V-. { l'antiquité et sort du sol même et du cœur du pays
Après la bénédiction de l'archevêque, la bataille s'engage avec l'avant-garde des Sarrasins. Comme la plupart des batailles d'autrefois, comme celles d'Homère, elle commence par une série de combats singuliers où les adversaires sortent des rangs et luttent entre les deux armées. Naturellement, ce sont les douze pairs du roi Marsile qui, l'un après l'autre, viennent défier les douze pairs de l'empereur Charlemagne.
! C'est Roland qui commence. Il s'élance vers Aelroth, le neveu du roi Marsile. Il lui fracasse son écu, lui rompt les mailles de son haubert, lui tranche la poitrine.
lui brise les os et lui Jette l'âme hors du corps. — C'est Olivier, qui s'élance sur Falseron et, d'un coup de lance, l'abat mort des arçons J — C'est Turpin, qui s'élance sur Corsablis et lui plante sa lance au milieu du corps d'un coup si rude, que le Sarrasin chancelle et meurt. — Chacun des duels des autres pairs est raconté dans une strophe à la fin de laquelle revient un mot qui sert de refrain ;
Malprime de Brigal est frappé par Gérin ;
Son bon écu ne lui sert pas pour un denier :
La boucle de cristal en est brisée,
Et la moitié en tombe à terre.
Son haubert est percé jusqu'à la chair.
Et Gérin lui plante au corps sa bonne lance.
Le païen tombe d'un seul coup ;
Satan emporte son âme.
Le compagnon de Gérin, Gérier, frappe PAmirasle ;
Il brise l'écu et démaille le haubert du païen,
Lui plante sa bonne lance au cœur.
Le frappe si bien qu'il lui traverse tout le corps.
Et qu'à pleine lance il l'abat mort à terre :
et Belle bataille, » s'écrie Olivier.
Le duc Samson va frapper l'Aumaçour ;
Il lui brise l'écu couvert de fleurs et d'or ;
Son bon haubert ne le garantit pas.
Samson lui tranche le cœur, le foie et le poumon,
Et (tant pis pour qui s'en afflige !) l'abat roide mort :
a Voilà un coup de baron, » dit l'Archevêque.
Anséis laisse aller son cheval
Et va frapper Turgis de Tortosa.
Au-dessous de la boucle dorée, il brise l'écu,
Rompt la double étoffe qui est au-dessous du haubert.
Lui plante au corps le fer de sa bonne lance.
Et le frappe d'un si bon coup que tout le fer le traverse.
A pleine lance il le renverse mort :
a C'est le coup d'un brave, » s'écrie Roland.
Engelier, le Gascon de Bordeaux,
Pique des deux son cheval, lui lâche les rênes,
Et va frapper Escremis de Valtierra.
II met en pièces l'écu que le païen porte au cou.
Lui déchire la ventaille du haubert.
Le frappe en pleine poitrine entre les deux épaules
Et, à pleine lance, l'abat mort de sa selle.
Œ Vous êtes tous perdus, e s'écrie-t-il.
Othon va frapper un païen, Estorgant,
Tout au devant de l'écu, sur le cuir :
Il en enlève les couleurs rouge et blanche ;
Puis déchire les pans du haubert,
Lui plante au corps son bon épieu tranchant,
Et l'abat mort de son cheval courant :
« Rien, dit-il alors, rien ne vous sauvera. »
Bérengier frappe Estramarin, Brise l'écu, met le haubert en morceaux, Lui plante au corps son bon épieu tranchant. Et l'abat mort entre mille Sarrasins.
Des douze pairs que le roi Marsile a opposés aux douze pairs français, dix déjà gisent à terre. Il n'en reste plus que deux : Chernuble et Margaris. C'est Roland qui va tuer Chernuble.
Le comte Roland ne craint pas de s'exposer.
II frappe de la lance tant que le bois en dure ;
Mais la voilà bientôt brisée par quinze coups, brisée, perdue.
Alors Roland tire Durendal, sa bonne épée nue,
Éperonne son cheval et va frapper Chernuble.
Il met en pièces le heaume du païen, où les escarboucles
étincellent.
Lui coupe en deux la tète et la chevelure, Lui tranche les yeux et le visage, Le blanc haubert aux mailles si fines, Tout le corps jusqu'à l'enfourchure Et jusque sur la selle, qui est couverte de lames d'or. L'épée entre dans le corps du cheval.
Lui tranche l'échine sans chercher le joint. Et sur rherbe drue abat morts le cheval et le cavalier : « Misérable, lui dit-il ensuite, tu fus mal inspiré de venir ici : a Ton Mahomet ne te viendra point en aide, « Et ce n'est pas par un tel glouton que cette bataille sera gagnée ! »
Quant à Margaris, pour lequel le vieux poète semble avoir une partialité, comme les dames, il échappera seul, mais couvert de blessures.
Les douze pairs païens, une fois vaincus, d'autres combats s'engagent, f^armi les chevaliers français , Roland et Olivier se distinguent terriblement. Ils sont partout, ils vont et viennent, comme deux faucheurs, ouvrant les rangs devant eux et derrière eux laissant des traînées de sang et des jonchées de cadavres. Voici comme la Chanson les représente :
Au milieu du champ de bataille chevauche le comte Roland,
Sa Durendal au poing, qui bien tranche et bien taille,
Et qui fait grande tuerie des Sarrasins.
