‹ Étude sur la chanson de RolandChapitre 6 sur 6 · LES REPRÉSAILLES · texte numérisé non relu

LES REPRÉSAILLES

Cependant le calme s'est étendu sur ces lieux tout à Theure pleins d'orage. Ces milliers d'hommes qui se ruaient les uns sur les autres avec des bonds furieux, qui se saisissaient, demeuraient un instant secoués par l'immobilité convulsive de l'étreinte et roulaient les uns sur les autres, sont tous couchés sans mouvement. Les uns ont le visage caché dans l'herbe ; les autres, d'un œil fixe et vague, regardent le ciel où quelques oiseaux noirs tournoient. Le silence aussi s'est fait. Les cris de colère ou de peine, le bruit des armes, la clameur immense et douloureuse sont tombés. Seules, les cascades grosses et rougies grondent, comme si la fureur de ces hommes était passée en elles avec leur sang. Le soir tombe ; le soleil se couche et un reflet de flamme remplit cette gorge infernale et éclaire ce carnage. Tout à coup, de tous côtés débouchent les Français. Quel spectacle !

Pas une seule voie, pas même un seul sentier,

Pas un espace vide, pas une aune, pas un pied de terrain

Oii il n'y ait un corps de Français ou de païen.

Charles s'arrache la barbe et redemande ses pairs. Il n''y a pas un seul chevalier, pas un seul baron, dont les

yeux ne se remplissent de larmes, car ils pleurent leurs fils, leurs frères, leurs neveux, leurs amis et leurs seigneurs liges.

Mais le vieux duc Naimes montre à Charlemagne la poussière qui, à deux lieues, s'élève des grands chemins. C'est l'armée païenne qui s'enfuit et qu'il faut poursuivre. Charlemagne laisse mille hommes pour garder les morts et fait sonner ses clairons. Comme le soir descend, il met pied à terre sur l'herbe verte dans un pré, et supplie le Seigneur Dieu de vouloir bien pour lui arrêter le soleil, dire à la nuit d'attendre et au jour de demeurer. Dieu l'exauce et la clarté est prolongée de quelques heures. La poursuite continue et les Français atteignent les Sarrasins au Val Ténèbres. Ils les frappent, ils les tuent, ils leur coupent leurs chemins et leurs voies les poussent vers l'Èbre et les jettent dans le fleuve. Les chevaliers pesants s'y noient tous et les Français leur crient : « Mal vous en a pris d'avoir vu Roland. »

Après avoir campé, la nuit, sur le lieu des représailles, Charlemagne s'en revient vers Roncevaux, pour trouver les corps de Roland et des pairs. La façon dont il retrouve son neveu, le souvenir de bravoure qui lui sert de guide, ses longues lamentations qui ont cela de beau qu'elles plaignent toujours le pays et non lui-même, l'espèce de tristesse qui s'empare de lui à la pensée de ce que va devenir là France, tout cela a un noble caractère de grandeur. C'est presque une page historique et l'angoisse du vieux monarque qui semblait prévoir la destructipn de son œuvre est admirablement rendue :

Charles est revenu à Roncevaux.

A cause des morts qu'il y trouve, commence à pleurer :

<< Seigneurs, dit-il aux Français, allez le petit pas :

« Car il me faut marcher seul en avant,

« Pour mon neveu Roland que je voudrais trouver.

« Un jour j'étais à Aix, à une fête annuelle ;

« Mes vaillants bacheliers se vantaient

« De leurs batailles, de leurs rudes et forts combats ;

« Et Roland disait, je l'entendis,

« Que, s'il mourait jamais en pays étranger,

a On trouverait son corps en avant de ceux de ses pairs et de

ses hommes, « Qu'il aurait le visage tourné du côté du pays ennemi, « Et qu'enfin, le brave ! il mourrait en conquérant. » Un peu plus loin que la portée d'un bâton que l'on jetterait, Charles est allé devant ses compagnons et a gravi une colline.

Comme l'empereur va cherchant son neveu.

Il trouve le pré rempli d'herbes et de fleurs

Qui sont toutes vermeilles du sang de nos barons.

Et Charles en est tout ému ; il ne peut s'empêcher de pleurer.

Enfin le roi arrive en haut, sous les deux arbres ;

Sur les trois blocs de pierre il reconnaît les coups de Roland ;

Il voit son neveu qui gît sur l'herbe verte :

Ce n'est point merveille si Charles en est navré de douleur.

Il descend de cheval, court sans s'arrêter.

Entre ses deux bras prend le corps de Roland,

Et, de douleur, tombe sur lui sans connaissance.

L'empereur revient de sa pâmoison.

Le duc Naimes, le comte Acelin,

Geoffroi d'Anjou et Thierri, frère de Geoffroi,

Prennent le roi, le dressent contre un pin.

Il regarde à terre, il y voit le corps de son neveu.

Et si doucement se prend à le regretter :

« Ami Roland, que Dieu te prenne en pitié !

