CHAPITRE V
L’ÉMOTION {suite.)
I I. — Éducation des Émotions.
L’émotion, comme nous l’avons vu, est le pouvoir moteur dans l’homme ; elle stimule la pensée et engendre l’action; elle est à l’homme ce que la vapeur est à la locomotive ; sans elle il serait inerte, passif. Cependant, grand est le nombre de ceux qui sont continuellement le jouet de leur émotions, qui, sous leur influence, sont jetés de côté et d’autre comme un bateau sans gouvernail ballotté par l’ouragan, qui sont soulevés, pour retomber ensuite, par des vagues de sensation de plaisir ou de douleur, qui sont tour à tour la proie de la joie la plus grande et du désespoir le plus affreux. Ces personnes sont'
L^ÉMÛTION
emportées, subjuguées par leurs émotions, continuellement tourmentées par leur lutte. Les facultés intérieures de ces personnes sont plus ou moins à Tétât de chaos, et leurs actions à Texîérieur sont sans aucun ordre, influencées qu’elles sont par l’excitation du moment ; elles n’ont aucune considération pour les circonstances extérieures, et cependant si elles réfléchissaient elles pourraient donner à leurs actions une direction plus rationnelle. Ce sont souvent de très bonnes personnes, inspirées par des motifs généreux, désireuses de faire le bien, pleines de sympathie pour la souff rance des autres, et brûlant du désir de la soulager, et n’hésitant pas à agir rapidement lorsqu’il s’agit de venir en aide à celui qui est dans le besoin.
Nous ne voulons pas parler ici de la personne indifférente ou cruelle, mais de celle qui est poussée invinciblement par ses émotions, à agir avant d’avoir pris le temps d’examiner les conditions dans lesquelles elle se trouve, ou de voir plus loin que son désir de soulager immédiatement la souffrance. Bjen que ce soit le désir d'aider qui la pousse, bien que Témotion qui la stimule soit de la sympathie et un désir intense de soulager la souffrance des autres, cette personne fera souvent plus de mal que de bien par
son manque de réflexion dans ses actions.
L’émotion qui la pousse à agir émane du côté amour de sa nature, de ce sentiment qui attire les êtres les uns vers les autres et forme la base des vertus édificatrices et préservatrices, et c’est en cela même que réside tout le danger d’un tel caractère. Si son émotion avait eu le mal à sa base, cette personne aurait été la première à la rejeter; mais comme elle prend sa source dans l’émotion-amour, d’où naissent toutes les vertus sociales, elle ne cherche même pas à la contrôler.
« J’éprouve tellement de sympathie pour les autres », dira-t-elle; « la souffrance m’émeut tellement ! Je ne puis pas supporter la vue de la misère ! » Toutes ces expressions impliquent une certaine louange de soi-même, bien que le ton général semble montrer plutôt de la dépréciation. La sympathie est certainement très belle en tant que sympathie; mais lorsqu’elle est mal employée elle est très souvent plus mauvaise qu’utile. Parfois même elle cause du préjudice à l’objet de son attention et le laisse plus malheureux qu’auparavant. On ne voit que trop souvent des gens employer des moyens de soulagement qui sont loin d’être raisonnables et qui n’ont d’autre but que d’éviter de la peine
l'émotion
à celui qui sympathise, plutôt que d’aider celui qui souffre. On cherche à éviter, au prix d’un mal durable, une angoisse passagère, simplement — bien qu’on ne Tavoue pas ouvertement — pour épargner de la douleur à ceux qui sont autour. La réaction de sympathie qui se fait sentir chez la personne qui est l’objet de notre sympathie est certainement à considérer, car elle intensifie Témotion-amour ; mais son action sur les autres est trop souvent mauvaise, faute d’équilibre dans la pensée. Il est très facile de remplir 1 air de nos lamentations à la vue de la souffrance, et de mettre ciel et terre en mouvement ; mais il est plus difficile de nous arrêter pour examiner la cause du mal, trouver le moyen de le guérir et appliquer un remède qui soulage la souffrance au lieu de la faire durer. Une saine raison doit gouverner et diriger nos émotions si nous voulons qu^elles portent des fruits. Il faut quel émotion donne l’impulsion à l’action, mais il ne faut pas qu’elle la dirige, car cette tâche appartient à l’intelligence, qui ne devrait jamais être privée de cette prérogative. L’homme chez lequel la conscience agit avec une émotion puissante comme agent moteur et une raison éclairée comme directeur, est un sage, un homme utile à sa race.
On a comparé avec raison les désirs à des chevaux attelés au corps de l’homme; ils prennent leur source dans les émotions. Lorsque ces émotions sont incontrôlables, les désirs sont comme des chevaux fougueux, indomptables, qui mettent en péril la voiture et son conducteur. Les rênes ont été comparés à l’intelligence ; selon les besoins elles retiennent ou laissent aller les chevaux. Nous avons là une image frappante de la relation entre l’émotion, l’intelligence et l’action. L’émotion donne le mouvement, l’intelligence contrôle et guide, et le Soi emploie l’activité pour son plus grand avantage, car il gouverne les émotions au lieu d’en être le jouet.