Ah ! si vous aviez vu Roland jeter un mort sur un autre mort,
Et le sang tout clair inondant le sol I
Roland est rouge de sang ; rouge est son haubert, rouges sont 1
ses bras, Rouges sont les épaules et le cou de son cheval.
Parmi la bataille chevauche Olivier ;
Le bois de sa lance est brisé, il n'en a plus qu'un tronçon au
poing.
Alors il va frapper un païen, du nom de Malseron. Il lui brise l'écu, qui est couvert de fleurs et d'or. Il lui jette les deux yeux hors de la tête, Et la cervelle du païen lui tombe aux pieds. Bref, il le renverse mort avec sept cents de sa race. Puis il a tué Turgin et Estorgous ; Mais cette fois il brise et met en éclats sa lance jusqu'à son
poing :
« Que faites-vous, compagnon ? lui crie Roland,
« Ce n'est pas un bâton qu'il faut en telle bataille,
« Mais il n'y a de bon que le fer et l'acier.
<r OÙ donc est votre épée qui s'appelle Hauteclaire?
oc Sa garde est d'or, et son pommeau de cristal.
«E — Je n'ai pas le temps de la tirer, répond Olivier ;
ot Je suis trop occupé à frapper ! »
Ce dernier mot est superbe.
Peu à peu, les combats singuliers se sont confondus en une mêlée, la bataille est devenue commune, dit la Chanson. Français et païens y échangent de beaux , coups. Les uns attaquent, les autres se défendent. Que de lames brisées et rouges de sang ! Que de gonfanons et d'enseignes en lambeaux ! Que de Sarrasins tombent sur Therbe drue ! Que de Français perdent là leur jeunesse ! Ils ne reverront plus leurs mères et leurs femmes. La mêlée est rude. La mêlée est formidable. La mêlée est merveilleuse et pesante.
r^ Avec une grandeur insurpassable, cette tuerie est \ 1 couronnée par une tempête, et le désordre des élé- \ joients vient s'ajouter à la fureur des hommes. \
Et pendant ce temps, en France, il y a une merveilleuse
tourmente :
Des tempêtes, du vent et du tonnerre.
De la pluie et de la grêle démesurément, Des foudres qui tombent souvent et menu. Et (rien n'est plus vrai) un tremblement de terre. Depuis Saint-Michelrdu-Péril jusqu'aux Saints de Cologne, Depuis Besançon jusqu'au port de Wissant, Pas une maison dont les murs ne crèvent. A midi, il y a grandes ténèbres :
Il ne fait clair que si le ciel se fend.
Tous ceux qui voient ces prodiges en sont dans l'épouvante, Et plusieurs disent : a C'est la fin du monde, a C'est la consommation du siècle. »
Non, non, ils ne \s savent pas, ils se trompent : • C'est le grand deuil pour la mort de Roland I
f"" C'est gigantesque, c'est magnifique comme une .ba-
I taille sur laquelle gronde un orage. Toute cette partie
\ du poème, qui va en grandissant, est parfaite. Elle se
1 développe en un crescendo admirable. Elle commence
sur un mode lent et grave, avec le conseil mélancolique
• d'Olivier et la bénédiction solennelle de l'archevêque ;
elle s'anime avec les combats singuliers ; elle monte avec
la description de Roland et d'Olivier, puis comme une
symphonie formidable, s'enfle, se précipite et éclate
avec la mêlée et l'ouragan de la fin/J
Après la grande lutte, les Sarrasins sont tous taillés en pièces et Margaris, le seul des douze pairs païens qui n'ait pas été tué, s'échappe blessé de quatre coups de lance. Ainsi se termine la première bataille. Une autre plus terrible va commencer.
Le roi Marsile arrive, en effet, avec sa grande armée, dont les cent mille hommes qui viennent d'être taillés en pièces n'étaient que l'avant-garde. ^Mais ce n'est pas assez de deux batailles, comme le lui conseillait Ganelon, il en faudra trois. Il divise donc son armée en' deux corps. Il garde avec lui dix bataillons et reste au haut d'une montagne pour intervenir à propos. Il envoie en avant, avec dix autres bataillons, Grandoigne, un de ses fidèles, à qui il a remis son gonfanon, attaché par trois clous d'or. Mille cors retentissent, mille cors au son clair.
Pour la seconde fois, l'archevêque bénit les Français. Cette fois, il ne leur dit plus : « Si vous mourez, vous serez martyrs. » Les chances de salut vont diminuant ; il leur dit :
a II est très-sûr que nous allons mourir
Vous êtes les hommes de Dieu, et il va vous faire aujourd'hui un beau présent,
C'est le paradis où vous reposerez en saintes fleurs. Mais les lâches n'y entreront pas. »
— et Nous y entrerons tous, a s'écrient les Français.
Et la bataille recommence, mais cette fois, avec des pertes cruelles. Le païen Climorin, qui possède une moitié de Saragosse et qui a donné à Ganelon son épée et son escarboucle va frapper Engelier le Gascon et l'étend roide mort. C'est le premier des pairs qui tombe sur le champ de bataille.
Le comte Roland appelle Olivier.