« Jamais on ne vit ici-bas pareil chevalier

a Pour ordonner, pour achever si grandes batailles.

a Ah ! mon honneur tourne à déclin. »

Et l'Empereur se pâme ; il ne peut s'en empêcher.

Le roi Charles revient de sa pâmoison ; Quatre de ses barons le tiennent par les mains. 11 regarde à terre, il y voit le corps de son neveu :

Roland a perdu toutes ses couleurs, mais il a encore l'air

gaillard ; Ses yeux sont retournés et tout remplis de ténèbres : Et voici que Charles se met à le plaindre, en toute foi. en tout

amour :

K Ami Roland, que Dieu mette ton âme en saintes fleurs « Au paradis, parmi ses glorieux !

" Pourquoi faut-il que tu sois venu en Espagne ? a Jamais plus je ne serai un seul jour sans souffrir à cause

de toi.

« Et ma puissance et ma joie, comme elles vont tomber! ' Qui sera le soutien de mon royaume ? Personne. « Où sont mes amis sous le ciel? Je n'en ai plus un seul. « Mes parents? Il n'en est pas un de sa valeur. » Charles s'arrache à deux mains les cheveux. Et cent mille Français en ont si grande douleur Qu'il n'en est pas un qui ne pleure à chaudes larmes.

« Ami Roland, je vais retourner en France ;

« Et, quand je serai dans ma ville de Laon,

« Des étrangers viendront de plusieurs royaumes

« Me demander : « Où est le capitaine ? »

« Et je leur répondrai : « Il est mort en Espagne. »

a En grande douleur je tiendrai désormais mon royaume :

« Il ne sera point de jour que je n'en gémisse et n'en pleure.

a Ami Roland, vuillant homme, belle jeunesse,

« Quand je serai à ma chapelle d'ALx,

« Des hommes viendront, qui me demanderont de tes nouvelles ;

« Celles que je leur donnerai seront dures et cruelles :

a II est mort, mon cher neveu, celui qui m'a conquis tant de terres.

« Et voilà que les Saxons vont se révolter contre moi,

« Les Hongrois, les Bulgares, et tant d'autres peuples,

« Les Romains avec ceux de la Pouille et de la Sicile,

« Ceux d'Afrique et de Califerne.

« Mes souffrances augmenteront de jour en jour.

î' Eh ! qui pourrait conduire mon armée avec une telle puissance,

« Quand il est mort, celui qui toujours était à notre tête?

« Ah ! douce France, te voilà orpheline !

« J'ai si grand deuil que j'aimerais ne pas être. »

Et alors il se prend à tirer sa barbe blanche.

De ses deux mains arrache les cheveux de sa tête :

Cent mille PYançais tombent à terre, pâmés.

« Ami Roland, tu as donc perdu la vie :

« Que ton âme ait place au paradis !

or Celui qui t'a tué a déshonoré la France :

« J'ai si grand deuil que plus ne voudrais vivre.

« Ma maison, toute ma maison est morte à cause de moi-

« Fasse Dieu, le fils de sainte Marie,

a Avant que je vienne à l'entrée des défilés de Cizre,

a Que mon âme soit aujourd'hui séparée de mon corps ;

« Qu'elle aille rejoindre leurs âmes,

a Tandis qu'on enfouira ma chair près de leur chair. »

L'Empereur pleure de ses yeux ; il arrache sa barbe :

a Grande est la douleur de Charles, » s'écrie le duc Naimes.

Mais Geoffroi d'Anjou ne le laisse pas à sa douleur et lui rappelle qu'il reste une douloureuse et sainte tâche : il faut ensevelir ces corps. « Sonnez de votre cor, » lui dit le roi ; et Geoffroi d'Anjou ayant sonné de son cor, les Français descendent de cheval et transportent leurs amis dans un charnier. Ce ne sont pas les tombes naturelles qui manquent dans ces lieux, et il est facile d'y trouver un ravin aux flancs de granit. C'est dans un de ces gigantesques sépulcres qu'on étend les Français. Il y a dans l'armée une foule d'évêques et d'abbés, de moines, de chanoines et de prêtres tonsurés. Ils donnent aux morts l'absoute et la bénédiction au nom de Dieu. Ils font ensuite brûler l'encens et la myrrhe et tous encensent les corps. Ceux qui ont péri reposent dans leur immuable tombeau et leur sommeil ne sera troublé que le jour où les montagnes trembleront sur leur base. Quant aux corps de Roland, d'Olivier et de l'archevêque

Turpin, Tempereur les a fait garder. Il les fait ouvrir devant lui, et dépose leurs cœurs dans un voile de soie, puis on les met dans des vases de marbre blanc. Ensuite, on prend les corps des trois barons, on les lave avec du piment et du vin, on les enferme en des cuirs de cerf et le roi ordonne de mettre ces trois corps sur trois voitures, bien recouverts d'un drap de soie de Galaza.

