‹ Étude sur la conscience morale et religieuseChapitre 2 sur 19 · BE · texte numérisé non relu

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pour recueillir les derniers résultats de cette tendance. La France et l'Angleterre nous en diront davantage. Là seulement on retrouve les phases d’un développement continu.

Le mouvement de philosophie qui porte à cette heure les sciences morales de ces deux pays a son origine au siècle dernier. Lamettrie avait dit: « Les sens sont mes maitres et ma philosophie » et, sur la foi de cette parole, on s’ingéniait à faire du plaisir le principe de la morale. L’effort de tous les penseurs était dirigé vers cette fin.

Seulement une difficulté primordiale se présentait : si la jouissance individuelle est le but suprême de nos activités, comment va-t-elle se concilier avec la jouissance collective? Où trouver la règle qui harmonise le conflit des égoismes et permette à chacun d’eux de se développer librement sans entraver celui des autres ? Cette question est la question brûlante de tous les utilitarismes. C’est celle effectivement que résolvait la conscience. Ces philosophies, rejetant cette dernière, doivent forcément lui chercher un tenant-lieu.

Qu'on nous permette de suivre ici, rapidement, l’histoire de ces tentatives; elles nous conduiront au cœur même de notre sujet.

Hobbes avait conclu, de la guerre de tous!contre tous, à la nécessité de la tyrannie absolue d’un seul. Sa logique rigoureuse n’était pas faite pour plaire à une société qui se préparait à proclamer « la déclaration des droits de l’homme. »

Helvétius, plus modéré, accorde pourtant à l'Etat un rôle moralisateur. La législation pour lui était destinée à remplacer la loi intime qui n’existe {pas et devait apprendre auxhommes à concilier leur intérêt particulier

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avec l'intérêt général. Mais où le législateur rencontret-il la vérité qu'il doit prêcher ? Helvétius oublie de nous le dire.

Bentham remplace l'autorité de la loi morale par les calculs de l'intelligence. Chacun doit estimer la somme de ses plaisirs suivant les critères d'intensité, de fécondité, de pureté, de proximité, de durée, de certitude et d’étendue. Ilne faut point oublier, dans cette régularisation de l’égoiïsme, la loi de solidarité qui fait de la peine du prochain la nôtre propre. « La vertu sociale, dit-il !, est le sacrifice qu'un homme fait de son plaisir pour obtenir, en servant autrui, la plus grande somme de plaisir pour lui-même. »

Mais rien n’est plus arbitraire que le calcul d'intérêt sur lequel repose le système de Bentham. Il est évidemment variable suivant que nous sommes différemment affectés, et rien ne nous oblige à le pousser jusqu’au bout. Le raisonnement qui conduit l’un à surbordonner son intérêt particulier à l’intérêt général pour l’obtention d’une plus grande somme de jouissance, peut ne pas être goûté par un autre, directement sollicité par la convoitise ou la passion. Et dans ce raisonnement, même bien effectué, que de chances d'erreur, que de causes d'immoralité par conséquent ! Pas n’est besoin d’être habile psychologue pour prévoir que la balance de nos profits et pertes fléchira presque sûrement du côté de la satisfaction immédiate. En tout cas, la conduite morale ne prendra place qu’assez tard dans la vie de l'individu, au moment où des études et des observations suffisantes lui auront permis d'apprécier les résultats ordinaires de ses

1 Déontologie, tome I, p: 174. |

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actes. Et cela même ne pourra être atteint que par le petit nombre de ceux à qui les moyens d'existence permettent les loisirs d’une longue culture.

Comme tous les systèmes intellectualistes, celui de Bentham, s’il était praticable, aboutirait à l’aristocratie de Platon et d’Aristote.

Il faudrait, pour donner à cette morale une norme et une sanction suffisantes, pouvoir opposer aux sentiments qui se précipitent sans cesse à l'assaut de là volonté un sentiment unique et régulateur, une sorte d'intuition spontanée qui permit à la foule des humains de se passer, pour bien agir, des prévisions chanceuses d’une arithmétique impuissante. La conscience jusque là suffisait à cet office, mais comme on n'en voulait point,-il fallut bientôt se tourner ailleurs.