« Sire compagnon, voici déjà Engelier mort,
Nous n'avions pas de plus vaillant chevalier. »
— Que Dieu me donne de le venger, répond Olivier,
et piquant son cheval de ses éperons d'or pur, brandissant Hauteclaire, dont l'acier est sanglant, il va frapper le Sarrasin, dont les démons emportent l'âme. Il tue le duc Alphaïen, Escalabi et sept Arabes, qui ne guerroieront plus. Le païen Valdabrun, qui a sur mer quatre cents vaisseaux, celui qui viola le temple de Salomon et devant les fonts tua le patriarche , va frapper le duc Samson, rompt les mailles de son haubert et l'abat mort de ses arçons. Roland éperonne son cheval et va lui donner sur le heaume gemmé d'or un coup qui tranche la tête, le haubert, le corps, la selle incrustée d'or, et entre dans le dos du cheval. L'Africain Malquiant, dont les armes sont toutes couvertes de feuilles d'or et qui, plus que les autres, flamboie au soleil, va frapper Anséis au milieu du bouclier, dont il elTace le vermeil et l'azur, et lui plonge au corps le fer et le bois de sa lance. Turpin, qui va et vient sur le champ de bataille, et dit une messe telle que prêtre n'en chanta jamais, donne l'élan à son cheval, frappe Malquiant sur l'écu de Tolède et l'abat
mort sur Therbe verte. Grandoigne tue Gérin et Gérier son compagnon, Bérengier, Guyon de Saint-Antoine, Austoire , qui tient sur le Rhône la seigneurie de Valence. Roland s'élance sur lui ; d'un coup, il lui fend le heaume jusqu'au nasal, il coupe en deux le nez, la bouche, les dents, tout le corps et le haubert à mailles, les auves d'argent de la selle d'or et profondément le dos du cheval. Il les tue tous deux.
Au-dessus de ces descriptions de combats singuliers, s'élancent sur leurs ailes de fer ces deux versets qui semblent planer sur la bataille. Ils prennent l'essort de la poésie lyrique, et on dirait deux strophes de l'ode immense et ardente de la guerre.
Merveilleuse est la bataille : c'est un tourbillon.
Les Francs y frappent vigoureusement, et, pleins de rage,
Tranchent les poings, les côtes, les échines,
Et les vêtements jusqu'aux chairs vives.
Le sang clair coule en ruisseaux sur l'herbe verte :
« Nous n'y pouvons tenir, s'écrient les païens.
a O grand pays, que Mahomet te maudisse !
a Ton peuple est le plus hardi des peuples. »
Pas un Sarrasin qui ne s'écrie : « Marsile, Marsile !
« Chevauche, ô roi : nous avons besoin d'aide. »
Merveilleuse, immense est la bataille.
De leurs lances d'acier bruni, les Français donnent de bons
coups.
C'est là que l'on pourrait assister à grande douleur Et voir des milliers d'hommes blessés, sanglants, morts. L'un gît sur l'autre ; l'un sur le dos, et l'autre sur la face. Mais les païens n'y peuvent tenir plus longtemps ; Bon gré, mal gré, quittent le champ, Et les Français de les poursuivre de vive force, la lance au
dos.
Dieu ! comme les Français chevauchent rapidement ! Au trot, au galop, ils poursuivent les païens. Ils ont du sang, du sang souge, jusqu'au milieu du corps.
/ Pour la s£iX)rideJo.iSj les Sarrasins sont en déroute, comme si c'était déjà notre destin de faîrë'des défaites de plusieurs victoires. Mais c'est un succès qui coûte cher. Il ne reste plus que trois cents Français. Et voici que le roi Marsile, qui a assisté à la défaite des siens, descend de sa montagne avec ses dix bataillons, et que pour la troisième fois le combat recommence. Il a mis à la tète de ces réserves un Sarrasin nommé Abîme, homme sombre et brave, que personne n'a jamais vu plaisanter ni rire et qui porte le dragon qui sert de ralliement à l'armée. Turpin, dont le caractère, qui est un des plus finement indiqués, est un flegme imperturbable, Turpin ne saurait aimer ce païen. Dès qu'il le voit, il a envie de le frapper, et tout tranquillement se dit en lui-même :
Ce Sarrasin me semble bien hérétique ; Plutôt mourir que de ne pas aller le tuer. Jamais je n'aimai les couards, ni la couardise.
Il éperonne son cheval et va attaquer Abîme. Il le frappe sur son écu. Cet écu précieux, que le païen tient de l'émir Galafre, qui le tenait du diable, est couvert de pierres fines, d'améthystes, de topazes, de cristaux et d'escarboucles ardentes. Mais après le coup de Turpin, il ne vaut plus un denier. Le païen tombe mort et les Français se disent : « Voilà du courage. Avec l'archevêque, la crosse est en sûreté. » Tout ce passage a une pointe de bonne humeur qui se fait fort bien sentir.
Cependant la bataille est engagée et les trois cents épées françaises font merveille. Dans la poussière et la buée du combat, elles se lèvent et s'abaissent rapides, brillantes et terribles comme des éclairs. Sur les heaumes luisants, elles frappent et refrappent. Elles fendent les hauberts, percent les écus, déchirent les broignes. Elles
coupent et tranchent les pieds, les poings, les tètes.- Elles moissonnent les Sarrasins comme une moisson de blé noir. Que de ruisseaux de sang ! Que de cervelles éparses ! On n'entend que le bruit du fer et de Tacier, les étincelles en volent jusqu'aux cieux. Aux quatre premiers chocs, tout va bien pour lesJFran^çais, mais le cinquième leur est écrasant et terrible. Tous les chevaliers de. Francè~y sont tués. Il n'en réste'plus que soixante.