Au moment où le funèbre cortège va se mettre en marche , apparaît Tavant-garde d'une nouvelle armée païenne. C'est le vieil émir d'Egypte Baligant, que Marsile avait appelé à son secours dès la première année que Charlemagne avait pénétré en Espagne. Il avait mis sept ans à se préparer ; il avait réuni à Alexandrie le peuple de ses quarante royaumes et les avait embarqués sur des dromonds, barques, esquifs, galères et vaisseaux de toute sorte. Sa flotte brillante avait traversé les flots. Au sommet des mâts et sur les hautes vergues, il y avait des lanternes et escarboucles qui projetaient une telle lumière, qu'en pleine nuit la mer paraissait plus belle encore et que, lorsque les vaisseaux s'étaient approchés d'Espagne, tout le pays en avait été illuminé. Marsile avait transmis ses pouvoirs à Baligant, qui venait attaquer Charlemagne. L'armée française descend dans la plaine pour rencontrer l'armée païenne.

Aussitôt les deux armées se préparent au combat et le vieux poète en fait deux descriptions parallèles : de chaque côté, il dépeint le chef, énumère les corps qui composent l'armée, dit un mot du drapeau et met une prière dans la bouche du général. Les différentes parties se répondent symétriquement.

Du côté des Français, l'Empereur s'arme le premier. Il endosse son haubert, lace son heaume et ceint Joyeuse son épée miraculeuse qui chaque jour change trente fois

de clarté et dont l'éclat ne le cède pas à celui du soleil. Il suspend à son cou un écu de Girone et saisit sa lance qui fut faite à Blandonne. Il monte sur son bon cheval Tencendur et devant cent mille hommes fait un temps de galop. C'est l'armée française qu'il passe en revue. Les deux premières colonnes sont composées de Français. Dans la troisième, ce sont les barons de Bavière, sous le ciel, il n'est point de peuple que Charles aime autant , sauf ceux de France , qui conquièrent les royaumes. Dans la quatrième , les Allemands des Marches d'Allemagne, dont les chevaux sont bons et les armes sont bonnes. Dans la cinquième, les Normands, qui mourront mais ne se rendront pas, car il n'y a pas sous le ciel une race qui les vaille au champ de bataille. Dans la sixième, les Bretons, qui tiennent leurs lances droites. Dans la septième, les Poitevins et les barons d'Auvergne, qui se rangent dans un vallon au pied d'un tertre. Dans la huitième, les Flamands et les barons de Frise. Dans la neuvième, ceux de Bourgogne et de Lorraine dont les lances sont fortes avec un bois court. La dixième colonne est formée de barons de France. Au-dessus de l'armée flotte l'oriflamme de soie rouge brodée d'or.

L'Empereur descend de son cheval

Et se prosterne sur l'herbe verte ;

Puis, tournant ses yeux vers le soleil levant,

Il adresse, du fond de son cœur, une prière à Dieu ;

a O vrai Père, sois aujourd'hui ma défense.

a C'est toi qui as sauvé Jonas

« De la baleine qui l'avait englouti ;

a C'est toi qui as épargné le roi de Ninive ;

a C'est toi qui as délivré Daniel de l'horrible supplice,

« Quand on l'eut jeté dans la fosse aux lions ;

« C'est toi qui as préservé les trois enfants dans le feu ardent.

« Eh bien, que ton amour sur moi veille aujourd'hui ;

« Et, dans ta bonté, s'il te plaît, accorde-moi

« De pouvoir venger mon neveu Roland ! »

Charles a fini sa prière ; il se relève.

Fait sur son front le signe qui a tant de puissance,

Puis monte sur son cheval courant.

Du côté des Sarrasins, Baligant ne veut pas se mettre en retard. Il revêt un haubert dont les bords sont brodés, il lace son heaume gemmé d'or et à son flanc gauche ceint son épée qu'il appelle Précieuse. A son cou, il pend un vaste et large écu, dont la boucle est d'or, dont le bord est garni de pierres précieuses et la guige couverte d'un beau satin à rosaces. Puis il saisit son épieu qu'il appelle « le Mal, » dont le bois est gros comme une massue et dont le fer serait la charge d'un mulet. Il a l'air d'un baron. Sa barbe est aussi blanche qu'une fleur. Il monte sur son destrier. Il pique son cheval dont le sang clair jaillit ; il fait un temps de galop. L'armée païenne est divisée en trois corps de dix colonnes chacun. Dans le premier corps, la première colonne est composée des gens de Butentrot, la seconde de Misnes. La troisième est formée de Nubiens et de Roux ; la quatrième, de Bruns et d'Esclavons ; la cinquième, de Sorbres et de Sors ; la sixième, de Mores et d'Arméniens. Dans la septième, sont ceux de Jéricho; les Nègres forment la huitième, et les Gros la neuvième. La dixième est composée des guerriers de Balide-la- Forte : c'est une gent qui jamais ne voulut le bien. Dans le second corps, la première colonne est formée de Canelieux qui sont horribles à voir et viennent de Val- Fui. La seconde colonne est composée de Turcs ; la troisième, de Persans ; la quatrième, de Persans et de Pinceneis ; la cinquième, de Soltras et d'Avares; la