Avec le développement de cet aspect de la conscience qui se présentera sous la forme de Bouddhi dans la sixième sous-race, et à un degré plus haut encore dans la sixième Race-Mère, la nature émotionnelle évolue rapidement chez certains individus appartenant à l’élite de la cinquième race, et souvent ce développement est accompagné pendant un certain temps de symptômes curieux et même inquiétants. Avec le progrès de l’évolution, ces symptômes disparaîtront et le caractère s’équilibrera et deviendra plus fort, plus sage, plus généreux; mais les individus qui se développeront trop rapidement
l’émotion
auront une existence pleine de désagréments, malheureuse même ; elles auront à souffrir beaucoup et longtemps. Cependant, c’est à ces souffrances qu'elles devront leur puissance future et leur purification présente, et la grandeur du résultat sera en proportion de l’acuité de la douleur. Chez ces natures puissantes, Bouddhi cherche en luttant à se 'manifester, et elles ont à souffrir toutes les angoisses de l’enfantement. Bientôt Bouddhi, le Christ, le « petit-enfant » naîtra, la Sagesse unie à l’Amour, et allié à Tlntelligence deviendra l’Ego spirituel, le véritable Homme Intérieur, le Guide Immortel.
Que celui qui cherche à connaître sa propre nature afin de prendre fermement en main son évolution et d’en diriger le cours futur, observe avec soin ses qualités et ses défauts, afin de régulariser les unes et de corriger les autres.
Chez les individus peu développés, il arrive que l’intelligence et Témotion varient en proportion inverse l’une de l’autre; où les émotions sont très fortes, l’intelligence est faible, tandis que lorsque l’intelligence est très puissante les émotions seront faibles; dans le premier cas, c’est le pouvoir directeur qui est faible ; dans le second, c’est le pouvoir moteur. Il faut donc que l’étudiant se rende compte, en s’examinant lui-même,
si son intelligence est réellement développée, au cas où des émotions seraient fortes ; qu’il s’analyse lui-même, afin de voir si vraiment il est disposé à envisager les choses « à la lumière claire mais froide » de l’intellect; s’il sent en lui de la répulsion lorsqu’un sujet quelconque lui est présenté sous ce jour, il peut être certain que le côté émotionnel de sa nature est trop développé par rapport au côté intellectuel. Car l’homme équilibré n’éprouve de la répulsion ni pour la claire lumière de l’intelligence directrice, ni pour la force puissante de l’émotion motrice. Si dans le passé un côté de la nature a été trop cultivé, si les émotions ont été entretenues au détriment de l’intelligence, il faudra que l’étudiant porte toute son attention sur l’intelligence, qu’il réprime sévèrement tout mauvais vouloir vis-à-vis d’une façon froidement intellectuelle de présenter les choses, en reconnaissant la différence entre l’intelligence et la sympathie.
I 2. — Pouvoir déformant dé l’Émotion.
Une des choses qui échapperont le plus facilement à la personne de nature émotionnelle, c’est la façon dont l’émotion emplit l’atmosphère am-
l’émotion
biante de ses vibrations, influençant ainsi les intelligences. Toutes les choses nous apparaissent à travers cette atmosphère, elles sont colorées, déformées par elle, de sorte qu’elles n’arrivent pas à l’intelligence sous leur véritable forme et couleur, mais faussées et décolorées. L’aura qui nous entoure devrait être un médium absolument transparent par l’intermédiaire duquel tout ce qui nous vient du monde extérieur devrait nous parvenir sous sa forme et sa couleur véritables; mais lorsque l’aura vibre sous l’influence des émotions, elle ne peut plus remplir son rôle de médium parfait, et tout ce qui passe à travers elle est réfracté et nous arrive complètement déformé. Qu’une personne plongée dans l’eau essaye de saisir un bâton qu’on lui présente à la surface, et sa main prendra une fausse direction, car elle cherchera à saisir le bâton là où elle le voit, et comme les rayons qui proviennent de l’objet se trouvent réfractés en entrant dans l’eau, le bâton prendra par rapport à elle une position qui n’est pas celle qu’il occupe en réalité. De même lorsqu’une impression venant de l’extérieur nous arrive à travers une aura surchargée d’émotions, ses proportions se trouvent faussées, et nous jugeons mal de sa position réelle; les renseignements qui parviennent à l’in-
telligence sont donc erronés, et le jugement que nous fonderons sur eux sera nécessairement faux, si exact que soit le travail de rintelligence.
L’analyse la plus attentive de nous-mêmes ne nous protégera pas complètement de ce pouvoir déformant des émotions. L’intelligence a toujours tendance à juger favorablement des choses qui nous plaisent et défavorablement de celles qui nous déplaisent, à cause de cette « réfraction » dont nous avons parlé. Nous mettons en valeur certains arguments en faveur d’une certaine action, à cause du désir que nous avons de l’accomplir, tandis que nous déprécions autant que nous le pouvons tous les arguments qui parlent contre elle.
Tout nous semble clair, admissible d’un côté, tandis que de l’autre tout semble douteux, incertain. Et comme nous voyons à travers rémotion, nous pensons avoir certainement raison, et il nous semble que tous ceux qui ne voient pas comme nous sont victimes d’un préjugé ou veulent nous nuire.
Contre ce danger qui nous menace continuellement, l’attention continue et l’effort persistant sont les seuls remèdes ; mais nous ne pouvons pas y échapper complètement tant que nous n’aurons pas surmonté nos émotions