Alors seulement Roland voit combien il a été imprudent lorsqu'il a refusé de suivre le conseil d'Olivier. En apercevant étendus à terre les corps de tant d'amis et compagnons, en voyant fauchée la fleur et la force de l'armée, il en a comme un remords et s'en va tout honteux vers son frère d'armes. Par un contraste qui est un trait de génie, c'est Roland qui s'en va demander s'il ne faudrait pas sonner le cor, et c'est Olivier qui, voyant que cela ne servirait plus à rien, le gourmande d'en parler et veut que les Français meurent sans jeter cet aveu de défaite. C'est la contre-partie de la scène du commencement de la bataille, les rôles sont renversés, m^s les deux amis restent constants avec eux-mêmes :jlà où la générosité emportée de Roland est toute prête à renoncer à son point d'honneur en voyant tant d'amis sacrifiés, la raison calme d'Olivier comprend qu'il est trop tard et que, n'ayant pas le bénéfice de cet appel suprême, il vaut mieux mourir avec toute la dignité du silence.
« — Je vais, dit Roland, sonner mon cor,
a Et Charles l'entendra, qui passe aux défilés.
« Les Français, je vous jure, vont retourner sur leurs pas. »
« — Ce serait grande honte, répond Olivier.
« Tous vos parents auraient à en rougir, ^^
a Et ce déshonneur serait sur eux toute leur vie ; J
<r Lorsque je \'ous conseillai, vous n'en voulûtes rien faire ;
« Mais ce n'est pas moi qui vous approuverai maintenant.
<r Sonner de votre cor, non, ce n'est pas d'un brave.
a Puis vous avez déjà vos deux bras tout sanglants. »
a — C'est vrai, répond Roland: j'ai donné de fiers coups ! »
a Notre bataille est rude, dit Roland ; et Je vais sonner du cor, et Charles l'entendra. » . ;, o — Ce ne serait pas là du courage, répond Olivier,
« Quand je vous le conseillai, ami, vous ne daignâtes pas le
faire.
a Si l'Empereur était ici, nous n'aurions pas subi une telle
perte ; a Mais ceux qui sont là-bas ne méritent aucun reproche, a — Par cette mienne barbe, dit encore Olivier, a Si je revois jamais la belle Aude, ma sœur, a "Vous ne coucherez jamais entre ses bras. »
Cependant, l'archevêque les entend et vers eux pique son cheval de ses éperons d'or pur. Il pense, comme Roland, qu'ilJauLsQnnetle cor^afin c|ue l^m^ÊHeur les venge et les ensevelisse^ Il les fera enterrer dans les parvis des moutiers et les chiens , les sangliers et les loups ne les mangeront pas. « Vous dites bien, » répond Roland.
Il prend son cor et^ tojarnant le pavillon du côté de f armée, qui est déjà dans les riches plaines du pied des Pyrénées, il le sonne de toute s aJ'orce. Trois fois, le son bondit par^dessus les cimes, franchit les précipices, se disperse dans les forêts de sapins et arrive languissant, à peine entendu, comme un appel lointain, un écho incertain. Quand Roland laisse retomber son olifant, celui-ci est plsrmte'sang.nDans cet effort terrible, il s'est brisé des vaisseaux de la poitrine. Il ne mourra pas du fer des Sarrasins : c'est son fidèle olifant d'ivoire qui l'aura tué.^
Roland a mis l'olifant à ses lèvres ;
Il l'embouche bien, et le sonne d'une puissante haleine ;
Les puys sont hauts, et le son va bien loin.
On en entendit l'écho à trente lieues.
Charles et toute l'armée l'ont entendu,
Et le roi dit : a Nos hommes ont bataille. »
Mais Ganelon lui répondit :
a Si c'était un autre qui le dit, on le traiterait de menteur. »
Le comte Roland, à grand'peine, à grande angoisse
Et très-douloureusement sonne son olifant.
De sa bouche jaillit le sang vermeil,
De son front la tempe est rompue ;
Mais de son cor le son alla si loin !
Charles l'entend, qui passe aux défilés,
Naimes l'entend, les Français l'écoutent.
Et le roi dit : « C'est le cor de Roland ;
oc Certes, il n'en sonnerait pas, s'il n'était en bataille. «
a — Il n'y a pas de bataille, dit Ganelon.
a Pour un lièvre, Roland corne toute la journée.
a Avec ses pairs sans doute, il est en train de rire. »
fLe comte Roland a la bouche sanglante ; De son front la tempe est brisée.
Il sonne l'olifant à grande douleur, à grande angoisse. Charles et tous les Français l'entendent, Et le roi dit : a. Ce cor a longue haleine.^
Le vieux duc Naimes s'écrie, lui aussi, que c'est la plainte de Roland et qu'il faut rebrousser chemin. Cette fois-ci, le traître se taît. Mais Charles le fait saisir et garrotter.
Aussitôt, les Français s'arment. Les armes reluisent au soleil; les heaumes, les hauberts, les écus peints à fleurs, les lances, les gonfanons dorés jettent des flammes. L'empereur chevauche plein de colère. Sur sa cuirasse , s'étale sa barbe blanche. Derrière lui , viennent les Français, tous tristes et pleins d'angoisse.