sixième, d'Ormaleis et d'Eugiez ; la septième, de la gent Samuel ; la huitième, des gens de Prusse ; la neuvième, d'Esclavons. Dans la dixième, on voit les soldats d'Occiant-la-Déserte : c'est une gent qui ne sert pas le Seigneur Dieu et vous n'entendrez jamais parler d'hommes plus félons. Leur cuir est dur comme du fer : ils n'ont besoin ni de heaume ni de haubert. Enfin, pour le troisième corps, on voit les géants de Malprouse dans la première colonne; les Huns dans la seconde ; les Hongrois dans la troisième ; les gens de Baldise-la- Longue dans la quatrième ; ceux de Val-Peineuse dans la cinquième ; ceux de Maruse dans la sixième. Dans la septième, sont les Leus et les Thraces. Les hommes d'Argoilles composent la huitième, ceux de Clairbonne la neuvième, et la dixième est formée des soldats barbus de Val-Fonde. C'est une race qui jamais n'aima Dieu. En avant de l'armée, l'émir fait porter son dragon, avec l'étendard de Tervagan et de Mahomet et une image d'Apollon le félon.

Dix Canelieux chevauchent alentour,

Et s'écrient, d'une voix très-haute :

a Que ceux qui veulent être préservés par nos dieux

a Les prient, dans ce moment, en toute componction. »

Païens alors de baisser la tête et le menton.

Et d'incliner jusqu'à terre leurs heaumes clairs.

La description des deux armées en présence est trèsbrillante. Immenses sont les deux armées ; leurs bataillons sont splendides. Grande est la plaine et vaste est le pays. Entre les combattants, il n'y a ni colline, ni tertre, ni vallée, ni forêt, ni bois, rien qui puisse les cacher. Ils s'aperçoivent à découvert, au milieu du terrain uni. Le jour fut clair, brillant fut le soleil. Voyez-

vous luire ces heaumes aux pierres gemmées d'or ? Voyez-vous étinceler ces écus, ces broignes brodées d'orfroi, ces épieux et ces gonfanons au bout des lances ? Entendez-vous ces trompettes aux voix claires ? Entendez-vous surtout le son prolongé de Tolifant ? Les Français s'écrient : « Montjoie ! Montjoie ! » et les Sarrasins répondent : « Précieuse ! Précieuse ! » Bientôt les premières colonnes sont aux prises.

Le combat n'est pas moins plein de traits pittoresques. La lutte est acharnée. Ni avant ce temps, ni depuis lors on n'en a vu de semblables. Français et Arabes frappent durement. Dieu ! que de lances brisées par le milieu ! Que d'écus fracassés ! que de broignes démaillées ! La terre est si jonchée de cadavres, que l'herbe des champs, qui est fine et verte, est tout envermeillée de sang. Le bruit aussi est terrible. Les païens se battent avec des cris de bêtes sauvages. Ceux d'Occiant braient et hennissent, ceux d'Argoilles aboyent, glapissent comme des chiens. Ils se jettent comme des furieux sur les Français ; ceux-ci ne leur cèdent pas le terrain et il en tombe beaucoup des uns et des autres. Ah ! celui qui eût ouï les blancs hauberts frémir et les heaumes grincer contre les boucliers, celui qui eût alors vu tomber tous ces chevaliers et les hommes pousser des hurlements de douleur et mourir à terre, celui-là aurait le souvenir d'une grande douleur. Car ceux qui furent là virent une vraie bataille. Cependant le jour passe, le vêprée s'avance et la victoire est toujours indécise.

Mais les deux chefs se cherchent dans la mêlée : Charlemagne, dont la barbe est blanche comme fleur en avril, et Baligant, dont la barbe est aussi blanche que fleur d'aubépine. « Précieuse ! » crie l'émir. « Montjoie ! )) crie l'Empereur, ils se reconnaissent et se jettent

'un sur l'autre. Du choc, ils percent leurs écus, brisentes sangles de leurs chevaux, renversent leurs selles et •oulent à terre. D'un bond, ils sont sur leurs pieds. Ils ettent leurs lances qui ne servent que dans un combat à ;heval et tirent leurs épées. Leurs boucliers sont mis en nièces tant les coups ont tranché le cuir et le bois et fait iauter les clous. Alors ils se frappent à nu sur leurs lauberts, des heaumes clairs jaillit le feu. L'émir, qui est i'une force terrible, fend le heaume de l'empereur, lui Tanche les cheveux et lui enlève un morceau de chair dIus grand qu'une paume, en sorte que l'os reste à nu. Oharlemagne chancelle, mais saint Gabriel l'encourage, 1 se redresse et frappe Baligant de son épée de France. [1 lui brise le casque où flamboient les pierres précieuses, ui tranche la tête d'où se répand la cervelle et lui fend e visage jusqu'à la barbe blanche.

C'est la fin de la bataille. Les païens s'enfuient et les Français les poursuivent jusqu'à Saragosse, où ils pénètrent sans qu'on essaie de la défendre. La façon dont Ils s'y conduisent est curieuse et vaut la peine qu'on la :ite :

Le jour est passé, les ombres de la nuit tombent.