L'école associationniste, inaugurée par James, continuée par Stuart Mill, parut un moment satisfaire au postulat réclamé. Klle remplace les calculs qu’exige V’utilitarisme de Bentham, par un noyau d'idées s’associant les unes aux autres, lesquelles finissent par s’enchainer si bien qu’elles se ramènent mutuellement d’une manière toute mécanique et sans que leur apparition nécessite un effort conscient du sujet. Ces idées associées, résultat d'expériences répétées ayant appris à l’homme que son bien particulier coïncide avec le bien général, deviennent ici le principe actif de l'obligation et, l'habitude aidant, forment une sorte de seconde nature propre à répondre immédiatement à tous les appels du dehors.

Cette hypothèse, qui renferme une part de vérité dont nous verrons plus loin toute l'importance, ne parait pourtant pas suffire à sa tâche. Car, d’abord, il n'est pas

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certain qu'il n’y ait point dans la vie des expériences contradictoires aux sentiments de sympathie et de bienveillance qu’elles devraient produire (c’est-à-dire propres à déchirer le réseau subtil de l’association), ni qu’elles s’accordent toutes pour montrer l'accord intime des deux intérêts. Ensuite l'explication de Stuart-Mill a le tort contre elle de s’être produite à la lumière. Comme le dit fort bien M. de Pressensé', «il suffit que l'individu se rende compte du lien tout artificiel qui unit l’idée de son intérêt particulier à celle de l'intérêt général, pour qu'une association aussi extérieure perde toute influence sur son esprit. »

On le voit, l’associationnisme anglais n'avait pû fonder assez solidement la morale qu’il soutenait pour lui assurer quelque chance de stabilité, et cela, parce qu’il n'avait pas su lui donner une norme et une sanction suffisantes. L’évolutionnisme se présenta pour recueillir sa succession au moment où l’on commençait à se rendre compte de ce déficit, Il avait été devancé du reste par le positivisme français. MM. Comte et Littré, déjà, rattachaïient tous les instincts égoistes, tendant à la conservation de l'individu, aux besoins de nutrition, et à ceux de reproduction, tous les instincts bienveillants et sympathiques, tout ce qu’on devait appeler du nom d’altruisme.

Darwin ne se contente pas de juxtaposer les deux tendances issues de la nutrition et de la reproduction, il. fait sortir la seconde de la première par voie d'évolution. Ce qui constitue la force du savant anglais ,c’est d’avoir fondé les activités morales sur les nécessités physiologiques et biologiques. Là où Stuart Mill parlait d'association

1 Origines, p. 379.

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et d'habitude, il parle d’instinct et d’hérédité. Le progrès est manifeste. L'étude de la genèse des sentimente moraux ne sera plus restreinte à l'humanité ; la logique même de son hypothèse le portait à sortir des limites où se tenaient ses prédécesseurs; il ne craindra pas de descendre jusqu’à l’animalité pour y constater les premiers germes de la conscience.

Tous les’animaux sont doués d’un instinct social, qu’ils ont acquis et qui s’est développé par la sélection naturelle. L'amour et la sympathie en sont les éléments constitutifs.

À mesure que l’on remonte l'échelle de l’organisation animale, ces sentiments, d’abord obscurs et rudimentaires, s’accentuent davantage et embrassent, dans une sphère plus étendue, des actes plus nombreux. Arrivé au sommet, la lutte qui se produit entre l'instinct social et l’instinct de conservation individuelle prendra tout naturellement les caractères de la moralité. Car il suffit de faire intervenir la mémoire et la réflexion pour passer: de l’instinct à la conscience : « Supposez, dit M. Guyau ", que les instincts moraux où sociaux entrent en lutte avec quelque désir subit, violent comme la faim, avec une passion comme la haine, ils sont vaincus. Maïs une fois la faim assouvie ou la rancune satisfaite, le plaisirné de cette satisfaction s’efface; les instincts sociaux restent persistants et vivaces ; ils ont pour eux tout le passé, toutes les tendances, toutes les habitudes accumulées lentement par l’hérédité; ils n’ont contre eux qu'un moment de plaisir déjà disparu et lointain. Lorsqu’alors l’intelligence, ressaisissant par la réflexion l’acte accompli,

! La morale anglaise contemporaine, p. 155-166,

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