AVANT -PROPOS
Cette étude, toute philosophique, pourrait paraître, à première vue, peu qualifiée pour prendre rang parmi les travaux que prescrit une faculté de théologie protestante. Néanmoins notre essai se légitimera peut-être si l’on tient compte de la connexité étroite qui existe entre les croyances religieuses et la doctrine de l’homme, telle croyance accréditant l’anthropologie qu’elle sous-entend, et l’anthropologie à son tour servant de base à la doctrine religieuse. Or, parmi les facteurs des sciences anthropologiques, la conscience joue un rôle considérable, si considérable qu’à le négliger ou à l’interpréter d’une ma- nière erronée, on méconnait justement le caractère: distinctif de l’humanité dans l’homme. On pourra donc
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considérer les pages qui vont suivre comme le fondement de toute saine apologétique.
Et cela d'autant mieux, que la conscience n’est affirmée nulle part aussi fortement que dans le christianisme dont elle est un élément essentiel. Elle touche en effet à la révélation par plus d’un côté. Il y a entre la conscience et la révélation une secrète affinité parce que leur objet est identique : l’une témoigne d’un inconnu que l’autre révèle. La conscience tourne l’homme du côté des choses invisibles, l'Evangile présente à l’homme le Dieu révélé.
C’est par elle, et par elle seule, — nous le verrons plus loin, — que l’homme acquiert ce pressentiment étrange d’un ordre de choses surnaturel, qu’il est rendu accessible à l'intuition stupéfiante de linfini, qu'il obéit à ce qu’il ne sait point et qu'il s'incline pour adorer. ;
Que l’objet de cette adoration se dévoile, qu’il se découvre à l’homme obéissant et prosterné, celui-ci le recevra, l’embrassera, et c’est ainsi, au travers de la conscience, que naitra la foi, qui est une expérience de la vérité, dans la puissance de la vérité.
Toutes les religions ont cherché à satisfaire les besoins de la conscience, aucune, hors le christianisme, n’y à pu réussir entièrement. « Nous nous rendons recommandables à la conscience de tous les hommes par la manifestation de la vérité, » dit l’apôtre!.
L'adaptation est si complète que la foi et la conscience se recouvrent l’une l’autre: tout le christianisme passe dans la conscience, toute . la conscience devient chrétienne.
1 II Cor, IV, 20.
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Elle devrait témoigner contre elle-même pour refuser après coup cela même qu’elle réclamait.
Sans vouloir traiter icila question de l’antinomie apparente qui existe entre l’autorité de l’Ecriture et la liberté individuelle du croyant, il est facile de s’assurer du rôle décisif que joue la conscience dans l'acceptation de la doctrine et du fait chrétien *.
Ils s’apaisent l’un dans l’autre et s’étreignent d’une étreinte assez puissante pour former ce tout unique et indivisible qui est la certitude glorieuse du croyant.
Mais il ressort de cette concordance même que si les investigations scientifiques auxquelles se livre notre siècle devaient porter atteinte au caractère distinctif de la conscience, la révélation courrait risque de déchoir, elle aussi, et de perdre son prestige. Si la conscience n'est pas ce pour quoi elle se donne, si. du rang de critère souverain de la vérité, on la rabaisse à celui d’une habitude sociale dont une longue hérédité ferait seule la force autoritative, que faut-il penser de la religion dont elle est l’organe”? Ou bien cette dernière demeurera dans toute la hauteur de sa vérité, mais sans trouver dans le cœur de l’homme la libre adhésion dont elle a besoin pour s’imposersans contrainte (catholicisme), ou bien, entraînée par la chute de sa compagne, elle deviendra, comme celle-ci, un phénomène purement naturel de l’esprit humain (rationalisme au plus vaste sens du mot). Ici, elle cesse d’être la vérité pour devenir peut-être une vérité, là, il faut la reléguer dans les régions inaccessibles de l’in- . connaissable où elle existe comme si elle n’était pas : des deux parts elle perd son rôle salutaire.
1 Comparer sur ce point La conscience morale par GC. Malan, p. 106-110.
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Voilà pour le côté théologique de notre objet. A vrai dire ce côté, s’il est le plus important, n’est pas le plus considérable. ;
La doctrine de la conscience commande à de plus vastes horizons. Elle n’est qu’un point dans le champ des sciences morales, mais ce point est un point d'appui, un pilier autour duquel s’enroule et s'organise toute la vie humaine.