La lune est claire, les étoiles flamboient,

L'Empereur est maîtr-e de Saragosse.

Mille Français, sur son ordre, parcourent la ville en tous sens.

Entrent dans les mosquées et les synagogues.

Et, à coups de maillets de fer et de cognées.

Mettent en pièces toutes les images, toutes les idoles.

De sorcellerie, de mensonge, il ne reste plus de trace.

Le roi croit en Dieu et veut faire le service de Dieu.

Alors les évêques bénissent l'eau

Et mènent les païens au baptistère.

S'il en est un qui se refuse à faire la volonté de Charles,

Il le fait pendre, occire ou brûler.

Ainsi Ton en baptise plus de cent mille,

Qui deviennent bons chrétiens. La reine seule est mise à part

On la mènera captive en douce France,

Et c'est par amour que l'Empereur veut la convertir.

Maintenant, les Français peuvent se remettre en marche, comme s'il avait fallu une victoire pour les funérailles de Roland. Ils arrivent à Bordeaux, la grande ville. C'est là que sur l'autel du baron Saint-Séverin, Charlemagne dépose l'olifant qu'il avait rempli d'or et de mangons. Les pèlerins peuvent encore l'y voir. Puis l'Empereur passe la Gironde sur de grandes nefs et conduit à Blaye les corps de Roland, d'Olivier et de l'archevêque. A Saint- Romain, dans des tombeaux de marbre blanc, gisent les trois barons. Les Français les recommandent à Dieu et à ses saints. Alors Charles retourne à sa ville favorite, à Aix, et descend devant ce fameux perron sur lequel s'essayaient les épées.

Ici vient une des plus exquises et des plus touchantes scènes du poème, qui ressort, par contraste, sur le fond sombre et sauvage. Jusqu'à présent le mot d'amour n'a pas été prononcé une seule fois. Le temps n'est pas encore venu où les chevaliers s'en vont en portant à leur casque l'écharpe brodée par la dame de leurs pensées. Cette sentimentalité vague, inconnue à l'antiquité, qui a pris naissance au moyen âge et dont l'esprit précis de notre âge nous débarrassera peut-être, n'avait pas amolli ces âmes vigoureuses. Pas plus que les flèches, les ten- ' dresses ne traversaient leurs hauberts. Ils avaient autre chose et quelque chose de plus grand à faire qu'à rêver à leurs dames absentes. Tout entiers à l'idée et à l'acte, comme il convient à des hommes, ils ne songeaient qu'à la lutte contre l'infidèle. Le poète, qui les connaissait, les a représentés ainsi. Mais il savait aussi, lui, dont la

grandeur est de sentir pour tous, qu'ils n'étaient pas oubliés, que mainte dame ou demoiselle, près de son rouet pendant l'hiver, ou sur la terrasse pendant l'été, pensait aux périls des absents, et que maint coup de lance donné sur les champs de bataille, frappait plus d'un cœur. Tandis que Roland se lançait dans le danger, la belle Aude, sa fiancée, la sœur de son ami Olivier, l'attendait et tremblait. Quand elle entend l'arrivée de Charleraagne, elle se précipite. Qu'elle semblait adorable à nos pères qui la voyaient mieux que nous, dans le gracieux costume du moyen âge, avec sa longue robe étroite à plis droits et à manches collantes, son corsage qui prenait sa taille fine comme une cotte de mailles, sa riche ceinture à bouts flottants, et ses cheveux retombant en deux longues nattes le long des bras et retenus sur le front par un tressoir d'orfèvrerie * ! Comme ils la voyaient bien arriver radieuse, anxieuse, apportant la lumière du fond obscur de cette grande salle de chêne noirci pleine d'armures ! Comme ils étaient prêts à entendre et à comprendre le simple et touchant récit du poète :

L'Empereur est revenu d'Espagne :

Il vient à Aix, la meilleure ville de France,

Monte au palais, entre la salle.

Une belle damoiselle vieat à lui : c'est Aude.

Elle dit au roi : « Où est Roland le capitaine,

a Qui m'a juré de me prendre pour femme? »

Charles en est plein de douleur et d'angoisse ;

Il pleure des yeux, il tire sa barbe blanche :

« Sœur, chère amie, tu me demandes nouvelles d'un homme mort.

« Mais, va, je saurai bien te remplacer Roland ;

« Je ne te puis mieux dire : je te donnerai Louis,

a Louis mon fils, celui qui tiendra mes Marches.

1 Voir J. Quicherat, Histoire du Costume en France.

a — Ce discours m'est étrange, répond belle Aude.

tt Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges,

<i Qu'après Roland je vive encore ! »

Lors elle perd sa couleur et tombe aux pieds de Charles.

Aude est morte soudain : Dieu veuille avoir son âme !

Les barons français la plaignent ; les voilà tout en pleurs.

Aude la belle s'en est allée à sa fin.