Par devant, par derrière, sonnent les trompettes, qui toutes répondent au cor de Roland. L'armée remonte la pente des montagnes et la Chanson répète :
Hautes sont les montagnes, et ténébreuses et énormes. Les vallées sont profondes et les torrents rapides.
Pendant que Charlemagne fait hâte, la lutte continue. iLes Français se battent comme des lions. Jkoland coupe le poing au roi Marsile et la tète au blond Jurfaleu, son fils. Pour la troisième fois, les Sarrasins sont en fuiteJ
Mais, hélas ! à quoi bon ? Il reste aux ennemis une dernière réserve. C'est l'oncle de Marsile, qui tient Carthage, Alferne, Garmaille et l'Ethiopie, une terre maudite. C'est le prince de la race noire, de ces hommes qui ont le nez et les oreilles énormes, la gent maudite, qui est plus noire que de l'encre et n'a de blanc que les yeux. Ils sont là plus de cinquante mille qui jettent le cri d'armes païen contre cette poignée de Français. Ceux-ci n'ont plus qu'un désir c'est de vendre chèrement leur vie, et ils se ruent en désespérés dans la masse des ennemis.
(^ Cette fin de bataille est terrible et navrante. Dès les premiers coups, Olivier est terrassé d'un coup de lance. Le récit de sa mort si sobre, si viril et si vrai est une des plus belles pages de notre littérature. Le passage où Olivier, dont la vue est déjà troublée par les ombres mortelles, ne reconnaissant pas son ami, le frappe sur le casque et manque de le tuer, est d'un pathétique admirable. Il est impossible de rien retrancher à ce morceau, il faut le citer en entier.
Le calife montait un cheval roux ; De ses éperons d'or il le pique.
Frappe Olivier dans le milieu du dos,
Dans le corps même lui brise les mailles du blanc haubert,
Et la lance du païen passe de l'autre côté de la poitrine :
« Voilà un rude coup pour vous, lui dit-il ;
« Charles fut mal inspiré de vous laisser aux défilés.
« L'Empereur nous a fait tort, mais n'aura guère lieu de s'en
louer ; a Car sur vous seul j'ai bien vengé tous les nôtres. »
Olivier sent qu'il est blessé à mort.
Dans son poing est Hauteclaire, dont l'acier fut bruni.
Il en frappe le calife sur le heaume aigu couvert d'or,
Et il en fait tomber à terre les pierres et les cristaux ;
Il lui tranche la tète jusqu'aux dents;
Il brandit son coup, et l'abat roide mort ;
« Maudis sois-tu, pa'ien, lui dit-il ensuite.
a Je ne dis pas que Charles n'ait rien perdu ;
a Mais, certes, ni à ta femme, ni à aucune autre dame,
a Tu n'iras te vanter, dans le pays où tu es né,
« D'avoir pris à l'Empereur la valeur d'un denier,
a Ni d'avoir fait dommage, soit à moi, soit à d'autres. »
Puis : ce Roland ! s'écrie-t-il, Roland ! à mon secours ! »
Olivier sent qu'il est blessé à mort : Jamais il ne saurait assez se venger.
Dans la grandpresse il frappe en baron, Tranche les écus à boucles et les lances. Les pieds, les poings, les épaules et les flancs des cavaliers. Qui l'eiît vu démembrer ainsi les Sarrasins, Jeter par terre un mort sur l'autre, Celui-là eût eu l'idée d'un brave.
Mais Olivier ne veut pas oublier la devise de Charles : a Montjoie ! Montjoie ! » crie-t-il d'une voLx haute et claire. Il appelle Roland son ami et son pair : « Compagnon, venez vous mettre tout près de moi. a C'est aujourd'hui le jour où nous serons douloureusement séparés ! »
Roland regarde Olivier au visage.
Il est pâle, il est livide, il est décoloré ; Son beau sang clair lui coule parmi le corps, Les ruisseaux en tombent par terre :
« Dieu ! dit Roland, que puis-je faire ?
a Votre courage, ami, fut bien malheureux aujourd'hui ;
« Mais on ne verra jamais homme de votre valeur.
« O douce France ! tu vas donc être veuve
<r De tes meilleurs soldats ; tu seras confondue, tu tomberas.
a L'Empereur en aura grand dommage. »
A ce mot, Roland, sur son cheval, se pâme.
Voyez-vous Roland, là, pâmé sur son cheval. Et Olivier, qui est blessé à mort ?
Il a tant saigné que sa vue en est trouble ; Ni de près, ni de loin, ne voit plus assez clair Pour reconnaître âme qui vive.
Le voilà qui rencontre son compagnon Roland ; Sur le heaume doré il frappe un coup terrible. Qui le fend en deux jusqu'au nasal, Mais qui, par bonheur, ne pénètre pas en la tête. A ce coup, Roland l'a regardé.
Et doucement, doucement, lui fait cette demande : o Mon compagnon, l'avez-vous fait exprès ? a Je suis Roland, celui qui tant vous aime : a Vous ne m'aviez point défié, que je sache? (I — Je vous entends, dit Olivier, je vous entends parler, a Mais point ne vous vois : Dieu vous voie, mon ami. o Je vous ai frappé, pardonnez-le-moi.
a — Je ne suis pas blessé, répond Roland ; « Je vous pardonne ici et devant Dieu. » A ce mot, ils s'inclinent l'un devant l'autre. C'est ainsi, c'est avec cet amour qu'ils se séparèrent l'un de l'autre.
