècle la résuma à l'usage du peuple en s'aidant de quelques autres poèmes français. De là cette Keiser Kart magnas Kronike qui circule encore aujourd'hui dans les campagnes danoises. Rien n'égale la vogue de ce petit livre dont une édition nouvelle vient de paraître à Copenhague. (Léon Gautier.)

2 Busbecq, dans ses lettres, dit en parlant des habitants de la Colchide : « Ils tendent des cordes sur une planche ou bien le long d'une perche et frappent dessus en mesure. C'est au son de cet accompagnement qu'ils chantent leurs maîtresses et leurs grands hommes parmi lesquels le nom de Roland revient souvent. Comment ce nom leur est arrivé, je l'ignore, à moins qu'il n'ait passé la mer avec les croisés de Godefroy de Bouillon. »

3 Dante. Chants XXXI et XXXII de VEnfer et XVIII du Paradis.

♦Milton. Paradis perdu, liv. I, v. J8j.

merveilleux. Le vieux chant simple et rude fut délaissé pour d'interminables poèmes d'aventures, où s'enchevêtraient des incidents extraordinaires, qui n'étaient plus le cri de ralliement d'un peuple, mais la distraction de lecteurs oisifs et qui ressemblaient à nos romans modernes. D'un autre côté, au fur et à mesure que la bourgeoisie se développait et que les communes se formaient, apparaissait une autre littérature : les fabliaux railleurs, les contes salés, les devis satiriques. Ces productions nouvelles , pleines de finesse moqueuse , de bonhomie narquoise et de maximes égalitaires ou sceptiques, attaquant à la fois la féodalité et l'Église, la noblesse et le clergé, étaient la négation même de l'inspiration épique. Puis arriva la Renaissance, qui n'aima que l'Antiquité ; puis le xvii^ siècle, qui ne comprit que lui-même ; puis le xviii®, qui se moqua des autres ; puis le coup de foudre de la Révolution et la canonnade de l'Empire.

Quand la fumée fut dissipée, arriva ce regard en arrière et ce retour vers le passé qui marquèrent le commencement de ce siècle. Avec Walter Scott, Schiller, Gœthe et Chateaubriand, on se prit à aimer le moyen âge. Avec Augustin Thierry et Michelet, on se prit à l'étudier. Qu'était-elle devenue, la vieille chanson, après tant d'oubli, tant de dédain et tant de risques ? Elle devait être épaisse la poussière qui la couvrait ! Si épaisse, en effet, qu'il s'en est peu fallu qu'elle n'eût l'épaisseur de terre qui recouvre les choses disparues. De tant de milliers d'exemplaires, de copies sur velin et parchemin, un seul avait, par miracle, échappé. C'est un petit manuscrit de la bibliothèque bodléienne d'Oxford. Précieux, vaillant petit livre ! Sans lui, c'en était fait de notre grand poème. Mais lui, l'avait fidèlement con-

serve, l'avait sauvé à travers les siècles, avait gardé son dépôt sublime '.

Nous avons retrouvé notre vieille épopée. Nous ne la laisserons plus se perdre !

Dans l'analyse que nous allons en donner, nous avons adopté la version de M. Léon Gautier 2, qui la partage en trois parties :

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