Le roi croit qu'elle est seulement pâmée ;

Il en a pitié, il en pleure.

La prend aux mains, la relève ;

Mais la tête retombe sur les épaules.

Quand Charles voit qu'elle est morte,

Il fait sur-le-champ venir quatre comtesses,

Qui la portent dans un moutier de nonnes.

Et veillent près de son corps jusqu'au jour :

Puis on l'enterra bellement près d'un autel.

Et le roi lui fit grand honneur.

Alors commence le procès de Ganelon. L'Empereur mande les hommes de toutes ses terres. Saxons, Bavarois, Poitevins, Normands, Français, Thisois, Allemands, barons d'Auvergne arrivent de toutes parts. Ils s'assemblent dans la chapelle d'Aix le jour de la fête du baron Saint-Sylvestre. Charlemagne accuse Ganelon de lui avoir ravi vingt mille Français et son neveu Roland, et Olivier le pieux et le courtois et les pairs. Ganelon, qui a mandé trente de ses parents pour l'assister essaye de soutenir que son acte est une vengeance contre Roland et non une trahison contre l'armée. Mais voyant que sa défense n'a pas de succès, il conjure ses parents, et le plus fort de tous, Pinabel, du château de Sorence, de ne pas l'abandonner. Celui-ci lui promet qu'au premier Français qui le condamnera à mort il donnera un démenti avec l'acier de son épée. Quelques barons sont d'avis de laisser aller Ganelon. Mais Thierry, frère du

duc Geoffroy d'Anjou, Thierry, dont le corps est maigre, grêle et allongé, dont les cheveux sont noirs et les yeux bruns, qui n'est ni trop grand ni trop petit, s'avance pour soutenir l'accusation. Pinabel marche vers lui et lui donne le démenti en lui mettant au poing droit le gant en cuir de cerf.

C'est le duel entre ces deux hommes qui va décider du sort de Ganelon. Ils se sont confessés et ont reçu 'absolution et la bénédiction du prêtre, ils ont entendu .a messe et reçu la communion, ils ont laissé de grandes aumônes pour les églises. Ils s'arment et le combat commence. Il est long et dur. Ils échangent de terribles coups d'épée sur leurs heaumes gemmés d'or. Pinabel frappe tellement l'écu de son adversaire que le feu en jaillit et enflamme l'herbe sèche. Mais Thierry abat si vigoureusement son épée sur le heaume de Pinabel. qu'il le fend en deux jusqu'au nasal, et répand la cervelle. Ganelon mourra. Les trente parents qui l'ont assisté et sont venus à son secours sont d'abord mis à mort.

Charlemagne appelle ses comtes et ses ducs :

t Quel conseil me donnez-vous sur les otages que j"ai retenus ?

« Ils sont venus au plaid pour Ganelon ;

« Ils se sont portés caution pour Pinabel.

tf — Pas un seul ne doit vivre davantage, » répondent les Français.

Alors le roi appelle un sien voyer, Basbrun :

> A cet arbre maudit, là-bas, va, pends-les tous.

« Par cette barbe dont les poils sont chenus,

« S'il en échappe un seul, tu es perdu, tu es mort.

« — Qu'ai-je autre chose à faire? » répond Basbrun.

Avec cent sergents il les emmène de force,

Et il y en a bientôt trente qui sont pendus.

Ainsi se perd le traître ; ainsi perd-il les autres.

Arrive le supplice de Ganelon, qui subit le châtiment infligé aux traîtres. C'est l'heure dernière et expiatrice. Lui aussi va mouiller Therbe verte de son sang, mais c'est une rosée maudite qui souillera et desséchera la terre et ses membres seront traînés dans la boue. Comme il est loin du Ganelon superbe du commencement ! Au moment de mourir, il ne trouve même pas un défi à lancer.

C'est lavis de tous, et c'est par-dessus tout l'avis des Français, Que Ganelon meure d'un terrible supplice. Donc, on fait avancer quatre destriers ; Puis on lie les pieds et les mains du traître. Rapides et sauvages sont les chevaux.

Devant eux sont quatre sergents qui les dirigent Vers une jument là-bas, dans le milieu d"un champ. Telle est l'horrible fin de Ganelon.

Tous ses nerfs sont eîfroyablement tendus ; Tous ses membres s'arrachent de son corps ; Le sang clair ruisselle sur l'herbe verte.,. Ganelon meurt en félon et en lâche.

11 ne faut pas que le traître puisse jamais se vanter de sa trahison.

Le châtiment infligé , Charlemagne fait baptiser la reine Bramimonde, l'épouse du roi Marsilt, et le poète continue par ces vers :

Quand l'Empereur eut fait justice ;

Quand sa grande colère se fut un peu éclaircie ;

Quand il eut mis enfin la foi chrétienne en Bramimonde,

Le jour était passé, la nuit sombre était venue...