Elle est bien, dans la plus haute signification du terme et pour la plus grave des matières, le 96e por #05 o76, que demandait Archimède pour soulever le monde. Ebranlez cette base et tout est ébranlé. Enlevez à ce grand témoin du drame humanitaire la valeur de son témoignage et vous vous condamnez à tous les doutes et à toutes les incertitudes. L'homme, désormais incertain de lui-même et des choses, s’avance en tâtonnant dans les ténèbres; poussé ça et là par ses convoitises et ses passions, il a perdu ce qu’un poète contemporain appelle «la route de vivre »; son existence lui devient étrange et misérable. Il -sort de l’inconnu, inconnu à soi-même et au monde dans lequel il est jeté. Un tiers de ses années se passe à prendre conscience de son être, à se préparer pour une vie qui souvent est retranchée avant d'avoir été vécue, un autre liers est employé aux efforts de la lutte pour l’existence et aux soins de la propagation de l’espèce. Mais déjà le soleil s'incline à l'horizon, la flamme intérieure vacille et s'éteint, et l’homme, sans avoir pu s'arrêter jamais, est replongé dans l’ombre d’où il est sorti. Mystère au début, mystère au terme, c’est entre ces deux mystères que s’agitent un instant les jouissances et les douleurs d’un être qui n’est qu’une longue et constante dissipation de lui-même.
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Cest ainsi que s'écoule la carrière de l’homme : une énigme douloureuse parmi d’autres énigmes.
La conscience seule, posant son absolu dans cette vapeur inconsistante, semblait devoir lui conférer quelque solidité et, parlant d’une obligation sacrée, donner un but raisonnable à cette existence arbitraire. Mais notre siècle : s'efforce d'enlever ce dernier appui et d’éteindre ce dernier flambeau. Au nom de besoins scientifiques qui seraient incompréhensibles s'ils n'étaient dirigés par un à priori de la volonté, on prétend ramener tout l’homme à des quantités physiques, directement analysables, en dehors desquelles il n’ÿ aurait rien. L’explication mécanique du monde est poussée de nos jours avec une vigueur siimpitoyable, qu'elle brise au besoin les éléments réfractaires plutôt que de s'arrêter devant eux comme au seuil d’un domaine supérieur dont l’accès lui serait interdit.
Nous désirons tenter ici une brève esquisse des diverses solutions qu’a fournies le mécanisme appliqué au fait de conscience, et nous rendre compte de la nécessité interne qui l’a poussé à en produire une théorie de plus en plus étendue. Ce sera, si nous ne nous trompons, le meilleur moyen d'apprécier la légitimité relative de ces systèmes et d’en faire évanouir le prestige.
EXPOSÉ GÉNÉTIQUE DU DÉVELOPPEMENT DES DOCTRINES MATÉRIALISTES CONTEMPORAINES SUR LA CONSCIENCE MORALE
En dehors de l’évolutionnisme transformiste, on trouverait difficilement une expression plus franche de la doctrine sensualiste appliquée à notre objet que dans les mots qu’écrivaient Spiess, un physiologiste allemand, il y a quelques années ‘ : :
« La conscience n’est point en nous une faculté particulière par laquelle nous distinguons infailliblement le bien du mal, le beau du laid. Elle n’est en général rien qui soit distinct du moi empirique, moins encore une voix de Dieu en nous. Mais elle est l’expression de notre moi empirique lui-même, l'expression des rapports de nos modes de représentation avec nos quantités ontologiques, selon que celles-ci se sont formées sous l'influence des deux facteurs de l'organisme physique dont nous avons hérité, d'un côté, et de nos actions extérieures, humaines et sensibles, produites au cours du temps et dirigées par l'attention, de l’autre. Ce qui correspond à chaque fois avec ce moi empirique nous apparaît, suivant que l’objet d'appréciation est esthétique ou moral, comme juste et beau, ou inversement. »
Ce n’est pas en Allemagne toutefois qu'il faut aller |
1 Physiologie des Nervensystem, p. 346.