Olivier sent l'angoisse de la mort ;
Ses deux yeux lui tournent dans la tête ;
Il perd l'ouïe et tout à fait la vue.
Descend à pied, sur la terre se couche,
A haute voix fait son mea culpa,
Joint ses deux mains et les tend vers le ciel,
Prie Dieu de lui donner son paradis.
De bénir Charlemagne, la douce France
Et son compagnon Roland par-dessus tous les hommes.
Le cœur lui manque, sa tête s'incline :
Il tombe à terre, étendu de tout son long.
C'en en est fait, le comte est mort.
Et le baron Roland le pleure et se lamente :
Jamais sur terre vous n'entendrez un homme plus dolent.
Quand Roland voit que son ami est mort,
Quand il le voit là, gisant la face contre terre,
Il ne peut retenir ses larmes et ses sanglots ;
Très-doucement se prend à le regretter :
« Mon compagnon, dit-il, quel malheur pour ta vaillance 1
« Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble.
« Jamais tu ne me fis de mal, jamais je ne t'en fis :
Œ Quand tu es mort, c'est douleur que je vive. »
A ce mot, le marquis se pâme
Sur son cheval, qui s'appelle Veillantif ;
Mais il est retenu à ses étriers d'or fin :
Où qu'il aille, il ne peut tomber. '^1
iQue ces vers, si tranquilles et mélancoliques, sont touchants dans la bouche du violent Roland. Comme ils sont humains aussi ! L'amitié tout entière y est contenue : des souvenirs communs et une indulgence mutuelle. C'est bien là le cri de tous ceux qui ont connu l'heure affreuse où l'on sent se glacer la main de l'ami, la main familière et fidèle qui serrait la vôtre aux jours de douleur, de danger ou de succès ; c'est le cri qui monte aux lèvres au moment poignant où il semble que la moitié de votre vie passée vous quitte ; c'est l'adieu éternel des amitiés brisées et je ne sais pas de plus simple et de plus belle inscription dont un homme puisse faire graver la pierre sous laquelle dort son compagnon :
. Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble. Jamais tu ne me fis de mal, jamais je ne t'en fis : Quand tu es mort, c'est peine que je vive *.
* Dans l'admirable passage de V Iliade, quand Achille pleure
Quand Roland r^pT^nd ses-sens^ il s'aperçoit^e__la grandeur du désastre. Tous les Français sont morts j il ' ri'^en reste plus que deux : l'archevêque et Gautier de ' FHum. Celui-ci vient de redescendre seul des hauteur^^* qui lui avaient été confiées. « Sire Gautier, dit Roland" vous m'avez emmené mille vaillants chevaliers, rendez-^*' les moi, car j'en ai grand besoin. » — Gautier répond : <f "Vous ne les aurez plus. Je les ai laissés sur le champ >''^ douloureux et avec eux soixante mille païens. » Il montre son haubert en lambeaux, ses huit coups de lance et le sang clair qui de toutes parts jaillit de son corps. Et voici que ces trois hommes se jettent sur l'ennemi. Ils sont si terribles que celui-ci recule et que de loin il lance sur eux lances et épieux, javelots, dards, flèches et piques. Gautier de l'Hum est tué. L'archevêque, avec son heaume brisé, son haubert rompu et démaillé, son
Patrocle , le souvenir des jours passés ensemble lui revient
aussi :
A'j-àp 'Ayùlehç x>,aïc, çD.ou éTipovj [iE;ivri{j.£vo; , o-joé (iiv ijttvoç fiçet 7ravoa[i.âTwp, à).À' euTpéçEt' Iv6a y.al êv6a, IIaTp6-/.),ou TtoOécùv âvôpOTy;Tâ te y.al [aévos Viù • 7)0' ÔTîOffa TO/.yîiî'JGe cjv aOrô) , v.a.ï irâôîv dtXyca, àvSpwv TE TTToXî'jjLoy; akzyv.vi t£ y.vjjLaxa neiptov, Twv (JLijivrjTxôfievOi;, 6a),£pôv xatà Sàxpuov £i6év, àWoi' ÈTzl 7:).£upà; xa-ax£Î(X£voç, à),),OT£ ô' aJxE v~Tto;, àlloxe ôà 7Tpr,vriî; • totè ô' ôpôôç àvacTàç êivcusax' àXOwv Ttapà 6ïv' âXôç.
{Iliade, Ch. XXIV, v. 5-12.)