Le roi se couche dans sa chambre voûtée ;

Saint Gabriel, de la part de Dieu, vient lui dire :

« Charles, rassemble les armées de ton empire ;

a A marches forcées, va dans la terre de Bire,

a Va secourir le roi Vivien dans Imphe,

a Dans cette cité dont les païens font le siège,

ot Et où les chrétiens t'appellent â grands cris. » L'Empereur voudrait bien n'y pas aller : « Dieu ! s'écrie-t-il, que ma vie est peineuse ! » Il pleure de ses yeux, il tire sa barbe blanche...

Ici s'arrête la Geste que chante Touroude.

C'est par ce cri de TEmpereur qui, malgré ses ans et ses fatigues, reçoit l'ordre d'agir encore, que se termine la chanson de Roland. Le poème nous est-il parvenu écourté, ou bien se terminait-il réellement ainsi ? Cette seconde supposition nous sourit, et il nous plairait de croire que la vieille épopée, dont le devoir est le véritable héros, finissait par la perspective de travaux et de périls nouveaux. Quand on a fait choix de cette âpre et glorieuse route, il ne faut pas espérer d'arrêt durable ; il n'y a que de courtes haltes qui coupent de longues étapes. On a toujours à ses côtés l'ange qui ordonne de reprendre les marches forcées, d'aller toujours, sans cesse, jusqu'à la fin. Il en va ainsi : rien n'est fait, tant qu'il reste quelque chose à faire. La tâche d'aujourd'hui demeure suspendue , inachevée et ouverte jusqu'à ce que celle de demain y soit attachée, l'ait complétée et, pour ainsi dire, fermée ; celle de demain à son tour aura besoin de celle d'après-demain, pour n'avoir pas l'air d'un anneau brisé. Dans le développement de la vie morale, et c'est là sa beauté, chaque acte renferme l'engagement de l'acte suivant ; il s'appuie sur lui comme le flot sur le flot, l'appelle, l'exige. Il n'y a pas d'interruption, pas de repos, pas de trêve possible. Mais, par une merveilleuse harmonie, ce dur assujettissement est en même temps une force adoucissante ; toute pente est à la fois une contrainte et une aide ; et cet ordre toujours renouvelé qui donne au sacrifice la fatigue de la

continuité, lui donne ainsi le soulagement de Thabitude, Il appartenait assurément au vieux poète, à cette grande âme inconnue, d'exprimer cette idée de l'incessant devoir. Il n'a pas clos son épopée ; mais afin de la rendre plus semblable à la vie, il l'a laissée inachevée, suspendue et comme terminée par un anneau où attacher la chaîne d'autres chants consacrés à d'autres labeurs.

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Telle est la chanson de Roland. J'ai essayé de faire ressortir la simplicité de ses beautés et la portée morale de ses situations. C'est une épopée, une grande épopée qui, non-seulement par le sujet, mais surtout par la clarté, le mouvement, l'instinct dramatique, je ne sais quoi de net et d'un peu nu nous appartient en propre et est bien française. Nous pouvons, nous devons en être fiers.

Il faut cependant ne rien exagérer et reconnaître que c'est plutôt une épopée nationale qu'une épopée humaine.

Si, en effet, nous la jugeons impartialement, nous verrons qu'elle n'est pas aussi complète, ni aussi étendue que le poëme homérique. Elle n'a pas ce sentiment de la nature, si sincère et si sobre ; elle n'a pas cette connaissance achevée de tous les arts et de tous les métiers de son temps qui a fourni à Homère tant de comparaisons et a pu faire dire à certains critiques qu'une épopée devait être une encyclopédie et le résumé de la science d'une époque ; elle n'a pas cette large sympathie pour tous les sentiments humains ; elle n'a pas ces mélancoliques réflexions sur la vie, ces aperçus philosophiques, ces allégories éternellement vraies de l'œuvre

grecque. Mais elle a une unité plus forte, des situation' plus dramatiques, un intérêt plus poignant, un idéal plu^ élevé, une beauté plus sublime et plus grandiose. Elle est moins vaste et plus élevée. L'Iliade est une plaine immense qui offre un spectacle infini : elle entoure une ville sous les murailles de laquelle se battent des guerriers ; elle est couverte de villages où le potier tourne sa roue, et de champs où le laboureur pousse sa charrue ; elle est baignée par la mer aux bruits nombreux où voguent des navires qui viennent de lointains pays. Elle est vaste et variée comme la vie. La chanson de Roland est une montagne aiguë et isolée, ses ravins sont profonds et stériles, ses flancs n'ont vu d'autres hommes que ceux qui s'entretuent dans cette terrible journée; mais là-bas sa cime domine les nuages et brille sous sa couronne immaculée. Elle est simple et élevée comme le devoir. Elle s'étend moins loin, mais elle monte plus haut.

Notre vieille épopée a deux traits singuliers sur lesquels il est impossible que l'attention ne soit pas attirée.

Le premier, par lequel elle se distingue de la masse des autres épopées des xi", xii^ et xiii^ siècles, c'est le sentiment de l'unité française. Il a fallu à celui qui a écrit ces vers et à ceux qui les ont chantés un sûr et profond pressentiment de l'avenir, pour deviner, dès alors, la solidarité de ces provinces distinctes de race, séparées par le langage, isolées par les mœurs, opposées par les intérêts et déchirées par des guerres incessantes. Dans ce tumulte des luttes féodales, dans ce morcellement, dans ce chaos, celui qui a su voir la paix, l'unification et l'ordre a été le seul de son temps et il est resté seul pendant plusieurs siècles. J'ai beau parcourir les autres poëmes du moyen âge, je n'y retrouve pas cette note unique, précoce et rapide. Dans les épopées plus

provinciales que nationales du cycle carlovingien, c'est l'esprit de la féodalité qui domine. Dans les épopées plus cosmopolites que françaises du cycle antique, c'est la recherche du merveilleux romain et grec. Dans les épopées plus religieuses que patriotiques du cycle breton, c'est l'amour et le mysticisme. La chanson de Roland seule est animée et éclairée par la divination de ce que sera la France, lorsqu'elle sera devenue homogène, lorsque le même sang coulera partout, que les cœurs battront à l'unisson de Brest à Belfort et que le même langage redira sous les houblons de Flandre, sous les pommiers de Normandie, sous les chênes de Bretagne, sous les sapins du Jura, sous les châtaigniers d'Auvergne, sous les oliviers du Midi, le vers du vieux poëme :

Tere de France, rault estes dulz païs.

Le second trait, celui qui distingue la chanson de Roland des épopées de tous les temps, c'est qu'elle a cette suprême beauté d'avoir relevé le malheur et d'être le poëme du revers noble et de la mort glorieuse. De quelque côté que je jette les yeux, je vois qu'on célèbre la victoire et qu'on immortalise la force. Dans l'Iliade, c'est Achille qu'on exalte et non Hector qui fut un plus grand cœur; dans l'Enéide, c'est Énée et non Turnus qui défendait sa patrie. Eschyle a chanté Salamine; qui a chanté les Thermopiles ? Qui a chanté Léonidas, les Fabius, les terrassés? Il semble que le triomphe suffise à assurer la gloire et qu'il n'y ait d'ovations que pour le succès. Ah! même parmi les poètes, que la défaite compte peu d'amis ! C'est pourquoi c'est un honneur pour cette terre que d'avoir produit un homme qui, avec une audace et une tendresse sublimes, a choisi une dé-

route et glorifié un vaincu. Certes, ce n'étaient pas les noms retentissants de batailles ou de guerriers qui lui manquaient. Il avait Chalons avec Mérovée, Tolbiac avec Clovis, Poitiers avec Charles-Martel ; il avait avec Charlemagne la Lombardie conquise, la Saxe subjuguée, l'Espagne vaincue, et il a préféré Roncevaux avec Roland couché sur son épée et ses compagnons morts près de lui. Il a élu ce défilé obscur et il l'a rendu immortel. Et c'est encore une gloire pour notre sol que d'avoir porté d'autres hommes capables d'admirer , d'aimer, de ratifier ce choix magnanime. Je ne sais rien de plus grand et de plus touchant que ce spectacle unique d'une nation qui, lorsqu'elle peut s'attacher à des souvenirs heureux et glorieux, s'enthousiasme pour une souffrance et s'éprend d'une défaite !

Cela ne s'était jamais vu. Après la bataille de Cannes, le Sénat de Rome était allé au-devant des vaincus et les avait remerciés de n'avoir pas désespéré du salut de la patrie. On l'en admire encore. Mais c'était un coup de forte politique romaine et personne ne chanta Paul Emile et les chevaliers dont les anneaux d'or emplissaient les boisseaux envoyés à Carthage. Dans notre vieille chanson, au contraire, c'est le mouvemeni spontané de tout un peuple ; c'est le cœur d'une nation qui, laissant de côté les plus-grands et les plus heureux de ses fils,' se porte vers ceux qui défendirent le seuil de leur naèref , plus loin que jusqu'à la victoire — jusqifàja mort. C'est comme une protestation généreuse qui subordonne la force du fait à la beauté du droit et proclame le devoir accompli plus grand que le succès atteint. ^

^ Qu'elle reste donc notre épopée nationale la vieille chanson de Geste ! Qu'ils restent nos héros ce fier Roland, Olivier, Turpin, Gautier, et les rudes pairs qui

tombèrent dans le val Roncevaux. Oui, ô vieux aïeux; vous avez été vaincus et c'est pourquoi nous vous aimons davantage ! Vous avez été écrasés par le nombre, mais vous avez donné à vos fils un immortel souvenir, et l'exemple d'une vertu à laquelle ils doivent s'attacher : la Résistance. Ils en ont besoin. Eux aussi, ils ont été attendus dans le défilé tortueux et ténébreux ; eux aussi ils ont vu les masses de l'ennemi assombrir les hauteurs et sortir des bois de sapins, eux aussi ils ont connu Ganelon. Puissent-ils connaître de même, et mériter l'heure où éclateront les soixante mille clairons de ceux qui viennent venger Roland !

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