Et dans un autre endroit, on trouve presque mot pour mot le cri douloureux de Roland :
à).),à tl (jioi Tûv fjôoç, lîtei çO.oç 6).e6' iTaïpoç... ... £î:eî oû6' £(ji£ Q\jy.bi àvwyEi
{Iliade, Ch. XVIII.)
iestrier tué sous lui, est blessé de quatre coups de lance, fe-oland seul n'est pas atteint, mais il souffre douloureument de ses vaisseaux rompus et sa poitrine est tout feu.
il prend de nouveau son olifant et en tire un son >^urant et faible. Un fracas formidable éclatejll couvre ■ S cris des païens, les cascades, le vent. Il remplit les allées, fait bondir les rochers, détache des avalanches, iecoue les hêtres et les pins séculaires comme de jeunes rbustes et réveille les échos sans nombre qui dorment dans les montagnes. Ce sont les soixante mille clairons de l'armée française qui, pleins d'un souffle ardent, annoncent que le secours arrive. Les païens s'arrêtent frappés de terreur à ce bruit qui fait vibrer à leurs oreilles l'airain de leurs casques. C'est Charlemagne qui arrive ! C'est la guerre qui recommence ! Éperdus, ils lâchent pied, ils tournent dos, ils s'enfuient vers l'Espagne, laissant le champ de bataille à ces deux mourants sublimes. Quel sens profond il y a dans cette défaite victorieuse ! Si le devoir ne va pas jusqu'au sacrifice, il n'a pas toute sa grandeur j§'il n'arrive pas au succès, il ne donne pas tout son fruit/ S'immoler et triompher, c'est la plus haute expression de la vie humaine^ et le vieux poète, dont le grand cœur a compris cela, donne à ses héros la double gloire de victimes et de vainqueur"!?
L'archevêque perd tout son sang. Le com^lui délace son heaume, lui retire son haubert, lui bande ses larges plaies et le couche doucement sur l'herbe verte. Puis il s'en va seul ; il parcourt le champ de bataille, il fouille la vallée. Il retrouve les cadavres de ses pairs étendus sur des tas d'ennemis. Voici Ivon et Ivoire, voici le Gascon Engelier, voici Gérier et Gérin son compagnon, et Bérenger et Othon, et voilà Anséis et Samson, et
Gérard, le vieux comte de Roussillon et sous un pin, près d'un églantier, voilà son ami Olivier. Un à un, il les apporte, et les couche, les uns à côté des autres, auprès de l'archevêque. Celui-ci élève la main, les bénit et les absout en priant le Dieu glorieux de recevoir leurs âmes. Ce dernier effort l'épuisé. Il s'écrie u mea culpa, » lève les yeux en haut, joint les deux mains et les tend vers le ciel , prie le Seigneur de lui donner son paradis et retombe en arrière :
Il est mort, Turpin, le soldat de Charles, Qui par grandes batailles et par beaux sermons, N'a jamais cessé de guerroyer les païens. Que Dieu lui donne sa sainte bénédiction.
[Roland lui-même n'a plus longtemps à vivre. La description de sa mort est le couronnement de cette suite merveilleuse de beautés. C'est une page comme on en compte peu en littérature. Ce héros, qui reste seul au milieu de deux armées mortes, qui se traîne en avant afin de mourir sur la terre étrangère ; qui ne veut pas que même après sa mort, une main^ ennemie serre, la garde de cette épée qu'il a tenue si ferme et si longtemps, qui adresse des paroles touchantes à la compagne fidèle de tant de combats, qui essaye ensuite de la briser, qui se couche sur elle pour mourir et expire en implorant le pardon de DieuJ ce héros est plus grand qu'aucun de ceux que nous a laissés l'Antiquité. Cette situation est égale à n'importe laquelle. Je ne parle pas des épopées de seconde main où le souffle épique est remplacé par je ne sais quel soupir tendre et mélancolique ; c'est plus haut que je porte ma comparaison, et je ne crains pas de dire que dans l'Iliade, il n'y a rien de plus beau et rien d'aussi élevé et
grandiose. C'est encore un morceau qu'il faut citer en entier.
Roland lui-même sent que la mort lui est proche ;
Sa cervelle s'en va par les oreilles.
Le voilà qui prie pour ses pairs d'abord, afin que Dieu le>
appelle.
Puis il se recommande à l'ange Gabriel.
Il prend l'olifant d'une main (pour n'en pas avoir de reproche^ Et de l'autre saisit Durendal, son épée. Il s'avance plus loin qu'une portée d'arbalète; Il s'avance sur la terre d'Espagne, entre en un champ, Monte sur un tertre. Sous deux beaux arbres. Il y a là quatre perrons de marbre.
Roland tombe à l'envers sur l'herbe verte, Et se pâme : car la mort lui est proche.
Les puys sont hauts, hauts sont les arbres.
Il y a là quatre perrons, tout luisants de marbre.
Sur l'herbe verte le comte Roland se pâme.
Roland sent bien qu'il a perdu la vue :
Il se lève et, tant qu'il peut, s'évertue.
Las ! son visage n'a plus de couleurs.
Alors il prend, toute nue, son épée Durendal.
Devant lui est une roche brune ;
Par grande douleur et colère, il y assène dix forts coups ;
L'acier de Durendal grince : point ne se rompt, point ne
s'ébrèche :
a Ah ! sainte Marie, venez à mon aide, dit le comte. a O ma bonne Durendal, quel malheur !
« Me voici en triste état, et je ne puis plus vous défendre ; a Avec vous j'ai tant gagné de batailles ! a J'ai tant conquis de vastes royaumes a Que tient aujourd'hui Charles à la barbe chenue, « Ne vous ait pas qui fuie devant un autre, et Car vous avez été longtemps au poing d'un brave, a Tel qu'il n'y en aura jamais en France, la terre libre. »
Roland frappe une seconde fois au perron de sardoine ; L'acier grince : il ne se rompt pas, il ne s'ébrèche point.
Quand le comte s'aperçoit qu'il ne peut briser son épée.
En dedans de lui-même il commence à la plaindre :
a O ma bonne Durendal, comme tu es claire et blanche !
a Comme tu luis et flamboies au soleil !
« Je m'en souviens : Charles était aux vallons de Maurienne,
(' Quand Dieu, du haut du ciel, lui manda par un ange
« De te donner à un vaillant capitaine.
a C'est alors que le grand, le noble roi la ceignit à mon côté..
« Avec elle je lui conquis l'Anjou et la Bretagne ;
a Je lui conquis le Poiton et le Maine ;
« Je lui conquis la libre Normandie ;
« Je lui conquis Provence et Aquitaine,
« La Lombardie et toute la Romagne ;
« Je lui conquis la Bavière et les Flandres,
« Et la Bourgogne et toute la Pologne,
« Constantinople qui lui rendit hommage,
« El la Sa.xe qui se soumit à son bon plaisir;
« Je lui conquis Ecosse, Galles, Irlande,
o Et l'Angleterre, son domaine privé.
<■ En ai-je assez conquis de pays et de terres,
<x Que tient Charles à la barbe chenue !
« Et maintenant j'ai grande douleur à cause de cette épée.
« Plutôt mourir que de la laisser aux pa'i'ens !
« Que Dieu n'inflige point cette honte à la France ! »
Pour la troisième fois, Roland frappe sur pierre bise :
Plus en abat que ne saurais dire.
L'acier grince ; il ne rompt pas :
L'épée remonte en amont vers le ciel.
Quand le comte s'aperçoit qu'il ne la peut briser.
Tout doucement il la plaint en lui-même :
tt Ma Durendal, comme tu es belle et sainte !
« Dans ta garde dorée il y a bien des reliques :
« Une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile,
« Des cheveux de monseigneur saint Denis,
« Du vêtement de la Vierge Marie.
a Non, non, ce n'est pas droit que païens te possèdent.
« Ta place est seulement entre des mains chrétiennes.
« Plaise à Dieu que tu ne tombes pas entre celles d'un lâche
f< Combien de terres j'aurai par toi conquises,
« Que tient Charles à la barbe fleurie
a Et qui sont aujourd'hui la richesse de l'Empereur ! »
Roland sent que la mort l'entreprend
Et qu'elle lui descend de la tête sur le cœur.
Il court se jeter sous un pin ;
Sur l'herbe verte il se couche face contre terre :
Il met sous lui son olifant et son épée,
Et se tourne la tête du côté des païens.
Et pourquoi le fait-il ? Ah ! c'est qu'il veut
Faire dire à Charlemagne et à toute l'armée des Francs,
Le noble comte, qu'il est mort en conquérant.
Il bat sa coulpe, il répète son mea culpa :
Pour ses péchés, au ciel il tend son gant.
Roland sent que son temps est fini.
Il est là, au sommet d'un pic qui regarde l'Espagne
D'une main il frappe sa poitrme :
« Mea culpa, mon Dieu, et pardon au nom de ta puissance.
« Pour mes péchés, pour les petits et pour les grands,
oc Pour tous ceux que j'ai faits depuis l'heure de ma naissance
« Jusqu'à ce jour où je suis parvenu. »
Il tend à Dieu le gant de sa main droite,
Et voici que les anges du ciel s'abattent près de lui.
Il est là, gisant sous un pin, le comte Roland ;
Il a voulu se tourner du côté de l'Espagne.
Il se prit alors à se souvenir de plusieurs choses :
De tous les pays qu'il a conquis.
Et de douce France, et des gens de sa famille.
Et de Charlemagne, son seigneur, qui l'a nourri :
Il ne peut s'empêcher d'en pleurer et de soupirer.
Mais il ne veut pas se mettre lui-même en oubli.
Et, de nouveau, réclame le pardon de Dieu :
« O notre vrai Père, dit-il, qui jamais ne mentis,
« Qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts
a Et défendis Daniel contre les lions,
a Sauve, sauve mon âme et défends-la contre tous périls,
a A cause des péchés que j'ai faits en ma vie. »
Il a tendu à Dieu le gant de sa main droite :
Saint Gabriel l'a reçu.
Alors sa tôte s'est inclinée sur son bras.
Et il est allé, mains jointes à sa fin.
Dieu lui envoie un de ses anges chérubins
Et saint Michel du Péril.
Saint Gabriel est venu avec eux,
Ils emportent l'âme du comte au paradis...
; Telle est Tapothéose dont rimagination de nos pères /entourait ce grand modèle de courage militaire et de dé- / vouement au pays. Ils le voyaient comme à travers un riche vitrail. Roland est maintenant au ciel, avec Turpin. avec Gautier, avec Olivier, avec les douze pairs, avec les soldats de la légion thébaine. Ils ont franchi les portes de la Cité céleste; ils y ont trouvé le prix de leur vertu. Ils sont transfigurés, victorieux, vêtus de vêtements blancs lumineux et d'armures radieuses. Ils écoutent les hosannas que les anges chantent sur leurs harpes d'or. Ils foulent les païens de jaspe empourprés des roses que le sang qu'ils ont versé sur la terre a fait éclore dans le ciel. « Voici le jour, a dit Turpin, où vous reposerez en saintes fleurs du paradis. »